Lorsqu’il ouvre la porte, il se retrouve face à une baie vitrée, derrière laquelle s’étale une vue que même l’orage ne parvient pas à gâcher. Les yeux ronds, la bouche révélant l’absence de sa dent de devant, Tony en oublie tout : les gouttes qui tombent de son K-Way, ses chaussures trouées, sa haine des contrôleurs, sa course sous la pluie, son engueulade avec Liliāna. On voit même le Sacré-Cœur… a-t-il le temps de penser avant qu’une voix ne le ramène à la réalité.

– Entrez, je vous prie.

Tony sursaute et détourne les yeux de la vitre pour les planter dans ceux d’un homme, assis derrière un bureau où trônent un Mac et un téléphone fixe. La quarantaine, chemise entrouverte et épaisses lunettes, l’homme arbore un sourire indéchiffrable. Après un nouveau coup d’œil à la baie vitrée (merde, cet orage n’est pas prêt de s’arrêter…) puis aux dents parfaites de l’homme, Tony comprend simultanément trois choses :

D’une, il s’est sûrement trompé de pièce.

De deux, si ce n’est pas le cas, il doit avoir l’air d’un con.

De trois, il faut qu’il en ait le cœur net, et le plus tôt sera le mieux.

– Monsieur Thompson ? bredouille-t-il.

– Vous vous êtes douché tout habillé ? dit l’homme en éclatant d’un rire qui envahit la pièce, rebondit contre la baie vitrée, sort par la porte, éclabousse les couloirs, l’ascenseur et les escaliers tout en s’immisçant dans chaque pièce, par chaque porte entrouverte, ces portes derrière lesquelles ne trônent que des Mac, des murs blancs, de la moquette impeccable et des gens heureux, nom de Dieu, le rire se divise et se multiplie pour inonder la rue, à l’heure qu’il est, il doit… Oui, il doit submerger Paris, comme un tsunami, un rire inhumain, un rire… porcin, oui, deux fois oui, c’est le mot, se dit Tony, c’est à peine s’il ose regarder en direction du bureau de peur que l’homme ne se transforme en un porc dégueulasse, couvert de boue et affublé de lunettes et d’une chemise à quatre manches.

– Je… Vous… Monsieur Thompson ?

– Vous avez le droit de vous asseoir, dit l’homme en reprenant son sérieux. D’une main il désigne la chaise vide, de l’autre il sort un Kleenex et se tamponne les yeux, comme pour signifier à Tony que oui, il a tellement ri qu’il en a même pleuré, et alors ?

– Café, thé ? dit l’homme en jetant son Kleenex à la poubelle.

– Non merci, dit Tony en se débâtant pour retirer son K-Way, dans lequel il reste empêtré un moment, coude replié et épaule dans un angle improbable.

Lorsqu’il parvient à s’en défaire il le pose sur la chaise, puis s’assied pendant que l’homme presse un bouton sur son téléphone, duquel sort une tonalité d’attente. Ça commence bien, pense Tony… Pourquoi n’as-tu pas demandé un café, bougre de… Si tu voulais tant être poli tu aurais mieux fait de t’habiller correctement… Mettre autre chose que ce K-Way, te raser un peu… Bon, pas grave, de toute façon à quoi bon faire bonne impression, tout cela est un malentendu, ce type va vite réaliser que tu n’es qu’un…

– J’ai beaucoup entendu parler de vous, dit l’homme d’un air entendu.

C’est à moi, qu’il parle ? pense Tony.

– Salut Jim, dit une voix sortant du téléphone.

– Sandra, ça va ma belle ?

– Que puis-je pour toi ?

– Qu’on ne me dérange pas pendant une heure, s’il te plaît.

– Okie dokie, dit la voix.

– Tu es un amour, dit l’homme, mais il ne reçoit pour réponse qu’un cliquetis robotique.

– Où en étais-je ? dit-il avec un sourire vaguement animal (ou férocement animal, se dit Tony : à la réflexion tout, chez cet être, paraît férocement quelque chose… Ses lunettes, qui ne doivent corriger qu’un problème esthétique, sa chemise savamment entrouverte, son sourire de VRP, nom de Dieu, voilà à quoi il me fait penser : à un zoo à lui tout seul ! Un porc, oui, mais avec des dents d’âne et une bouche de chimpanzé, oui, c’est exactement ça).

– … ah oui : Zachary m’a beaucoup parlé de vous… Enfin ça, vous le savez déjà…

Tony, qui ne sait rien du tout, se contente de hocher la tête.

– … par contre moi, je ne sais pas ce que vous savez de nous.

– Pas grand-chose, avoue Tony, qui ne sait du magazine que ce que lui en a dit Liliāna : du mal, rien que du mal, à l’écouter il avait rendez-vous avec le diable en personne, et jusqu’au dernier moment, elle avait tenté de le dissuader d’y aller.

