Novembre 30, 2019
Par RĂ©fractaire (Rodez)
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Nous sommes nombreux Ă  soutenir que science et morale sont deux univers distincts, voire mĂȘme qu’elles sont hermĂ©tiques l’une Ă  l’autre. La premiĂšre a pour objet d’établir des connaissances. Elle dit ce qui est. La seconde nous dit ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Elle se prĂ©occupe de dĂ©finir ce qui est bien et ce qui est mal.
A priori donc, il s’agit bien de deux domaines de compĂ©tence distincts et on donnera raison Ă  ceux qui revendiquent que la science ne fait pas de morale et que la morale n’a pas Ă  empiĂ©ter sur la science. La science n’est pas compĂ©tente pour dĂ©terminer ce qui relĂšve du bien ou du mal et la morale n’est pas compĂ©tente lorsqu’il s’agit de dĂ©gager des connaissances. C’est cet hermĂ©tisme que nous allons questionner en reprenant l’idĂ©e morale de Kropotkine.

La morale naturelle

Comme nous l’avons vu dans La morale anarchiste[1], Kropotkine dĂ©fend l’idĂ©e d’un sens moral innĂ© chez l’Homme. Il obĂ©it, comme toutes les espĂšces animales, Ă  une loi biologique simple : « Rechercher le plaisir, Ă©viter la peine Â».[2] Ce plaisir et cette peine correspondent Ă  ce que nous percevons comme Ă©tant utile ou nuisible et c’est ce grĂące Ă  quoi les espĂšces croissent et survivent. Sans cette recherche du plaisir et cette crainte de la peine, la vie mĂȘme serait impossible car nous n’aurions aucune motivation Ă  nous maintenir en vie et Ă  nous reproduire. Kropotkine nous invite donc Ă  adopter une conception morale naturaliste et utilitariste : Est bon ce qui est le plus utile Ă  l’individu et, parce qu’il est un animal social empathique, Ă  ses semblables. Est mauvais ce qui leur est nĂ©faste. Si une telle conception nie la possibilitĂ© d’actes dĂ©sintĂ©ressĂ©s et « authentiquement Â» altruistes au profit d’un Ă©goĂŻsme motivant toutes nos actions, il ne faut pas se mĂ©prendre sur le sens d’ Â« Ă©goĂŻsme Â». Ce dernier n’est pas incompatible avec l’entraide et l’empathie car elles sont autant de sources de gratification qui vont motiver l’individu, le pousser Ă  agir. On ne parle d’égoĂŻsme que parce que les actes altruistes obĂ©issent Ă  la mĂȘme recherche de gratification que le reste de nos actions dites « intĂ©ressĂ©es Â».

Cet utilitarisme pose cependant question. S’il est inhĂ©rent Ă  la nature humaine, comment se fait-il que nous n’ayons pas tous la mĂȘme conception du bien et du mal ? L’inquisiteur qui brĂ»le des hĂ©rĂ©tiques et le laĂŻque qui milite pour la sĂ©paration des Ă©glises et de l’État ne sont-ils pas tous les deux convaincus de faire ce qui est juste ? Leurs actions ne sont-elles pas guidĂ©es par la morale ? Au regard de la morale naturelle, il est impossible que deux conceptions morales opposĂ©es soient toutes les deux vraies car ce qui est utile ou nĂ©faste pour l’espĂšce l’est objectivement. Il n’y a qu’une vraie morale possible. La diffĂ©rence entre les deux ne semble pouvoir venir que d’une diffĂ©rence d’apprĂ©ciation de ce qui sert ou non les intĂ©rĂȘts de l’humanitĂ©. L’un jugera qu’il lui revient de sauver nos Ăąmes qui risqueraient de souffrir de tourments Ă©ternels, l’autre que le poids des dogmes religieux sur le politique rend les hommes plus malheureux qu’autre chose. Pour revenir sur ce qui a Ă©tĂ© dit plus haut, le plaisir et la peine rĂ©sultent de ce que nous percevons comme Ă©tant utile ou nuisible, pas de ce qui l’est objectivement. Et on ne juge pas pareillement de ce qui est utile ou nuisible selon les connaissances dont on dispose. En somme, l’enfer est pavĂ© de bonnes intentions.

