Novembre 10, 2021
Par Marseille Infos Autonomes
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Le 8 dĂ©cembre 2020, plusieurs perquisitions ont eu lieu aux quatre coins de la France, menant Ă  l’arrestation de neuf personnes. AprĂšs 96 heures de garde Ă  vue dans les locaux de la direction gĂ©nĂ©rale de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure (la DGSI), sept d’entre elleux ont Ă©tĂ© mis·e·s en examen pour « â€Żassociation de malfaiteurs Ă  caractĂšre terroriste en vue de la prĂ©paration d’un crime d’atteinte aux personnes dĂ©positaires de l’autoritĂ© publique  Â».

Aujourd’hui, deux sont encore en dĂ©tention, dont Libre Flot qui est Ă  l’isolement depuis maintenant onze mois. Hormis les parloirs famille et avocat, ses seuls contacts humains sont avec la matonnerie. Il a droit Ă  une heure de promenade par jour, et reste donc enfermĂ© dans une cellule 23 heures sur 24.

Dans ce long texte, Ă©crit au cours de l’étĂ© 2021, Libre Flot dĂ©crit les effets de l’isolement carcĂ©ral sur le corps, les sens et l’esprit des personnes enfermĂ©es.

Une autre dĂ©monstration de la barbarie d’État et de la nĂ©cessitĂ© de dĂ©truire les lieux d’enfermement….

Le dessin d’une cellule de Fleury-MĂ©rogis qui accompagne ce texte a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par un des coinpulpĂ©s. Plus d’infos sur le site https://soutienauxinculpeesdu8decembre.noblogs.org et sur le site de L’EnvolĂ©e.

Quartier d’isolement de la maison d’arrĂȘt de Bois-d’Arcy,

ÉtĂ© 2021,

Cela fait dĂ©sormais plus d’un mois et demi que l’envie de rĂ©Ă©crire Ă  propos de l’isolement me titille, mais je n’arrive pas Ă  m’y mettre, je n’arrive pas Ă  me concentrer suffisamment. Soit mon esprit s’évapore dans le nĂ©ant comme un petit nuage, soit il se condense en une sorte de mĂ©lasse si Ă©paisse qu’elle bloque tout dans mon cerveau et me file des maux de tĂȘte. Bien que la premiĂšre puisse ĂȘtre plus douce (comme ĂȘtre droguĂ© jusqu’à l’abrutissement et l’hĂ©bĂ©tude), ces deux situations amĂšnent un sentiment douloureux. En effet, constater sa perte de capacitĂ© intellectuelle et assister Ă  sa propre dĂ©crĂ©pitude sont d’une violence totale particuliĂšre. C’est dans cette condition mentale que je m’attelle Ă  l’élaboration de ce texte.

La volontĂ© de faire comme une mise Ă  jour de la situation vient du constat brutal de son aggravation. De nouveaux symptĂŽmes apparaissent tandis que les anciens s’accentuent et empirent sans qu’on y prĂȘte attention. Lorsque l’on se rend compte qu’on a complĂštement oubliĂ© que deux de ses ami·e·s (co-inculpé·e·s) avaient Ă©tĂ© remis·e·s en libertĂ© (sous contrainte judiciaire), alors que ce fut la seule bonne nouvelle depuis son enfermement
 c’est un vĂ©ritable Ă©lectrochoc. Le cerveau commence sĂ©rieusement Ă  dĂ©railler. Les problĂšmes de concentration, les difficultĂ©s Ă  construire sa pensĂ©e, l’hĂ©bĂ©tude, la perte de repĂšres temporels, les maux de tĂȘte, les vertiges, tous ces symptĂŽmes dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©s prĂ©cĂ©demment, loin de disparaĂźtre avec le temps, se sont amplifiĂ©s et gĂ©nĂ©ralisĂ©s, ils sont devenus monnaie courante ou normalitĂ©. Mais Ă  ceux-lĂ , il faut en ajouter d’autres. Avant de les citer, il faut comprendre quelque chose : Ă  chaque fois qu’un nouveau symptĂŽme, qu’un nouveau mal apparaĂźt, on se dit que c’est temporaire, on attend que ça passe. Mais non  ! Chaque nouveau mal qui pointe le bout de son nez n’est plus qu’un aperçu de ce qui va s’installer dans le long terme et devenir de plus en plus prĂ©sent. Ces nouveaux « â€Żcompagnons  Â» sont donc : la perte de mĂ©moire, tellement Ă  l’ouest, sans aucun Ă©change avec les gens ni aucun stimuli, les choses ne s’impriment plus. Les informations lors des coups de fil, des parloirs, des lectures, rentrent et ressortent sans laisser de traces, ou Ă  peine une vague sensation de quelque chose d’impalpable. C’est bien simple : si je ne note pas immĂ©diatement mes horaires de sport et d’opprimade de la journĂ©e, dans la minute qui suit impossible de s’en souvenir


