Mai 13, 2022
Par CQFD
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Dans les Balkans comme ailleurs, toutes sortes de barrières entravent le périple des personnes exilées. Des murs concrets hérissés de barbelés, comme celui que la Hongrie a fait construire à la frontière de la Serbie. Mais aussi des murs législatifs, technologiques, policiers ou politiques, bâtis en vue de satisfaire l’Union européenne (UE) et ses politiques concertées de rejet des « indésirables ». Pour les principaux concernés, venus d’Afghanistan, de Syrie ou d’Afrique du Nord, c’est l’assurance de violences accrues et de destins enlisés. Reportage au nord de la Serbie, aux confins de l’UE.

Première vision du centre-ville de Sombor : quatre jeunes migrants prennent tranquillement le soleil sur un banc d’une artère commerçante. C’est le début de l’après-midi, le dernier dimanche avant la Pâque orthodoxe, et les rues sont presque vides dans cette ville moyenne et proprette de la région de la Bačka, au nord-ouest de la Serbie. Deux flics approchent : échange de signes, contrôle des papiers, fouille des sacs, c’est bon pour cette fois. Illico, les quatre jeunes décampent, message reçu : ils ne sont pas bienvenus en ville.

Un peu plus loin, sur la route qui mène aux frontières hongroise et croate (toutes deux à environ 25 km de Sombor), on roule le long d’un faubourg résidentiel. Sur le bas-côté, des silhouettes discrètes chargées de sacs de course. À l’orée d’un petit bois, on débouche sur une sorte de kermesse pas drôle. Une vingtaine de taxis attendent les clients potentiels, qui prennent le frais sous les ombrages en attendant la rupture du jeûne du Ramadan. Derrière l’enseigne « Night-Club Grizzly », des exilés se pressent dans une petite boutique ou papotent sur un vieux terrain de basket, assis en cercle sur des chaises en plastique. Dans une arrière-cour, de jeunes types du cru d’allure pas commode – survêt’, bombers, crâne rasé – rigolent autour d’un barbecue. Une impression latente et désagréable, confirmée plus tard par des connaisseurs du site : on est tombés au cœur d’un business, où chauffeurs de taxis et jeunes du coin profitent de la détresse des exilés pour arrondir les fins de mois. Pas vraiment le temps d’approfondir : le maître des lieux, un colosse patibulaire, nous prie virilement d’aller voir ailleurs1.

« Ailleurs », c’est le camp officiel, à quelques centaines de mètres. Une allée d’arbres conduit à une ancienne colonie de vacances, réaffectée à un Centre d’accueil du Commissariat pour les réfugiés et les migrations de la République de Serbie (KIRS). Le grillage est défoncé et le portail ouvert. Assis sur un banc, quatre jeunes Syriens décrivent à gros traits le quotidien du camp de Sombor plein à craquer, où tout est pourri. Ils sont là depuis huit mois dans le vide absolu – « No money, no work ». Le dialogue est interrompu par l’irruption d’un employé tremblotant qui nous fait raccompagner par un vigile. Devant l’entrée, le mot a tourné : personne ne veut causer. Ambiance.

Bruxelles sous-traite

Le camp de Sombor est l’un des quatorze ouverts par la Serbie à destination des migrants présents sur son sol. Frontalière de quatre pays membres de l’Union européenne (Croatie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie) dont un (la Hongrie) fait partie de l’espace Schengen, elle-même candidate à l’adhésion et dépendante des subsides européens, la Serbie obéit aux desiderata de Bruxelles. Les procédures d’adhésion prévoient un alignement progressif des candidats sur les politiques communautaires – y compris en matière d’immigration. C’est la quadrature du cercle qui enserre la Serbie, la Bosnie-Herzégovine ou encore l’Albanie dans ses rets : pays de transit, ils se voient néanmoins contraints de défendre les murs d’une forteresse Europe dont ils ne font pas partie, et contribuent donc, bon gré mal gré, à l’externalisation de la politique migratoire européenne, en deuxième ligne derrière la Turquie, la Libye ou le Maroc.

