» C’est une réalité pour les femmes que d’avoir à composer sans cesse avec le sexe forcé au cours d’une vie normale. Le sexe imposé, habituellement le coït, est un enjeu central dans la vie de chaque femme. Elle doit s’y plaire ou le contrôler ou le manipuler ou y résister ou l’éviter ; elle doit développer une relation au sexe imposé, à l’insistance masculine sur le coït. Les femmes vivent dans un contexte de sexe forcé. C’est la réalité, par-delà toute interprétation subjective.  »

- Andrea Dworkin.

À lire en entier sur le site du collectif Le Seum

[Ce texte contient des descriptions de viol. Nous avons choisi de présenter deux textes qui montrent le débat actuellement en cours, au sein du Seum des meufs, sur la question du sexe hétéro ]

“C’est une réalité pour les femmes que d’avoir à composer sans cesse avec le sexe forcé au cours d’une vie normale. Le sexe imposé, habituellement le coït, est un enjeu central dans la vie de chaque femme. Elle doit s’y plaire ou le contrôler ou le manipuler ou y résister ou l’éviter ; elle doit développer une relation au sexe imposé, à l’insistance masculine sur le coït. Les femmes vivent dans un contexte de sexe forcé. C’est la réalité, par-delà toute interprétation subjective.”
- Andrea Dworkin.

Laquelle d’entre nous n’a jamais été confrontée au sexe forcé au cours de sa vie ? Pour beaucoup de femmes, le sexe forcé commence dès le premier rapport, souvent vu comme une sorte de contrainte, un passage obligatoire. Même quand on en a envie, la « première fois » est souvent appréhendée, perçue comme intrinsèquement violente ; on se renseigne à droite à gauche pour savoir si machine a eu mal, on lit des trucs sur des forums ou des magazines pour choper des techniques pour ressentir le moins de douleur possible, on croise les doigts pour pas avoir mal, ni honte, pour que ça aille vite, pour que ce soit derrière nous. Très jeunes on est confrontées à l’insistance des mecs qui réclament du coït, mettent une pression de dingue avec ça, quand la pression ne vient pas d’ailleurs, de la société dans son ensemble qui a l’air de nous marteler chaque jour qu’il faut nécessairement être « sexuellement active » pour être cool, socialement acceptable.

En réalité, le premier rapport hétéro c’est le début d’une longue vie de contraintes face à l’exigence de coït, mais aussi de stratégies qu’on imagine, qu’on teste, qu’on met en œuvre. Pour survivre une vie entière marquée par le sexe imposé.

« Je ne trouve pas que ma première fois ait été violente au sens physique du terme, par contre je suis sûre qu’elle a été à 100% forcée. J’ai été forcée au sexe, forcée même si j’étais consentante ; je souffrais d’être la dernière de mes copines à pas avoir baisé, je souffrais de mon image de meuf-vierge-pas-cool. Du coup j’ai fait ça bourrée avec le premier mec venu, absolument pas par envie mais parce qu’il fallait que ça soit fait, je l’ai vraiment vu comme une sorte d’obligation pour me libérer d’un poids, qu’on me foute la paix avec ça. Autour de moi, j’ai souvent entendu des copines dire qu’il allait falloir qu’elles « passent à la casserole », j’ai vu des potes se forcer pour leur mec, j’en ai aussi vu certaines dire non, mais se plaindre du coup de l’insistance de leur copain. Dès le début ça part mal. »

“De ma première fois, je me rappelle surtout du malaise et de la peur. Malaise face à la mère du garçon qui, du rouge à lèvres sur les dents. a lâché un commentaire déplacé en sortant. Malaise d’avoir caché ma virginité jusqu’à la dernière seconde de la dernière minute, quand j’ai dit doucement “au fait, je l’ai jamais fait”. Peur qu’il se moque, qu’il m’engueule, qu’il parte. Malaise ensuite de ce grand corps odorant sur le mien, que je voulais pas et qu’en même temps j’avais choisi, rationnellement, comme celui du garçon le moins pire, le moins violent. Et puis la peur qui a suivi la gêne, quand il s’est retiré, qu’il a dit “c’est fini, hein”. Une minute, j’ai été terrifiée de devoir recommencer, que ça n’ait “pas marché” et qu’il faille de nouveau me soumettre à l’exercice pour être une ado acceptable. Alors forcée, oui. Mais pas tellement par lui.”

