Avril 2, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Le mois passé, Kiersten Solt publiait ses 7 thèses sur la destitution en réponse à un article paru dans le 5e exemplaire de la revue End Notes . À partir du moment insurectionnel américain de l’été passé contre les violences policières, le texte tente de faire avancer la réflexion révolutionnaire sur le couple constitution/destitution. Disponible aussi en espanol et en allemand, nous partegons ici la version française traduite par lundi.am.

Thèse 1 : Expliquer le présent à partir de fictions politiques du passé obscurcit les vérités de l’époque.

On a récemment pu lire qu’à la lumière de la crise actuelle de la représentation politique, le caractère identitaire persistant des soulèvements contemporains serait « rationnel ». Mais de quelle rationalité parle-t-on ? Dans son dernier texte intitulé « En avant les barbares », le collectif Endnotes considère l’époque présente comme étant le contrecoup et la conséquence des défaites du mouvement ouvrier ; une position proche de celles d’autres courants de pensées révolutionnaires contemporains. Le raisonnement est le suivant : à l’époque des mouvements ouvriers, l’économie déterminait le politique, la structure antagoniste du capital se manifestait par un antagonisme social entre les prolétaires et la bourgeoisie et la détermination économique du politique permettait à l’énergie rebelle de prendre forme en tant que mouvement mené par la classe ouvrière. Aujourd’hui, en poursuivant le même raisonnement, ce sont toujours les dynamiques socio-économiques qui déterminent le champ politique, mais principalement en tant que forces de dissolution plutôt que de construction. Ainsi, à la composition de classe se substitue la décomposition des classes, ce qui faisait office de base socio-économique de la représentation démocratique se retrouve aux abonnés absents, et les mouvements ouvriers ont laissé la place à des « non-mouvements [1]. À partir de cette analyse, les champs socio-économiques et politiques actuels apparaissent comme les images négatives de ce qu’ils étaient il y a soixante ans.

On nous explique que les luttes actuelles seraient “identitaires” en raison de leur passé, aujourd’hui révolu. Qu’est-ce que cela signifie pour les partisans ? Si nous traduisons cet argument en termes d’expérience vécue, ce qui s’offre à nous c’est une image mélancolique. Les insurgés d’aujourd’hui digèrent la perte d’une identité de classe autrefois pure et légitime. Nous voilà nostalgiques d’un système de représentation politique de classe, autrefois fonctionnel et légitime, que ce monde ne peut plus offrir. Mais la mort du mouvement ouvrier et l’effondrement concomitant d’une réelle représentation politique sont-ils vraiment les problèmes qui animent notre époque ? Non. Les émeutiers de l’été dernier sont bien trop jeunes et n’ont certainement pas la connaissance de l’identité ouvrière disparue pour en éprouver la nostalgie. Si l’on s’inquiète de ne pas trouver de boulot, ce n’est pas parce que nous rêvons de pouvoir enlacer d’hypothétiques camarades travailleurs mais parce que l’on ne peut plus payer nos loyers et nos crédits. Il n’y a pas davantage de condition humaine qui se soit avérée suffisamment stable pour que l’on s’aperçoive qu’un désir objectif et anhistorique d’appartenance se retrouve tout à coup dénué de toute forme positive. Ce qui est, notons-le, la lecture que fait Francis Fukuyama du tournant identitaire de la politique américaine. Pour notre époque, la disparition du mouvement ouvrier et la crise de la représentation politique s’apparentent davantage à un point de départ qu’à un phénomène vivant et en cours. Ces comptes ont été réglés bien avant notre arrivée. C’est pourquoi les raisons de l’identitarisme persistant et des revendications de reconnaissance par l’État sont à chercher ailleurs que dans la décomposition d’un mouvement ouvrier à l’œuvre depuis plus d’un siècle. Il s’agirait peut-être de comprendre les formes de puissance que rend possible la mise en commun des revendications identitaires et ce qui aujourd’hui les rend désirables et pas seulement rationnelles. Mais mon but, ici, n’est pas d’expliquer la persistance des conflits identitaires.

Ce qui m’intéresse au contraire, c’est de comprendre ce que ces représentations romantiques du présent obscurcissent. Si j’écris que l’analyse de Endnotes est romantique c’est parce qu’elle part d’un noyau de vérité qui proviendrait d’un passé imaginaire pour mieux le redécouvrir et le restaurer dans le présent. Mais la dialectique n’est-elle pas le contraire du romantisme ? J’insiste sur ce point car ce que partagent le romantisme et la dialectique brute, c’est une certaine structuration de la présupposition, de la négation et de leur dépassement par un nouvel universel positif et unifié.



Thèse 2 : Tant que l’on s’accroche à la perspective du spectacle – le régime de visibilité qui domine dans la société marchande, le régime blanc de visualisation – notre présent est condamné à apparaître dans le négatif, c’est-à-dire comme manque, absence et négation. De là, l’avenir de l’activité révolutionnaire se retrouve pris au piège de la nécessité d’un nouvel universel ou d’une nouvelle perspective positive.

Lorsqu’on accorde à une configuration politique passée le poids de la positivité, le présent ne peut plus qu’apparaître logiquement négatif. Décomposition de classe, absence de représentation démocratique, non-mouvement des mouvements, si notre présent peut apparaître comme une somme d’absences, c’est parce qu’il est censé faire écho à un passé fantasmé, à un système de déterminations économiques et à une représentation politique pures. Lorsque le capital, l’État et la politique qui leur est favorable se voient accorder le poids, la positivité et la continuité du réel, il est parfaitement logique que les mouvements contemporains apparaissent comme négatifs, des « alliances fébriles » et du « désordre généralisé ». Il y a même des théoriciens pour assumer une telle analyse : « C’est la conscience du capital comme notre unité dans la séparation qui nous permet de poser, à partir des conditions existantes – même si c’est seulement comme un négatif photographique – la capacité humaine pour le communisme. » (nous soulignons). On attribue au capital la positivité de l’« unité », même altérée, face à laquelle le soulèvement ne peut plus qu’apparaître négativement.

La positivité n’appartient plus qu’au passé ou au camp du capital, ou bien aux deux. Le présent ne peut plus qu’apparaître négativement. L’étape théorique suivante est tout aussi déterminée. Ce qui doit advenir prendra la forme doublement inversée de ce qui a été perdu. Une fois ce cadre établi, toutes les propositions d’actions révolutionnaires à venir apparaissent comme des positivités. Par exemple : “Les non-mouvements indiquent un besoin d’universalisme qui va au-delà des ruines des mouvements ouvriers.” (Endnotes) Nous devrions “envisager des moyens par lesquels les non-mouvements pourraient éventuellement prendre le contrôle de la stagnation/désindustrialisation capitaliste”, et même envisager “la préparation d’un plan de sous-production”(Ibid.). Là encore, ce qui se situe ailleurs, dans le passé ou du côté du capital, est absent du présent et dicte la forme de ce qu’il faudrait qu’il advienne (non pas de ce qui va advenir). Lorsque l’on s’efforce de penser les bouleversements négativement, on ne peut qu’espérer l’advenue d’une nouvelle positivité absente du présent, d’un nouveau commun qui apparaitrait ex-nihilo, d’un nouvel universel inédit. Tout cela pour nous expliquer que ce qui manquerait à cette époque, c’est l’unité du prolétariat, l’universel, un sujet agentiel révolutionnaire, et que c’est évidemment dans cette perspective que nous devrions nous organiser.

Si notre seule idée de la révolution consiste en un cycle de violence sans fin, si nous ne parvenons pas à développer une ambition alternative alors nous ne pouvons pas comprendre les mouvements révolutionnaires autrement que comme une série d’échecs et nous risquons de voir nos ambitions prendre la forme de ce qu’elles cherchent précisément à saper.

Thèse 3 : Contrairement à toute perspective spectaculaire, la relation entre les éléments révolutionnaires et leurs représentants potentiels est celle d’un conflit persistant et asymétrique.

Si les soulèvements contemporains ne revendiquent aucune référence aux mouvements ouvriers du début du XXe siècle, il est néanmoins possible de les garder à l’esprit sans pour autant tomber dans une vision romantique du présent. Diverses sources proposent des lectures alternatives quant à la disparition de ces mouvements ouvriers ; repartons ici de l’analyse proposée par Tiqqun de l’autonomie italienne. C’est à cette époque qu’est apparue la notion de “décomposition des classes”, une décomposition qui caractérise ostensiblement notre présent.

Selon la lecture de Tiqqun, ce que beaucoup appellent avec nostalgie “le mouvement ouvrier” ne constitue en réalité pas l’élément révolutionnaire de l’époque, mais plutôt son corollaire capitaliste-étatiste. « Le mouvement ouvrier coïncida tout au long de son existence avec la fraction progressiste du capitalisme » écrit Tiqqun. « De février 1848 jusqu’aux utopies autogestionnaires des années 70 en passant par la Commune, il n’a jamais revendiqué, pour ses éléments les plus radicaux, que le droit des prolétaires à gérer eux-mêmes le Capital. » (Ceci n’est pas un programme) En reconnaissant la distinction entre le prolétariat et la classe ouvrière, l’équation des éléments révolutionnaires avec la classe ouvrière est une erreur.

« L’élément révolutionnaire est le prolétariat, la plèbe. (…) Chaque fois qu’il a tenté de se définir comme classe, le prolétariat s’est vidé de lui-même, il a pris modèle sur la classe domiante, la bourgeoisie. (…) Le prolétaire est celui qui s’éprouve comme forme-de-vie. Il est communiste, ou n’est rien. Dans chaque époque se redéfinit la forme d’apparition du prolétariat, en fonction de la configuration générale des hostilités. La plus regrettable confusion à ce sujet concerne la “classe ouvrière”. »(Ibid.)

Ce que cette période vient marquer, c’est la disjonction historique et conceptuelle du prolétariat (c’est-à-dire des éléments révolutionnaires) de sa confusion traditionnelle avec la classe ouvrière. La confusion des éléments révolutionnaires avec une formation socio-économique molaire est et a été leur défaite. Dans son dernier texte, Endnotes jette un regard idyllique sur le passé. Il est impossible que des personnes vivant dans ce passé se soient vues vivre dans le type d’unités qu’Endnotes invoque ici. Comment pourrait-on comprendre Jim Crow, la Reconstruction [2]ou les guerres mondiales si les conflits de l’époque étaient effectivement organisés autour d’une forte identité de la classe ouvrière ? La réponse est dans la question.

Les éléments révolutionnaires se définissent uniquement par leur vocation. Ils sont allergiques à la représentation, démocratique ou non, et allergiques à l’État. Il y a donc un conflit asymétrique au sein même du soulèvement révolutionnaire.

Aux États-Unis, démocratie libérale et exportatrice de la politique identitaire par excellence, l’asymétrie au sein du conflit révolutionnaire est bien connue. Ici, la nature asymétrique du soulèvement révolutionnaire est visible dans la traduction obligatoire des énergies rebelles sous la forme de mouvements sociaux, c’est-à-dire sous une forme de contestation susceptible de dialoguer avec l’État. À partir des énergies, des gestes, des pratiques et des idées révolutionnaires, les forces contre-insurrectionnelles visent à circonscrire discrètement des griefs à même d’être entendus par l’État sur la base d’un contrat social imaginaire. Ainsi, en 2011, en réaction aux occupations, aux blocages et aux amours qui ont éclaté dans tout le pays nous avons pu voir une somme d’articles émaner de Adbusters, de responsables des comités des médias, des comités de revendications et des assemblées générales produire “les 99 %’” qui “voulaient que les entreprises se retirent de la politique”. En 2014, alors que des émeutes, des pillages, des occupations et des actes de communisation se répandaient à Ferguson, Milwaukee, Baltimore et Charlotte, nous avons vu Alicia Garza et Fox News, des membres du clergé noir, des activistes et la franchise nationale “Black Lives Matter” réduire le soulèvement à un slogan publicitaire et politicien. En 2016-2017, nous avons vu David Archimbault, le Bureau des affaires indiennes, l’entité juridique qu’est la “Tribu des Sioux de Standing Rock”, les recours administratifs visant à bloquer la construction du pipeline, et le Corps des ingénieurs de l’armée américaine produire un “peuple indigène” cherchant “la reconnaissance de leurs droits à l’autonomie et à la terre”. Il s’agissait là de se substituer aux campements, aux repas partagés, aux destructions nocturnes sur les chantiers, à la ruée des bisons et aux affrontements avec la police de Standing Rock. L’été dernier, nous avons assisté à un soulèvement qui s’est transformé en une volonté sloganesque de réduire les financements de la police puis à une énième mascarade électorale. Cette fois, cependant, la gestion de l’évènement s’est avérée bien moins efficace.

Répétons-le : il y a un conflit asymétrique au sein du soulèvement révolutionnaire. Lorsqu’on en parle de manière univoque, en tant que “mouvements” ou de “non-mouvements”, cette asymétrie – le conflit au sein du conflit – est masquée.

Thèse 4 : Les soulèvements contemporains sont le lieu d’une rencontre conflictuelle entre gestes destituants et forces constituantes.

On ne sort pas indemne de sa première émeute. On ne peut pas non plus faire l’expérience d’une situation ingouvernable sans en éprouver l’ivresse. L’ingouvernabilité porte en elle ce sentiment particulier : que les choses évoluent beaucoup trop rapidement pour que l’une des parties en jeu ne parvienne à avoir une emprise hégémonique sur l’ensemble de la situation. Cela vaut pour chaque émeute particulière autant que pour la situation plus générale qui se présente à nous. Les appels à l’action prolifèrent depuis des points innombrables et inconnus, les foules s’agrègent par intuition plutôt qu’en suivant les événement publicisés, les échos d’attaques insaisissables se propagent après qu’elles se sont produites. Alors qu’une foule traîne des décombres à l’intérieur d’un bâtiment incendié, il est tout à fait possible que quelques rues plus loin, des manifestants soient en train de relancer des palets de gaz lacrymogènes sur la police à travers des barricades en feu.

Pendant que des bandes de pillards entrent et sortent des manifestations, d’autres peuvent être en train de ravager un centre commercial de l’autre côté de la ville. Des silhouettes inexplicables surgissent puis s’effacent dans le paysage : quelqu’un tient un mégaphone, un autre est à cheval, des équipes de constructeurs se demandent comment ce morceau de contreplaqué pourrait s’assembler avec cette clôture de trois mètres de haut, des groupes d’amis partagent un joint, quelqu’un d’autre porte un jeune enfant sur ses épaules. La scène est éphémère. Des sprints et des échauffourées, des grenades de désencerclement et des feux d’artifice, des ricanements discrets, le sifflotement absurde d’un schlag. Les choses ne sont pas entièrement joyeuses : de temps en temps, des gens crient de douleur ou tombent à terre en pleurant ; d’autres partent parce qu’ils ont été compromis ou s’aperçoivent qu’ils n’étaient pas préparés. Et la situation n’est pas entièrement propice aux courants révolutionnaires : les désirs entrent en conflit, les batailles autour des enjeux stratégiques s’ensuivent et les tendances contre-révolutionnaires grouillent. Mais le soulèvement, l’insurrection, la situation ingouvernable sont marqués par ce sentiment que non seulement tout est possible, mais que l’on peut agir comme on veut et sans la moindre hésitation. Du 26 mai au 1er juin 2020, c’est ce qui est arrivé aux États-Unis.

Lorsque des opportunités comme celles-ci sont sur la table, le processus constituant n’est pas déclenché par un seul geste de répression ou de rétention, il requiert une accumulation de gestes et d’hésitations. Quelqu’un qui crie “si vous n’êtes pas noir…” attire l’attention d’une partie notable de la foule, et pas seulement d’une poignée des participants les plus confus. Une bagarre entre quelques gros durs viriloïdes peut faire stopper toute une manifestation au milieu de la rue. Plutôt qu’une prolifération d’actions suffisamment vaste qu’il en devient difficile de savoir où telle équipe va commencer la journée, les actions sont annoncées plusieurs jours à l’avance et parrainées par une liste d’organisations officielles. Les mêmes personnes apparaissent systématiquement pour prendre la parole, ayant pour effet non seulement de produire une opinion ou une direction pour la foule mais aussi de se transformer doucement en figures de proues reconnaissables qu’il faut se dépêcher d’aller suivre sur Instagram. Puis viennent les réunions.

Non pas des débriefings, des préparations d’actions ou des tentatives de s’organiser à différents niveaux et entre différents éléments qui viennent de se rencontrer ; tout cela a sa place dans la confusion ingouvernable et peut même avoir un rôle clef dans son expansion. Tout au contraire, le processus constituant ne sait que produire des réunions d’organisateurs et de militants. « Ceci est un mouvement, pas un moment » hurlent-ils dans leur mégaphone. Dans ces réunions, on entendra plus d’un participant invoquer « les gens », cette entité mystérieuse et toujours absente. « Les gens » qui veulent ceci ou cela ; les gens qui pourraient se sentir aliénés par tel ou tel blocage, ou par tout ce qui déborde le cadre de la manifestation pacifique ; les gens qu’il s’agit « d’embarquer à bord » car les orateurs ne considèrent pas une seconde qu’il puisse être possible d’agir par et pour soi-même et préfèreraient vraiment que tout le monde suive cet exemple. Après avoir beaucoup trop parlé, des petits groupes de discussion pourront se former et chacun retournera en paix à son rôle donné. Petits bureaucrates. Ainsi, une strate de managers commence à se former. Si les émeutes, les pillages et les batailles de rue sont toujours en cours, ils appelleront à des actions éloignées de ces événements plus incontrôlables afin de mener les foules vers ce qu’ils appellent des cibles « stratégiques », c’est-à-dire les palais vides du pouvoir : la villa du gouverneur, le palais de justice, le bâtiment fédéral. Rapidement, ils seront à la table des politiciens, là où ils voulaient s’assoir, depuis le début.

Voici l’image d’un processus constituant à l’œuvre dans les États-Unis du XXIe siècle.

Thèse 5 : Le processus constituant est le processus à l’œuvre dans chaque État – et dans chaque soi-disant mouvement social et chaque identitarisme, ainsi que dans chaque populisme ou fascisme autant que dans la guerre civile.

Les forces étatiques se présentent toujours comme les conjonctions parfaitement composées d’un peuple, d’un territoire et d’une loi pour les gouverner. Mais il n’y a pas de “peuple”, pas de “société”, pas de “nation”, pas de “corps politique”, pas d’”électorat” tant qu’ils n’ont pas été produits comme tels. Cette production se fait toujours par la distinction violente entre inclus et exclus. Il n’y a pas d’”intérêts”, de “désirs”, pas de “volonté du peuple” sans qu’ils n’aient été martelés, sans que les désirs réels n’aient été écrasés sur le plus petit dénominateur commun. Et la sanctification de cette volonté par la forme loi n’apparait qu’au moment où la loi est appliquée et cela toujours par l’arbitraire et la force. La distinction de l’abbé Sieyès entre pouvoir constituant et pouvoir constitué, la Théorie de la constitution de Carl Schmitt, la distinction entre violence fondatrice de droit et violence conservatrice de droit de Walter Benjamin, l’”Urstaat” de Deleuze et Guattari, le “paradoxe de la souveraineté” d’Agamben et le concept de constitution que nous mobilisons ici sont autant de tentatives – bien que leurs motivations soient très différentes – de rendre visible le processus par lequel les États se réalisent tout en dissimulant les opérations nécessaires à cette réalisation.

La contribution unique d’Agamben a été de récapituler cette généalogie et d’affirmer, contre Negri, que les formes, les activités et le potentiel propres au pouvoir constitué ne peuvent en être isolés. Les constituants, le potentiel constitutif et les constitutions elles-mêmes sont les effets secondaires d’un processus constitutif plus fondamental. Le terme “constitution” désigne donc les processus par lesquels les énergies, les désirs, les gestes et la vie sont canalisés et modulés en des formes qui conviennent à l’État. Tout l’enjeu de ce concept est de parvenir à s’extraire de l’horizon étatique. S’il fallait définir le “mouvement social classique” à partir de Carl Schmitt, c’est-à-dire comme “la médiation entre un peuple non organisé et l’État”, ce serait une définition du mouvement social en tant que processus constituant. Une possible taxonomie des formes-limites du soulèvement contemporain peut se déployer à partir de là. Tout mouvement social n’est pas populiste, mais tout populisme est un mouvement social. Les mouvements populistes apparaissent lorsqu’un peuple constituant se rebelle contre la conception dominante de la culture bourgeoise. Tout mouvement n’est pas identitaire, mais tout mouvement identitaire est constituant. Les mouvements identitaires partent du postulat qu’il existe un peuple partiel marginalisé ou exclu de la dimension populaire de l’État. Leur trajectoire est donc doublement constituante dans la mesure où elle vise à la constitution de la population exclue et à la reconstitution d’une population en tant que totalité. Si la distinction entre mouvements sociaux identitaires et populistes est moins apparente du point de vue de l’État, elle est importante du point de vue partisan car ces deux formes offrent des possibilités différentes de sortir du schéma constituant. Cependant, elles impliquent toutes les deux la constitution d’un peuple, aboutissent à la même table (celle des politiciens) et sont ultimement constituantes. En outre, une combinaison des tendances identitaires et populistes peut, comme l’ont montré les cinq dernières années, donner naissance à des mouvements sociaux familièrement compris comme fascistes.

Lorsqu’un parti d’opposition prend une forme trop hétérogène et trop puissante pour que l’État y réponde, lorsque la dimension populaire de l’État se fracture au-delà de la possibilité de reconstitution, et lorsque l’État ne détient plus le monopole de la légitimité et de la violence, le soulèvement qui aurait pu prendre la forme d’un mouvement social peut adopter la forme constituante de la guerre civile. La guerre civile, en tant que forme-limite du soulèvement, reste “sociale” dans la mesure où c’est la société elle-même qui est en jeu. Une ligne de partage particulière vient définir l’ensemble du conflit. Les partisans s’enferment dans un antagonisme mutuellement constituant. L’attachement à un lieu – réel ou imaginaire – facilite la clôture des rangs. Le conflit militaire vient se substituer à tout conflit, comme lorsque “les armes sont devenues l’ersatzde la stratégie“. Le conflit n’est plus productif et se limite à ce qui est déjà en jeu dans la bataille. La guerre civile se définit par son utilisation du conflit en tant que mécanisme prédominant de constitution d’un peuple et, en ce sens, elle est ultimement un processus constituant.

Si des différences significatives délimitent ces phénomènes politiques, le mouvement social classique, le populisme, le fascisme et la guerre civile, partagent le même moteur constituant. Pour le dire autrement, le fascisme et la démocratie sont liés à une même ligne de contiguïté, indubitablement établie par les événements du XXe siècle. Le mouvement social classique et la guerre civile sont les formes extrêmes que prend le soulèvement lorsque les tendances constituantes prédominent.

Thèse 6 : Les processus destituants se distinguent des forces constituantes dans l’action, et ce faisant, les sapent.

Pour décrire ce qui se passe dans les soulèvements en dehors des tendances constituantes, le terme “destitution” est apparu. Dans sa signification pour la pensée révolutionnaire contemporaine, le concept s’est développé à la lumière d’un contexte historique et politique défini par l’effondrement du mouvement ouvrier et les crises de la représentation, ainsi que par une réfutation de tout programmatisme. La distinction entre constitution et destitution n’est pas simplement descriptive, mais pragmatique : elle vise à répondre à la question de savoir ce qui doit être favorisé et ce qui ne doit pas l’être. Il est entendu qu’une “stratégie destituante” n’est pas du tout révolutionnaire, dans la mesure où le terme “révolution” est réservé aux soulèvements qui installent un nouveau pouvoir à la place de celui qui vient d’être renversé.

En 2014, Agamben écrivait :

« Si au pouvoir constituant correspondent des révolutions, des révoltes et de nouvelles constitutions, à savoir une violence qui met en place et constitue une nouvelle loi, pour la puissance destituante il faut penser des stratégies tout à fait différentes, dont la définition est la tâche de la politique à venir » (L’usage des corps).

En 2017, le Comité Invisible développait cette distinction ainsi :

“La notion de destitution est nécessaire pour libérer l’imaginaire révolutionnaire de tous les vieux fantasmes constituants qui l’entravent, de tout l’héritage trompeur de la Révolution française. Elle est nécessaire pour trancher au sein de la logique révolutionnaire, pour opérer un partage à l’intérieur même de l’idée d’insurrection. Car il y a des insurrections constituantes, celles qui finissent comme ont fini toutes les révolutions à ce jour : en se retournant en leur contraire, celles que l’on fait « au nom de… » – au nom de qui ? le peuple, la classe ouvrière ou Dieu, peu importe. Et il y a des insurrections destituantes, comme l’ont été mai 1968, le mai rampant italien et tant de communes insurrectionnelles.” (Maintenant)

Les insurrections constituantes revêtent, d’une manière ou d’une autre, une forme compatible avec l’État, soit celui en vigueur, soit celui à venir. Les insurrections destituantes — dont nous n’avons que de rares exemples — ont été pour la plupart subordonnées à des tendances constituantes. Les forces destituantes sont intrinsèquement difficiles à percevoir.

La destitution diffuse le pouvoir sans l’accumuler. C’est le processus par lequel les événements et les singularités font usage de forces et de puissances qu’ils ne possèdent pas en propre et n’incarnent pas. La destitution défait les nations et les États en dispersant dans le monde les pouvoirs qu’ils contiennent, en disloquant et en désagrégeant les armées comme les richesses.

Endnotes objecte que le terme “ destituant” serait trop vague et que « chaque pouvoir devient destituant ». Chaque pouvoir est destituant « même lorsqu’[il mène] à une (potentielle) nouvelle constitution comme au Chili. Le vote pour une nouvelle constitution écrite par d’autres que les politiciens actuels est en lui-même un acte contre le système politique ». Étendre un concept au-delà de sa portée habituelle peut conduire à son développement, mais cela peut aussi, comme pour toute forme-de-vie, le condamner à la disparition. C’est ce que fait ici Endnotes en élargissant le sens du concept au-delà de son utilité. Et personne n’a besoin de nous croire sur parole, car les auteurs français l’avaient précisé eux-mêmes. Quelques lignes après la distinction susmentionnée du Comité Invisible (entre les insurrections constituantes et les insurrections démunies) ce dernier écrit :

« En dépit de tout ce qui a pu s’y passer de beau, de vivant, d’inattendu, Nuit debout, comme auparavant le mouvement des places espagnol ou Occupy Wall Street, tenait encore du vieux prurit constituant. (…) Tant que l’on débat de mots, tant que la révolution se formule dans le langage du droit et de la loi, les voies de sa neutralisation sont connues et balisées. » (Maintenant)

Même si l’on considère que les référendums constitutionnels au Chili, en Tunisie ou au Soudan pourraient être des votes « contre le système politique lui-même », la tendance constituante continue de régner en leur sein.

Si l’on parvient à percevoir le caractère destituant des insurrections alors même qu’elles sont détournées et dominées par des forces constituantes, ce n’est pas parce que ces concepts seraient trop flous ou trop larges mais au contraire parce que nous avançons dans leur usage. En délimitant les tendances constituantes, la notion de destitution fait démarrer la réflexion à l’endroit où la dialectique structuraliste ne peut que s’arrêter : sur le terrain de l’événement lui-même. Si l’on se penche sur la prolifération de mouvements destituants à travers le monde — on pense ici aux émeutes et aux soupes populaires au Chili, pas au vote — alors cela nous oblige à développer une vision beaucoup plus fine de ce qui s’y joue. À chacun ses fragments. Pour dire les choses de manière plus décisive : si l’on ne parvient pas à distinguer les forces constituantes et destituantes, alors nous nous retrouvons avec pour seule ambition révolutionnaire l’infini cycle de la violence et nous abandonnons ce nouveau siècle aux échecs fatals qui ont structuré notre présent jusqu’à maintenant.

Thèse 7 : Les forces révolutionnaires de notre temps ne se développeront pas sous la forme d’une nouvelle unité, d’un nouveau sujet, ou d’un nouvel universel. Au contraire, c’est à partir de ce qui partage au sein même du soulèvement contemporain et des polarisations qui y prennent forme que commence la pensée stratégique.

Il n’y aura pas de nouvel universel. Il n’y aura pas de nouvelle unité. Il n’y aura pas de convergence des luttes qui s’organisera sous la forme d’un agent subjectif de la révolution pour renverser l’État capitaliste par la force. Cela n’est dû ni à la faiblesse collective d’une entreprise communiste face à un régime catastrophique, ni à une pseudo « fin de l’histoire ». Au contraire, c’est peut-être parce que ces nouveaux universaux, ces nouvelles unités, ces nouveaux mouvements, ces nouveaux communs et ces nouvelles différences émergent déjà – de façon plurielle. C’est parce qu’il y a une puissance dans ces « faibles alliances », des alliances que nous avons ailleurs qualifiées d’« impies ». Ce ne sont pas seulement les formes politiques affaiblies de notre époque qu’il nous faut « transcender », elles sont l’étoffe d’une nouvelle politique, propre et adaptée à un temps marqué par la confusion et le désordre à tous les niveaux.

Notre tâche consiste à distinguer ces points de densité — entre ceux qui recèlent des possibilités de nouvelles manières d’être et ceux qui ne peuvent qu’entraîner la prolifération de formes susceptibles d’être acceptées par l’État. C’est là que se situe la distinction — qui est en fait une ligne de front — entre, d’une part, les nouveaux partis populaires avec leurs programmes socialistes ou fascistes, les luttes révolutionnaires qui culminent dans des batailles territoriales ou des luttes pour la reconnaissance sur la scène politique internationale, les dictatures militaires et les coups d’État et, d’autre part, les devenirs moléculaires des déserteurs et des frontliners, des marginaux et des artistes nés et transformés dans le conflit. Si les mouvements sociaux classiques, les universalismes et les puissances constituantes appartiennent aux premiers, tout le vocable conceptuel de la destitution, de l’opacité, de l’insurrection, de l’évocation, et de la consistance nous appartient.

Affirmer le caractère transformateur de notre époque liminale implique d’affirmer que nous vivons au milieu d’initiatives expérimentales. Certaines réussiront, d’autres seront écrasées par les tendances constituantes, l’organisation du capital et les crises biopolitiques de notre temps, d’autres encore s’effaceront pour des raisons qui leur sont propres. Rien de tout cela ne signifie que tout va parfaitement bien, et que notre mouvement n’a pas de limite. Il ne s’agit pas non plus d’affirmer que la révolution serait une simple accumulation de luttes, une position que l’on risque une fois encore de m’attribuer à tort. Je soutiens que les puissances qui nous requièrent trouvent leur appui dans les formes-de-vies qui nourrissent, naissent et sont transformées par les soulèvements de l’époque. Notre tâche consiste à forger des liens afin de cultiver, à partir d’ici et de nulle part ailleurs, un ensemble de forces capables de s’abandonner à l’évènement.

Février 2021




Source: Contrepoints.media