DĂ©cembre 21, 2020
Par Lundi matin
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« Fletcher Munson est un travailleur passif et lĂ©thargique pour une sociĂ©tĂ© d’entraide semblable Ă  la Scientologie, appelĂ©e Eventualism. AprĂšs la mort d’un collĂšgue, il est promu Ă  la rĂ©daction de discours pour T. Azimuth Schwitters, le fondateur et chef du groupe. Cette activitĂ© lui sert d’excuse pour s’éloigner de sa femme, qui, dĂ©couvre-t-il, a une liaison avec son sosie, un dentiste nommĂ© Dr Jeffrey Korchek. Alors que Munson fouille dans le discours et que Korchek devient obsĂ©dĂ© par un nouveau patient, un exterminateur psychotique nommĂ© Elmo Oxygen se promĂšne dans la ville pour sĂ©duire des Ă©pouses solitaires et prendre des photos de ses organes gĂ©nitaux. Â»

Les lignes ci-dessous ont d’abord Ă©tĂ© rĂ©digĂ©es dans la perspective d’un scĂ©nario pour la suite, Schizopolis 2, film dans lequel, en lieu et place de Fletcher Munson, T. Azimuth Schwitters, Jeffrey Korchek et Elmo Oxygen, les personnages principaux sont FĂ©lix Guattari, Gilles Deleuze, Franz Kafka et Otto Gross.

De ce point de vue, c’est un ratage complet.

* * *

 FĂ©lix Guattari est surtout connu pour avoir co-rĂ©digĂ©, avec Gilles Deleuze, les deux tomes de Capitalisme & SchizophrĂ©nie, L’Anti-ƒdipe et Mille plateaux puis, dans une moindre mesure, Qu’est-ce que la philosophie ? Cependant son rĂŽle a trop souvent Ă©tĂ© minorĂ©, voire Ă©ludĂ©. Certains, retenant avant tout l’Anti-ƒdipe (AO) comme un brĂ»lot anti-psychanalyse, nĂ©gligent l’apport crucial de Guattari. Or, il est absolument dĂ©terminant pour l’orientation argumentative de l’AO. Cela tient Ă  son parcours : psychanalyste, disciple hĂ©tĂ©rodoxe de Jacques Lacan, clinicien, il est engagĂ© dans la « psychothĂ©rapie institutionnelle Â», avec Jean Oury et quelques autres Ă  la clinique de La Borde. Cette forme inĂ©dite de psychothĂ©rapie peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme le pendant français de l’antipsychiatrie, essentiellement anglo-italienne. Ayant participĂ© avec assiduitĂ© au sĂ©minaire de Lacan depuis les annĂ©es 1950, FĂ©lix Guattari contribue Ă  en diffuser les recherches au sein de ce mouvement visant Ă  renouveler la clinique psychiatrique, et soucieux de questionner les effets de l’institution, de son fonctionnement et de ses dysfonctionnements internes, sur les processus pathologiques. G&D ont Ă©galement publiĂ© un ouvrage sur Kafka, publiĂ© en 1975, trois ans aprĂšs l’Anti-ƒdipe et dont il rĂ©active les problĂšmes, les confrontant aux littĂ©ratures mineures et plus gĂ©nĂ©ralement au devenir minoritaire.

L’auteur praguois a connu, dans le cadre du petit cercle dĂ©crit par son ami Max Brod, puis le temps d’un voyage dans le train de nuit Budapest-Prague, un Ă©tonnant psychanalyste, lui aussi minoritaire dans son champ, et successivement diagnostiquĂ© « nĂ©vrosĂ© obsessionnel Â», puis atteint de « dĂ©mence prĂ©coce Â», et enfin, Ă  l’issue d’une Ă©vasion de la clinique oĂč il Ă©tait soignĂ©, « fou accompli Â», par Karl-Gustav Jung : il s’agit de l’un des fondateurs du « freudisme de gauche Â», reconnu ultĂ©rieurement comme un prĂ©curseur du freudo-marxisme. Bien qu’ayant adhĂ©rĂ© aux idĂ©es communistes, il a Ă©tĂ© un lecteur enthousiaste de Nietzsche et a manifestĂ© dans son existence et dans ses Ă©crits ses convictions libertaires. Il s’appelait Otto Gross.

Gross-Otto-sauvage-analyse-schizo

 Un premier mode d’accĂšs pour la dĂ©couverte d’Otto Gross (OG) se trouve dans la lecture du Courrier Dada de Raoul Hausmann. Il y est citĂ© quatre fois, plus cette note du regrettĂ© Marc Dachy :

« Otto Gross (1877-1920) Ă©tait un disciple trĂšs brillant de Freud, un « homme gĂ©nial Â» selon Jones. Le fondateur de la psychanalyse voyait en lui un homme prĂ©cieux et un esprit remarquable mais il dut l’écarter, ainsi que d’autres analystes, en 1908. En 1912, Gross Ă©voquait l’intention d’éditer un journal, « quelque chose du genre revue des problĂšmes psychologiques de l’anarchisme Â» dans lequel seraient prĂ©sentĂ©s les rĂ©sultats radicalement individualistes, mettant en question toutes les institutions existantes, auxquels conduit une exploration rĂ©solue de l’inconscient : cela constituerait une sorte de prĂ©liminaire intĂ©rieur de la rĂ©volution.

Les Ă©vĂ©nements ne lui en laissĂšrent pas le temps. Il fut soudainement et illĂ©galement internĂ© en dĂ©cembre 1912 dans un asile psychiatrique de Troppan (SilĂ©sie) Ă  l’instigation de son pĂšre qui avait rĂ©uni contre lui un dossier accablant (
) Â».

L’intĂ©rĂȘt pour le psychanalyste autrichien se confirme alors par l’ouvrage de Jean-Paul Musigny, La rĂ©volution mise Ă  mort par ses cĂ©lĂ©brateurs mĂȘmes, dans lequel est Ă©voquĂ© le lien Ă©troit qui unissait Ă  OG certains dadaĂŻstes allemands, surtout berlinois, ceux-lĂ  mĂȘmes qui soutiendront quelques annĂ©es plus tard la rĂ©volution spartakiste :

« dans la revue Revolution, qui s’inscrit dans la lignĂ©e de Der Sturm et Die Aktion, plus confidentielle mais Ă©galement plus subversive, crĂ©Ă©e en 1913 Ă  Munich par les [futurs] dadaĂŻstes berlinois, « une campagne de solidaritĂ© (fut) organisĂ©e par l’écrivain Franz Jung en faveur de son ami Otto Gross, devenu cĂ©lĂšbre par son opposition Ă  Freud, son maĂźtre. Son pĂšre Hans Gross, juge d’instruction et criminologue, avait fait enfermer son fils rebelle dans une maison de santĂ©. Ce conflit rĂ©vĂ©la aux artistes dadaĂŻstes berlinois (Baader, Grosz, Hausmann, Höch, Herzfelde, Huelsenbeck, Franz Jung, Mehring, Carl Einstein) la duretĂ© et la censure qui s’opposaient Ă  leur radicalisme antibourgeois. Cette campagne de solidaritĂ© provoqua Ă©galement des manifestations Ă  Vienne (auxquelles) Erich MĂŒhsam (anarchiste fondateur du journal KaĂŻn) se joignit Â» (RMMC, page 85).

S’il apparaĂźt contestable qu’Otto Gross soit « devenu cĂ©lĂšbre par son opposition Â» Ă  Freud, c’est bien par ce conflit juridico-sanitaire avec son pĂšre pĂ©naliste que l’intelligentsia, par-delĂ  les frontiĂšres, s’est intĂ©ressĂ©e Ă  son cas. Car Otto Gross acquĂźt une notoriĂ©tĂ© europĂ©enne, comme l’illustre sa mention par Apollinaire comme « inventeur de la psychanalyse Â» ou, mieux encore, le Moravagine de Blaise Cendrars, roman dont le personnage central, fou dangereux, grand fauve humain, a Ă©tĂ© partiellement inspirĂ© par le psychanalyste enfermĂ© (l’autre source d’inspiration est Adolf Wöfli, schizophrĂšne dĂ©couvert par Jean Dubuffet, crĂ©ateur d’art brut).

En 2011, cette relative notoriĂ©tĂ© a resurgi sous les traits de Vincent Cassel, qui incarne son personnage dans le film A Dangerous Method de David Cronenberg. Dans cette fiction cinĂ©matographique, narrant les relations de Freud, Jung et Sabina Spielrein, le fils du criminologue apparaĂźt comme un cocaĂŻnomane sociopathe dont le charisme se mĂȘle d’une bonne dose de ridicule. Il est exact, c’est un fait avĂ©rĂ©, qu’OG a contractĂ© l’habitude de la poudre blanche lors de sĂ©jours entrepris en AmĂ©rique du sud, en tant que mĂ©decin de bord sur la ligne maritime Hambourg-AmĂ©rique latine. Il revint de ces voyages non seulement cocaĂŻnomane, mais aussi morphinomane et opiomane, et ce sont ces addictions qui l’ont conduit Ă  ses premiĂšres hospitalisations.