En jeu ? L’exemption de visas pour leurs ressortissants dans l’espace Schengen (obtenue par la Serbie en 2009 seulement), et surtout le fonds, sonnant et trébuchant, de préadhésion à l’UE. Quand il s’agit de repousser les migrants aussi, l’Union crame la CB : 90 % du budget du KIRS en provient. Les camps ne s’en portent pas mieux pour autant. « On peut mettre tout l’argent qu’on veut, ça ne change rien car personne ne prend soin des lieux », explique le juriste Radoš Đurović, directeur de l’association de soutien juridique Azylum Protection Center (APC), à Belgrade. Son organisation, pourtant reconnue par l’État serbe, jouit d’un accès limité à l’intérieur des camps. C’est par des vidéos fuitées qu’elle documente la vétusté des lieux, l’absence d’hygiène, les toilettes infectes, le surpeuplement et le désespoir.

Au camp de Subotica, la grande ville du nord de la Serbie, à un jet de pierres de la frontière hongroise, « la gale est endémique », affirme un membre de l’association de soutien aux exilés Collective Aid, qui remet une couche : « Nous avons vu des migrants porteurs de plaies ouvertes surinfectées par la gale. » Quand on y passe au petit matin, des exilés dorment dans des duvets à l’extérieur, par un froid peu printanier. Selon l’APC, ils seraient 350 pour une capacité d’accueil de 200. Deux jours plus tard, un Marocain y sera retrouvé mort : d’une overdose d’alcool et d’opioïdes, affirme le KIRS. Comment savoir ? Les médecins sont spécialement appointés par l’administration des camps, à qui ils doivent leur gagne-pain, explique encore Radoš Đurović – difficile, dès lors, de dénoncer la corruption, les trafics, les mauvais traitements…

L’incurie de la Serbie dans la gestion des camps reflète son rôle de petit rouage de la machine à refouler européenne. Les violences de la police serbe sont documentées, mais sans commune mesure avec celles de ses homologues croate et hongroise. La Serbie prend tout de même sa part du jeu sinistre des « pushbacks2 en cascade », d’un pays à l’autre, d’Italie ou d’Autriche vers la Slovénie, puis la Croatie, puis la Serbie, le long de ce que le réseau Migreurop dénonce comme « une chaîne de violation de droits ». Dans le sens retour aussi, la Serbie est un cul-de-sac : la Macédoine du Nord, pays de transit précédent sur la route de l’Europe, refuse systématiquement les réadmissions. Triste routine, les autorités conduisent donc les pushbackés au camp serbe de Preševo, aux confins de la Macédoine et du Kosovo. À Preševo, les exilés sont retenus quelques jours illégalement avant de reprendre, à prix d’or, un taxi pour la capitale et le nord du pays. Manège absurde.

Dans une région qui a récemment connu d’importants déplacements de population, les habitants semblent globalement ne pas sombrer en masse dans la haine contre les migrants. Des milices d’extrême droite ont bien entrepris de les terroriser, mais le phénomène reste relativement marginal3. Politiquement, cependant, le sujet peut se montrer aussi porteur en Serbie qu’ailleurs : les tabloïds proches du régime d’Aleksandar Vučić (voir encadré) font à l’occasion leur beurre d’un fait divers, et le ministre de l’Intérieur, l’aboyeur ultranationaliste Aleksandar Vulin, multiplie les déclarations tonitruantes. Mais en dehors de ces effets de manche xénophobes, la tendance est surtout à l’occultation : la Serbie n’est pas concernée par la crise migratoire, d’ailleurs elle la gère à merveille. Et les keufs d’assurer l’invisibilité des indésirables en mettant des bâtons dans les roues des collectifs d’aide4, en démantelant squats et campements informels et en faisant la chasse aux migrants dans les centres-villes, toujours direction Preševo. « La police communique toujours sur les mêmes nombres de migrants, multiples du nombre de bus mobilisés dans l’opération, lesquels peuvent accueillir 84 personnes. Ça n’a aucun sens », grincent à Belgrade les militants d’une autre association de soutien aux exilés, Klikaktiv. Rien qu’en avril, deux grandes rafles ont été menées contre les exilés dans la région.

Mais squats et campements sont fatalement l’exutoire de l’insalubrité et de la saturation des camps. Employé à la gare de Subotica, Marko nous raconte que certains jours, il a compté 100 à 130 personnes migrantes sur les voies de fret, entre les squats et wagons misérables qu’ils occupent de part et d’autre des rails. « Ça me fait de la peine. Je suis orthodoxe, pour moi tous les hommes sont égaux. » Il les a filmés à destination d’un copain journaliste, qui a prudemment refusé de diffuser les images. « Le gouvernement raconte que les migrants envahissent les villes. Mais en réalité, c’est là qu’ils traînent, sur les voies. » Le milieu du rail bruisserait de rumeurs de migrants morts sous les roues de trains de marchandises. La rançon, peu surprenante, de l’indifférence.