En plus de cela, il y a les troubles visuels : il est dĂ©sormais impossible de voir un sol droit, de niveau. Les sols penchent dans tous les sens en mĂȘme temps, et jamais les mĂȘmes. On pourrait s’amuser Ă  essayer de deviner de quel cĂŽtĂ© irait une balle si on la posait au sol, aucun des cĂŽtĂ©s serait Ă©tonnant. Mais bon, elles sont interdites, mĂȘme les DIY
 rusé·e·s  !

Un autre symptĂŽme des plus inquiĂ©tants est celui de la forte pression thoracique accompagnĂ©e d’une douleur aiguĂ« au cƓur, comme une pointe plantĂ©e en son sein. L’impression que le cƓur bat non pas plus vite, mais plus fort, comme s’il voulait sortir de la poitrine, ainsi qu’un sentiment de fĂ©brilitĂ© et ce mĂȘme pendant les moments de relaxation que sont les sessions de taĂŻ-chi-chuan ou de mĂ©ditation. Cette douleur dura un mois complet de maniĂšre permanente, non-stop, avant qu’elle ne s’éloigne, pour revenir de temps Ă  autre me rendre des visites inopinĂ©es.

Mais aussi, le problĂšme d’accĂšs Ă  son propre cerveau. C’est devenu courant, lorsque quelqu’un Ă©voque un sujet ou un autre, de savoir avoir des connaissances Ă  ce propos mais de ne pas y avoir accĂšs, le lien pour y parvenir est rompu, ça connecte pas. Erreur 404, d’aucuns diraient
 Et la peur s’insinue : et si ce n’était pas le chemin qu’on ne retrouve plus  ? Et si c’était son savoir qui s’effilochait et disparaissait  ?

Le quartier d’isolement, c’est propice aux maux de tĂȘte

À toutes ces choses-lĂ  s’ajoutent, comme dit plus haut, le constat de cette situation, qui en lui-mĂȘme induit son lot de souffrance psychologique.

Mais alors, que fait-on  ? S’inquiĂ©ter, demander Ă  voir un mĂ©decin  ? Oui, mais en isolement, c’est trĂšs compliquĂ© d’aller dans l’aile mĂ©dicale. On peut rĂ©torquer qu’un mĂ©decin passe deux fois par semaine au C4, le quartier d’isolement du centre pĂ©nitentiaire de Bois-d’Arcy. Oui, mais en superspeed, dans le couloir avec les surveillant·e·s, sans possibilitĂ© de garantir un semblant de secret mĂ©dical et avec juste le temps de prendre trois notes et nous refourguer du Doliprane en glissant qu’ici (le quartier d’isolement) c’est propice aux maux de tĂȘte. Avoir un rendez-vous n’est pas toujours aisĂ©, mais c’est plus dur encore d’y ĂȘtre effectivement emmenĂ©. Pour sortir du C4, toute la zone de dĂ©tention doit ĂȘtre bloquĂ©e, ce qui entrave le fonctionnement de la prison. Lors du dĂ©placement, tout doit ĂȘtre clos et inaccessible, mĂȘme Ă  la vue  ; ce doit ĂȘtre une certitude de ne pouvoir ni voir ni ĂȘtre vu par un autre dĂ©tenu. Le fait de devoir ĂȘtre accompagnĂ© d’un·e gradé·e et d’un·e surveillant·e durant tout le trajet et le temps du rendez-vous complique la logistique de leur journĂ©e et nĂ©cessite plus de personnel. Il est donc tout bonnement plus simple de laisser le dĂ©tenu Ă  son espoir qui s’égrĂšne au rythme des minutes de sa montre jusqu’au moment oĂč il se rend compte qu’il n’ira pas Ă  son rendez-vous attendu de longue date.