Enfin, la connaissance du destin hors du commun d’OG peut ĂȘtre complĂ©tĂ©e par l’ouvrage de Lionel Richard consacrĂ© Ă  l’expressionnisme, D’une apocalypse Ă  l’autre, dans lequel est relatĂ©e la polĂ©mique qui l’opposa Ă  Ludwig Rubiner. Ce dernier, qui vĂ©cut Ă  Berlin, Ă  Paris puis en Suisse pendant la guerre 14-18, reprĂ©senta le courant pacifiste dans le mouvement expressionniste, sur lequel il exerça une grande influence. Dans Die Aktion, le 7 mai 1913, Rubiner Ă©crivit que les esprits crĂ©ateurs avaient besoin « d’une nouvelle mythologie et non de psychologie Â» et que la psychanalyse ne pouvait servir qu’à guĂ©rir les caractĂšres faibles, les artistes impressionnistes, les femmes. Il finit son article ainsi :

« En revanche la psychanalyse reste sans aucun sens pour des ĂȘtres qui sont dirigĂ©s par un esprit libre ; car chez eux la mĂ©moire n’a pas Ă  jacasser en vue d’une libĂ©ration – elle procĂšde au contraire d’une transposition, Ă  l’intĂ©rieur d’objectifs qu’elle s’est consciemment fixĂ©s, en action directe Â».

Une semaine plus tard, toujours dans Die Aktion, Otto Gross rĂ©pond :

« VoilĂ  de nombreuses annĂ©es, au CongrĂšs de psychanalystes qui eut lieu Ă  Salzbourg, j’ai dit combien, avec la dĂ©couverte du « principe psychanalytique Â», c’est-Ă -dire avec l’ouverture de l’inconscient, la perspective Ă©tait orientĂ©e sur le problĂšme d’ensemble de la culture et l’impĂ©ratif de l’avenir. Il m’a Ă©tĂ© rĂ©pliquĂ© par Freud : nous sommes des mĂ©decins et nous voulons rester des mĂ©decins. (
).

Aujourd’hui la psychologie de l’inconscient est pour nous l’unique garantie, et la premiĂšre solide, que des rĂ©ponses rĂ©elles peuvent ĂȘtre apportĂ©es Ă  des questions rĂ©elles, et des voies justes conduire Ă  des objectifs justes – il existe dĂ©jĂ  un organe [sans doute la revue RĂ©volution, note de Lionel Richard] qui sur cette base tente, pour pĂ©rilleux qu’ils soient, ses premiers pas. Bien entendu il est toujours loisible aux littĂ©rateurs de croire – de façon naĂŻve et niaise : « Ce qui est seul important, c’est l’utilitĂ© grossiĂšrement pratique de la psychanalyse, le rĂ©sultat thĂ©rapeutique. Â»

Quant Ă  nous, voici ce que nous pensons : le fait que maintenant les hommes sont autorisĂ©s Ă  espĂ©rer se comprendre les uns les autres et qu’ils doivent y parvenir, le fait qu’ainsi l’infinie solitude derniĂšre concernant l’individu peut ĂȘtre surmontĂ©e, que s’annonce une Ă©thique avec un enracinement rĂ©el dans la vie – c’est en cela que consiste le rĂ©sultat thĂ©rapeutique de la psychanalyse.

Il va de soi que c’est l’art qui jusqu’ici a jetĂ© sa lueur anticipatrice sur la connaissance des rapports psychologiques inconscients, et il tient au pouvoir de l’artiste d’aller encore de l’avant sur de nouveaux chemins de connaissance. Un art qui n’ose pas traverser les problĂšmes les plus risquĂ©s de la psychologue de l’inconscient n’est plus art.

Nous autres qui voulons aller au-delĂ  de la solitude, nous ne croyons plus que l’esprit lĂ©gislateur sera l’esprit crĂ©ateur – bien entendu : l’idĂ©e en soi exerce une domination, elle fait violence – mais nous croyons que seule l’idĂ©e qui se trouve de l’autre cĂŽtĂ© de la solitude, c’est-Ă -dire dans l’amour, sera crĂ©atrice et libre, et donc esprit libre. L’esprit libre qui n’est pas dans l’amour libre sera toujours conservateur ou destructeur, Dieu ou diable, mais jamais esprit libre.

Ludwig Rubiner commet une erreur funeste en opposant la femme Ă  l’esprit libre. Nous croyons que la premiĂšre et rĂ©elle rĂ©volution sera celle qui en Un rassemblera la Femme, la LibertĂ© et l’Esprit Â».

 Il apparaĂźt avec la plus grande clartĂ©, dans cette rĂ©ponse mais surtout dans plusieurs de ses articles (« Comment surmonter la crise culturelle Â», « A propos d’une nouvelle Ă©thique Â», « La symbolique de la destruction Â», « Situation des intellectuels Â», « RĂ©volte et morale dans l’inconscient Â», « La formation intellectuelle du rĂ©volutionnaire Â»â€Š), qu’OG, fortement influencĂ© par l’anthropologue suisse Bachofen, non seulement dĂ©testait la misogynie, a fortiori lorsqu’elle trouve sa justification dans le statu quo du conservatisme patriarcal, mais souhaitait l’instauration d’une sociĂ©tĂ© matriarcale, assimilĂ©e au retour Ă©dĂ©nique du communisme primitif. La confirmation peut en ĂȘtre trouvĂ©e, dans cet extrait du Courrier dada :

« Il faut souligner ceci : Dada Ă  Paris, d’aprĂšs la formule de Georges Hugnet, Ă©tait fixĂ© « par son inclinaison vers le merveilleux (le « Wunderbare Â» des Romantiques allemands) et les profondeurs du subconscient rĂ©cemment approuvĂ© par Freud Â». S’il est vrai que M. Breton est restĂ© jusqu’à prĂ©sent sous l’influence de Freud (de mĂȘme que Tristan Tzara (
)), nous avions dĂ©jĂ  tirĂ© toutes les consĂ©quences possibles de la psychanalyse entre 1916 et 1919. C’était, je le rĂ©pĂšte, Otto Gross qui avait dĂ©voilĂ© le conflit du moi et du toi, de l’en-soi propre et de l’autrui, de l’étranger, et c’était moi qui avais mis au jour les dĂ©fauts de l’attitude « masculine-protestante Â» fondĂ©e sur les conflits proto-historiques, et l’attitude juridico-sociale, ainsi que la protestation amazonienne de la femme contre le « hĂ©ros Â» ou complexe de Clytemnestre. Â» (Raoul Hausmann CRDD).

Raoul Hausmann le dadasophe [1], hurleur de poĂšmes phonĂ©tiques, photo-monteur, plasticien, photographe, activiste, a rĂ©alisĂ© de ses mains « L’esprit de notre temps, tĂȘte mĂ©canique Â» (1919), car « Ă  quoi bon avoir de l’esprit dans un monde qui continue de toute façon Ă  marcher comme une mĂ©canique ? Â» , et pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un prĂ©curseur du cyberpunk, qui n’est pas qu’une arnaque [2], dans son dĂ©capant alliage entre l’humain et la machine.

Qu’est-ce que c’est, les machines dĂ©sirantes d’Otto Gross, qu’est-ce qu’il l’a fait entrer dans ses machines, et sortir, comment ça marche, quels sont ses sexes non humains, ou grands Autres ?

La machine dĂ©sirante d’OG est une vraie machine de guerre, assez bizarre en vĂ©ritĂ©, une sorte de machine Ă  la Tinguely, qui apparaĂźt Ă  premiĂšre vue plutĂŽt compliquĂ©e, voire dysfonctionnelle, et sur laquelle sont embranchĂ©s des flux provenant de la bohĂšme de Schwabing et de Monte Verita, de Munich et Ascona ; des flux artistiques expressionnistes et dadaĂŻstes , anarchistes , sexuels , cosmiques , anti-familialistes , fĂ©ministes , polygames , des flux de substances narcotiques, ceux-lĂ  mĂȘme qui conduiront Ă  son internement ; processus schizo stoppĂ© net et dĂ©gradĂ© en schizophrĂ©nie d’asile sous l’injonction d’un pĂšre criminologue et du psychanalyste dĂ©vouĂ© Ă  Wotan, CG Jung.