Elle doit s’y plaire

« La culture populaire, celle des films et des séries télé, ne montre plus que des « rapports » qui se réduisent à une pénétration pénile aussi brève que brutale. La différence avec « avant », c’est qu’avant les femmes étaient supposées ne pas aimer « l’acte sexuel ». L’acte sexuel est resté le même – le coït décrit plus haut – mais aujourd’hui les femmes sont censées le demander ». Ce que dit ici Delphy, dans la préface du bouquin de Dworkin, c’est que la perspective change face à ce qui est attendu des femmes dans le sexe imposé.

Maintenant, les meufs sont poursuivies par la peur d’être des mal-baisées. Curieusement, le fait d’être mal-baisée n’est pas insultant pour le baiseur, mais pour la baisée : c’est un terme dépréciatif pour les femmes, suggérant non pas que leur mec est nul au pieu mais que ce sont elles les relous qui savent pas apprécier, qui sont juste des frustrées de la teuch, rendues aigries par leur vie sexuelle nulle. Alors on va lire des magazines féminins pour apprendre à éprouver du plaisir (mais surtout à en donner), on va sur des forums pour devenir la meilleure suceuse, pour pas qu’il parte, pour se sentir douée, forte, exceptionnelle presque. On en fait des caisses pour ne pas incarner, même à nos propres yeux, le cliché de la féministe frigide, pour faire la meuf libérée (libérée de quoi ? pas du coït obligatoire en tous cas), pas comme ces autres qui elles, ont trop souvent la migraine, ces connes. On fait genre que ça nous plaît, la bite, on se persuade de kiffer, pour pas se prendre en pleine gueule le fait que, qu’on aime ou pas baiser des mecs, on va devoir le faire de toute façon. Une forme d’auto persuasion que l’arme du dominant peut se mettre au service du dominé, voire, carrément, renverser le rapport de domination. C’est fou les illusions dont on doit se bercer pour pas péter un câble : toutes les fois où on a fait semblant de jouir, simulant pour l’autre mais aussi peut-être pour nous. Se plaire dans le coït pour pas se foutre sous un bus en pensant à tous les rapports forcés ou extorqués qu’on a subi et qu’on va continuer à subir.

Quelque part, c’est rationnel, de chercher à s’y plaire, c’est de la survie : puisqu’on doit y passer, puisqu’on va y passer, qu’on le veuille ou non, pourquoi ne pas tenter vainement d’y trouver notre compte ? Si on bouge comme ci ou comme ça, on ressent un peu quelque chose. Pas autant que tout seule (ce qui devrait franchement nous mettre la puce à l’oreille) mais quand même. Et puis, ça fait du bien de voir le désir dans les yeux de l’autre, ça veut dire qu’on est pas si merdiques et inutiles que ça. Tous ces efforts, tout ce travail pour faire d’un moment obligé quelque chose de vaguement valorisant (via le désir de l’autre, pas le nôtre), de satisfaisant, de plaisant pour nous aussi.

« J’avais un ex qui me demandait souvent « ça te plaît ? » pendant qu’on baisait. A l’époque je trouvais que c’était une attention plutôt touchante : au moins ça changeait des mecs qui ramonaient comme des brutes sans se soucier le moins du monde que ça me plaise ou non. Maintenant je me demande si ce « ça te plaît » n’était pas une sorte de question rhétorique (d’ailleurs je ne me rappelle pas avoir jamais répondu autre chose qu’un « oui » un peu gêné), une injonction à me faire dire que oui, ça me plaisait, à le manifester très franchement, histoire de bien le rassurer, de dissiper toute ambiguïté. En m’imaginant rétorquer « non, là honnêtement je m’emmerde », j’ai compris combien cette question n’appelait absolument pas cette réponse ».

“Je me rappelle que d’une seule relation ou je m’y plaisais vraiment et c’était un mec que je baisais dans un hôtel, quand je voulais, qui partait quand je lui demandais, qui accourait quand je l’appelais. Est ce que c’était vraiment bien ? Ou est ce que ce qui était chouette là dedans c’était pour une fois, une seule fois, d’avoir l’impression de prendre des décisions ? D’avoir le contrôle ? De ne plus subir ? Est ce qu’en lui donnant rdv le samedi à minuit dans un hôtel du 13eme, c’était pour prendre mon pied dans le coït ou pour le plaisir d’avoir l’impression de dominer un peu ma vie sexuelle ? De prendre ma revanche, cette fois, avec ce garçon sex-toy ? Je me souviens aussi de toutes les fois où je profitais d’être enivrée pour prendre l’initiative et je me demande maintenant si ce n’était pas un moyen de me donner de la force ou une manière de me persuader que je décidais des conditions.”

Elle doit le contrôler

Le sexe forcé a ceci de vicieux qu’il nous laisse parfois la possibilité de dire non, de refuser. Des mecs qui assurent ne pas vouloir te forcer si tu en as pas envie, il y en a un paquet. Les meufs qui n’aiment pas le coït endossent alors un rôle bizarre de gestionnaire du sexe forcé : le « rapport sexuel » dépend de son approbation ou de son refus, il se transforme en une sorte d’éternelle requête masculine à laquelle il faut donner une réponse, positive ou négative. Alors on calcule : le faire ce soir, c’est toujours ça de moins à faire demain. Cette forme de « contrôle » permet au moins de ne plus subir silencieusement le sexe à tout moment, mais a le désavantage d’engendrer beaucoup de culpabilité mêlée d’angoisse à l’idée de passer pour la frigide de service, pas assez satisfaisante et performante.

“Mon ex voulait tout le temps baiser, mais si je m’étais vraiment écoutée, tout avoué, j’aurais dit non quasiment à chaque fois, parce que je n’ai jamais pris aucun plaisir, en un an et demi de relation. Du coup je finissais par faire mon petit calcul, à doser le nombre de baises que je lui accordais : jamais non trois fois de suite, parce que c’est chaud quand même, jamais moins d’une à deux fois dans la semaine. J’avais l’impression d’avoir le contrôle mais en fait c’était beaucoup moins évident que ça : je devais subir des chantages subtils, très finement amenés, qui influaient sur ma décision. Je me rappelle d’une fois où je m’étais excusée, comme coupable, et lui avais fait partager ma crainte de le frustrer. Il s’était retourné en lâchant un simple : « c’est le cas », pas vraiment agressif mais assez revanchard pour m’empêcher d’être pleinement sereine. Parfois aussi il me parlait de son ex, qui apparemment avait envie tout le temps, il me racontait que souvent ils baisaient deux, trois fois d’affilé. Je l’écoutais en étant rongée de culpabilité à l’idée de ne pas lui offrir la même chose.”

“Avec un de mes ex, très demandeur et le mot est sympa pour lui, c’était comme ça. Des années d’arbitrage entre le temps et l’énergie dépensés à dire non et la durée, finalement et heureusement assez faible, du coït, 5 minutes au plus pour être enfin tranquille. Je me rappelle avoir inventé le “p’tit coup vite fait” avec lui. M’être laissée prendre, des dizaines de fois, le ventre collé au plan de travail, les yeux dans le vague face au placard de la cuisine – qui aurait d’ailleurs besoin d’un peu de rangement, je le ferai dimanche, tiens –, à compter les coups de butoir, à calculer quand ce sera fini, à anticiper l’accélération, le râle pour enfin pouvoir m’essuyer, remonter mon jean et reprendre mes activités. Je trouvais que c’était une bonne technique, que ça me permettait de contrôler les viols (que j’appelais “rapports” à l’époque), leur durée, leur fréquence, leur intensité. Et puis surtout, 5 minutes face au placard, c’était pas cher payé pour avoir la paix, pour pas qu’il fasse la gueule, pour pas qu’il se plaigne à demi-mot. Il avait des besoins, que voulez-vous. J’ai jamais rangé le placard, je suis partie avant, maintenant que j’y pense.”

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Par Brest media Libre,

Source: http://brest.mediaslibres.org/spip.php?article706