Novembre 16, 2020
Par Incendo
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Automne 1900. A l’origine du mouvement hippie, une fĂ©ministe – Ida Hoffmann – fonde le mythique Monte Verita. SituĂ© au-dessus d’Ascona, en Suisse, cette colonie nudiste et vĂ©gĂ©tarienne attire une foule d’artistes et de penseurs qui Ă©laborent sur place la libĂ©ration sexuelle.

A l’origine, Monte Verita «Le mont de la vĂ©rité» est une haute colline appelĂ©e Monescia, situĂ©e au-dessus d’un village de pĂȘcheurs famĂ©liques, Ascona.

Le village date des Celtes qui ont chargĂ© la rĂ©gion de rituels singuliers liĂ©s Ă  la topographie hautement suggestive du lieu : la colline Monescia se dresse, bombĂ©e comme un mont de Venus, entre les cuisses galbĂ©es de deux long sillons montagneux. Nous sommes sur le corps d’une femme. Le magnĂ©tisme trĂšs Ă©levĂ© de la colline contribue Ă  lui confĂ©rer la valeur d’un lieu sacrĂ©. A ce sujet, saviez-vous que la Suisse est le premier pays au monde Ă  avoir crĂ©Ă© des cartes magnĂ©tiques du territoire ? Parmi les trois lieux prĂ©sentant des anomalies magnĂ©tiques en Suisse, Monte Verita est le plus puissant de tous.

Trois femmes et deux hommes

1900. Deux hommes et trois femmes en quĂȘte d’un idĂ©al de vie libre et spirituelle parcourent la rĂ©gion Ă  pied, les pieds chaussĂ©s de sandales, vĂȘtus de tenues amples en coton Ă©cru, les cheveux flottants. Parmi eux : le belge Henri Oedenkoven, fils d’industriels fortunĂ©s, et sa compagne austro-hongroise, Ida Hoffmann, avec laquelle il vit en couple libre. Ida Hoffmann (1864-1926) est la tĂȘte pensante du groupe. Elle a 36 ans, soit 10 ans de plus qu’Henri.

«Ne soyez plus des poupées«

«Professeur de piano en Russie, prĂ©ceptrice au MontĂ©nĂ©gro, dame de cour Ă  Vienne», elle parlerait couramment sept langues et se bat pour l’émancipation de la femme : «Ne soyez plus des poupĂ©es, devenez de vraies personnes !». Elle encourage Henri Oedenkoven Ă  financer l’acquisition d’un terrain sur lequel il serait possible de fonder un lieu de vie alternatif. Leur choix se porte sur cette colline fertile que les pĂȘcheurs surnomment «la motte», encadrĂ©e par deux autres collines en forme de mamelles, sur les rives d’un lac aux transparences de cristal.

La Suisse : pays-refuge des anarchistes

Le site, idyllique, est d’autant plus propice Ă  la fondation de leur projet communautaire qu’il se situe dans une rĂ©gion qui attire dĂ©jĂ  depuis 20 ans les contestataires et les visionnaires, opposĂ©s au capitalisme industriel. En 1869, Bakounine s’est Ă©tabli dans les environs et attire ses amis pour la mise au point d’une sociĂ©tĂ© sans classes. En 1871, Nietzsche fait un sĂ©jour Ă  Ascona. En 1885, la baronne russe Antoinette de Saint LĂ©ger achĂšte l’üle Brissago, en face de Monescia, et la transforme en paradis botanique puis la revend Ă  un banquier qui y organise ses orgies privĂ©es. En 1889, un «couvent» thĂ©osophique est crĂ©Ă© sur la colline, visant la crĂ©ation d’une fraternitĂ© universelle d’hommes libres.

De la coopérative utopiste


Les rives du lac servent de refuge Ă  tous les rĂȘves de nouvel Eden. Lorsque les cinq pionniers de Monte Verita jettent leur dĂ©volu sur cette colline, ils y choisissent un vignoble en friche qu’Henri achĂšte pour 140 000 francs, avec un projet Ă©tonnant : celui d’une coopĂ©rative servant de laboratoire aux expĂ©riences de vie nouvelle, oĂč les hommes et les femmes seraient Ă  Ă©galitĂ©. GuidĂ©s par Ida Hoffmann, ils mettent au point le principe des bungalows sĂ©parĂ©s par des arbres, oĂč chacun peut vivre Ă  sa guise. Il y en a une dizaine pour que les personnes partageant les mĂȘmes valeurs puissent Ă©laborer Ă  cet endroit une sociĂ©tĂ© alternative, protĂ©gĂ©e du poison bourgeois et chrĂ©tien.

Les activitĂ©s sont communes pour contribuer au bien gĂ©nĂ©ral. Il s’agit de construire des «cabanes air-lumiĂšre», afin d’y vivre en ascĂštes, et de cultiver un jardin collectif, afin d’assurer sa subsistance puis, le reste du temps, profiter de la beautĂ© de la nature : marche, port de vĂȘtements larges (pas de corset, pas de redingote), baignade, danses rythmiques. Le travail et la vie au grand air sont censĂ©s calmer la libido. Pour Ida Hoffmann, l’égalitĂ© entre hommes et femmes ne peut advenir que si le dĂ©sir de possession laisse place au dĂ©sir fusionnel.


 Ă  l’institut de «guĂ©rison par la nature»

En 1901, cependant, Ida Hoffmann et Henri –la tĂȘte sur les Ă©paules–, dĂ©cident de transformer leur villĂ©giature en centre de remise en forme.

DĂšs 1902 – tout en rĂ©digeant un prospectus pour ce sanatorium avant-gardiste–, Ida Hoffmann publie un livre rempli de conseils pour «l’épanouissement harmonieux de la condition fĂ©minine». Elle y fait la promotion de la vaisselle facile Ă  laver et des vĂȘtements qui ne nĂ©cessitent pas de repassage. Moins la femme perd de temps dans l’espace domestique, mieux c’est pour l’égalitĂ©. En 1905, elle publie un second livre pour la promotion du vĂ©gĂ©tarisme. Sur Monte Verita, la viande est interdite, ainsi que le sel.

Henri et Ida font bĂątir la «maison centrale» oĂč les visiteurs peuvent faire salon et manger moyennant une petite somme d’argent. Si les visiteurs participent au jardinage et Ă  l’entretien, ils ne payent que les frais d’électricitĂ©. Mais s’ils viennent pour juste se reposer et profiter des infrastructures, ils doivent payer leurs repas et leur chambre.

Le repas est constituĂ© uniquement de gruau, de noix, de pain, de fruits, de lĂ©gumes (pommes de terre, pois) et (aprĂšs une longue rĂ©sistance) de laitage. Il est interdit de fumer Ă  Monte Verita. Il est interdit de boire de l’alcool ou du cafĂ©.

Les chambres sont simples. Un lit en fer, un lavabo, une table, une chaise, une armoire et un poĂ«le. Parfois mĂȘme il n’y a pas de poĂ«le car il s’agit de se fortifier en vivant Ă  la dure.

Le repos inclut des sĂ©ances d’exposition Ă  l’air libre. Ici, une vĂ©randa en bois permet aux hommes et aux femmes, sĂ©parĂ©s par une cloison de bois, de s’allonger nu-es pour prendre des bains d’air et de soleil.

Ci-dessous, la partie des hommes (photo datant de 1905), avec des sortes de baignoires amĂ©nagĂ©es dans l’herbe et oĂč chacun peut s’allonger.

Certains visiteurs dĂ©cident de s’installer Ă  demeure. On les reconnaĂźt au fait que les hommes portent les cheveux longs et ressemblent aux nazarĂ©ens. Les femmes, elles, sont vĂȘtues de longues robes blanches et certaines font scandale en refusant de porter le chignon. Au village d’Ascona, on les dĂ©signe comme des femmes «en cheveux», autrement dit des prostituĂ©es.

Toute la fleur intellectuelle de l’Europe

Monte VeritĂ  devient rapidement «un lieu magnĂ©tique, dotĂ© d’un pouvoir d’attraction prodigieux» (Barbara Piatti) : on y retrouve les Ă©crivains Hermann Hesse et Erich MĂŒhsam, les danseuses Isadora Duncan et Mary Wigman, le sociologue Max Weber, ainsi qu’une foule de jeunes bourgeois bohĂȘmes, hommes et femmes, souhaitant s’adonner librement Ă  l’amour.

En 1905, l’anarchiste juif-allemand Muhsam veut faire de Monte Verita un RĂ©publique pour les persĂ©cutĂ©s. Mais son projet avorte. Muhsam sera tuĂ© par les SA dans un camp de travail.

En 1906, Oto Gross, mĂ©decin allemand converti Ă  la psychanalyse, veut crĂ©er Ă  Monte Verita une UniversitĂ© pour l’émancipation de l’homme.

En 1909, la «comtesse cosmique» Franziska de Reventlow, reine de la bohĂȘme munichoise vient s’établir Ă  Ascona et fait bĂątir un hĂŽtel sur Monte Verita avec le projet machiavĂ©lique d’empĂȘcher le nudisme. Au sommet de son hĂŽtel (HĂŽtel Semiramis), deux tours permettent aux visiteurs de mater les nudistes qui sont obligĂ©-e-s de se cacher dans les buissons. Heureusement, l’hĂŽtel fait faillite et finit par ĂȘtre rachetĂ© par la communautĂ© de Monte verita qui fait dĂ©truire les deux tours.

Entre 1913 et 1919, Laban crĂ©e Ă  Monte Verita une «école d’étĂ© pour l’art» basĂ©e sur le principe d’une expression corporelle dite «naturelle». Les Ă©lĂšves dansent en ne suivant qu’un rythme intĂ©rieur. C’est le dĂ©but de la danse libre.

Dans les annĂ©es 1910, la communautĂ© de Monte Verita est citĂ©e en exemple comme haut lieu d’activisme de la rĂ©forme de la vie. Des revues naturistes et vĂ©gĂ©tariennes viennent faire des photos sur place, comme celles-ci, extraites d’une revue allemande (Freude in der Freiheit, «La joie dans la liberté») dĂ©diĂ©e Ă  la santĂ© physique et sexuelle.

En 1917, Theodor Reuss (chef de l’Ordre des Templiers d’Orient, OTO) convoque au Monte Verita un congrĂšs ayant comme objectifs l’émancipation de la femme, la maçonnerie mystique, de nouvelles formes de relations sociales, la danse rituelle, etc. Un drame dansĂ© du crĂ©puscule au coucher du soleil, crĂ©Ă© par Laban, couronne la manifestation.

En 1918, Ascona devient un centre d’artistes avec l’arrivĂ©e de Marianne Werefkin, Van Jawlensky, Arthur Segal, les dadaĂŻstes Hugo Ball, Hans Arp, Hans Richter, etc

En 1920, cependant, Monte Verita a perdu son sens. Henri et Ida rĂȘvaient de fonder une communautĂ© d’ĂȘtres liĂ©s par des idĂ©aux tolsto!iens d’ascĂ©tisme, d’abstinence et de non-violence.

La boucherie de la premiĂšre guerre mondiale a mis fin Ă  ce rĂȘve. Ida et Henri partent vers l’Espagne puis au BrĂ©sil oĂč ils mourront. Monte Verita continue sans les «pĂšres fondateurs». La communautĂ© est gĂ©rĂ©e par un groupe d’artistes mais pĂ©riclite.

En 1926 un banquier amateur d’art – Eduart von der Heydt – rachĂšte la propriĂ©tĂ© et fait bĂątir un hĂŽtel Bauhaus par Emil Fahrenkrampf.

L’hĂŽtel est classĂ© aux monuments nationaux et, chance, tout y est restĂ© pratiquement tel quel : les lits, les armoires, les lampes


Bien que Monte Verita soit devenu un grand hĂŽtel et centre de sĂ©minaires, bien que les villas de luxe aient envahi les pentes de la montagne, tandis qu’Ascona se transformait en ville pour riches, l’utopie reste dans l’air. Des illuminĂ©s et des radicaux continuent de vivre dans les environs comme par exemple l’artiste brut Schultess qui invente un systĂšme de production d’énergie Ă  l’aide de boites de conserve recouvertes de son Ă©criture et de fils de laine qu’ils accroche aux arbres.


 Ou comme Salomon, «le dernier naturiste» de Monte Verita, qui produit son propre pain (un pain noir bio) et le vend sur le marchĂ© d’Ascona jusque dans les annĂ©es 1960.

Venus du monde entier, des Ă©cologistes nĂ©o-paĂŻens, des anarchistes et des adeptes d’ésotĂ©risme continuent d’affluer Ă  Monte Verita, en quĂȘte des origines. Depuis le 3Ăšme Ă©tage de l’hĂŽtel
 le calme rĂšgne.

SOURCE : Les 400 culs




Source: Incendo.noblogs.org