Jung, en effet, a rĂ©digĂ©, au jour le jour, le journal du traitement suivi par OG dans la clinique du Burghölzi. ParallĂšlement Ă  la cure de dĂ©sintoxication, Jung a entrepris de l’analyser. Le pĂšre Hans Gross a Ă©crit personnellement Ă  Jung pour lui demander de s’occuper de son fils. Or bien qu’OG soit son collĂšgue et qu’il connaisse, par sa correspondance avec Freud, le fort potentiel qui a Ă©tĂ© dĂ©tectĂ© en lui, Jung se range sans restriction du cĂŽtĂ© du criminologue et considĂšre son patient comme un dĂ©pravĂ© aux mƓurs condamnables. Il change deux fois de diagnostic Ă  son sujet, toujours dans le sens de l’aggravation : d’abord « nĂ©vrosĂ© obsessionnel Â», puis atteint de « dĂ©mence prĂ©coce Â», appellation dĂ©suĂšte synonyme de schizophrĂ©nie, et enfin, aprĂšs l’échec du psychanalyste suisse, outrepassant toute mesure, ainsi que la neutralitĂ© contrainte du lexique technico- mĂ©dical : « fou accompli ! Â». Car l’analyse va tourner court. Le 17 juin 1908, Jung note dans son journal de traitement : « Cet aprĂšs-midi Ă  4 h. environ, il s’est enfuit par-dessus le mur du jardin. N’a pas d’argent sur lui Â».

OG a expĂ©rimentĂ© une ligne de fuite qui est aussi, du point de vue schizogĂ©ologique, une pĂ©rilleuse ligne de crĂȘte. Le danger a pour un temps empruntĂ© l’identitĂ© d’un pĂšre criminologue qui pensait que les « dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s Â», catĂ©gorie dans laquelle il rangeait les fous en tous genres, les inadaptĂ©s sociaux, les vagabonds et les rĂ©volutionnaires devaient ĂȘtre dĂ©portĂ©s en Afrique. La guerre Ă  outrance entre pĂšre et fils apparut aux expressionnistes comme le psychodrame dont la rĂ©alitĂ© dĂ©passait la fiction. Malencontreusement, le psychodrame ainsi saisi par ces artistes, contemporains de la naissance de la psychanalyse, Ă©tait Ɠdipien. Or, parmi les articles psychanalytiques publiĂ©s par le fils terrible, il est Ă  noter que les occurrences Ă  l’ƒdipe sont quasiment inexistantes. Changeons donc de perspective, parlons plutĂŽt de cosmodrame.

 Ce cosmodrame, comment l’apprĂ©hender ? Les symptĂŽmes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenĂȘtre, a Ă©crit FG. Dans le cosmodrame, tout ça atteint une autre dimension, celle du rĂ©el et du choc mĂ©ga-traumatique. Le moyen le plus efficace serait de plonger dans un film de monstres japonais, du type Godzilla contre Mothra (Godzilla contre King Kong, Godzilla contre King Ghodorah etc
 ) dont le scĂ©nariste, inspirĂ© par « la Guerre des principes Â» d’Antonin Artaud (HĂ©liogabale), ferait s’affronter Otto Gross et ses adversaires.

Cela donne : « Ottogrosszilla contre HansgrossKrimozilla « (Anarchie contre Principe Proto-Fasciste), « Ottogrosszilla contre KGJungKong Â» ( Principe Dionysos contre Principe Wotan), ou mĂȘme « Ottogrosszilla contre Sigmundorah Â» ( Principe AstartĂ© contre Principe ƒdipe). Et Ă  chaque fois, n’en doutons pas, Ottogrosszilla en sort vainqueur.

Guattari s’est lui-mĂȘme intĂ©ressĂ© au psychodrame, ayant participĂ© aux premier et troisiĂšme congrĂšs international consacrĂ© Ă  cette pratique thĂ©rapeutique de groupe s’inscrivant dans la socioanalyse inspirĂ©e par JL Moreno.

La bohĂšme de Monte Verita, dont Otto Gross s’affirma comme une sorte de guide existentiel, correspond Ă  ce que Guattari appelle un groupe sujet, issue la plus favorable au groupe en fusion dĂ©crit par Sartre dans la Critique de la Raison dialectique. Comment se distingue un groupe sujet ? Contrairement au groupe assujetti ou groupe objet soumis, passif, rĂ©ifiĂ© par l’ordre social, le groupe sujet libĂšre des Ă©nergies transversales, des Ă©nergies libres exerçant une puissance rĂ©gĂ©nĂ©ratrice et dissolvante. Cette puissance, rĂ©sultante des Ă©changes se situant sur le plan de la communication pulsionnelle, permettent aux membres du groupe d’actualiser leurs multiples connexions dans les trajets imprĂ©visibles et fluents du corps sans organe, dont l’autre nom est anti-principe, ou Anarchie ; et ainsi, ipso facto, d’embrouiller, voire d’annihiler les positions instituĂ©es par le Grand Programme Social (GPS). C’est pourquoi le groupe sujet tend vers l’auto-organisation, et s’active plus ou moins souterrainement dans une fabrique alternative de subjectivitĂ©s dĂ©programmĂ©es, imprĂ©visibles, Ă©chappant aux coordonnĂ©es du GPS.

« Un groupe-sujet [
] est celui dont les investissements libidinaux sont eux-mĂȘmes rĂ©volutionnaires ; il fait pĂ©nĂ©trer le dĂ©sir dans le champ social, et subordonne le socius ou la forme de puissance Ă  la production dĂ©sirante : producteur de dĂ©sir et dĂ©sir qui produit, il invente des formations toujours mortelles qui conjurent en lui l’effusion d’un instinct de mort ; aux dĂ©terminations symboliques d’assujettissement, il oppose des coefficients rĂ©els de transversalitĂ©, sans hiĂ©rarchie ni surmoi de groupe Â» (AO).

A Monte Verita, le psychanalyste autrichien exerça son influence sur la fine fleur des subjectivitĂ©s de l’époque. Au sein de cette commune informelle, se nouaient et se dĂ©nouaient de la maniĂšre la plus libre, des liens affectifs, artistiques, intellectuels, sexuels entre des activistes, des artistes, des naturistes, des thĂ©osophes, des gymnosophistes, aguerris aux techniques d’inspiration et d’expansion, taoĂŻstes ou tantriques ; s’y rencontrent et s’y mĂȘlent Hugo Ball, Isadora Duncan, Hermann Hesse, Hannah Höch, Kropotkine


Les commentateurs les moins avisĂ©s ont voulu voir dans cette libre communautĂ© une manifestation de folklore « prĂ©-hippie Â» composĂ© d’ Â« idĂ©alistes Â». Cette interprĂ©tation est Ă  mettre en parallĂšle avec ce que Pierre-Henri Castel [3] dit de l’Anti-Oedipe. Selon PHC, l’AO est une Ɠuvre hystĂ©rique au sens de Lacan, car elle idĂ©aliserait le dĂ©sir sexuel. De l’idĂ©alisation Ă  l’idĂ©alisme, le pas peut ĂȘtre allĂšgrement franchi. C’est oublier un peu vite qu’il y a chez G&D un spinozisme de l’inconscient dans lequel le dĂ©sir est certes sexuel mais pas que, car pris dans les flux du matĂ©rialisme historico-machinique. Ce matĂ©rialisme que l’on pourrait dire averti s’oppose en tous points Ă  l’idĂ©alisme vulgaire qui, obsĂ©dĂ© par un « nouvel Ăąge Â», s’accorde si bien avec les derniĂšres extensions capillaires et marchandes du nihilisme capitaliste. Car s’il est certain que ce monde n’est pas gouvernĂ© par des idĂ©es, ce dont Otto Gross et FĂ©lix Guattari parviennent, chacun Ă  leur maniĂšre, Ă  nous convaincre, c’est qu’il est modelĂ© par les dĂ©sirs. Parfois pour le meilleur, et souvent pour le pire. L’économie politique et l’économie libidinale ne sont qu’une, sans solution de continuitĂ©. De ce point de vue, l’apport de Wilhelm Reich, si souvent citĂ© et discutĂ© dans l’AO, et sa dĂ©monstration du fait que le fascisme n’aurait pas Ă©tĂ© possible sans le dĂ©sir des masses, se rĂ©vĂšle indispensable.

Contrairement Ă  Reich et, de ce point de vue encore, beaucoup plus proche de Guattari, l’atout d’Otto Gross consiste en ce qu’il a dĂ©montrĂ©, plus encore par sa trajectoire vitale que par ses Ă©crits, la consonance contingente, et profondĂ©ment nĂ©cessaire, liant dĂ©sir et dĂ©lire (ce qui sort du sillon, de la ligne droite). OG a tracĂ© une arabesque existentielle. Son rapport avec les femmes, sa fascination pour le matriarcat, le fait qu’il ait eu, Ă  quelques semaines d’intervalle, deux fils, et qu’il leur ait donnĂ© le mĂȘme prĂ©nom, Peter, tout cela constitue un projectile lancĂ© avec une virulence frondeuse dans l’honorable et respectable façade de la trĂšs catholique Autriche-Hongrie.

Proche des sƓurs von Richtofen [4] et du cercle de Max Weber, OG attira sur lui l’attention rĂ©probatrice du sociologue.