La science anarchiste

Pour savoir ce qui est objectivement bien ou mal, vraiment utile ou nuisible, il faudrait ĂȘtre en mesure d’anticiper toutes les consĂ©quences de nos actes. Ce qui revient, dans un monde complexe assimilable Ă  un systĂšme chaotique, Ă  ĂȘtre omniscient, ce qui n’est pas une mince affaire. Si nous devons donc abandonner l’espoir de dĂ©terminer ce qui est absolument bon ou mauvais, il n’en reste pas moins que notre cerveau fonctionne de maniĂšre utilitariste et il faut donc nous rĂ©soudre Ă  nous en accommoder. Si l’omniscience est inaccessible, nous pouvons cependant dĂ©velopper notre connaissance du monde. Et plus nos connaissances s’accroissent, plus nous sommes en mesure de donner un jugement Ă©clairĂ© sur ce qui est rĂ©ellement utile ou nuisible. La science, qui est ce qui se fait de mieux pour Ă©tablir des connaissances, est l’outil qui nous permet de connaĂźtre les lois de la nature et de nous en accommoder. Elle nous permet Ă©galement de prendre de la distance par rapport Ă  nos Ă©motions pour juger des choses. Prenons l’exemple d’un mĂ©dicament au goĂ»t amer. Si nous nous contentons de suivre les recommandations de la nature, nous repousserons le mĂ©dicament qui n’a pas bon goĂ»t car il nous paraĂźt nĂ©faste. Ce n’est que parce que je suis en mesure d’anticiper les consĂ©quences qu’il aura sur mon organisme et que j’ai connaissance des bienfaits qu’il va m’apporter que je rĂ©sous, malgrĂ© le dĂ©goĂ»t, Ă  l’avaler. Aussi c’est la mĂȘme connaissance des risques de cancer et autres maladies qui va m’éloigner du plaisir procurĂ© par l’alcool ou le tabac alors que leur consommation me procure du plaisir. La connaissance a donc une valeur morale car connaĂźtre, c’est juger mieux de ce qui est utile et accĂ©der plus efficacement au bonheur. Il semble alors Ă©vident que la science, entant qu’elle produit les connaissances les plus fiables qui soient, doit nĂ©cessairement ĂȘtre la base de toute entreprise Ă©thique. Nous ne nous Ă©tonnerons donc pas de voir Kropotkine faire de l’anarchie, qui vise le bonheur humain, une science :

« L’Anarchie est une conception de l’univers basĂ©e sur une interprĂ©tation mĂ©canique des phĂ©nomĂšnes, qui embrasse toute la nature, y compris la vie des sociĂ©tĂ©s. Sa mĂ©thode est celle des sciences naturelles, et par cette mĂ©thode toute conclusion scientifique doit ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e. Sa tendance est de fonder une philosophie synthĂ©tique qui comprendrait tous les faits de la nature, y compris la vie des sociĂ©tĂ©s humaines et leurs problĂšmes politiques, Ă©conomiques et moraux ».[3][4]

[1] https://refractairejournal.noblogs.org/post/2019/08/07/la-morale-anarchiste-de-kropotkine-1889/

[2] La Morale Anarchiste, Kropotkine, 1889

[3] La Science Moderne et l’Anarchie, Kropotkine, 1901

[4] Cette proximitĂ© entre science et anarchie n’est pas le seul fait de Kropotkine comme le rappelle le trĂšs pertinent Gaston Leval : « Quand je compare l’école philosophique libertaire Ă  celles dont j’ai connaissance au long de l’histoire de la pensĂ©e humaine, je ne trouve d’exemple comparable que dans les Ă©coles qui dans la GrĂšce antique ont crĂ©Ă© une lumiĂšre qui nous Ă©claire encore. Un Proudhon, un Bakounine, un ElisĂ©e Reclus, un Kropotkine, un Ricardo Mella dans une certaine mesure me rappellent un Anaximandre, un HĂ©raclite, un AnaximĂšne, un Epicure, un Leucippe ou un DĂ©mocrite, cherchant l’origine de la vie, s’évertuant Ă  sonder la matiĂšre, fondant la science expĂ©rimentale en mĂȘme temps qu’une philosophie de l’homme oĂč l’éthique individuelle s’harmonisait avec le mĂ©canisme du cosmos. Les fondateurs de l’anarchisme social et socialiste (je laisse Ă  part les individualistes, qui en gĂ©nĂ©ral ont tout gĂątĂ©) ont suivi le mĂȘme chemin. Toutes les connaissances, toutes les sciences, toutes les activitĂ©s intellectuelles les ont attirĂ©s. Bakounine suivant pas Ă  pas les dĂ©couvertes de la physique, de la chimie organique, de l’astronomie (il Ă©nonçait des conceptions astronomiques qui valent encore d’ĂȘtre mĂ©ditĂ©es), de la physiologie, de la psychologie, de la sociologie, etc
 ElisĂ©e Reclus associant l’histoire et la gĂ©ographie, toutes les manifestations de la vie tellurique et celles des hommes dans leurs activitĂ©s fĂ©condes, Ă©laborant harmonieusement une culture humaniste universelle. » http://kropot.free.fr/Leval-crisanar.htm




Source: Refractairejournal.noblogs.org