Le sourire de l’homme change subtilement de teinte, passe du blanc au gris, menace d’atteindre le noir puis rebondit in extremis jusqu’à sa pureté d’origine. Il jette un œil vers sa baie vitrée, hoche la tête, puis se lance dans la présentation de Scumbag, le groupe médiatique international dont il préside la branche française. Selon lui, ce qui différencie Scumbag de tous ses concurrents, c’est qu’il vient littéralement de la rue : lorsque Robert J. Born, son créateur, l’avait lancé à San Francisco quinze ans auparavant, le magazine n’était qu’un vulgaire fanzine, photocopié en noir et blanc et intégralement distribué à la main dans un réseau de disquaires, cafés et boîtes de nuit triés sur le volet. Dessus, il n’y avait même pas de code-barres ! dit l’homme, qui semble trouver cela hilarant. Mais si la forme différait en tous points – l’impression, l’absence de couleur, la mise en page aux ciseaux et à la colle, les photos toujours granuleuses et mal contrastées –, le ton, lui, était déjà celui qui allait faire le succès de l’entreprise, à savoir un mélange de provocation, de cynisme et d’irrévérence, le tout saupoudré d’une féroce indépendance doublée d’une foi inébranlable dans les lois du marché libre, mix explosif que Born résuma par une formule qui devint slogan de facto (« Scumbag  : le magazine qui s’en bat la nouille ») avant d’être remplacé par un autre plus passe-partout (« Scumbag  : l’underground, c’est chez nous »). Le succès déborda très vite sur toute la Californie, puis sur New York et le reste des États-Unis, amenant Born à recruter une petite équipe qui, par la suite, ne fit que grandir dans des proportions vertigineuses : la deuxième année le magazine lança une version canadienne, la troisième une australienne, suivie d’une mexicaine, d’une espagnole, d’une néo-zélandaise, d’une française (« la première de la vieille Europe ! » précise l’homme, comme s’il considérait l’Espagne comme faisant partie d’un autre continent) et ainsi de suite, le tout en se dotant rapidement d’un réseau de sites Internet dont chaque article est aujourd’hui traduit dans toutes les langues en un temps record par des bénévoles acharnés, heureux et fiers d’aider leur magazine préféré (au mieux ils sont récompensés par des entrées gratuites pour des concerts qu’ils doivent ensuite chroniquer, mais ils espèrent tous que leurs efforts seront un jour couronnés par un poste rémunéré… Entre nous ils se foutent le doigt dans l’œil, précise l’homme, ce qui a pour effet de réveiller la curiosité de Tony, qui comprend qu’on ne lui ferait pas cette confidence si on comptait l’exploiter lui aussi, mais alors… Quoi ? Compte-t-on le payer, lui ? Merde, on nage en plein délire…), mais je m’égare, pour résumer disons que Scumbag est aujourd’hui le seul vrai média mondial et multisupport, puisque nous disposons, en plus des sites Internet et des magazines papier, de plusieurs chaînes de télé, d’une société de production cinématographique (je ne m’en occupe pas, dit l’homme, alors faites-moi confiance : ils font des films in-cro-yables… Un peu comme des séries Z mais avec des moyens, oui, je sais, ça paraît antinomique mais ça ne l’est pas… Vous avez peut-être vu L’Ile des anarchistes ou Massacre à Cleveland, Ohio, non ? Ah bon, vous êtes sûr ?) ainsi que de deux maisons d’édition, enfin bref… Ça va, vous suivez ?

Tony hoche la tête, même s’il ne suit pas grand-chose. Son expression est redevenue celle qu’il arborait en entrant : les yeux ronds, la bouche entrouverte, avec sa dent en moins qui lui donne de faux airs de bambin campagnard.

Après un nouveau regard par la fenêtre, l’homme répète que « Zachary n’a pas tari d’éloges » à son sujet, et lui annonce que son interview a récolté un nombre « astronomique » de clics, de partages et de commentaires, ce qui, « vous l’aurez compris, justifie pleinement cette entrevue ».

– Et maintenant, dit l’homme, j’aimerais que vous me parliez davantage de vous, de vos méthodes, de votre épatante connaissance de la rue, et plus particulièrement de votre dernière brochure… Comment s’appelle-t-elle, déjà…

Il laisse traîner sa dernière voyelle un long moment, prenant un air concentré avant de claquer des doigts.

– Souvenirs d’une Terre plate, c’est bien ça ?

En entendant ce titre prononcé à haute voix, qui plus est par un cadre de multinationale, le vertige provoqué par les clics, les commentaires et les partages Internet contamine Tony, qui sent son estomac se serrer : ce fils de pute de Zachary, nom de Dieu, il l’avait pourtant prévenu… Toutes mais pas celle-là, tous les personnages, mais pas le Cancéreux… Il lui a promis, cela faisait partie du pacte… Les idées tournent dans sa tête, il revoit Liliāna qui lui demande où est son âme, il jette un œil à la pluie coulant sur la baie vitrée, aux nuages qui semblent sur le point d’avaler Paris, à cette foutue humidité qui lui donne la nausée, à moins que ce ne soit une envie de pisser ou de chier : quelle que soit la substance, il faut qu’elle sorte de son corps, et elle n’attendra pas.