Pour ma part, par deux fois, mon rendez-vous dentiste a Ă©tĂ© repoussĂ© car on ne m’y a pas emmenĂ©, alors que le dentiste et moi-mĂȘme Ă©tions tous deux dans l’attente. Depuis dĂ©but fĂ©vrier, je demande Ă  ĂȘtre suivi par un·e psychologue  ; en cette fin juin, toujours rien Ă  l’horizon [1]. Mon rendez-vous mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste a pu avoir lieu aprĂšs un mois de demandes rĂ©pĂ©tĂ©es, mais surtout grĂące Ă  l’intervention de mes avocat·e·s.

La docteure m’a affirmĂ© oralement que ce dont je me plaignais Ă©tait causĂ© par la condition d’isolement, que c’était normal dans cette situation et que ça passerait quand je sortirais, et ce sans toutefois me donner un certificat mĂ©dical allant dans ce sens [2]
 J’en dĂ©duis que tou·te·s les isolé·e·s subissent les mĂȘmes troubles et que ces souffrances sont banalisĂ©es. « â€ŻC’est normal, ça passera.  Â» C’est comme si on ne prenait pas en compte les graves atteintes physiques et mentales, comme si on me disait : « â€ŻTu souffres, on s’en fout, c’est pas grave.  Â» Eh bien si, c’est grave, et quand bien mĂȘme ça passerait Ă  ma sortie, non, ce n’est pas normal de subir ça. Ne pas faire de certificat mĂ©dical, c’est participer Ă  l’existence de ces faits, se rendre complice de la torture subie. Ce qui est intĂ©ressant de voir, c’est que la mise en isolement crĂ©e des troubles psychiques et physiques qui ne peuvent ĂȘtre suivis correctement dĂ» au fait que l’on est Ă  l’isolement. C’est le serpent qui se mord la queue, la spirale infernale. C’est un tel non-sens qu’il est difficile de croire que ce soit un accident.

DĂ©sormais, un « â€ŻsystĂšme  Â» a Ă©tĂ© mis en place, censĂ© m’assurer l’accĂšs Ă  mes rendez-vous, Ă  voir ce que cela donnera, car l’occasion de le mettre en pratique ne s’est pas encore prĂ©sentĂ©e.

Ceci est un luxe obtenu du fait que je suis un relou quant Ă  mes droits ou, comme dirait la direction : « â€Żexigeant sur mes conditions de dĂ©tention  Â». Mais ici, le respect des droits des dĂ©tenus est Ă  gratter, il ne s’applique pas automatiquement, et en appeler au bon sens avec courtoisie pour qu’il existe, c’est comme faire sa miction dans un violon. Le rĂ©gime vĂ©gĂ©tarien, plus ou moins effectif, ne le fut qu’aprĂšs avoir citĂ© les articles de loi et menacĂ© de faire intervenir mes avocat·e·s. Le problĂšme de la hi-fi et des rendez-vous mĂ©dicaux, de mĂȘme : « â€Żavocat·e·s  !  Â» Alors voilĂ , pour le « â€ŻQu’est-ce qu’on dit  ?  Â» qu’on rabĂąche aux mĂŽmes, ici c’est pas « â€Żmerci  Â» ou « â€Żs’il vous plaĂźt  Â» mais « â€Żavocat·e·s  !  Â» Bien que pas Ă©tonnant, c’est affligeant de constater que l’administration pĂ©nitentiaire (AP) impose un rapport antagoniste, que tout doive se gĂ©rer sous l’angle d’un rapport de force.