Murs et châtiments

Si les personnes migrantes sont aussi nombreuses à Sombor et Subotica, c’est évidemment à cause de la proximité de l’Union européenne. D’un côté, la Croatie, dont la frontière est principalement marquée par le Danube, large à cet endroit de plusieurs centaines de mètres. Ça se tente. Le journaliste Philippe Bertinchamps, correspondant du Courrier des Balkans à Belgrade, nous montre les images filmées par ses soins d’un Zodiac se dirigeant vers la berge. Mais, depuis deux ans, la police croate s’est rendue tristement célèbre par les violences exercées contre les exilés et le caractère systématique de ses refoulements. Sur tout le territoire, fût-ce à l’autre bout du pays, les personnes migrantes arrêtées sont brutalisées et renvoyées en Serbie ou en Bosnie-Herzégovine. Côté hongrois, c’est pire : non seulement les violences et les pushbacks, mais aussi le « mur » construit en 2015 sous les ordres du Premier ministre d’extrême droite Viktor Orbán, sur toute la frontière sud du pays.

Le mur, le voilà. Balafrant la plaine plate comme la main, immense et monotone, qui s’étend de Budapest à Belgrade, coupant en deux une opulente région agricole dont les populations mêlées ont toujours joué à saute-frontières. À l’arrière des jardins du village de Rastina, à une vingtaine de kilomètres au nord de Sombor, parmi les vergers et les cultures de colza, deux barrières métalliques, hautes de quatre et trois mètres, hérissées de barbelés concertina, encadrent une voie réservée aux patrouilles des flics et des douaniers. Le dispositif sécuritaire est agrémenté d’un arsenal de gadgets dernier cri, comme le rappelle un récent rapport du précieux réseau Migreurop : « Cette barrière est équipée de technologies capables de délivrer des chocs électriques, de capteurs de chaleur, de caméras ainsi que de haut-parleurs s’adressant aux personnes exilées en plusieurs langues5 » Le nec plus ultra.

« Cette barrière est équipée de technologies capables de délivrer des chocs électriques, de capteurs de chaleur, de caméras ainsi que de haut-parleurs s’adressant aux personnes exilées en plusieurs langues. »

Pour financer ces petits bijoux et encadrer le sale boulot des gardes-frontières, on retrouve Frontex, l’agence de surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne, dotée de moyens colossaux6. Témoin voire complice quotidien des abus de la police hongroise, des chiens d’attaque lancés sur les passe-frontières ou des migrants enfermés dans des conteneurs avant d’être refoulés7, Frontex a attendu février 2021 pour quitter le pays d’Orbán, sous la pression médiatique et après que la Cour de justice de l’Union européenne a interdit (en vain) à la Hongrie de procéder aux pushbacks. La duplicité européenne – se dire étranger aux exactions tout en les supervisant – avait fini par se voir. Sur le terrain, il y a longtemps qu’elle ne faisait de doute pour personne. Après des années passées en lien avec les institutions internationales, Radoš Đurović s’est fait une religion sur la question : « Ce n’est pas vrai qu’il n’y a pas de politique migratoire européenne commune. Dans la pratique, elle consiste tout simplement à freiner voire arrêter les migrations. » À n’importe quel prix. « L’Europe sait parfaitement ce qui se passe ici. Toutes les associations ont des contacts avec les institutions européennes, à qui elles font remonter les infos. » Violences comprises ? Oui. « À cette échelle, des violences aussi systématiques ne peuvent être orchestrées que d’en haut », lâche-t-il.