– Excusez-moi, dit-il en posant des mains tremblantes sur le bureau : il faut que j’aille aux toilettes.

– Oh, dit l’homme avec un sourire étonné : c’est la troisième à gauche.

Tony se lève de sa chaise, regarde son K-Way, hésite à l’emporter, jette un œil à l’homme qui l’observe avec curiosité, puis il sort de la pièce, repousse la porte derrière lui, et une fois sur le palier, se demande aussitôt : à gauche, ou à droite ?

Nom de Dieu…

Les putains de toilettes, ou la putain de sortie ?

Il ferme les yeux et, plongé dans le noir, revoit le visage du Cancéreux, avec sa barbe et ses longs cheveux ; il presse ses doigts sur ses paupières, les fait ramper sur ses cernes, le long de son nez puis de ses joues creuses, des poils rêches de son début de barbe jusqu’à ceux de son crâne. Il est dans cette position, les yeux fermés, paumes sur les tempes et pouces sur les oreilles, quand un bruit de porte (qui s’ouvre, ou se ferme ?) envahit la gauche du couloir, à quelques mètres de lui. Ne regarde pas, pense Tony : ça doit juste être un employé qui entre ou sort des toilettes, au pire il va te passer devant et continuer son chemin (merde, ses pas se rapprochent), ce n’est pas grave si tu as l’air bizarre, il n’osera rien te dire car tu viens du bureau du chef, et puis merde, qu’est-ce que ça peut te foutre, ce qu’un employé de ce magazine pense de toi (« Tony ? »), tant pis s’il te trouve étrange, respire plutôt un grand coup et prends une décision, soit tu vas aux chiottes et tu y fais ton affaire avant de retourner voir Thompson, soit tu déguerpis et tu ne reviens plus jamais, pense au Cancéreux nom de Dieu (« Tony, c’est moi… »), tu lui as promis, pense à Liliāna, que va-t-elle dire de toi, une engueulade de plus, attends (« Tony, tu m’entends ? »), peut-être que la solution est d’aller aux toilettes, de s’y asseoir, de fermer la porte et de réfléchir quelques minutes, oui, tant pis si tu fais attendre Thompson, après tout c’est lui qui t’as contacté, pas l’inverse, c’est toi le chef mec, reprends le contrôle à la fin !

– Tony ? Tu m’entends, mec ? C’est moi, Zachary !

Zachary ?

Putain de merde…

Dites-moi que je rêve, pense Tony en ouvrant les yeux pour faire face à l’employé de Scumbag par qui tout a commencé, celui qui a « tant parlé de lui » à Thompson, celui qui l’a abordé de façon si anodine par e-mail (« Zachary Monchão, je suis un grand fan de vos brochures, j’aimerais vous poser quelques questions… »), celui qui l’a tant flatté lors de cette heure passée sur les quais de Seine, dans une autre vie, une vie où il faisait beau, où tout était simple, où les brochures se vendaient raisonnablement (tout est raisonnable, quand on n’a pas d’ambition), et où Tony n’était qu’un chômeur de plus dans un pays en crise, un mec moyen dont les passe-temps incluaient la lecture, les brocantes le week-end avec Liliāna, sa collection de vinyles de jazz, les promenades avec Ratnieks dans les parcs de Belleville, ainsi que l’enregistrement au dictaphone, la retranscription, l’édition, la photocopie puis la vente par correspondance d’histoires glanées ici et là en échange d’un peu d’attention ou, dans certains cas, de solennelles promesses de ne pas les déformer, de ne les communiquer que sous certaines conditions, ou encore de ne jamais, jamais oublier d’où elles venaient, de les enfermer à double tour dans un coffre-fort ou plutôt dans un temple dont il serait le gardien, le seul, l’unique, lui, Tony Martin.


***

Il n’est à San Francisco que depuis deux semaines, mais c’est déjà la troisième fois qu’il pleure : une le premier soir (sans doute un craquage dû à la fatigue et au décalage), une autre le deuxième (on met du temps à s’en remettre, de ces longs vols) et maintenant celle-ci, à l’aube de son quinzième jour. Bon Dieu, mais qu’est-ce qui lui arrive ? Mal réveillé, assis au bord du lit, il renifle et se frotte les paupières. Il n’est pourtant pas déprimé, et l’Amérique mise à part, il ne se souvient pas avoir lâché la moindre larme depuis sa rupture avec Liliāna, ou l’enterrement de son grand-père… C’est-à-dire deux, voire trois ans plus tôt. Et encore : même alors, son absence d’émotion l’avait mis mal à l’aise vis-à-vis de sa famille, dont les larmes inondaient le crématorium.

OK, reprends-toi, pense-t-il avec un regain d’énergie, un peu simulé, certes, mais qui fera l’affaire. Il se tamponne les yeux avec un Kleenex qui traînait sur la table de chevet, se lève du lit et tourne la manivelle pour ouvrir les stores, qui dévoilent progressivement les rayons du soleil.

