Juillet 19, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Si l’agriculture, dès lors qu’elle est associée à la propriété privée et au marché, de quelque taille que soit celui-ci, semble incompatible avec une société égalitaire, des pratiques communalistes subsistent de par le monde, faute de se généraliser. Ces agricultures non exclusivement productivistes se montrent bien souvent extrêmement attentives aux processus naturels et aux dynamiques du vivant. Depuis Darwin et Kropotkine, bien des penseuses, des penseurs et des savant•es se sont intéressé•es aux coopérations en tout genre, dans la nature.

Depuis l’apparition de l’être humain, sans toutefois idéaliser les sociétés préhistoriques ou primitives dans leur rapport au vivant, des relations respectueuses et coopératives ont toujours existé, jusqu’à l’apparition et l’expansion d’une agriculture extractiviste, entamées avec l’enclosure des communs et la prolétarisation des paysans dépouillés de leur autosuffisance alimentaire par l’endettement et poussés à l’exode forcé vers les villes et les usines. Certains courants écologistes demeurent attentifs aux préoccupations économiques en développant des discours qui replacent l’être humain dans la nature, d’où les traditions progressistes l’avaient extrait, défendent des relations symbiotiques avec son milieu et les autres êtres vivants, et proposent une alliance contre un ennemi commun. Et la littérature scientifique la plus récente s’empare de ces questions éminemment politiques pour proposer des analyses particulièrement sagaces et des pistes de réflexion ou d’action profondément inspiratrices.

Dans Raviver les braises du vivant, Baptiste Morizot montre comment l’agriculture paysanne s’attache à nourrir les humains tout en vivifiant le milieu. Il explique qu’aucune ni aucun paysan ne produit de blé ou de viande mais conserve, favorise certaines propositions spontanées du vivant. Il s’applique à renverser un certain nombre de paradigmes imposés par l’agriculture extractiviste. Ainsi, par exemple, les prétendus « nuisibles » sont en vérité responsables de la qualité nutritive des récoltes, dans le sens où les fruits et les légumes non traités, parce qu’ils ont dû d’abord se défendre eux-mêmes, sont plus riches en antioxydants, molécules qui luttent dans nos organismes contre le stress oxydatif responsable du vieillissement cellulaire. Il propose aussi l’exemple empirique d’un territoire rendu à la libre évolution, comme puissant « levier d’action écologique », pour en finir avec notre sentiment d’impuissance.

Le paysagiste Gilles Clément, quant à lui, dénonce la stigmatisation infligée aux prétendues « invasives », dénoncées comme « pestes végétales » et rapproche cette inquiétude de celle souvent manifestée à l’encontre de « l’invasion d’êtres venus d’ailleurs ». Chaque fois qu’une plante s’établit quelque part, il s’agirait, au lieu de chercher son éradication, de lui trouver un usage, de « faire avec », d’instruire « une méthode pour permettre au milieu de récupérer progressivement les caractéristiques à partir desquelles se définit la diversité ». En dehors de son « jardin-maison » personnel et expérimental dans la ­Creuse, Gilles Clément a théorisé et mis en pratique dans de nom­breux projets, ses concepts de « jardin en mouvement », de « jardin planétaire » et de « tiers paysage ».

Refuser la mise au travail de la nature

Dans Nous ne sommes pas seuls. Politique des soulèvements ter­restres, Léna Balaud et Antoine ­Chopot poussent un peu plus loin la coopération en appelant à refuser la mise au travail de la nature et des hommes au service de « l’écologie ravageuse du capital », « moteur du dérèglement géologique de la planète », invitant à l’émergence d’un nouveau camp politique entre les héritiers d’une tradition sociale et humaniste, et les défenseurs d’un rapport au vivant où l’humain n’est plus au centre, en forgeant des alliances entre les espèces, une coalition des soulèvements des vivants humain et non humains qui infligent des dommages au retour sur investissement des capitalistes. Ils proposent de contester les stratégies de simplifications radicales du capitalisme en encourageant l’« indiscipline interne aux environnements de la mise au travail », de créer « un mouvement d’autonomie écologique populaire » fondé surun « communisme interspécifique ».

La nature et l’agriculture souffrent parfois d’un déficit d’attention dans certains combats anti-capitalistes. Souvent réduits à l’image négative de propriétaires terriens, les paysans sont pourtant avant tout responsables de l’alimentation, source indispensable d’une possible autonomie. Aussi les choix technologiques qui régissent leurs pratiques sont-ils les marqueurs de clivages politiques décisifs, incompatibles et irréconciliables.

On pourrait schématiser cette confrontation par l’opposition entre la polyculture du jardin et la monoculture du champ céréalier, entre l’agroécologie et la permaculture respectueuses de la vie, et les cultures industrielles à grand renfort d’engrais et d’insecticides avant tout bénéfiques au rendement et aux profits.

Une littérature scientifique récente, dont nous venons de proposer quelques références marquantes, pourrait contribuer à nourrir un imaginaire pour permettre d’investir pleinement ces territoires de lutte qui dans l’Histoire, de l’Espagne de la ­collectivisation à l’Ukraine de Mahkno, et aujourd’hui encore avec les expériences révolutionnaires parmi les plus vivaces, du Chiapas au Rojava, ont démontré combien ils pouvaient s’avérer décisifs.

Il ne s’agit nullement d’affirmer ici que tout le monde (ou presque) est inspiré par une pensée libertaire sans le savoir, mais bien de montrer qu’il existe une véritable continuité politique et philosophique depuis L’Entraide de Pierre Kropotkine, en passant par Murray Bookchin, sur ces questions.

Très concrètement, il semble urgent de se plonger dans ces pratiques, sachant qu’avec le départ à la retraite de leurs exploitants, 50% des terres agricoles vont être remises en jeu dans les années à venir. Allons-nous les laisser à l’agriculture industrielle, alors que les enseignes de la grande distribution et de l’agroalimentaire à l’affut s’empressent de les acquérir ? Il s’agit d’abord de « reprendre la terre aux machines », pour reprendre le titre du manifeste de L’Atelier paysan, d’en faire un bien commun par l’acquisition foncière collective par exemple, puis de l’investir de projets véritablement durables, respectueux du vivant, économiquement justes, portés par une véritable intention d’autonomie alimentaire solidaire.

Ernest London (UCL Le Puy)

Lectures indicatives :

  • Baptiste Morizot, Raviver les braises du vivant. Un front commun,

    coédition Wildproject/Actes Sud, 2020, 210 pages.
  • Gilles Clément, Éloge des vagabondes. Herbes, arbres et fleurs à la conquête

    du monde
    , Robert Laffont, 2012, 218 pages.
  • Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls. Politique

    des soulèvements terrestres
    , Seuil, 2021, 436 pages.
  • L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire, Seuil, 290 pages. (recension dans Alternative libertaire

    de novembre 2021
    ).
  • Lucile Leclaire, Hold-up sur la terre, Seuil, collection Reporterre, 104 pages.



Source: Unioncommunistelibertaire.org