Contemporain du dĂ©litement de l’empire austro-hongrois et d’un temps oĂč la Kulturkritk s’inquiĂ©tait de la dĂ©cadence entendue comme phĂ©nomĂšne social de grande ampleur, OG, issu de l’ aristocratie autrichienne, excellent Ă©lĂšve ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un environnement familial socialement privilĂ©giĂ©, scolarisĂ© dans l’enseignement privĂ© auquel s’est ajoutĂ© la prĂ©sence de prĂ©cepteurs, aurait pu prĂ©tendre Ă  exercer une carriĂšre, encouragĂ©e par son pĂšre, qui aurait confirmĂ© en tous points son appartenance Ă  une majoritĂ© occupant sans conteste une position de pouvoir et de domination. Bien au contraire, par une volte-face qui s’apparente Ă  une rĂ©volte, nous affirmons, pour parler le guattaro-deleuzien, que : « ses investissements libidinaux impulsĂšrent dans une toute autre direction ses investissements prĂ©conscients d’intĂ©rĂȘt, pour l’emporter dans un processus de devenir minoritaire  Â» ; et de traĂźtrise Ă  l’égard de sa caste.

Par cet aspect il rejoint Franz Kafka, tel qu’il fut lu et compris par G&D.

OG, Ă  l’issue d’annĂ©es noires marquĂ©es par la guerre, l’errance, la misĂšre, la solitude et la drogue, est retrouvĂ© affaibli par la faim et le froid ; soignĂ© pour pneumonie au sanatorium, mais meurt deux jours plus tard, en fĂ©vrier 1920, puis est inhumĂ© par erreur dans le cimetiĂšre juif de Berlin.

Dans une lettre Ă  Milena, Ă©crite en 1920, Franz Kafka raconte un Ă©pisode de sa rencontre avec Gross en 1917. Milena venait sans doute d’annoncer la mort d’OG. Kafka rĂ©pond :

« J’ai Ă  peine connu Otto Gross ; mais j’ai senti que quelque chose d’important tendait la main vers moi sur fond de ridicule. L’air dĂ©semparĂ© de ses amis et de sa famille (sa femme, son beau-frĂšre, et mĂȘme le nourrisson mystĂ©rieusement silencieux au milieu des sacs de voyage – il ne fallait pas qu’il tombe de son lit quand il restait seul – qui buvait du cafĂ© noir, mangeait des fruits, mangeait tout ce qu’on voulait) me faisait un peu penser au dĂ©sarroi des disciples du Christ debout au pied du crucifiĂ©. Ce jour-lĂ  je rentrais justement de Budapest oĂč j’avais accompagnĂ© ma fiancĂ©e et je faisais route, complĂštement Ă©puisĂ©, vers Prague oĂč m’attendait l’hĂ©morragie. Gross, sa femme et son beau-frĂšre avaient pris le mĂȘme train de nuit [
] Gross m’a racontĂ© quelque chose pendant presque toute la nuit (Ă  part quelques petites interruptions pendant lesquelles vraisemblablement il se faisait des injections) ; du moins c’est ce qui m’a semblĂ©, car Ă  vrai dire je n’en ai pas compris le moindre mot. Il m’expliquait sa doctrine Ă  partir d’un passage de la Bible que je ne connaissais pas, mais par lĂąchetĂ© et par fatigue je ne lui ai pas dit. Sans interruption il analysait ce passage, sans interruption il apportait de nouveaux Ă©lĂ©ments, sans interruption il quĂȘtait mon approbation. Je hochais mĂ©caniquement de la tĂȘte alors que son image se brouillait devant mes yeux. D’ailleurs je crois que, mĂȘme l’esprit clair, je n’aurais pas compris ce qu’il me disait, ma pensĂ©e est froide et lente [
]. A Prague je ne l’ai revu que fugitivement Â» (citĂ© par Jacques Le Rider, RSDV).

Le passage de la bible en question est probablement celui sur CaĂŻn, le fils aĂźnĂ© d’Adam et Eve (GenĂšse, livre IV), vouĂ© au labeur agricole, qui tue son frĂšre Abel, devenant le premier homicide, et est condamnĂ© Ă  fuir perpĂ©tuellement.

C’est en rĂ©fĂ©rence Ă  ce fils maudit d’Adam et Eve que l’anarchiste Erich MĂŒhsam, partisan, sous l’influence d’OG, de l’intĂ©gration des classes dangereuses dans les forces rĂ©volutionnaires, intitula sa revue, laquelle publia plusieurs textes d’OG. Erich MĂŒhsam est par ailleurs l’auteur d’une lettre Ă  Freud dans laquelle il vante les mĂ©rites du « Docteur Gross Â», qui l’a complĂštement guĂ©ri en l’espace de six semaines des symptĂŽmes dont il souffrait, et attribue cette « rĂ©ussite extraordinaire Â» Ă  la « psychologue de gĂ©nie Â» de Freud (PSYPO).

L’intercesseur Franz Kafka machine Ă  rĂȘves

 Â« L’individu humain se dĂ©bat au centre d’un jeu de forces dont il a gĂ©nĂ©ralement renoncĂ© Ă  dĂ©mĂȘler le sens et son manque total de curiositĂ© Ă  cet Ă©gard paraĂźt bien ĂȘtre la condition mĂȘme de son adaptation Ă  la vie sociale [
]  Â». (AndrĂ© Breton, Anthologie de l’humour noir, introduction aux textes choisis de Kafka).

OG finit sa vie en dormant sous les ponts, pendant que s’écroulaient les deux royaumes qui reprĂ©sentaient, eux aussi, une jonction : celle reliant l’Europe occidentale et l’Orient, comme en tĂ©moigne les propos pontifiants suscitĂ©s par les cĂ©lĂ©brations de la Cacanie dans L’homme sans qualitĂ©s de Robert Musil.

Kafka a rĂ©digĂ© un court texte intitulĂ© « Le pont Â», issu des rĂ©cits posthumes :

« J’étais dur et froid, j’étais un pont, j’étais tendu au-dessus d’un ravin. Mes orteils d’un cĂŽtĂ©, mes doigts crispĂ©s de l’autre, je m’étais encastrĂ© solidement dans l’argile croulante. Les pans de mon habit flottaient Ă  mes cĂŽtĂ©s. Loin au-dessous grondait le torrent glacĂ©. Aucun touriste ne s’égarait vers ces hauteurs inaccessibles ; le pont n’était encore mentionnĂ© sur aucune carte. Aussi je restais tendu et j’attendais ; je ne pouvais faire autre chose qu’attendre. A moins de tomber, aucun pont, une fois en place, ne peut cesser d’ĂȘtre un pont. [
]

Il vint ; il Ă©prouva ma soliditĂ© avec la pointe de fer de sa canne ; puis avec cette mĂȘme pointe, il releva et arrangea derriĂšre moi les pans de mon habit. [
] Mais soudain, il sauta au milieu de mon corps Ă  pieds joints. Je ressentis une violente douleur, sans comprendre ce qui arrivait. Qu’était-ce donc ? Un enfant ? Un rĂȘve ? Un voyageur ? Un suicide ? Un esprit de tentation ou de destruction ? Et je me retournai pour me rendre compte. Un pont, se retourner ? Je n’avais pas achevĂ© mon mouvement que, dĂ©jĂ , je commençai Ă  tomber, que je tombai, et qu’en un instant je fus dĂ©chirĂ© et transpercĂ© par les roches aiguĂ«s qui m’avaient toujours si paisiblement regardĂ© d’en bas Ă  travers la ruĂ©e des flots Â».

Y-aurait-il un devenir pont chez Kafka, tout comme il y a un devenir animal et un devenir minoritaire, tels qu’ils ont Ă©tĂ© saisis par G&D ?

Ce texte, quoi qu’il en soit, prĂ©sente une forte analogie avec les rĂ©cits de rĂȘves, dont Kafka Ă©tait coutumier, Ă  tel point que FG, fascinĂ©, prĂ©parait une anthologie « soixante-cinq rĂȘves de Franz Kafka Â», rĂȘves qu’il analysait sans relĂąche. Si la vie de FK s’est apparentĂ©e Ă  un rĂȘve, il est restĂ© rĂ©ticent Ă  l’égard des interprĂ©tations psychanalytiques, et l’on peut dire avec FG que « lĂ  oĂč l’interprĂ©tation freudienne s’arrĂȘtait – avec « l’ombilic du rĂȘve Â»- tout commence pour Kafka.

« Renonçant Ă  faire passer leurs points de non-sens sous le joug d’une quelconque hermĂ©neutique, il les laissera prolifĂ©rer, s’amplifier, pour engendrer d’autres formations imaginaires, d’autres idĂ©es, d’autres personnages, d’autres coordonnĂ©es mentales, sans surcodage structural d’aucune sorte. S’instaure alors le rĂšgne de processus crĂ©ateurs antagonistes Ă  l’ordre Ă©tabli des significations. Processus de production d’une subjectivitĂ© mutante, porteuse de potentialitĂ©s susceptibles d’enrichissements indĂ©finis Â».