Aujourd’hui, je me fais le Président, pense-t-il une fois la pièce illuminée. Il plie les genoux, pose les mains sur la moquette, étire son corps et commence sa série de pompes quotidienne. Pourquoi pleurait-il, déjà ? Il ne le sait pas, (une… deux…) et c’est bien ça le problème, mais peut-être (quatre… cinq…) est-ce juste dû à cette ville (huit… neuf…), à ce pays dont il a tant rêvé (quatorze… quinze…) pour finalement le découvrir à trente-cinq ans (dix-sept… dix-huit…) par la petite porte, celle des (dix-neuf…) laissés pour compte et des oubliés (et… vingt !)

Bon, ça suffit pour aujourd’hui : il saute dans la douche, l’inonde de pisse puis de shampoing, se sèche vigoureusement, se lave les dents, admire dans la glace sa dent récemment refaite, sort de sa valise une chemise et des sous-vêtements propres, les enfile, se rassied sur le lit, enfile son jean, lace ses chaussures et, avant de fermer la porte, saisit au vol son dictaphone et ses écouteurs sur le petit bureau, juste à côté de son MacBook.

– Pas d’appels ? demande-t-il à la réception.

Une Latina à moitié obèse fait non de la tête, sans même le regarder.

À trois rues de l’hôtel, avant de tourner sur Haight Street, il aperçoit le Président, assis sur son banc, dos droit, paumes sur les genoux, les yeux perdus dans le vide. Mais que regarde-t-il (devant lui il n’y a que des maisons victoriennes et un minuscule parc), et comment fait-il pour ne jamais bouger ? Il l’a bien vérifié : le mec est là matin, midi et soir, même en pleine nuit, toujours dans cette position, toujours les yeux ouverts. Jusqu’à preuve du contraire un homme n’est pas une plante, il doit se dégourdir les jambes, manger, dormir, pisser… Lorsqu’il l’a repéré le premier jour, il a simultanément compris trois choses :

D’une, il devait l’interroger.

De deux, ce serait son Saint Graal, le trophée de son voyage, peut-être de sa carrière.

De trois, ce mec lui donne la chair de poule, chose qu’aucun ne lui a fait éprouver depuis le Cancéreux, à qui il ressemble d’ailleurs vaguement, enfin, comme un mec aux cheveux longs et à la barbe de six mois ressemblerait à un autre. Quelque chose en lui force le respect, un respect que la plupart des autres clodos, d’ailleurs, semblent bien lui accorder… Tout cela l’impressionne, mais il finira par l’avoir. D’ailleurs, ceux qui le connaissent (quasiment tous, ce qui lui paraît dingue) sont unanimes : quand on pose des questions au Président, il y répond toujours.

– Ah bon ? Mais je ne l’ai jamais vu ouvrir la bouche…

– Il réfléchit, voilà tout.

– … je n’ai jamais vu personne d’autre sur son banc…

– Parce que c’est le banc du Président !

– … il y a pourtant de la place, à côté de lui…

– Mais c’est chez lui mec, tu comprends ?

Non, il ne comprend pas, et ça n’a rien de grave : ce n’est pas pour ça qu’on le paye. Lui n’a qu’à aborder les types, enclencher son dictaphone, éventuellement réorienter la chose si ça le chante, les remercier avec une pièce ou un billet puis, le soir venu, réécouter, abuser du bouton « avance rapide », faire le tri dans les entretiens, retranscrire au propre les meilleurs moments, organiser les paragraphes, soigner l’orthographe, pimenter les choses si besoin, et envoyer le résultat à Paris. Après toutes ces années ce n’est pas toujours facile, mais il fait ce qu’il aime : un travail d’éditeur, quasiment d’écrivain.

Et pour quatre mille mots par semaine, la paye est plus que correcte.

– Formule deux, s’il vous plaît.

– Quel type de café ?

– Noir.

– Les œufs ?

– Au plat.

– Fruits ou bacon ?

– Bacon.

– $9.99 s’il vous plaît.

Comme il fait beau, il pose assiette et tasse sur la nappe quadrillée d’une table en terrasse. Sur le trottoir d’en face, entre les touristes et les traînards locaux, Texas Boy, un mec de vingt-deux ans interrogé la première semaine, est déjà à quatre pattes, le nez dans l’asphalte, à la recherche de mégots. Il lui a expliqué qu’il parvenait à remplir l’équivalent d’un paquet de tabac entier comme ça, tous les jours. Tony avait fait semblant d’être impressionné, sans prendre la peine d’enregistrer : c’était du réchauffé, mille fois utilisé… Les mecs faisaient tous ça, de Paris à Saint-Pétersbourg, et son lectorat n’en avait plus rien à foutre.

Putain, Texas Boy, si jeune et si abîmé… J’ai l’impression de bien te connaître, maintenant, mais si j’allais te parler, tu ne te rappellerais même pas de moi, pas vrai ?

À vérifier après manger, pense-t-il, allant jusqu’à parier un dollar avec lui-même. Il pose sa veste sur le dos de la chaise, s’assied puis se tourne pour retirer dictaphone et écouteurs de la poche de la veste. Il dépose le tout à côté de l’assiette fumante puis, enfin, se met à manger. Les patates sont parfaites, comme toujours : craquantes à l’extérieur, molles à l’intérieur. Il en trempe une dans le jaune d’un des œufs, qui se met à dégouliner le long d’une tranche de bacon. Il mâche lentement, prend son temps : il a encore une semaine, et les retours de Jim lui laissent penser qu’il en a déjà assez fait. Mission accomplie, Tony : on a suffisamment d’histoires pour deux mois, avec ça, peut-être même trois, en répartissant bien les anecdotes. Prends du bon temps, rencontre des filles, sors danser ! Tu sais qu’il y a une sacrée scène jazz, à San Francisco ?

Sauf que les concerts, lui, il s’en fout : tout ce qui l’intéresse c’est le travail, et il compte bien continuer de se surpasser. Il n’a d’ailleurs pas terminé la moitié de ses patates qu’il introduit déjà l’embout des écouteurs dans le dictaphone (un appareil récent, qui enregistre au format mp3 et peut contenir des centaines d’heures d’enregistrement… Autre chose que le vieux machin à cassette qu’il utilisait avant) et, pour le plaisir, se les enfonce dans les oreilles pour réécouter l’enregistrement #0274, c’est-à-dire celui de Texas Boy, qu’il a capturé par miracle dans un moment de quasi-sobriété.

– … petite ville aux alentours de Houston…

La voix lui chatouille les tympans, lointaine, dure à décrypter.

– … fan de trip-hop…

Tony monte le volume, et Texas Boy retrouve le timbre irritant de quand il n’a pas assez bu : une voix de bouseux qui a renié ses racines et, ne trouvant pas où planter de nouvelles graines, les a semées sur le trottoir de la première grande ville venue.

– … à la maison il n’y avait que des CD de country, des trucs de fucking ringards… Mes fucking parents devaient être le couple le plus républicain de la ville… Et au Texas, crois-moi, ce n’est pas rien ! J’étais le cadet, et mes sœurs…

Tony appuie sur le bouton « >> » pour zapper les moments creux, qu’il connaît déjà par cœur.

… parents approchaient déjà la soixantaine, et moi j’avais douze ans… Ils ne me laissaient jamais sortir, jamais… Du coup tu imagines comme…

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… ça c’est quand j’avais huit, dix ans… Jusqu’à ce que je découvre le trip-hop, en gros. Parce que ouais, man : tout le monde s’en branlait, mais moi, Portishead et Massive Attack, ça a changé ma vie. Tu vois le morceau de la pub, celui qui fait « Give me a reason, to love you, nana nana… »

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… mon père était un ancien flic, et la retraite ne l’avait pas calmé… Non, man… C’était comme s’il avait la haine de ne pas avoir pu arrêter tous les Blacks et tous les Chicanos du Texas, man… Il les haïssait tellement que…

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… puis ma sœur s’est mise à sortir avec un Black… C’est pour ça qu’elle est partie de la maison si jeune… Fuck, tu aurais vu la gueule du paternel quand elle a ramené Marvin… Il n’était déjà pas jouasse d’apprendre qu’elle avait un copain, mais quand il l’a vu, il a hurlé, il a hurlé… Et plus il gueulait, plus ma sœur l’aimait, son Marvin ! Enfin bien sûr il n’a pas hurlé devant lui, non, devant lui il a ravalé sa bile, comme d’habitude… That chickenshit racist scumbag… Et voilà que ma sœur me filait une mixtape et que je tombais amoureux à mon tour, non, pas d’un Black ou d’un Chicano, mais presque : de la fucking black music ! Là-dessus mon père était catégorique : que ce soit Tricky ou Björk, c’était de la musique de niggers, au fond peu importait la gueule des mecs, ils auraient aussi bien pu être albinos, il s’en branlait… À partir de là, il y a eu une période…

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…vraiment dégénérer quand il a été à la retraite, et qu’il s’est retrouvé à passer son temps à la maison. Il était là tout le temps, je ne…

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fuck man, on s’engueulait sur tout : les programmes télé, la bouffe, ma mère, les posters dans ma chambre, les yaourts (on aimait les mêmes, alors quand il n’en restait qu’un, forcément, ça explosait) et la musique, bien sûr, parce qu’à ce stade-là j’en connaissais déjà un gros rayon en trip-hop mais aussi en techno, en…

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… il se contentait de me regarder avec des yeux qui disaient « Je t’aurais, fiston, un jour j’aurai ta peau et j’amènerai ton cadavre chez mes copains flics et on te cuira au barbecue et on boira des litres de bières juste pour pouvoir te vomir »… Mais je m’en branlais, moi ! Qu’est-ce que ça pouvait me foutre, qu’il ne soit pas content ? Qu’il pète un coup, ce putain de pig  ! Ma mère, elle, ne disait rien, comme toujours, si mon père pétait elle courait lui renifler le cul, elle n’était bonne qu’à ça, même pas foutue de me défendre ou de larguer ce fucking racist… Ça a duré comme ça quelque temps, jusqu’à ce…

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… et puis à seize ans, un soir au dîner, j’ai déclaré que j’allais me casser à New York pour un festival moitié trip-hop, moitié techno. Mon père a explosé, man, je ne te mens pas : il avait été calme pendant trop longtemps, et maintenant c’était le fucking Vésuve qui crachait sa lave sur ma gueule. Je t’interdis d’aller traîner avec tous ces nègres ! qu’il a dit ; des drogués, des putes, des… incapables ! qu’il a hurlé, comme si « incapable » était une plus grande insulte que « pute » ou « drogué ». Moi je lui ai tenu tête, on s’est mis à hurler tous les deux, et ma mère essayait de faire comme si de rien n’était, « Quelqu’un veut un yaourt ? », qu’elle disait, et à un moment je n’en pouvais plus, je lui ai dit d’arrêter de faire semblant que tout allait bien et de fermer sa grosse gueule de soumise, que c’était entre moi et mon père, et là sans prévenir, bim ! Mon père m’a collé un pain dans la tronche, comme dans un match de boxe… J’étais Mohamed Ali et lui, je ne sais pas, Bush ou Reagan ou un ringard du genre… Et même si c’est moi qui m’étais pris le coup, c’est lui qui est devenu tout rouge, puis il a pris quelques inspirations très profondes, il m’a chopé par le col du t-shirt, il a repris son calme, mais un calme plein de haine, un calme falsifié, et il m’a dit, écoute-moi bien, je vais être très clair et je veux que tu retiennes chacun de mes mots : si tu quittes le Texas ce week-end, que ce soit pour aller à New York ou à Defiance, Ohio ou dans le trou du cul d’un nègre, je m’en branle, je te jure que tu ne rentres plus jamais dans cette maison.

Jamais ? j’ai dit en le regardant.

Jamais, il a répondu.

J’ai senti mes couilles rétrécir, man, comme la fois où…

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… bien sûr New York, j’y suis allé quand même : j’ai pris ma tente, mon sac à dos, j’ai grimpé dans un Greyhound avec quelques dollars en poche… Le festival c’était fucking amazing, tout ce dont…

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… des meufs de taré, des blondes, des brunes, certaines avec les seins à l’air devant tout le monde, et des dealers de partout, tout le monde était défoncé et super sympa, en réalité ce n’était pas à New York même mais à…

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… et quand je suis rentré à la maison, une semaine plus tard, je me disais que le vieux avait beau être abruti, il n’allait tout de même pas avoir les couilles de me foutre à la porte… Tu parles, qu’il était capable ! Imagine la scène : je suis sur le pas de la porte, je mets ma clé dans la serrure, et là, impossible de la tourner ; sur le coup je me dis fuck, il n’aurait quand même pas fait changer la serrure, ce serait un peu extrême… Au bout d’un moment je réalise que c’est beaucoup plus simple : sa clé est enfoncée de l’autre côté, comme ça arrive souvent, alors je sonne à la porte, pas super rassuré, c’est vrai, en plus je suis encore à moitié en redescente, ma première vraie descente, je comprends à peine ce qui m’arrive et je n’ai qu’une envie : me foutre au pieu, dormir, et raconter tout ça à la cantine le lendemain matin. Mais au lieu que la porte s’ouvre, la tête de mon père sort par la fenêtre du premier étage, au-dessus de la porte mais à quatre mètres de hauteur, comme un lapin qui habiterait dans son trou, mais en haut d’une montagne.

C’est pour quoi ? il demande.

C’est moi, laisse-moi rentrer !

Qui ça, « moi » ?

(Il dit ça alors qu’il me voit très bien)

Ton fils, putain !

Mon fils de New York ?

Laisse-moi rentrer, bordel !

Vous devez vous tromper, monsieur : mon fils n’habite plus ici, il habite AVEC DES PUTES ET DES NÈGRES À NEW YORK !

Il explose en disant ça, mais une explosion mêlée à de la joie… Un putain de psychopathe, man.

Allez laisse-moi rentrer, s’il te plaît…

Rentrer ? Rentrer ?! Laisse-moi rire, le New-Yorkais !

Et là, tu ne vas pas le croire : il me dit que, puisque j’ai ma tente avec moi, je n’ai qu’à aller camper ailleurs ! Tu y crois, à ça ? Camper dans cette ville, à deux pas de chez moi ? Et il referme la fenêtre, le fils de pute, et je hurle, OUVRE-MOI, PAPA, OUVRE-MOI, et personne ne répond, alors je gueule MAMAN, MAMAN, PAPA VEUT PAS ME LAISSER RENTRER, mais elle c’est encore pire, elle n’ose même pas montrer sa gueule à la fenêtre… Alors je reprends mes esprits, je me calme et je me fais à la triste réalité : je ne vais pas pouvoir dormir dans mon lit… J’ai pensé à appeler un pote, mais mon téléphone n’avait plus de batterie… J’ai pensé à appeler la police, mais pour leur dire quoi ? Je ne sais pas pourquoi, plus je cherchais où poser ma tente, moins je trouvais… Alors je me suis assis sur le trottoir, devant la maison ; j’ai réfléchi, je me suis souvenu des paroles de mon père, « Si tu quittes le Texas tu ne rentres plus jamais dans cette maison », j’ai ruminé cette phrase jusqu’à ce qu’elle n’ait plus aucun sens, et là, au bout d’un moment, j’ai trouvé la solution : le jardin, putain ! Il était bien entretenu, avec des…

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… cette nuit-là, j’ai donc grimpé par-dessus le portail, j’ai planté ma tente dans le jardin de mes parents, et j’ai dormi comme un loir. Le matin, quand je me suis réveillé, je me suis dit qu’ils allaient m’ouvrir mais non, nada, ils m’ont laissé aller en cours comme ça, le ventre vide, sans prendre de douche, avec mes fringues dégueulasses du week-end… Quand je l’ai raconté à mes potes ils ne m’ont pas cru, comme si…

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… tout ce que je voulais, c’était rentrer chez moi, ne pas dormir dans la tente une soirée de plus… Mais le soir, ça a été le même cirque : la clé dans la serrure, la tête de mon père par la fenêtre, ses blagues à la con, « J’ai vu que tu t’étais installé dans le jardin, tu veux qu’on te construise une niche ? », son regard sadique et ainsi de suite, alors j’ai passé une nouvelle nuit dans ma tente… J’avais volé un peu de bouffe à la cantine, au cas où, une part de pizza et des frites, donc j’ai mangé ça… C’était froid et mou, bien sûr, c’était…

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… j’ai passé mes deux derniers mois de lycée comme ça, à pioncer dans le jardin. OK il faisait chaud, ça aurait pu être pire, mais quand même, je…

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… alors j’ai raté mon année, évidemment, et quand je l’ai annoncé à mes parents en criant depuis le jardin, tu sais ce que mon père a fait ? Fuck man, tu ne vas pas me croire : il a sorti son Magnum, un gros flingue de porc, l’a pointé sur moi, et m’a dit de dégager. Retourne avec tes nègres à New York ! qu’il a dit, mais cette fois sans rigoler, sans air victorieux, comme s’il en avait vraiment marre et avait vraiment pété une durite, et à côté de lui, ma mère me regardait en secouant la tête, je crois même qu’elle pleurait… Et voilà, mec : je n’avais plus rien à foutre au Texas avec ces fucking rednecks, donc j’ai pris ma tente, je me suis barré, et au bout d’un moment j’ai atterri à San Francisco. Tu sais comment ça se passe : des fois on a un coup de malchance qui en entraîne un autre, et puis…

Assez. Tony retire les écouteurs et se retourne pour regarder l’horloge par la vitrine du restaurant : presque dix heures, putain, il faut qu’il se remue. D’un seul geste il range dictaphone et écouteurs dans la poche de sa veste, se lève, enfile la veste, puis laisse deux billets de un dollar sur la nappe quadrillée et se dirige vers le trottoir d’en face, où Texas Boy fume une cigarette, affalé contre la devanture d’un magasin de t-shirts commémorant le Summer of Love.

– T’aurais une pièce, man ?

– Tu te souviens de moi ?

Lentement, Texas Boy place sa main en visière au-dessus de ses yeux, qu’il lève ensuite vers Tony. Il le dévisage quelques instants, puis explose d’un rire saccadé, comme un début de crise d’épilepsie.

– Bien sûr que… je… tu es… le mec des… brochures…

Tony pousse un soupir, jette un dollar par terre et s’apprête à partir lorsque son regard est attiré par quelque chose dans la vitrine. Ignorant les marmonnements de Texas Boy, il s’approche, croise son propre reflet puis repère une photo de Janis Joplin, sérigraphiée sur un t-shirt bariolé. Cigarette à la main, multiples bagues, elle pointe du doigt l’objectif, dans une pose qui semble se rire du photographe, du client ou, dans ce cas précis, de lui, Tony Martin. Elle porte trois de ces longs colliers de perles typiques des hippies ; ils s’entremêlent le long de son t-shirt échancré, qu’on appellerait décolleté s’il ne semblait pas asexué. Ses longs cheveux crépus disparaissent dans son dos, et elle rit de si bon cœur que ses yeux se brident jusqu’à lui donner de faux airs d’Asiatique. Il comprend alors que la photo l’a attiré car le sourire de Janis ressemble à celui de Liliāna, qu’il n’a pas vue depuis deux ans, à moins que ce ne soit trois.

Mais pourquoi penses-tu à ça, bougre de con ?

Il secoue la tête et s’attarde sur la vitrine, qui regorge de t-shirts mais aussi de posters, de mugs, de cartes postales et même de caleçons à l’effigie des héros d’une époque révolue, celle où le gouvernement américain testait le LSD sur ses citoyens, qui le remercièrent en donnant naissance à un mouvement suffisamment riche pour dégager du profit jusqu’à la fin des temps. Janis, Hendrix, Kerouac, Ginsberg, Bukowski, le Grateful Dead, Jefferson Airplane, ils sont tous là, dans cette vitrine, icônes d’une contre-culture d’abord haïe puis encensée par l’Amérique, puis le monde entier. Tout s’était terminé lorsque les hippies avaient pris goût aux dollars, pas vrai ? À côté d’un mug Bukowski (mais qu’a-t-il à voir avec tout ça, celui-là ?) trônent des figures moins évidentes, comme celles de John Coltrane, ou carrément hors sujet, comme Bob Marley ou un Bart Simpson déguisé en John Lennon, de la bouche duquel s’échappe une bulle : « Si tu te souviens du Summer of Love, mec, c’est que tu n’y étais pas ! »

Ce t-shirt, comme tous les autres, est vendu vingt-neuf dollars et quatre-vingt-dix-neuf cents.

– Eh, man

Quelle perte de temps… Il en aurait presque oublié Texas Boy, en train de succomber à ses pieds.

– On ne s’est pas déjà vu quelque part, man ?

Il hésite à aller jusqu’au Golden Gate Park, mais décide de faire marche arrière : il est temps de s’attaquer aux choses sérieuses. Sur le chemin séparant la boutique du banc du Président, il repère deux autres hommes interviewés cette semaine.

Le premier, c’est le Petit, avec sa gueule infestée d’herpès et son dos tellement courbé qu’il en perd trente centimètres. Affalé contre un muret en bas d’une colline verdoyante, il boit du cidre et discute avec une vieille édentée qui pourrait être Janis, si elle avait survécu aux années 1960. Le Petit, aujourd’hui, porte un vieux modèle de K-Way, crasseux et déchiré de toutes parts, qui rappelle quelque chose à Tony. A deux pas de là, il comprend que ce quelque chose est son propre K-Way, celui qu’il avait failli abandonner sur la chaise de Jim, quelques années plus tôt… Combien d’ailleurs, deux ou trois ? Peut-être quatre, au final…

Une fois n’est pas coutume : dans la chaleur de septembre, il permet à son esprit de divaguer. Que serait-il devenu, s’il n’avait pas croisé Zachary dans le couloir, ce jour-là ? Serait-il toujours au chômage, s’engueulerait-il toujours avec Liliāna dans leur douze mètres carrés, passerait-il toujours ses trajets de métro en sueur, à guetter les contrôleurs ?

Le deuxième clochard qu’il reconnaît est le Rasta, un vieil homme à la peau foncée, presque noire, qui pousse un caddie remplit de déchets : bouteilles de bière vides, ampoules cassées, chaînes en métal, radios-réveils, écrans de télé, quelques magnétoscopes. Son histoire plaira à Jim et au public français, ça ne fait aucun doute : le Rasta s’est retrouvé à la rue après des années de cavale, puis de prison, pour son rôle au sein des Black Panthers. Peut-être avait-il menti (certains passages n’avaient aucun sens, comme ça arrivait souvent), du moins aurait-on tendance à le penser aujourd’hui, en le voyant errer sur Haight Street, trois mètres à la minute, authentique zombie poussant son caddie vers l’infini, comme dans un film de Romero.

C’est ça qui est dingue, dans cette ville : les dégaines des mecs, dix fois plus dévastés qu’à Paris, avec leurs caddies, leurs maladies de peau et leurs fringues en lambeaux. Des histoires dix fois plus cinglées, mais au fond, d’où vient la différence ? La taille du pays, sa culture, sa violence inhérente ? Quelle que soit l’explication, la misère américaine est pour lui une aubaine : la garantie que son taux de clics, de partages et de commentaires va remonter en flèche, peut-être jusqu’à son niveau originel, celui des premières histoires, du Cancéreux, de Souvenirs d’une Terre plate.

Au bout de la rue le Président est en vue, sur son banc, les yeux dans le vide, dans sa posture de bouddhiste banni du monastère. Une plante, bon Dieu : il tient plus du végétal que de l’être humain. Mais ça va marcher, Tony : ça finit toujours par marcher. Au pire tu lui donneras plus qu’aux autres, vingt, trente, cinquante dollars, tout ce qu’il faudra. C’est le Président, après tout ! Cette pensée le fait sourire, et il n’est plus qu’à quelques mètres du banc lorsqu’il se met à rire, d’abord doucement, puis assez fort pour qu’on l’entende. Et alors ? Tout passe inaperçu, dans cette ville. Il se sent léger, requinqué. Ses derniers scrupules s’envolent vers le ciel de San Francisco, traînant derrière eux la petite voix qui lui a tant répété que ces histoires n’étaient pas à lui. Il jette un œil au ciel, et pense : à qui appartiennent-elles, grosse pute, à part à ceux qui s’en occupent ?

Et ça, c’est bien son boulot à lui.

Ratcharge

[NDLM : Le dessin de « couverture » de ce article est signé Diane Malatesta. Le barbu sur son banc nous vient quant à lui de Bertoyas.]


Article publié le 10 Juin 2019 sur Lundi.am