Je me sais privilĂ©giĂ© Ă  cet Ă©gard : j’ai deux avocat·e·s dĂ©terminé·e·s Ă  ce que mes droits soient respectĂ©s. Un luxe Ă©norme dont bien peu ici, je suppose, peuvent se vanter. PrivilĂ©giĂ© aussi de maĂźtriser un tant soit peu la langue française et sa lecture-Ă©criture afin de pouvoir exprimer clairement mes revendications et pouvant justifier de leur lĂ©gitimitĂ©. Car bien que l’on puisse faire des rĂ©clamations aux surveillant·e·s pour certaines choses, le protocole officiel et le seul reconnu est l’écrit. Je n’ose imaginer le calvaire pour celleux qui ne parlent pas la langue ou qui ont des difficultĂ©s vis-Ă -vis de sa pratique Ă©crite et qui bien Ă©videmment ne peuvent, en isolement, demander un coup de main Ă  un·e codĂ©tenu·e. L’AP Ă©tant, comme son nom l’indique, une administration avec tout ce que cela implique, la patience acquise avec le temps n’est pas la moindre des qualitĂ©s, tout comme la capacitĂ© Ă  s’adapter Ă  ce systĂšme protocolaire. Je me demande comment une personne non soutenue par un·e avocat·e, ne maĂźtrisant pas bien la langue, peut faire entendre ses droits et ne pas perdre patience. Et si perte de patience il y a, en cas de violation des droits, comment cela finit-il  ? Quelles dĂ©rives et quelles consĂ©quences  ? Ne le savons-nous pas dĂ©jà  ?

De la bouffe industrielle  ? Cool  !

Le moral Ă©volue en dents de scie avec des moments de quasi-euphorie (ce qui n’est pas forcĂ©ment rassurant) jusqu’à la dĂ©moralisation et une totale dĂ©motivation, et ce sans que rien ne se soit passĂ© et que rien ne justifie ces sautes d’humeur. La situation psychique est instable, je me rĂ©jouis quand tout va « â€Żbien  Â», tout en redoutant le creux de la vague qui implacablement se profile. En plus des proches qui se dĂ©mĂšnent pour m’offrir un parloir hebdomadaire, mon meilleur soutien est le soleil (bien qu’il commence Ă  transformer la taule en fournaise). Je reste encore impressionnĂ© de constater Ă  quel point les conditions mĂ©tĂ©orologiques influencent mon Ă©tat mental (mĂ©tĂ©o : dĂ©pression le long des cĂŽtes mais chaud Ă  l’intĂ©rieur des terres
)

Pour tenir bon, je ne me tourne pas vers l’avenir, je n’image rien de positif de peur d’ĂȘtre déçu et de subir un ascenseur Ă©motionnel. Pas d’espoir, pas de dĂ©ception. Je ne me projette donc pas et vis au jour le jour, rĂ©pĂ©tant inlassablement ma routine. Une routine rigoureuse entre entretien physique, dĂ©veloppement intellectuel et apaisement psychologique me donnant un cadre, une prise sur moi-mĂȘme. L’autodiscipline est la seule chose qui demeure quand plus rien d’autre ne reste. Une autre technique pour garder le sourire : se mentir Ă©hontĂ©ment sur sa situation. Une lĂ©gĂšre diffĂ©rence dans la nouvelle cellule  ? Waouh  ! Elle est trop gĂ©niale. De la bouffe industrielle  ? Cool  ! Si on y met du curcuma, du sel, du ras-el-hanout, du curry, des herbes de Provence, du cumin et de la harissa, c’est mon repas favori  ! L’eau de la douche est chaude  ? Elle est relaxante  ! Elle est froide  ? Elle est vivifiante. Ne pas voir le verre Ă  moitiĂ© vide mais au deux tiers plein


Alors il me manque (ou pas) que les confettis et les paillettes quand les proches dĂ©posent un CD nickel, un bouquin trop intĂ©ressant, un manuel de taĂŻ-chi-chuan ou de langue bien chiadé  PĂźroz be  !

En changeant de cellule, on s’aperçoit Ă  quel point l’on doit rĂ©apprendre les sons. Inconsciemment, on intĂšgre tous les sons de la coursive. Suivant la rĂ©sonance des pas, les Ă©chos des voix, les roulements des chariots, le glissement des Ɠilletons, le tintement des clĂ©s, les bips du portique de sĂ©curitĂ©, les ouvertures et fermetures des portes, on devine ce qui s’y passe. Il est alors possible d’anticiper le moment oĂč les surveillant·e·s arrivent Ă  sa porte. Cela peut paraĂźtre anodin, mais selon moi, il est trĂšs important de ne pas ĂȘtre surpris. Ne pas ĂȘtre surpris signifie anticiper le bruit ultra-sec et brutal des loquets et verrous. Se faire surprendre par ce son fait sursauter, donne un coup au cƓur, une montĂ©e de stress, et ce sans raison, c’est biologique  ; animal, dirais-je. J’ai l’image en tĂȘte de la biche ou de la gazelle aux aguets, les oreilles attentives afin de ne pas ĂȘtre victime de la prĂ©dation, bien que consciemment rien ne justifie un tel sentiment et qu’à titre personnel je n’aie aucun comportement agressif ou abus Ă  dĂ©plorer de la part des surveillants. Je ne peux m’empĂȘcher, comme un devoir vital, un instinct de survie, d’ĂȘtre toujours prĂȘt, d’ĂȘtre toujours sur le qui-vive. Comme une maniĂšre de prendre possession de son territoire, de contrĂŽler son espace  ! Cela est sĂ»rement dĂ» au fait que bien que nos relations soient courtoises, elles ne seront jamais amicales et les surveillant·e·s ne seront jamais que des maillons de la chaĂźne de mon oppression.