Bien loin de la rĂ©ception existentialiste, le prĂ©sentant, Ă  l’instar de Kierkegaard, comme un prĂ©curseur ; loin Ă©galement du dĂ©bat politique autour de son supposĂ© antitotalitarisme ou anti-stalinisme par anticipation, et de toutes les lectures thĂ©tiques ou thĂ©matiques, dont le symptĂŽme le plus Ă©vident est l’adjectif « kafkaĂŻen Â», qui dĂ©naturent la puissance sauvage et disloquĂ©e de l’Ɠuvre, le branchement deleuzo-guattarien connecte directement au devenir animal, passant Ă©videmment par la mĂ©tamorphose de Gregor Samsa en cancrelat, mais pistant plus avant, et plus loin, pour traquer cet humour fĂ©roce assimilable Ă  l’effet K, tout comme les Curie ont dĂ©tectĂ© et nommĂ© l’effet de la radioactivitĂ©.

L’Ɠuvre de Kafka, et pour cause, produit sans trop d’effets « littĂ©raires Â» ni d’affectation, un effet sur le processus primaire de l’inconscient trans-individuel de ses lecteurs ; elle est tout entiĂšre, dans son inachĂšvement fragmentaire, production d’intensitĂ©s affectives.

A ce titre, le tĂ©moignage filmĂ© de Max Brod, en 1968, est particuliĂšrement intĂ©ressant : « Je peux montrer que Franz Kafka Ă©tait plein de tendresse Ă  travers une histoire Ă  propos de mon pĂšre. Mon pĂšre dormait sur le canapĂ© aprĂšs le dĂźner et Franz qui me rendait visite a dĂ» traverser cette piĂšce ; mon pĂšre a fait quelques mouvements alors qu’il Ă©tait Ă  moitiĂ© endormi, Kafka a levĂ© les bras et a dit : « considĂ©rez-moi comme un rĂȘve Â», puis il s’est faufilĂ© sur la pointe des pieds dans ma chambre. Et c’est donc une indication claire de la façon dont la vie de Kafka, et la poĂ©sie, et la fantaisie, ont fusionnĂ© en dĂ©pit des limites habituelles que l’on a trop souvent tendance Ă  accentuer, car pour lui ces limites s’effacent, il a vĂ©cu comme celui qui Ă©crit et a Ă©crit comme celui qui vit Â».

« ConsidĂ©rez-moi comme un rĂȘve Â». Le problĂšme n’est donc pas de savoir si, d’un point de vue biographique, le comportement de Kafka Ă©tait celui d’un doux rĂȘveur, lunatique qui n’aurait pas les pieds sur terre, assurĂ©ment ce n’était pas son cas ; le problĂšme n’est pas non plus d’identifier quels mĂ©canismes sociologiques ont pu le conduire Ă  adopter ce style qui tranche par son rĂ©alisme Ă  caractĂšre clinique, dans un genre fantastique dont la ville de Prague Ă©tait prodigue, et trĂšs certainement son activitĂ© professionnelle liĂ©e au secteur des assurances l’a incitĂ© Ă  dĂ©velopper cette tonalitĂ© si particuliĂšre du rapport factuel ; le problĂšme est bien de saisir, ou mieux de sentir et de ressentir, en trouant le filtre intellectuel-rationnel, quels sont les embranchements, les connexions et raccordements qui incite le lecteur, confrontĂ© Ă  la machine Ă  rĂȘve nommĂ©e Kafka, Ă  se laisser emporter, glisser, charrier, sans espoir de retour indemne, dans les grands et forts courants du fluent onirique.

Contre Marthe Robert, et sa piteuse thĂ©orie du roman comme rĂ©cit familial du nĂ©vrosĂ©, monnayable sur le marchĂ© des triangulations rances et des divans chancis, fausse monnaie de la norme marchande, misĂ©rable Ă©talonnage de la littĂ©rature-de-grande-tĂȘte-molle-de-gondole, il est aisĂ© de dĂ©montrer que si la lettre au pĂšre est si hyperboliquement Ɠdipienne, cela ne relĂšve nullement du hasard. Car c’est prĂ©cisĂ©ment l’hyperbole, et son effet de dĂ©calage, de recul, qui doit attirer l’attention.

Et encore, aprĂšs avoir pistĂ© l’animal, le mouvement continue par la traque des fantĂŽmes, et l’Ɠuvre de Kafka en est pleine, dans son rapport fantomatique Ă  l’existence qui passe par la relation Ă©pistolaire, laquelle, contrairement Ă  l’aĂ©roplane, au tramway, au train, moyens modernes de rapprochement physique des individus ou des amants, a la vertu de conjurer la proximitĂ© conjugale. Ainsi s’opĂšre la cĂ©sure salutaire entre le sujet d’énonciation et le sujet d’énoncĂ©, cĂ©sure qui ressemble Ă  des schizes, et des lignes de fuite, puis les assemble en une cartographie mouvante, encore renouvelĂ©e, toujours Ă  renouveler. La perversion innocente de K. dans ses rapports avec les femmes, n’est rendue possible que par ces lignes, discrĂštes secousses sismiques.

Ce n’est certes pas en utilisant une langue mineure comme dialecte, en faisant du rĂ©gionalisme ou du ghetto, qu’on devient rĂ©volutionnaire ; c’est en utilisant beaucoup d’élĂ©ments de minoritĂ©, en les connectant, en les conjuguant, qu’on invente un devenir spĂ©cifique autonome imprĂ©vu (G&D, Mille Plateaux, p.134-135).

Le concept de littĂ©rature mineure comporte un enjeu politique Ă  mĂȘme l’analyse stylistique : crĂ©er la forme d’énonciation collective d’un peuple qui n’existe pas encore, aboutir ainsi Ă  une dĂ©territorialisation de la langue.

Emancipation, libĂ©ration, LibĂ©ria ; cette dĂ©territorialisation de ce peuple dont l’existence est Ă  venir, peut aussi tourner Ă  la farce, prĂ©cĂ©dĂ©e par une tragĂ©die de fiction. Ainsi le point de vue de Max Brod sur Otto Gross, qui s’exprime dans le roman « Le grand dĂ©fi  Â» de 1918, plus que nĂ©gatif, fait directement Ă©cho Ă  ce pĂ©ril. Durant une guerre massivement dĂ©vastatrice, quelques rares dĂ©serteurs et rĂ©fugiĂ©s ont fondĂ© une colonie utopique, LibĂ©ria, rĂ©gie par un certain Dr. Askonas. Ce personnage, mariĂ© mais entourĂ© de maĂźtresses, prĂȘche la libĂ©ration intĂ©rieure des individus : « Je me dĂ©fie de tout acte qu’un homme s’inflige contre lui-mĂȘme. Se vaincre soi-mĂȘme – oui, si pareille victoire n’était pas en mĂȘme temps une dĂ©faite qu’on rĂ©serve Ă  soi-mĂȘme. La dĂ©composition de l’amour, une humanitĂ© castrĂ©e et cadastrĂ©e, l’écroulement du monde dans les abstractions, – voilĂ  oĂč aboutissent les victoires sur soi-mĂȘme !… A ce jeu-lĂ  on sacrifie l’amour et la bontĂ© ! Â». Ce docteur Askonas excite la mĂ©fiance du hĂ©ros du roman : « Qui est ce Docteur Askonas ? Un rĂ©dempteur, qui se sacrifie Ă  son rĂȘve ? Ou un traĂźtre, un criminel qui dĂ©foule ses sombres instincts sous le manteau du messianisme ? Â». L’histoire aboutit au drame. On s’aperçoit bientĂŽt que LibĂ©ria est un camp d’enfermement oĂč rĂšgne une autoritĂ© effrayante. Les habitants de LibĂ©ria se rĂ©voltent contre Askonas ; le camp est finalement anĂ©anti par la guerre environnante. Constatant la faillite de son utopie, Askonas s’écrie : « On ne devrait songer Ă  sauver l’humanitĂ© qu’aprĂšs s’ĂȘtre acquittĂ© de la tĂąche qui consiste Ă  faire la puretĂ© en soi-mĂȘme Â». (RSDV).

Il y a un Ă©trange humour, certainement volontaire, par le truchement duquel le moraliste Max Brod attribue Ă  cette colonie utopique, un nom, LibĂ©ria, qui est celui d’un Etat existant dĂ©jĂ  depuis prĂšs d’un siĂšcle en 1918, puisque fondĂ© en 1822 par une sociĂ©tĂ© « philanthropique Â» amĂ©ricaine, aboutissant de fait Ă  une rĂ©publique coloniale, peuplĂ©e d’esclaves noirs affranchis, avec l’objectif de diminuer le nombre des Afro-AmĂ©ricains aux Etats-unis d’AmĂ©rique. Il s’agit donc d’une parodie d’émancipation, d’autant plus dĂ©plorable qu’elle s’est effectuĂ©e au dĂ©triment des populations africaines autochtones.