À côté de Frontex, des accords bilatéraux entre États permettent aussi d’organiser des opérations de police communes. Quand cette coopération s’effectue au sein du très réac’ groupe de Visegrád8 au nom de la « défense collective des frontières de l’Europe » chère à Orbán, le pire est attendu : la police tchèque prêterait la main aux brutalités de la police hongroise. En revanche, la présence de la police allemande exercerait des vertus apaisantes, l’opinion du pays étant plus scrupuleuse en matière de droits humains. Misère des petits jeux diplomatiques…
Passer, à tout prix


Carte de Cécile Kiefer

Si médiatisé soit-il, le mur hongrois fait pâle figure à côté de ses prédécesseurs des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, ou de la frontière gréco-turque. Un jeune Marocain, rencontré à Subotica, ne s’est même pas posé la question : « La frontière espagnole, c’est juste impossible. C’est grave ce qui se passe là-bas. La Hongrie, ça va beaucoup plus vite. » « Le mur n’a rien d’efficace, confirme Radoš Đurović. Il alimente juste le trafic des passeurs. » Même son de cloche du côté de l’association Klikaktiv : « Les gens continuent à tenter de passer par le mur parce que c’est la voie la plus rapide. Les barbelés et les chiens n’y changent rien. » De temps à autre, la police découvre un tunnel creusé sous le mur, au risque pour ceux qui l’empruntent de se faire cueillir à la sortie, ou de mourir étouffés sous les éboulis.

Passer, donc, ça se fait. Le désespoir donne des ailes et l’adrénaline occulte momentanément la douleur (voir le témoignage de Zyed ci-contre). Surtout, il n’est aucun problème auquel le marché ne propose sa solution frelatée, et le « game » du passage nourrit une économie florissante9. De la course en taxi surtaxée au « package » migratoire complet, tout un catalogue de services est mis à disposition – auxquels certains migrants prêtent parfois la main pour financer leur prochaine tentative. Aux plus offrants, les passeurs proposent un « guarantee game », un passage « garanti », comme nous l’expliquent les membres de Klikaktiv : pendant qu’une première troupe est envoyée en diversion, les candidats plus fortunés tentent la traversée à un autre endroit. Côté hongrois, si tout va bien, un véhicule attend et les douaniers – dont la corruption est proverbiale en Hongrie – regardent ailleurs.

Ensuite, les personnes migrantes s’évanouissent dans la campagne hongroise. Lancé début 2015, le groupe de solidarité MigSzolt, à Szeged (à 15 km au nord de la frontière serbe), a ainsi fermé boutique dès novembre 2017. Parmi ses fondateurs, le chercheur Mark Kékesi raconte : « Nous n’avions plus d’activité. Les migrants avaient disparu de Hongrie. Il faut dire que les arrestations sont permanentes et que beaucoup d’exilés se retrouvent en prison ou expulsés, souvent après dénonciation des habitants. Ceux qui passent réémergent ensuite en Autriche ou en Allemagne, mais leur circulation sur le territoire est invisible, et sans doute liée au crime organisé. »

Pour ceux, nombreux, qui n’ont pas les moyens financiers nécessaires, les chances sont beaucoup plus minces. Dans un square proche de la gare routière de Belgrade, Djelaluddin résume la situation en quelques phrases désabusées : « Ça fait quatre mois que je suis dans ce pays et j’ai déjà tenté plusieurs fois de passer. Et partout j’ai été brutalisé. En Hongrie, en Croatie, en Roumanie, on te tape à chaque fois. Ils m’ont aussi pris mon argent et mon téléphone. Je ne sais plus quoi faire. » Pourtant, son histoire ne laisse aucun doute sur son droit à l’asile politique : « Je suis parti d’Afghanistan quand les talibans sont revenus [en août 2021]. À cette époque, j’étais dans l’armée. Nous n’étions même pas au combat, seulement en exercice. Ça a suffi pour que les talibans me considèrent comme un ennemi », raconte-t-il en montrant les stigmates des exactions subies : un doigt tordu dans le mauvais sens et une vilaine cicatrice au cou. Il retrace à grands traits son périple, l’Iran, la Turquie, la Grèce, la Bulgarie, un trajet assez rapide, mais semé d’embûches. « Je connais trois personnes qui ont été tuées par des chiens à la frontière bulgare. Partout, on nous traite comme des animaux. » Ses yeux s’illuminent encore quand il raconte son rêve : le Canada. En attendant la rupture du jeûne, Djelaluddin propose de nous payer un sandwich. Il peut se le permettre, dit-il : il lui reste 14 ou 15 euros. Quand on le quitte, il lève le pouce, souriant.

« En Hongrie, en Croatie, en Roumanie, on te tape à chaque fois. »

D’autres n’ont plus cette énergie. Chez Klikaktiv, Vuk Vučković ne compte plus les personnes blessées en franchissant le mur, ou après avoir rencontré les matraques hongroises, qui reprennent la route sans attendre d’être guéries – et finissent invalides. Quand tous les horizons sont bouchés, « certains sombrent dans la drogue ou la folie », nous explique Radoš Đurović. Ils perdent alors de vue ce territoire rêvé qui se démène pour les refouler : l’Europe, juste de l’autre côté du mur.

Le triangle mord

Tout a une fin – les murs aussi. Depuis 2020, une nouvelle route s’est ouverte afin de contourner le mur hongrois par le Banat, région à cheval sur la Serbie et la Roumanie10. Au niveau du poste-frontière qui relie Rabe (Serbie) à Kübekháza (Hongrie), la clôture aboutit à un simple portail métallique. De l’autre côté de la chaussée, une campagne ouverte, ponctuée de quelques bosquets : la frontière serbo-roumaine, que rien n’indique sur le terrain, pas même un bout de grillage. Un pick-up de la police roumaine se dirige vers nous avant de se garer près de la guérite des douaniers. Quelques minutes plus tôt, on l’avait repéré, arrêté à notre hauteur, tandis que nous approchions d’un squat de personnes migrantes, dans une usine abandonnée entre les hameaux de Majdan et Rabe.

Car, en dépit des apparences, la Roumanie n’est guère plus accessible que la patrie d’Orbán. Caméras à vision thermique, chiens équipés de GPS, dispositifs de détection des battements du cœur… Toute la quincaillerie de Frontex est mobilisée pour interdire le passage. Certains exilés s’y seraient repris des dizaines de fois. Pendant des semaines ou des mois d’attente, ils rasent alors les murs des villages sinistres, aux trois quarts vides et en ruines, que relient des routes en béton défoncé le long de la frontière. Les derniers mois, on a compté jusqu’à 300 migrants squattant les maisons abandonnées de Majdan – soit davantage que la population officielle du village. Ils se font discrets, car les relations avec les habitants sont tendues ; quelques-unes des belles pintades qui errent au milieu des rues auraient assouvi la faim d’exilés.

À une dizaine de kilomètres à l’ouest, par-delà les champs, le village de Đala s’étend mollement jusqu’à la rivière Tisza qui, sur quelques kilomètres, marque la frontière entre Serbie et Hongrie. Début 2020, la Hongrie a déployé des unités maritimes armées pour dissuader les migrants de tenter la traversée à la nage. Côté serbe, une grosse bagnole de police patrouille sur la berge, parmi les herbes hautes.

Un peu en retrait, le bourg de Srpski Krstur semble presque vivant. C’est la sortie des classes, des enfants roms, nombreux dans la commune, gambadent sur les trottoirs. Un peu à l’écart de la route principale, un faubourg délabré s’étire en direction de la rivière. Devant une épicerie, une dizaine d’exilés papotent ou boivent des coups. Un Marocain nous raconte qu’il prend la route pour la deuxième fois. Après treize ans à Bologne, malgré femme et enfant, il a été expulsé au Maroc, d’où il est reparti pour rentrer chez lui. Son récit est interrompu quand, branle-bas de combat, deux taxis débarquent coup sur coup, déchargeant des personnes migrantes en provenance de villes voisines. Deux autres voitures arrivent dans la foulée et font chacune monter un groupe. Le conducteur de la deuxième, un jeune Serbe élégamment mis, nous jette un regard peu amène. Derrière nous, la porte de l’épicerie se ferme brusquement à double tour, clac. En quelques minutes, les exilés s’évaporent dans la nature. L’un d’eux, avec qui nous venions d’échanger quelques mots, se cache derrière l’angle du mur, son foulard remonté sur son visage.