La derniĂšre fois [3], je n’avais pas trop Ă©voquĂ© les Ɠilletons qui permettent de zyeuter les dĂ©tenus au travers de la porte. Entre-temps, ils y ont rajoutĂ© des grilles, ici aussi
 Comme s’il y en avait pas dĂ©jĂ  assez
 Cela ne permet pas de nous observer sans qu’on le sache car, comme je l’ai dit, on entend  ; cela ne sert qu’à isoler encore plus des ĂȘtres humains. LĂ  oĂč autrefois apparaissait un Ɠil (image assez perturbante, voire cosmique, soit dit en passant), il n’y a plus rien. Plus de lien visuel entre soi et « â€Żl’Ɠil  Â», uniquement le son – bientĂŽt plus rien  ; encore un petit pas vers la dĂ©shumanisation de l’environnement carcĂ©ral. Ces contrĂŽles s’effectuent toutes les deux heures environ, jour et nuit. Durant la journĂ©e, il faut donner signe de vie, sinon ça cogne Ă  la porte, donc se rĂ©veiller si c’est le moment sieste. La nuit, le contrĂŽle est accompagnĂ© inĂ©vitablement de l’allumage des lumiĂšres – d’une durĂ©e plus longue suivant son auteur·trice. Les nuits oĂč je dors trĂšs bien, je ne suis rĂ©veillĂ© qu’une fois, sinon


Le plus pernicieux dans l’isolement est de rendre le rĂ©el irrĂ©el. Étant donnĂ© que l’on est en permanence seul·e avec soi-mĂȘme, avec ses propres pensĂ©es comme unique interaction, le monde rĂ©el ne se matĂ©rialise pas, les proches relatent un monde qui semble imaginaire (celui de l’extĂ©rieur) lors de moments qui, une fois terminĂ©s, semblent n’avoir Ă©tĂ© qu’un songe (les parloirs). La seule rĂ©alitĂ© (pathĂ©tique), c’est cette cellule, ces livres, ces salles de spores (hi, hi  !), cette douche, cette « â€Żpseudo-promenade  Â» individuelle. MĂȘme les autres dĂ©tenus dans les (vraies) promenades que l’on aperçoit au travers des grilles de sa cage semblent ĂȘtre dans un autre univers. On apprend ce qui se passe dehors, on est informé·e de ce qui nous touche sans pour autant le vivre, le ressentir.

On en devient égocentré

Apprendre la mort d’un·e ami·e affecte d’une maniĂšre si perplexe qu’il est impossible de la dĂ©finir clairement. Tant de sentiments surgissent en mĂȘme temps, certains normaux : une tristesse profonde, le choc, l’incomprĂ©hension
 mais cela se mĂȘle Ă  un sentiment d’irrĂ©alitĂ©. Bien que l’on sache la cruelle vĂ©racitĂ© de cette terrible perte, elle semble n’ĂȘtre qu’un cauchemar lointain. Ne participant pas aux obsĂšques, il n’y a pas de partage Ă  ce moment-lĂ  avec les autres personnes qui l’ont aimé·e, ni mĂȘme la possibilitĂ© de me confier Ă  un autre dĂ©tenu. À cela s’ajoute la nĂ©cessitĂ© de tenir le coup. Combat permanent pour ne pas sombrer, qui ne nous laisse pas le « â€Żloisir  Â» de se laisser aller complĂštement Ă  sa douleur, Ă  son deuil. Les visites Ă©tant les uniques et trĂšs courts bols d’air frais, elles sont plutĂŽt focalisĂ©es sur ce qui apporte de la joie, et les sujets douloureux sont volontairement limitĂ©s ou omis. Une fois encore, les sentiments et les Ă©motions sont, par une sorte de mĂ©canisme de survie, bloquĂ©s, relĂ©guĂ©s Ă  plus tard, Ă  la sortie
 Combien de ces Ă©vĂ©nements ont-ils Ă©tĂ© amassĂ©s depuis le dĂ©but de l’isolement  ? Quel bagage Ă©motionnel se trimballe-t-on  ? Comment gĂ©rer lorsqu’on sortira  ? Que se passe-t-il si ce « â€Żbagage  Â» craque plus tĂŽt  ? Oups
 Question(s) Ă  remettre dans le sac.

