Janvier 31, 2016
Par Ruptures
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Les attentats, comme actes de terreur, laissent chacun dans un état de stupeur, d’anxiété et de malaise évident. Dans ce contexte si particulier, nous avons tous et toutes besoin d’être rassurés, de nous entourer et de participer à construire des solidarités à même de surpasser cette tragédie. Des réponses qui se doivent de s’inscrire sans et contre l’État.

Juste après les attentats de novembre 2015, les tentatives de réponses apportées par nos dirigeants se sont, une nouvelle fois, montrées totalement inadaptées, ceux-ci s’entêtant dans des mesures guerrières, les mêmes qui profitent au développement de structures terroristes qu’ils prétendent pourtant vouloir combattre.

En tant que militants anarchistes, ces réactions ne nous surprennent pas de la part d’un État en difficulté et d’une classe politique aux abois devant la défiance toujours plus prégnante du peuple à leur égard et déjà tournée vers la grand-messe quinquennale vectrice d’une surenchère électoraliste et sécuritaire. L’État, dans la pure tradition française, met donc en place une réponse violente et propose la force comme seule issue. Bien appuyé par les grands médias aux ordres, la peur est savamment entretenue et le gouvernement annonce que nous devons nous attendre au pire, que ces évènements atroces pourraient se reproduire, que nous devrions nous habituer à la menace permanente. De même, la communication de guerre est méticuleusement choisie. Hollande, Valls et la plupart des politiciens tombent dans un manichéisme basique, plutôt que de réfléchir aux véritables causes du développement de l’acte terroriste  et de questionner les politiques impérialistes, capitalistes, libérales, antisociales qui offrent un terreau idéal au développement d’idées capables de mener des jeunes à entreprendre des actes meurtriers et suicidaires.

Qui sème des obus récolte les dégâts

L’histoire se construit sur le temps long, et la France reste associée à son passé de nation coloniale, et ce, d’autant plus que les nouvelles politiques et interventions militaires impérialistes s’accumulent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces manœuvres, essentiellement issues des nations occidentales, sèment la destruction et la mort dans le but de conserver la mainmise sur des ressources nécessaires à la bonne santé du capitalisme.

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Militaires français à Goundam, près de Tombouctou (Mali).

Des tentes de Kadhafi à Paris en 2007 aux bombardements de Lybie quelques années plus tard, de la présence de Bachar al-Assad à la tribune officielle du défilé du 14 juillet 2008 aux bombardements de la Syrie quelques années plus tard, des interventions au Mali pour protéger les mines d’uranium d’Areva aux ventes d’armes récentes à l’Égypte et à l’Arabie saoudite – régime qui n’a rien à envier aux lois instaurées dans les territoires occupés par Daech –, force est de constater que l’État français sait mener la carotte et le bâton pour arriver à ses fins. Que ces interventions extérieures déstabilisent des pays et des sociétés entières, qu’elles n’épargnent jamais les civils dans ce qu’ils appellent les dommages collatéraux, qu’elles détruisent purement et simplement les économies et les infrastructures locales ne semblent pas être des paramètres suffisamment significatifs pour remettre en cause les politiques impérialistes. L’intervention de 2003 en Irak, sur la lancée de la première guerre du Golfe et de l’Afghanistan, et sur des justifications avérées mensongères, est un exemple des plus limpides de la part de responsabilité des dirigeants occidentaux dans l’avènement de régimes autoritaires.

Daech, dit aussi « État islamique » – l’ennemi extérieur  et intérieur du moment –, s’est d’ailleurs justement développé sur les ruines de l’intervention nord-américaine en Irak. Ses fondateurs et partisans ont su profiter des clivages au sein des populations irakiennes et des conditions extrêmement complexes et confuses inhérentes à l’après-guerre et au retrait des troupes « yankees » afin de mettre en place un régime autoritaire qui impose des conditions de vie atroces à une large majorité des populations locales (impôts insupportables, rackets, viols, massacres). Sous couvert de religion, ce régime militarisé est dirigé par des clans dont les principales motivations sont, bien sûr, l’argent et le pouvoir. Les revenus colossaux de cette organisation sont d’ailleurs assurés par la vente du pétrole ou d’exportation de denrées issues des terres agricoles sur lesquelles ils ont la mainmise. Les questions de la clientèle de cet État voyou (pléonasme) et du maintien du fonctionnement des réseaux et des échanges bancaires dans cette partie du monde trahissent une nouvelle fois le double jeu des États occidentaux dans leurs relations avec ceux qu’ils dressent maintenant comme des épouvantails devant des populations inquiètes.

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Combattants kurdes au Kurdistan Nord.

Mais dans ce grand jeu de pouvoir, les ennemis d’hier et de demain sont parfois les alliés d’aujourd’hui, et vice versa. Et les États occidentaux, jamais avares d’une infamie, ont laissé les Kurdes seuls mener une guerre ouverte et concrète contre l’État islamique. Ils ont même poussé le vice jusqu’à laisser la Turquie – membre de l’Otan – soutenir logistiquement Daech dans sa guerre contre les Kurdes du PKK, considérés comme terroristes et ennemis politiques de Recep Tayyip Erdogan, président autoritaire de la république de Turquie.

Il est clair que les enjeux économiques et stratégiques inhérents aux ressources des pays du Maghreb, sub-sahariens ou du Moyen-Orient sont la priorité absolue des dirigeants occidentaux qui refusent de remettre en cause leurs politiques néocolonialistes pourtant largement responsables des catastrophes humaines répertoriées dans ces régions. Et devant l’afflux de pauvres à ses portes, l’Europe préfère fermer les frontières comme elle ferme les yeux sur les causes de ces migrations de masse dont les dirigeants politiques ne peuvent être innocentés.

Réagir dans un climat paralysant

Les attentats de novembre et de janvier, l’état d’urgence et le travail pernicieux du pouvoir instaurent un climat de peur (voir encadré page 7 pour une explication de ce qu’est concrètement l’état d’urgence).Ce climat réduit toute marge de manœuvre pour les avis contraires aux discours uniformisés et amenuise les capacités de raisonnement et de critique. Sans justifier l’injustifiable, c’est-à-dire le massacres de civils qui ne peuvent pas être excusés, il s’agit pour les anarchistes de rappeler que nous ne pouvons pas compter sur l’État ou les hommes et femmes exerçant le pouvoir en son sein afin de régler des situations qu’ils produisent eux-mêmes. Leurs politiques, leurs pouvoirs, leurs profits, leurs choix font nos morts.

Et les gouvernements français successifs, champions des ventes d’armes, interventionnistes avérés, adeptes de l’état d’urgence, spécialistes de la stigmatisation des étrangers et des migrants, chantres du libéralisme et de la casse sociale, sont, par l’intermédiaire de leurs représentants actuels,  Valls et Cazeneuve, assez clairs dans leurs ambitions et déclarations. À les entendre, ils poursuivront coûte que coûte leurs politiques cyniques, nuisibles et dévastatrices, et nous n’avons qu’à nous préparer à en payer les conséquences. Ils voudraient qu’on l’accepte et qu’on s’adapte… là où, au contraire, nous devrions refuser le fatalisme et riposter.

Face à ces discours, et à l’image des camarades ayant bravé l’état d’urgence place de la République à Paris et ailleurs, affronté les milices étatiques déployées en nombre pour l’occasion et défendu les principes d’une société anticapitaliste et antiautoritaire, nous ne lâcherons rien. Aujourd’hui comme hier, nous ne reconnaissons pas la légitimité de la classe politique et des partis, nous refusons l’état de servitude dans lequel on nous enferme, nous refusons l’état d’urgence, machine raciste et répressive qui prend pour cibles les musulmans et les militants du mouvement social. Nous luttons plus que jamais pour un monde sans classe ni patrie.

Jean-Sébastien
Groupe Salvador-Seguí

Qu’est-ce que… l’état d’urgence ?

L’état d’urgence, institué en 1955, héritage de la guerre d’Algérie, est un palier intermédiaire entre la « situation normale » et l’état dit de siège. Il est  censé se constituer comme réponse face à un péril imminent sur le territoire. Il peut être appliqué à une simple partie du territoire comme à son ensemble et a une durée initiale de douze jours pouvant être rallongée. En l’occurrence, pour la première fois depuis sa création, l’état d’urgence a d’emblée été voté pour une durée de trois mois et ce, sur l’ensemble du territoire, et a depuis été reconduit jusqu’à mai 2016. Entre autres, cet état dit d’exception permet à l’exécutif : l’instauration d’un couvre-feu sur un territoire ; le renforcement du contrôle sur Internet ; des perquisitions de jour comme de nuit ; des fermetures de lieux publics ; l’interdiction des rassemblements et donc, par voies de conséquence, des manifestations ; l’assignation à résidence de personnes sur de simples présomptions avec obligation de demeurer au domicile douze heures d’affilée et de pointer au commissariat. En bref, l’exécutif, notamment au travers du ministère de l’Intérieur et de ses préfets, peut ainsi laisser libre court à ses pulsions sécuritaires et répressives en s’affranchissant du cadre judiciaire, maigre rempart censé réguler le pouvoir de ces instances.




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