Comme à Sombor, nous dérangeons. C’est toute une économie locale dont les voyageurs de l’exil, pris au piège, sont la clientèle captive. Du petit taxi indépendant au réseau transfrontalier armé de sa propre flotte de voitures, le trafic des passeurs aux frontières nord de la Serbie aurait représenté entre 8,5 et 10,5 millions d’euros en 2020, selon les chiffres de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime. Avec la complicité inévitable de la police, très présente au quotidien dans tous les pays de la région, et largement corrompue. Prises en étau entre l’Europe qui les rejette et les mafias qui leur font les poches, les flics qui les frappent et ceux qui les rackettent, les personnes exilées subissent un enfer humain. Attendant le moment où elles seront libérées de ce bourbier de frontières. Et où, à l’instar de Zyed, jeune Tunisien arrivé en Autriche après des années d’errance, elles pourront enfin dire : « C’est la fin des ténèbres. »

Texte et photos Émilien Bernard & Laurent Perez

Vučić : réélection d’un acrobate autoritaire

Le 3 avril dernier, le président serbe Aleksandar Vučić est réélu haut la main, avec 60 % des voix. Mais ce triomphe est en trompe-l’œil : son parti n’a pas obtenu la majorité absolue aux législatives, et risque de perdre la mairie de Belgrade. Remotivée l’hiver dernier par un soulèvement populaire massif et (pour l’instant) victorieux contre un projet de mine de lithium du groupe Rio Tinto11, la gauche a massivement documenté les fraudes électorales du régime. Pendant ce temps, et malgré le corsetage des médias, les liens du régime avec le grand banditisme et les gros bras des supporters ultras, au cœur de tous les trafics, sont de plus en plus apparents. Le début de la fin ?

Depuis l’arrivée du Parti progressiste serbe au pouvoir en 2012, la Serbie maintient un équilibre inconfortable entre l’Union européenne – horizon déclaré et financier indispensable –, le traditionnel allié russe, et une Chine toujours contente de pousser ses pions en Europe. Position d’autant plus acrobatique que le régime et ses médias encouragent presque ouvertement une nouvelle « opposition pro-Poutine », plébiscitée par la jeunesse. Sur les murs de Belgrade, ces derniers mois, ont fleuri les portraits du général génocidaire Ratko Mladić ; jusque dans les campagnes les plus paumées, les tags « Ratko Mladić, héros serbe » sont omniprésents. Vučić n’en reste pas moins l’interlocuteur privilégié de l’Occident, au nom d’une « stabilité » synonyme pour la population de pauvreté, de corruption et d’émigration massive.

Zyed : « Bienvenue chez Frontex ! »

Quand il raconte son périple de la Tunisie à l’Autriche où il vit actuellement, Zyed est intarissable. Lui qui prépare un livre sur son expérience a vécu de multiples enlisements, en Grèce, en Bosnie, etc. Au final : trois ans et huit mois sur la route après son départ en octobre 2017. Plusieurs fois tabassé, notamment par la police croate – « Je vois toujours leurs visages. » –, il revient ici sur la fin de son périple, en Serbie et Roumanie :

« Je suis resté quatre mois en Serbie. Et j’ai encore en tête ma première tentative de passer le mur. C’est un passeur de la mafia qui nous a amenés. On était une trentaine. Arrivé au mur, il a sorti un grand couteau, l’a agité et nous a dit de foncer. Une fois en haut de l’échelle, il fallait se jeter de quatre mètres. J’ai tenté d’atterrir en roulé-boulé, mais je me suis quand même foulé la cheville. Malgré tout, j’ai continué et grimpé la deuxième barrière. Il faut imaginer la scène : les barbelés, le courant électrique, la douleur… C’est l’adrénaline qui m’a fait passer.

Côté hongrois, je me suis retrouvé dans un marécage. J’ai marché dans la nuit, en essayant de m’éloigner des cris que j’entendais. Puis un hélicoptère est arrivé, une manière de nous dire : “Bienvenue dans l’Union européenne, bienvenue chez Frontex.” Ils ont illuminé les environs et utilisé des caméras thermiques. Forcément, il m’ont attrapé et refoulé en Serbie. Il m’a fallu un moment pour soigner mon pied, dans le camp de Subotica, aux conditions d’hygiène terribles.

Après, j’ai voulu passer par la Roumanie, via le triangle. J’ai été arrêté deux fois. Au final, j’ai réussi à traverser grâce à deux militantes. Elles m’ont indiqué où passer la frontière Roumanie/Hongrie, un coin désert, au milieu de nulle part. Après trois ans et huit mois je foulais le sol européen sans policiers pour me refouler. Plus loin, mes amies m’attendaient. Elles m’ont amené à Budapest, puis m’ont fait passer la frontière autrichienne. Moi qui avait été foulé et refoulé tant de fois, j’étais de l’autre côté grâce à elles. C’était la fin des ténèbres. »




Source: Cqfd-journal.org