La description de cette colonie utopique, imaginĂ©e par Max Brod, Ă©voque surtout les Ă©checs des premiĂšres communautĂ©s utopiques inspirĂ©e de Fourier ou de Saint-Simon, celles du Texas par exemple, et plus encore, par anticipation, le cauchemar de certaines communes hippies ou parareligieuses dont celle, emblĂ©matique, du pasteur Jim Jones. Son « Temple du peuple Â», menĂ© d’une main de fer et re-territorialisĂ©e au Guyana sous la forme d’un proto-Etat, aboutit en 1978 Ă  un immense suicide collectif par absorption de cyanure.

L’un des principaux enjeux de l’Anti-ƒdipe, suite au reflux contre-rĂ©volutionnaire ayant succĂ©dĂ© Ă  l’aprĂšs mai 68 : analyser comment certaines tentatives molĂ©culaires, visant Ă  inventer de nouvelles possibilitĂ©s de vie, pouvaient se retourner. Au point d’aboutir, par l’absorption dans un pĂŽle paranoĂŻaque et fascisant, au fiasco molaire du surcodage barbare et/ou Ă©tatique.

« On voit mal ce que serait un Etat-amazone, un Etat des femmes, ou bien un Etat des travailleurs prĂ©caires, un Etat du « refus Â». Si les minoritĂ©s ne constituent pas des Etats viables, culturellement, politiquement, Ă©conomiquement, c’est parce que la forme-Etat ne convient pas, ni l’axiomatique du capital, ni la culture correspondante. On a souvent vu le capitalisme entretenir et organiser des Etats non viables, suivant ses besoins, et justement pour Ă©craser les minoritĂ©s. Aussi la question des minoritĂ©s est-elle plutĂŽt d’abattre le capitalisme, de redĂ©finir le socialisme, de constituer une machine de guerre dont le but n’est plus la guerre d’extermination ni la paix de la terreur gĂ©nĂ©ralisĂ©e, mais le mouvement rĂ©volutionnaire (connexion des flux, composition des ensembles non dĂ©nombrables, devenir-minoritaire de tout le monde) Â» (G&D Mille Plateaux, p.590).

Le premier patient traitĂ© par FĂ©lix Guattari, Ă©tonnamment, stimule aussi l’intĂ©rĂȘt quasiment obsessionnel du schizo-analyste pour Kafka : « Le cas de R. A., mon premier schizo, me prenait au minimum quatre Ă  cinq heures par jour. Tout y passait. Y compris mes copains et mĂȘme mes petites amies. IdentifiĂ© bon grĂ© mal grĂ© Ă  mon auteur prĂ©fĂ©rĂ© je lui faisais recopier Le ChĂąteau. Il en vint mĂȘme Ă  se dĂ©guiser de façon incroyable en Kafka lui-mĂȘme Â».

 Guattari inventa Ă  cette occasion la technique « magico-machinique du magnĂ©tophone Â», en proposant au patient la lecture et l’enregistrement du roman. La schizoanalyse ait commencĂ© par la rencontre avec le double schizo de Kafka. L’auteur tchĂšque l’a par ailleurs inspirĂ© en diffĂ©rents moments de son Ɠuvre ou de sa vie, Ă©bauchant parfois des touchants devenirs-Kafka Â» (PP Pelbart, devenir Kafka, ChimĂšres).

LĂ  oĂč / et le ça / et l’inconscient rĂ©el

 Â« La psychologie de l’inconscient est la philosophie de la rĂ©volution Â», Ă©crit OG. « Le processus schizophrĂ©nique est le potentiel de la rĂ©volution Â», rĂ©pondent G&D, et grĂące Ă  cette reformulation, nous avons une nouvelle fois une excellente raison d’affirmer que, comme l’avait dĂ©jĂ  dĂ©montrĂ© Isidore Ducasse, le progrĂšs existe.

Mais de quel inconscient, de quel processus s’agit-il ?

Dans son sĂ©minaire de 1981, FĂ©lix Guattari dĂ©limite « quatre types d’inconscients :

– l’inconscient subjectif

– l’inconscient matĂ©riel

– l’inconscient territorial

– l’inconscient machinique.

l’inconscient subjectif , liĂ© aux structures d’expression, cherche un certain type d’équilibre, d’expression, de mode de sĂ©miotisation, d’oĂč ses affinitĂ©s avec les structures nĂ©vrotiques ; l’inconscient matĂ©riel, tournĂ© plutĂŽt vers les dimensions de contenu, et de composantes hĂ©tĂ©rogĂšnes que j’ai baptisĂ©es de psychotiques, est, quelque part, en contre-dĂ©pendance de l’inconscient nĂ©vrotique ; l’inconscient territorial, celui de la famille, des champs territoriaux, des corps, des objets partiels, des rapports systĂ©miques de famille, etc., est aussi, quelque part, Ă  la recherche d’une pseudo-identitĂ©, mĂȘme si cette identitĂ© est dĂ©territorialisĂ©e Ă  bien des Ă©gards, ne serait-ce que dans son fonctionnement systĂ©mique.

L’inconscient machinique, celui des champs possibilistes, celui des micro-politiques molĂ©culaires, et aussi – puisqu’on ne se gĂȘne pas, ici dans les formules Ă  l’emporte-piĂšce – l’inconscient loin des Ă©quilibres stratifiĂ©s. Ce en quoi il diffĂšre des autres : Tandis que l’inconscient machinique n’a pas de clef sĂ©miotique en tant que telle ; il n’est pas hantĂ© non plus par une sorte de paradis perdu, qui serait celui de l’inconscient psychotique, ni par des territoires. Il est fait de l’ensemble des possibles qui peuvent habiter toutes les dimensions de l’agencement.

Si vous voulez, par exemple, pour ceux qui ont lu l’Anti-ƒdipe ce serait une dissociation de la notion d’inconscient schizo. Avec Gilles, on s’est dĂ©battu pendant des annĂ©es, pour dissiper des malentendus terribles : « Quand on parle d’une entitĂ© schizophrĂ©nique ou d’un schizophrĂšne d’hĂŽpital, c’est diffĂ©rent du processus schizo Â», rĂ©pĂ©tions-nous. On nous disait : « Ouais, vous avez dĂ©couvert une nouvelle race de rĂ©volutionnaires, les schizophrĂšnes d’hĂŽpital, vous nous faites bien rigoler, ce sont des gens qui sont malheureux comme les pierres ! Â». Nous disions : « Oui, oui, on sait bien Â», mais ça tournait toujours assez mal.

L’inconscient psychotique est celui du deuxiĂšme niveau dont j’ai parlĂ©, celui de la dimension de contenu des agencements.

Tandis que le quatriĂšme, l’inconscient machinique, est l’inconscient schizo, en tant qu’inconscient processuel Â».

La triade lacanienne du rĂ©el, de l’imaginaire et du symbolique peut ĂȘtre comprise comme une reformulation des trois instances Ă©noncĂ©es par la deuxiĂšme topique freudienne : ça, moi, surmoi. La caractĂ©ristique de G&D, comme du dernier Lacan, est d’accorder le primat, aux dĂ©pends du moi imaginaire et du surmoi symbolique, Ă  l’inconscient rĂ©el, dans lequel production et dĂ©sir sont inextricablement liĂ©s, production de dĂ©sirs et dĂ©sirs productifs. Or, ce rĂ©el occupe la mĂȘme position que le quatriĂšme inconscient, l’inconscient machinique, dĂ©crit ici par FG : ça machine. En effet, comme le prĂ©cisent Guillaume Sibertin-Blanc (Deleuze et l’Anti-ƒdipe) dans une perspective thĂ©orique, et Florent Gabaron-Garcia (L’hĂ©ritage politique de la psychanalyse), d’un point de vue d’avantage orientĂ© vers la clinique, le rĂ©el, continuum, flux, n’a de cesse de faire l’objet de prĂ©lĂšvements et de coupures, dans la plus parfaite univocitĂ©, sans stratification ontique, au sein de la machine, laquelle est simultanĂ©ment machine historico-sociale, machine dĂ©sirante, machine de machines.

Cette insistance sur les catĂ©gories de production et de machine a suscitĂ© la critique de Baudrillard, dans le Miroir de la production (1975), assimilant l’AO Ă  un discours productiviste, et faisant du schĂšme de la production le stade du miroir de l’espĂšce humaine.

Soulignons que ce miroir, s’il existe chez G&D, est singuliĂšrement diffractĂ©, et ressemble beaucoup moins Ă  ce miroir ordinaire oĂč l’enfant reconnaĂźt son reflet, premier temps de la construction de son identitĂ© subjective, qu’aux miroirs de la Dame de Shanghai, tombant un Ă  un sous les balles d’Orson Welles.

