Il restera donc virtuel et parallèle, jusqu’à ce que je le réalise. Pendant ce temps (que je n’ai pas passé avec toi) nous étions — donc, moi et eux — rue Joseph de Maistre à Paris, sur la petite bu-butte Montmartre, et la nuit a : presqu’été blanche. Il fallait voir la tronche des rues quand il fut vingt-trois heures et demi. Fallait voir les terrasses remplies : de jeunes gens, de wanabees. Alex et moi on courrait comme des dératés, pour pas faire attendre le dealer. On devrait pourtant le savoir : ça n’est jamais lui qui attend. De véritables cendrillons, de vraies couillonnes, des billes de plomb dans un flipper, des petites puces sur un crâne chauve. On faisait pitié. En chemin vers le paradis, j’ai lu sur un panneau de la ville (tu sais ceux qui racontent l’Histoire, qu’on plante devant les monuments) « Bateau Lavoir, à l’époque du Montmartre rural… Â» on pouvait pas trop s’arrêter, on devait continuer de courir, alors j’ai pas lu beaucoup + … mais tout de même ça m’est resté (alors je voulais le mentionner) : Montmartre rural, ça sonne bien.

Le couvre-feu devait donc commencer samedi (d’ailleurs c’est samedi quand j’écris), mais en fait il a commencé vendredi soir, 23h30. Et à partir de samedi nous sommes sommées de rester chez nous entre 21h et 6h. L’effet est clair (la fête aussi) permettre le travail longue durée, l’activité salariée, la dépense de notre énergie et de notre force de travail ; mais supprimer tous les loisirs en dehors de l’espace privé, et confiné, souvent sordide et solitaire du logement. S’en remettre au logement dans ce pays, où les cloportes sont mieux logés, c’est scandaleux. Je sais que tu penses comme moi, tu sais combien y’a d’sans-abris, de mal-logés, de bâtiments vides. Tu sais tout ça toi mon amour, et on sait aussi parfaitement comment dire ça dans une soirée, sur une terrasse dans le 18ème ça pète l’ambiance — et combien c’est d’plus en + dur de faire semblant que tout est OK. Tu me manques terriblement.

On a reçu l’éducation (nostalgique et encore teintée) de la classe moyenne dé-bourgeoisée, on a reçu les codes bourgeois, sans la finances pour les payer. On a reçu beaucoup d’amour, on a eu des feux de cheminée, des longues séances de discussions avec grands-parents bénévoles. C’est une chance. Le ciel m’envoie souvent des gens qui n’ont pas eu autant de chance, comme pour me dire c’qu’on dit aux gosses : « tu dis merci ??? Â». Je n’sais pas trop quoi faire de ça. Parfois j’me dis que j’suis ingrate, que j’suis ratée, que je gâche ce qu’on m’a donné. Parce que j’fous rien, qu’j’m’encanaille et que je zone. Parce que je fais un non-métier, qui est facile et parfois trop décoratif. J’me dis parfois que je devrais rejoindre les rangs. J’me dis qu’j’habite dans le virtuel. Mon corps est tellement abruti, je crois qu’il ne transpire même plus. Écrire des textes, faire de l’extraction cérébrale, tenter de traduire des sentiments/des impressions en faisant des phrases, et puis ces phrases les taper, les imprimer : est-ce alors du télétravail  ?

Aurélien Catin il a dit (et ça l’attriste) : l’artiste n’est considéré au travail que lorsqu’il est en prestation. Et nous hier soir, Alex et moi, quand nous courrions, étions-nous en prestation ? On s’est pressés, on a couru, oui on est rentrés prestement. Ça mérite bien une bonne pitance, ou au moins une intermittence !

Pardonne moi ma belle amie, je suis un peu amer ce matin. Comme j’te l’ai dit : j’ai pas dormi. Et puis bon pour couronner l’tout, j’ai voulu essayer d’savoir ce que les intellectuels avaient à dire cette matinée, alors j’ai pluggé France Culture, et il y avait Kamel Daoud. Il s’adressait à la jeunesse en Algérie et il a dit « C’est quoi que vous voulez : Gagner ? ou vous voulez avoir raison ? Â». J’ai cru comprendre la nuance… ceux qui ont raison gagnent jamais. Ça m’a mise de super humeur.

Que te dire d’autre ? Hier il me semble qu’un crime horrible (digne du film de Tim Burton qu’on regardait tout l’temps en boucle étant gamines) a été commis quelque part. C’est un hashtag gore sur twitter qui m’en a tenue informée. J’crois qu’les télés aiment en parler, mais moi je ne t’en dirai pas plus, parce que j’veux pas te donner la gerbe, et parce que j’suis pas sûre que t’en aies quoi qu’ce soit à foutre. Je préfère te dire c’que j’vois d’mes yeux. On a donc vu un samedi soir avec obligation de rentrer sur les douze coups de minuits. De minuit à 6h du mat’ :

obligation de rester inside. Nous on s’est défoncé la gueule comme des idiotes sous alloc’ et on a presque pas dormi. Maintenant je suis à un café du Boulevard de Rochechouard et je me prends pour une artiste en t’écrivant sur mon laptop.

Y’a que des lascars à Pigalle, pas mal de mecs qui zonent avec des vestes en cuir et des casquettes d’équipes de foot. Le masque est de rigueur partout, sauf quand on a moins de onze ans, sauf quand on est sur un vélo, sauf en terrasse, sauf au resto, sauf quand on est en train de fumer, de consommer, sauf quand on est en train de manger, sauf quand on est dans sa voiture ou n’importe quel espace privé. Hier une amie m’a dit que dans son open space, mettaient le masque celles et ceux qui avaient peur, et les autres ne le mettaient pas. Elle, ne le met pas. Ça va ils me jugent pas trop, elle m’a tout de suite précisé.

Hier soir Fildar il a lu L’été des charognes de Simon Johannin. Il a fini et il a commencé à dire que cet auteur dans ses romans il parlait des gens déclassés, qui n’ont pas de sous et qui vivent dans la misère, sans statut, dans la pauvreté, en somme les inconsidérables. Moi j’écoutais dans mon sommeil, et Alex répondait pas trop… ça semblait le faire réfléchir.

Pendant qu’j’écris y’a des camions de CRS qui se mettent en rang le long de la rue, avec leurs chars. La Marche des Solidarités ne passera sûrement pas loin. Oui je les vois qui se préparent, comme pour une charge. Dans le café un type demande : « Y’a une manif ? Â», un gars répond « ils sont 2000 Â».

Je sais ce qu’il faudrait qu’je fasse. C’est l’occasion de changer d’adresse. Je vois les cyclistes qui passent sans masques, ça fait plaisir de voir des bouches. Maintenant dans les séries/les films on est choqués quand on voit les gens sans les masques. Ça nous aura pris quelques mois, d’intégrer cette obligation, cet accessoire, ce vêtement : sécu symbole. Je devrais fermer mon laptop et aller marcher avec eux. C’est c’que j’vais faire, mais j’ai une dernière question : tu te rappelles, toi, mon amour, du nom de notre voisin maghrébin ? Celui qui est mort tout seul chez lui, de politesse comme tu l’as dis, parce qu’il ne voulait pas engorger les flux de malades à l’hôpital. Il voulait pas shotgun un lit, ça l’embêtait, alors il a laissé sa place. Tu t’en souviens toi mon bébé ? Moi j’arrive pas à m’en rappeler.

LeĂŻla Chaix

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Article publié le 19 Oct 2020 sur Lundi.am