Cette rĂ©alitĂ© se limite Ă  un espace si restreint qu’on en devient Ă©gocentrĂ©. Je me souviens avoir pensĂ© Ă  abrĂ©ger un rĂ©cit intĂ©ressant qu’un·e proche me relatait car j’avais besoin de partager des choses d’une futilitĂ© extrĂȘme (mais qui font mon quotidien). FutilitĂ© bien souvent trĂšs (pathĂ©tiquement) matĂ©rielle.

En restant sur ma situation et mon isolement, il est « â€Żamusant  Â» de constater le non-respect par l’AP de leurs lois. La circulaire du 14 avril 2011 stipule, en rĂ©sumĂ©, que l’on ne peut ĂȘtre placĂ© en isolement pour les faits que l’on nous reproche (ou pour lesquels quelqu’un·e a Ă©tĂ© condamné·e). La raison doit ĂȘtre un comportement dit « â€Żinadapté  Â» ou « â€Żdangereux  Â». MalgrĂ© cela, la direction de la taule m’a imposĂ© l’isolement pendant six mois puis sa prolongation, en disant trĂšs clairement qu’elle se basait uniquement sur les faits reprochĂ©s et qu’elle reconnaissait que mon comportement n’a posĂ© aucun problĂšme. Donc, sans aucune gĂȘne, on bafoue les droits d’une personne et on lui applique la torture dite « â€Żblanche  Â»â€Š Tranquille  !

Tenir le coup parce qu’il n’y a pas le choix, tenir le coup par respect pour soi et pour les sien·ne·s, tenir le coup grĂące aux soutiens des proches : famille, ami·e·s, camarades. Merci Ă  elleux pour ce soutien sans faille. Merci aussi Ă  celleux que je ne connais pas et qui m’ont honorĂ© du leur.

Libre Flot

Notes :

Ce texte n’a pas vocation Ă  expliquer le fonctionnement carcĂ©ral ni la prĂ©tention d’ĂȘtre reprĂ©sentatif de ce qu’est la vie en quartier d’isolement. Il n’a encore moins la prĂ©tention de thĂ©oriser les mĂ©canismes officiels et officieux, les « outils Â» rĂ©pressifs utilisĂ©s pour briser ou rĂ©duire la dĂ©termination des dĂ©tenus, certain.es l’ont dĂ©jĂ  fait avec extrĂȘmement de brio. Ce texte n’a de valeur que pour ce qu’il est : un tĂ©moignage d’une personne particuliĂšre, Ă  un moment donnĂ©, dans un lieu prĂ©cis, ni plus ni moins.

J’espĂšre que le passage maĂźtrise de la langue française, lecture, Ă©criture ne fait pas prĂ©tentieux, genre « je cause trop bien Â», ce n’est pas le but. L’idĂ©e est que si tu causes pas français ou si tu galĂšres Ă  la lecture-Ă©criture bah t’es dans la merde pour faire valoir tes droits !

Hier il fut refusĂ© Ă  ma mĂšre de dĂ©poser livres et Cds, soi-disant elle n’avait pas l’autorisation. Erreur d’un.e dĂ©butant.e ? Punition indirecte ? Beaucoup de galĂšres au niveau des colis pendant tout l’étĂ© qui je l’espĂšre seront bientĂŽt rĂ©glĂ©es [4].

Aujourd’hui en date du 6 septembre et aprĂšs plusieurs demandes, un certificat mĂ©dical oĂč seulement la perte de mĂ©moire et la douleur thoracique inscrites dessus fut dĂ©livrĂ© et toujours pas de psychologues.




Source: Mars-infos.org