En effet, s’il est exact que la production (synthĂšse connective) et la reproduction du cycle de production exercent, par rapport Ă  l’enregistrement (synthĂšse disjonctive) et Ă  la consommation (synthĂšse conjonctive), un magistĂšre processuel, de sorte que l’enregistrement et la consommation sont aussi des productions, il n’en reste pas moins que le capitalisme nĂ©cessite une instance d’anti-production, le socius ou corps plein du capital. Ainsi, « la vĂ©ritable axiomatique est celle de machine sociale elle-mĂȘme, qui se substitue aux anciens codages, et qui organise tous les flux dĂ©codĂ©s, y compris les flux de code scientifique et technique, au profit du systĂšme capitaliste et au service de ses fins Â».

Revenons un instant Ă  cette question des synthĂšses. G&D ont eu l’ambition, avec l’AO, de produire de la pop philosophie. Force est de reconnaĂźtre qu’il s’agit, au moins partiellement, d’un Ă©chec, car ce livre, s’il touche parfois au but, contient Ă©galement de nombreux points d’achoppements, et des dĂ©veloppements qui se rĂ©vĂšlent, pour un lectorat issu de ce peuple qui manque, assez rĂ©barbatifs.

L’emploi du vocabulaire kantien des synthĂšses en est un exemple. Sur le fond, le choix de ce lexique exigeant et technique, celui du Kant de la premiĂšre Critique, est assez Ă©trange. La thĂ©orie kantienne de la connaissance pourrait-elle ĂȘtre transposĂ©e, quitte Ă  subir quelques amĂ©liorations, et avoir des effets explicatifs sur l’inconscient ? Non point : l’emploi d’un vocabulaire kantien exerce ici un effet de leurre, qui complique singuliĂšrement la comprĂ©hension de ce qui est en jeu dans le procĂšs sans sujet de l’inconscient rĂ©el.

En effet, lorsque G&D empruntent le lexique kantien de la synthĂšse, il importe de comprendre qu’il s’agit, en pratique, d’un dĂ©tournement ; dans les processus dĂ©crits, qui ont trait aux flux et au dĂ©sir, le mot synthĂšse doit s’entendre dans sens absolument non kantien, n’ayant aucun rapport avec la connaissance, avec l’intellect, ni mĂȘme avec le psychisme, mais bien plutĂŽt avec des phĂ©nomĂšnes dĂ©crits par les sciences naturelles, tels que la photosynthĂšse ou la nuclĂ©osynthĂšse.

Encore faut-il prĂ©ciser que la nature est industrieuse. Et que le mĂȘme type de processus se retrouve dans les artefacts industriels.

Prenons l’exemple de la sidĂ©rurgie. L’industrie lourde de la production d’acier procĂšde par synthĂšse connective, moment de la production au sens restreint : le minerai de fer, prĂ©parĂ© par broyage et calibrage en grains, est traitĂ© dans l’usine d’agglomĂ©ration. L’agglomĂ©rĂ© obtenu, concassĂ© et calibrĂ©, est ensuite chargĂ© dans le haut fourneau avec du coke. Puis intervient la synthĂšse disjonctive, particuliĂšrement Ă©vidente dans ce procĂ©dĂ© dĂ©nommĂ© coulĂ©e en lingots. A l’issue de ce procĂ©dĂ©, en effet, les lingots dĂ©moulĂ©s, rĂ©chauffĂ©s puis Ă©crasĂ©s, sont transformĂ©s soit en brames (Ă©bauches de produits plats issus du « slabbing Â»), soit en blooms (futurs produits longs issus du « blooming Â»). Enfin intervient la synthĂšse conjonctive, qui voit la transformation du produit en marchandise disponible Ă  la consommation.

Dans le plan d’immanence ou nous nous situons, ce n’est pas du tout par analogie que ces diffĂ©rentes Ă©tapes de synthĂšse s’appliquent au flux du dĂ©sir, au rĂ©el inconscient, dans la production.

Ainsi Lyotard (Capitalisme Ă©nergumĂšne), comparant les conclusions de Baudrillard dans « Pour une critique de l’économie politique du signe Â» Ă  celles de G&D dans l’AO, insiste sur leur divergence. Alors que le dĂ©sir, chez Baudrillard, freudien Ă  cet Ă©gard, est pensĂ© en terme de sujet, et que la production dĂ©sirante est assimilĂ©e Ă  un signifiant nihiliste, G&D partent des machines dĂ©sirantes et font usage des catĂ©gories de la connexion, de la disjonction et de la conjonction, c’est-Ă -dire du branchement et de la coupure ; la fonction de leur discours n’est pas de mĂ©taphoriser, mais de produire des catĂ©gories Ă©conomiques annihilant toute possibilitĂ© d’un rabattement signifiant.

 Dans les articles « machines Â» et « machinisme Â» du Dictionnaire critique du marxisme, sont distinguĂ©es trois formes de machine, ainsi que deux formes de systĂšme de machines.

D’un point de vue technique, les machines peuvent ĂȘtre classĂ©es en trois catĂ©gories : les machines simples (treuil, levier, poulies), les machines-outils (mĂ©tier Ă  tisser, machine Ă  vapeur) et les machines automatiques qui obĂ©issent Ă  un programme et participent de la rĂ©volution technique dont Marx n’a pu qu’esquisser l’analyse.

Le systĂšme de machines peut prendre deux formes : soit un ensemble de machines-outils identiques, accomplissant simultanĂ©ment les mĂȘmes opĂ©rations au cours du procĂšs de travail, soit un ensemble de machines-outils spĂ©cialisĂ©es, se complĂ©tant pour permettre Ă  l’objet de travail de parcourir le cycle entier de sa transformation en produit nouveau. Labica et Bensussan prĂ©cisent : « les consĂ©quences du machinisme en tant que systĂšme complexe sont considĂ©rables. On observe en effet que les machines peuvent Ă  leur tour ĂȘtre produites par des machines Â».

Nous pouvons en dĂ©duire qu’il existe un troisiĂšme systĂšme de machines, constituĂ© de machines automatiques : c’est la singularitĂ© de notre temps.

Si G&D peuvent Ă  bon droit ĂȘtre qualifiĂ©s de post-structuralistes, c’est prĂ©cisĂ©ment que leur rencontre s’est opĂ©rĂ©e Ă  la suite de la publication d’un texte, « Machine et structure Â», dans lequel la structure est destituĂ©e au profit de la machine, tout comme le symbolique au profit du rĂ©el chez Lacan, au tournant des annĂ©es 1960 Ă  1970.

DĂšs 1955, comme le pointe avec une remarquable luciditĂ© Claire PagĂšs, dans la sĂ©ance du sĂ©minaire II (« Freud, Hegel, et la machine Â»), Lacan, Ă  partir des dĂ©veloppements sur « Au-delĂ  du principe de plaisir Â», en vient Ă  demander ce qu’il y a de nouveau de Hegel Ă  Freud, ou d’original chez Freud par rapport Ă  Hegel. Au terme du sĂ©minaire, il conclut qu’il y a beaucoup de Hegel Ă  Freud, soit l’avĂšnement du monde la machine. Mais Lacan n’en reste pas Ă  ce constat historique. Selon lui, Hegel ne s’est pas, contrairement Ă  Freud, montrĂ© Ă  mĂȘme de penser la machine et l’énergie : « Il y a dans Freud une chose dont on parle, et dont on ne parle pas dans Hegel, c’est l’énergie. VoilĂ  la prĂ©occupation majeure, la prĂ©occupation qui domine [
]. Entre Hegel et Freud, il y a l’avĂšnement d’un monde la machine. L’énergie, je vous l’ai fait remarquer la derniĂšre fois, est une notion qui ne peut apparaĂźtre qu’à partir du moment oĂč il y a des machines Â».

 Dans sa thĂ©orie des quatre discours , Jacques Lacan l’indique : le discours du maĂźtre est ce qui produit de l’objet petit a (plus-de-jouir, objet cause du dĂ©sir). Ce maĂźtre (S1) ne doit pas forcĂ©ment ĂȘtre personnifiĂ©, il peut s’agir d’un signifiant maĂźtre s’incarnant dans un Ă©noncĂ©. La vĂ©ritĂ© de ce maĂźtre est sa division subjective (sujet barrĂ©). Son autre, destinataire de son adresse, est le savoir (S2) ou batterie des signifiants. La vĂ©ritĂ© que ce savoir reprĂ©sente, tant bien que mal, est cet Ă©trange objet, insaisissable et mouvant, que Lacan fait dĂ©river Ă  partir de l’agalma du Banquet de Platon.

 Quel est, en 2020, le signifiant maĂźtre, de quelle race impudente son discours provient-il ? Situons trĂšs prĂ©cisĂ©ment son Ă©picentre dans la Silicon Valley, centre de pilotage planĂ©taire du GPS. L’énoncĂ© Ă©rigĂ© au rang de signifiant maĂźtre peut se formuler de mille maniĂšres, mais tourne toujours autour de ce message : « Ayez le courage de devenir pleinement vous-mĂȘme, soyez connectĂ© [5] Â». En ce sens, le GPS peut-ĂȘtre conçu comme une grande machine dĂ©sirante, une machine de machines, produisant des subjectivitĂ©s automatiques entiĂšrement tournĂ©es vers la valorisation, et dont les rouages sont les influenceurs, les instagrameurs, les youtubeurs, les militants en tous genres de l’entrepreneuriat de soi-mĂȘme, et autres confĂ©renciers TED (S1).

La division subjective propre Ă  ce discours provient du dĂ©calage intĂ©gral existant entre le contexte propre Ă  l’élaboration des innovations technologiques qui l’ont rendu possible, Ă  savoir l’hystĂ©rie contre-culturelle hippie, les expĂ©riences de vie communautaire, la circulation libre, sans entrave de propriĂ©tĂ©, des idĂ©es, d’une part, et d’autre part, la forme inĂ©dite et monstrueuse d’accumulation primitive qui aboutit Ă  la domination de conglomĂ©rats mondiaux Ă  caractĂšre monopolistique (dits « GAFAM Â») ; le tout formant, de Jim Morrison Ă  Steve Jobs, un parfait sujet barrĂ©.

L’autre de ce discours, le destinataire du message, peut ĂȘtre identifiĂ© au professorat vĂ©hiculant le savoir universitaire, enjoint d’identifier des parades. Les exemples Ă©tant lĂ©gion, choisissons-en deux, ayant pour intĂ©rĂȘt de se complĂ©ter et de s’éclairer mutuellement. PremiĂšrement, Bernard Stiegler, nous ayant malheureusement quittĂ© il y a quelques semaines, et dont le propos tient en une alerte critique et documentĂ©e, s’appuyant sur la philosophie de la technique, visant les processus de rĂ©tention secondaire, externalisĂ©s, qui dĂ©possĂ©dent le sujet de ses facultĂ©s de mĂ©moire, de pensĂ©e et de sa crĂ©ativitĂ©, et proposant des solutions institutionnelles et politiques, afin de sauver le techno-capitalisme de ses excĂšs. DeuxiĂšmement, CĂ©line Lafontaine, qui tente de dĂ©montrer que le structuralisme est la transposition, dans le champ thĂ©orique des sciences humaines, des partis pris de la cybernĂ©tique (S2).

Cependant, en l’occurrence, la vĂ©ritĂ© de ces signifiants universitaires, demeurant sans consĂ©quence, est Ă©galement leur limite, et ce qui est produit en–deçà de ces nouvelles thĂ©ories critiques qui demeurent des critiques thĂ©oriques, c’est la manifestation d’un manque, le manque d’armes, et la rĂ©vĂ©lation d’une nĂ©cessitĂ©, celle de l’armement comme objet cause du dĂ©sir (objet petit a).

Envers du discours du maĂźtre, celui de l’analyste produit du signifiant maĂźtre. Devant une assemblĂ©e d’étudiants ayant participĂ© aux soulĂšvements de mai 68, Lacan exprime ainsi le rĂ©el de leur dĂ©sir : « Vous ĂȘtes Ă  la recherche d’un maĂźtre, vous le trouverez ! Â». Il inaugure ainsi la sĂ©rie des commentaires acrimonieux ou condescendants des coteries analytiques Ă  l’égard des perspectives rĂ©volutionnaires, qui commencent dĂšs « L’univers contestationnaire (sic(k) !) Â» d’AndrĂ© StĂ©phane, puis donne lieu Ă  une Ă©tonnante variĂ©tĂ© de considĂ©rations rĂ©actionnaires, dont l’énumĂ©ration serait aussi fastidieuse que vaine. Citons cependant « L’homme sans gravitĂ© Â» de Charles Melman, qui Ă  sa maniĂšre fait figure de sommet, car il comporte l’intĂ©rĂȘt d’oser un diagnostic psychosocial global et de dĂ©velopper le registre complet des litanies, dĂ©plorations et obsessions conservatrices : perversion gĂ©nĂ©ralisĂ©e, diffusion des Ă©tats-limites et des troubles narcissiques, mutation anthropologique aux consĂ©quences incalculables, dĂ©clin du nom du pĂšre, trou dans la structure symbolique etc
 Les lacaniens, en premier chef, s’illustrent rĂ©guliĂšrement dans ce genre de billevesĂ©es, qui ferait passer les fidĂšles de Saint-Nicolas-du-Chardonnet pour des adeptes de rituels orgiaques extatico-psychĂ©dĂ©liques, et Bruno Retailleau (« taĂŻaut, taĂŻaut ! Â») pour Timothy Leary.

Force est de souligner que nous ne sommes pas sortis des annĂ©es d’hiver, telles qu’elles furent dĂ©crites par FĂ©lix Guattari. Les structures sont encore descendues dans la rue, manifestation du symbolique pour tous. L’inconscient a prĂ©cĂ©dĂ© les corps dans le confinement. Florent Gabaron-Garcia, dans son ouvrage sur l’hĂ©ritage politique de la psychanalyse, permet de comprendre comment s’est opĂ©rĂ©e l’occultation du potentiel subversif de l’analyse. Ce potentiel, Pierre-Henri Castel en fait, bizarrement, une spĂ©cificitĂ© de la rĂ©ception française du freudisme. La trajectoire d’existence d’Otto Gross le dĂ©ment, point. Ou ne le dĂ©ment point, selon la prĂ©sentation que l’on peut effectuer, a posteriori, de son cas. Et du diagnostic, confirmĂ© ou infirmĂ©, de sa dĂ©mence.

La pratique de la schizo-analyse, dans ce contexte, fait office de grand dĂ©confinement, d’ouverture aux forces du dehors, grĂące Ă  laquelle il ne s’agit nullement de discourir, ni d’obtenir un signifiant maĂźtre, mais bien d’enclencher le processus qui dĂ©fait les rivets des blocages nĂ©vrotiques : « La tĂąche de la schizo-analyse est de dĂ©faire inlassablement les moi et leurs prĂ©supposĂ©s, de libĂ©rer les singularitĂ©s prĂ©personnelles qu’ils enferment et refoulent, de faire couler les flux qu’ils seraient capables d’émettre, de recevoir ou d’intercepter, d’établir toujours plus loin et plus fin les schizes et les coupures bien au-dessous des conditions d’identitĂ©, de monter les machines dĂ©sirantes qui recoupent chacun et groupent avec d’autres points car chacun est un groupuscule et doit vivre ainsi [
]. La schizo-analyse s’appelle ainsi par ce que, dans tout son procĂ©dĂ© de cure, elle schizophrĂ©nise, au lieu de nĂ©vrotiser comme la psychanalyse Â».

Clore ici le dossier relatif Ă  Lacan et au lacanisme, implique de revenir sur le fait que le maĂźtre du retour revendiquĂ© Ă  Freud s’est fendu Ă  plusieurs reprises, dans le contexte de ses sĂ©minaires, de remarques Ă©logieuses Ă  propos du travail de Deleuze, concernant sa prĂ©face aux Ă©crits de Sacher-Masoch, mais Ă©galement ses deux opus « Logique du sens Â» et « DiffĂ©rence et rĂ©pĂ©tition Â», enjoignant ses auditeurs Ă  produire des travaux Ă©galant cette excellence dans le renouvellement d’une approche non sclĂ©rosĂ©e de la structure.

C’est Ă  cette pĂ©riode, alors qu’il est pris dans la nasse d’un auditoire composĂ© en grande partie de maos althussĂ©riens, qu’il avance : « J’ai rĂȘvĂ© cette nuit que, quand je venais ici, il n’y avait personne. C’est oĂč se confirme le caractĂšre de vƓu du rĂȘve Â». (Jacques Lacan, sĂ©minaire livre XX, Encore, 15 mai 1973, texte « Ă©tabli Â» par Jacques-Alain Miller).

Il n’est pas interdit de penser qu’il y ait une lĂ©gĂšre pointe d’ironie derriĂšre ces propos. Il est Ă©galement permis d’affirmer qu’il n’y en a positivement aucune : Lacan exprime sa dĂ©tresse ; se trouver devant un auditoire dont les attentes le conduisent Ă  une impasse. RĂȘvons un instant Ă  ce qu’aurait pu devenir le lacanisme si l’influence de l’auteur de Machine et structure (et celle de Deleuze) avait Ă©tĂ© en mesure de s’exercer sans entrave, au dĂ©triment des althussĂ©riens Ă©vincĂ©s. Le passage de SRI (Symbolique, RĂ©el, Imaginaire) Ă  RSI aurait alors pris une allure beaucoup plus productive, plus aboutie, loin des demi-mesures hĂ©sitantes dans lesquelles il s’est empĂȘtrĂ© ; sans doute aurait-il pu Ă©viter les apories scientistes de la topologie, et se laisser engrener dans le rĂ©el de la machine.

Notons en passant que le retour du refoulĂ© Guattari dans le lacanisme contemporain pourrait ĂȘtre dĂ©tectĂ© dans une lecture symptomale de Zupanczik et de l’école de psychanalyse thĂ©orique de Llubanja (cela devrait faire l’objet d’une scĂšne clef de Schizopolis 3).

Pour en revenir au caractