Le mythe de l’amour éternel semble largement fané. De nouvelles relations amoureuses sexuelles s’inventent. Entre drague en ligne et plan cul, le plaisir n’est plus obligé de s’accompagner de sentiments. Mais l’amour reste corseté par des normes et des contraintes sociales. 

L’amour semble évoluer dans la période moderne. Les relations sexuelles peuvent sortir du cadre du simple couple monogame. L’anarchiste Emile Armand théorise la « camaraderie amoureuse » dans les années 1920. Il propose une coopérative sexuelle, fondée sur l’égalité, dans laquelle chaque membre accepte de se rendre disponible pour tous les autres. Néanmoins, cette expérience n’attire qu’une cinquantaine de personnes dans le monde. Aujourd’hui, les sites de rencontres permettent de multiplier les partenaires sexuels. Même si la théorie d’Emile Armand semble éloignée de la drague numérique et du sexe ubérisé. Mais ce théoricien anarchiste redéfinit la sexualité à partir de l’amitié.

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann observe que ce n’est plus l’amour qui mène au sexe, mais le sexe qui mène à l’amour. La recherche du plaisir prime sur l’idéalisation du couple. Néanmoins, cette inversion ne doit pas être exagérée. L’ordre moral n’a pas disparu pour autant. Mais un nouveau modèle émerge avec le sex friends ou le plan cul régulier. Ce nouveau type de relation s’apparente à une amitié sexuelle. Le philosophe Richard Mèmeteau propose ses réflexions sur les évolutions de l’amour moderne dans son livre Sex friends.

                                 Sex friends et amour moderne

 

Drague à l’ère numérique

 

La rencontre numérique avec ses calculs et son utilitarisme débouche souvent sur l’échec. L’idéal féminin ou les critères de sélection brisent la spontanéité amoureuse. Mais la rencontre consiste aussi à « trouver désirables des personnes différentes, être séduit par des gens dont on n’avait pas l’idée qu’ils nous attireraient », observe Richard Mèmeteau. La multiplication des critères sur les sites de rencontres réduit le nombre de profils et les choix possibles. Ensuite, les rencontres amoureuses nuisent à la rentabilité du site puisqu’elles débouchent vers des désabonnements. « Si les applications marchaient vraiment, elles deviendraient vite inutiles. Tous les couples se formeraient et l’univers de la drague en ligne s’effondrerait », ironise Richard Mèmeteau.

Le site de rencontre est censé déboucher vers l’amour exclusif monogame et ultime. Mais, pour atteindre cet idéal, les individus doivent multiplier les rencontres. L’épisode 4 de la saison 4 de la série Black Mirror décrit ce phénomène. « Bref, parvenir à l’amour idéal implique de passer par son contraire », indique Richard Mèmeteau. Mais l’amour authentique ne peut pas être déterminé par des calculs de probabilité. Il peut aussi sembler préférable de multiplier les relations sexuelles plutôt que de s’enfermer dans la quête d’un amour idéalisé.

L’expansion de la drague numérique ne débouche pas pour autant vers une multiplication générale des relations sexuelle. Emily Witt regrette l’artificialité des rencontres avec sa multiplication de critères. « La réalité s’est avérée tout autre : ces hommes avaient beau satisfaire haut la main tous mes critères de sélection, mon corps, lui, n’éprouvait pas le moindre frisson », témoigne Emily Witt. La multiplication des choix peut aussi alimenter des frustrations. Il existe tellement de possibilité de rencontres qu’il devient tentant de vouloir découvrir une autre personne. Les applications peuvent être considérées comme un hypermarché du sexe, ou comme un simple jeu.

 

Les sites de rencontres sont souvent renvoyés à une marchandisation de l’amour et du sexe. L’écrivain Michel Houellebecq, dans son livre Extension du domaine de la lutte, compare le sexe au libéralisme économique avec ses gagnants et ses perdants. La sociologue Marie Bergström observe que les intellectuels dénigrent les sites de rencontres comme incarnations du consumérisme pour mieux défendre le modèle de l’amour romantique français. Les intellectuels déplorent trois aspects. « Le caractère contractuel de la formation du couple, l’abondance et l’interchangeabilité des partenaires potentiels ainsi que l’explicitation des critères amoureux », observe Marie Bergström. Néanmoins, la rencontre amoureuse n’est pas un marché puisqu’il n’y a pas un échange d’argent. La métaphore du marché, comme celle de la guerre, relève de l’exagération plus que de l’analyse.

Le film La crème de la crème évoque la drague dans une école de commerce prestigieuse. Il montre un marché de la séduction qui devient un enjeu de pouvoir. « Le pouvoir est une question de relations. Les relations sont une question de sexe. Or le sexe est une question de pouvoir », résume Richard Mèmeteau. Les hommes se présentent comme les victimes d’une demande féminine irrationnelle. Le puceau frustré qui veut ses venger femmes est devenue une figure de la pop culture. La métaphore du marché sexuel débouche vers de la misogynie plutôt que vers une remise en cause de la domination masculine.

Ensuite, la métaphore du marché de l’amour vise à banaliser la logique marchande pour la rendre acceptable. C’est le sociologue libéral Gary Becker qui introduit la comparaison de l’amour au marché. Le choix supposé rationnel devient le seul modèle pour comprendre les relations humaines. Cette métaphore du marché de l’amour ne remet pas en cause la norme matrimoniale et la famille patriarcale. Le sexe sans attaches et sans projet de couple peut au contraire ouvrir des horizons de liberté.

 

      

 

Conformisme amoureux

 

Les sites de rencontres semblent ouvrir les possibilités amoureuses. C’est au-delà des cercles traditionnels des amis et du travail que peuvent se produire les rencontres. Tous les profils les plus variés semblent à disposition. Néanmoins, ces sites reposent également sur des critères sociaux, notamment la maîtrise du français. A travers une autosélection, l’homogamie peut perdurer. Ensuite, le rythme des échanges ou les approches de séduction deviennent importants. C’est la capacité à endosser les mêmes codes qui est jugée. Néanmoins, les rencontres en ligne échappent au contrôle du monde social proche, comme la famille ou les amis.

La géolocalisation modifie encore les sites de rencontres. En 2009, Grindr permet aux gays la discrétion. En 2012, Tinder devient sa version hétérosexuelle. Mais ce site se nourrit des informations du compte Facebook avec le métier, les artistes préférés ou les amis communs. Le jeu de la séduction fait revenir les déterminismes sociaux classiques. Ce sont les CSP + qui sortent valorisés. « Dans tous les cas, on incite à la consommation. Mais Tinder promet que baiser avec des inconnus ne vous fera pas perdre en prestige », ironise Richard Mèmeteau.

Les sites de rencontres n’échappent pas au racisme. Les préjugés restent présents. Les hommes asiatiques et les femmes noires reçoivent moins de réponses. Même les sites homosexuels véhiculent des préjugés racistes. Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon analyse les rapports entre le sexe et la race. Les préjugés racistes colportent également des clichés sexuels. Frantz Fanon refuse l’identification des individus à leur race. « Il pensait qu’arriverait un temps où un amour authentique entre Noir et Blanc serait possible sans avoir à se justifier, étant enfin émancipés des rôles du passé », résume Richard Mèmeteau.

Mais la pulsion sexuelle repose souvent sur la fétichisation. L’érotisme s’appuie sur un détail comme une odeur, une peau, des poils. Mais l’autre ne doit pas être réduit uniquement à sa seule dimension sexuelle. Un « fétichisme global » consiste à figer les rôles sexuels. « Une femme qui aime baiser est une salope. En dehors, elle devra le rester, et le sexiste y veillera », décrit Richard Mèmeteau. Tout le monde doit pouvoir être une salope au lit et perdre cette qualité quand on le quitte.

 

    

Amitié sexuelle

 

Il semble également important de sortir des critères de beauté physiques. Emile Armand propose une coopérative de camaraderie amoureuse dans laquelle il n’est pas possible de refuser une relation sexuelle. Cette démarche permet de rejeter les critères de beauté physique. Mais elle nie le désir et semble très contraignante.

Dossie Easton et Janet W. Hardy propose le concept de La salope éthique. Une « salope » s’apparente à une femme ou à un homme qui ne censure pas son plaisir au nom de conventions sociales absurdes. La salope éthique se met à nu et accepte de rencontrer l’autre. « Selon moi, il n’y a pas de problème à faire l’amour avec tous ceux que l’on aime parce que je pense qu’il est possible d’aimer tout le monde », écrivent Dossie Easton et Janet W. Hardy.

La salope éthique refuse toute forme de standard et de critères prédéfinis. Elle ouvre toutes les possibilités sexuelles et transforme le plaisir en extase voire en puissance spirituelle. « La même pulsion anarchiste traverse les salopes et les camarades amoureux. Mais sa version américaine contient une haute teneur en liberté et en spiritualité », estime Richard Mèmeteau. Néanmoins, La salope éthique respire le développement personnel avec un credo de secte new age. Cette mystique du plaisir est censée rendre l’humain meilleur.

 

Les relations sexuelles sortent du modèle de l’amour fusionnel et de celui du sexe pur. Le plaisir charnel se mêle aux sentiments amoureux. Le sex friend exprime « le refus du sexe cantonné au grand amour et le refus du sexe pur », analyse Richard Mèmeteau. Le plan cul peut devenir une fréquentation discontinue. Ensuite, ce type de relation peut ne reposer que sur le plaisir sexuel, avec la pression de la performance. « Un plan cul étant motivé par le plaisir, il peut s’enfermer dans une recherche de performance sexuelle à laquelle échappe la routine du couple installé », observe Richard Mèmeteau.

Mais la relation peut être aussi valorisée pour elle-même. Il suffit d’expliciter son statut de sex friend. Le plan cul régulier repose sur la confiance réciproque et se rapproche de l’amitié sexuelle. Une critique moraliste du plan cul estime que le sexe ne peut pas être séparé des sentiments. Le plaisir sexuel est censé lier fatalement à l’autre. « Cette idée est révélatrice d’un préjugé moral concernant la sexualité : baiser avec quelqu’un reviendrait à être possédé par lui », décrit Richard Mèmeteau.

 

Plaisir sexuel

 

Richard Mèmeteau propose des réflexions philosophiques sur l’amour et ses évolutions. Il s’appuie sur des enquêtes sociologiques, mais surtout sur sa propre expérience nourrie par un imaginaire baigné culture pop. Il propose des pistes de réflexion originale qui sortent de la bonne vieille philosophie de l’amour, incarnée par Alain Badiou et autres puritains.

Le livre percutant de Richard Mèmeteau dépoussière et actualise les réflexions sur l’amour. Il évoque les évolutions liées au numérique et aux sites de rencontres. Il souligne les impensés d’une critique élitiste de la drague en ligne. L’idéal de l’amour romantique n’existe pas davantage en dehors d’Internet. Richard Mèmeteau critique également l’idéalisation des sites de rencontres. Il observe l’homogamie sociale voire le racisme et des formes de ségrégation. Il tente de naviguer sur la ligne de crête qui refuse l’élitisme romantique mais aussi la fascination pour la modernité marchande.

 

En revanche, Richard Mèmeteau a tendance à extrapoler à partir de sa propre situation. Homme gay issu de la petite bourgeoisie intellectuelle, il peut se permettre de multiplier les rencontres en toute liberté. Ce qui n’est pas le cas pour tous les individus. Sa réflexion sur l’amitié sexuelle provient de cette expérience particulière.

Il critique clairement la posture moraliste qui consiste à ne pas séparer le plaisir sexuel du sentiment amoureux. Ce qui reste un des combats historiques des luttes féministes. La supposée passion noble de l’amour s’apparente à une appropriation de l’autre à travers le couple rigide et la famille patriarcale. La libération sexuelle repose effectivement sur un plaisir sans conditions. Cette position philosophique reste suffisamment rare pour être soulignée.

Néanmoins, le concept d’amitié sexuelle semble tordre le bâton dans l’autre sens. Richard Mèmeteau se revendique d’ailleurs d’un « pragmatisme amoureux ». Il semble se résigner à la logique rationnelle de la société moderne qui éradique toute forme de passion humaine et amoureuse. Il faut alors se contenter de partenaires sexuels qui ne provoquent pas forcément de sentiments ni même de désir. Le risque consiste à sombrer dans une sexualité mécanique, dénuée de sensualité et de passion charnelle. Mais Richard Mèmeteau pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses tranchées. Il critique également la recherche de la performance chez le plan cul.

Richard Mèmeteau ne semble pas proposer un modèle ou un guide. Le sous-titre ironique Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique montre qu’il ne propose aucun ouvrage prétentieux censé fournir les clés de la réussite amoureuse. Le philosophe ouvre des pistes de réflexion qui sortent du conformisme, qui invite à ne pas tenir compte des contraintes et des normes sociales. Il invite plus à rejeter les carcans de l’ordre moral et de l’amour traditionnel plutôt que d’imposer un nouveau modèle.

Richard Mèmeteau s’inscrit dans la filiation de l’individualisme libertaire d’Emile Armand, mais il reprend aussi ses limites. Il propose de créer de nouvelles relations amoureuses sans remettre en cause l’ensemble de la société capitaliste et patriarcale. Sa force consiste à proposer des réflexions pour réinventer les relations sexuelles ici et maintenant. Mais cette démarche semble se résigner à vivre dans la civilisation marchande. La libération amoureuse peut passer par une démarche individuelle. Mais une véritable révolution sexuelle doit aussi remettre en cause l’ordre moral et patriarcal.

 

Source : Richard Mèmeteau, Sex friends. Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique, Zones – La Découverte, 2019

Extrait publié sur le site Atlantico

 

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Pour aller plus loin :

Radio : émissions avec Richard Mèmeteau diffusées sur France Culture 

Radio : Nicolas Demorand, Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique ?, chronique diffusée sur France Inter le 16 mai 2019 

Revue de presse mise en ligne sur le site des éditions Zones

Richard Mèmeteau, Tinder, AdopteUnMec… : « Ce n’est pas parce qu’on n’y trouve pas le grand amour qu’on est condamné aux ‘plans cul’ brutaux », publié dans le magazine Marianne le 6 juin 2019

Paloma Soria Brown, Richard Mèmeteau : « Dans les plans cul, il y a des parenthèses enchantées », publié dans le journal Libération le 12 juillet 2019 

Sandrine Samii, Clics et claques, publié dans le Nouveau Magazine Littéraire de juillet-août 2019

Jean Rouzaud, Comment rater sa vie amoureuse à l’heure numérique, mis en ligne sur le site de Nova le 17 juin 2019

Comment bien rater sa vie amoureuse en 2019 ?, publié dans le webzine Tapage

Articles de Richard Mèmeteau publiés sur le site du magazine Les Inrockuptibles


Article publié le 05 Sep 2019 sur Zones-subversives.com