Janvier 31, 2021
Par Lundi matin
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— Sept juristes décryptent la loi Sécurité Globale —

Novembre 2020. L’état d’urgence sanitaire est en vigueur. La population française est confinée, nul ne peut sortir de chez soi, sauf dans quelques cas « dérogatoires » et moyennant une attestation. C’est précisément ce moment hors du commun que le gouvernement choisit pour faire adopter – suivant la procédure d’urgence – une loi sur « la sécurité globale » qui vient accroître les dispositifs de contrôle et de surveillance.

Que signifie cette idée de « sécurité globale » et d’où vient-elle ? Quels sont les nouveaux systèmes de surveillance envisagés ? Qu’est-ce que le continuum de sécurité ? Que révèle le processus parlementaire d’adoption de la loi ? Pourquoi la liberté d’opinion est-elle menacée ?

Ce film croise les points de vue de sept universitaires, chercheuses et chercheurs en droit, spécialistes du droit pénal, de politique criminelle, des données personnelles et de l’espace public. Interrogées sur cette proposition de loi « Sécurité globale », ils et elles décryptent les dispositifs techno-policiers prévus par le texte et, au-delà, le projet politique qu’il recèle.

Nous avons demandé à Karine Parrot de nous raconter la genèse du projet. Elle nous explique tout ci-dessous.

lundimatin : Pourquoi avoir donné la parole à des professeur·es de droit sur cette loi « Sécurité Globale » en particulier, plutôt que sur une autre car, en visionnant le film, on comprend que ce texte s’inscrit dans un processus ancien et continu de grignotage des libertés ?
Karine Parrot : L’idée de faire ce film est née sur la place de la Sorbonne le 17 novembre 2020. A ce moment là, nous étions sous l’empire du second confinement et il était interdit de se promener librement même pendant la journée. Le 17 novembre précisément, deux manifestations étaient programmées : la première se tenait donc sur cette place de la Sorbonne contre la énième réforme libérale de l’Université. Une nouvelle fois, enseignant-chercheures et étudiant·es protestaient contre ce texte présenté au Parlement suivant la procédure accélérée et dont une des ambitions était de multiplier à l’envie les contrats précaires pour les jeunes chercheur·es. C’est très grave car en précarisant celles et ceux qui font de la recherche, on ne rend pas seulement leur vie quotidienne plus difficile, on menace aussi leur indépendance d’esprit et de plume. Et, sur cette place cernée de policiers, j’ai réalisé, en discutant de la loi sécurité globale avec mes collègues, que les professeur·es de droit rejoignaient, via des chemins qui sont les leurs, les points de vue des collectifs militants déjà constitués contre ce texte. Spécialistes du droit pénal et de la politique criminelle, ils et elles connaissent l’histoire du cheminement autoritaire qui est à l’œuvre et s’inquiètent de voir cette logique poussée toujours un peu plus loin. Dans le film, elles expliquent bien que la loi n’est qu’une étape et que la prochaine tient dans le développement de l’intelligence artificielle et de la reconnaissance faciale.
Et précisément, ce 17 novembre, avait lieu également une des premières grosses manifestations contre la loi Sécurité Globale. Pour sortir de la place de la Sorbonne et nous rendre devant l’Assemblée nationale en fin d’après midi, il a fallu montrer des attestations et des pièces d’identité, pour certains d’entre nous, parlementer avec les policiers qui encadraient le rassemblement statique que la Préfecture de police avait daigné ne pas interdire. Le parallèle entre ces deux textes de loi fondamentaux et l’ampleur du contrôle policier qui s’exerçait à ce moment là sur nos corps et nos vies m’a sidéré. Le Parlement va-t-il adopter en urgence un texte qui accroît de manière considérable les dispositifs de surveillance, alors que nous sommes précisément interdits d’aller et venir librement ?

Le film est née de cette sidération et les universitaires que l’on a interviewé en décembre 2020 étaient tous et toutes particulièrement inquiètes. Mais le film n’est pas un descriptif terrifiant des nouvelles mesures de techno-police ; en les contextualisant, il cherche à les combattre. Il nous rappelle que, depuis des siècles, la rue est à nous et que – contre les logiques sécuritaires et propriétaires – il faut continuer à habiter cet espace collectif ouvert.




Source: Lundi.am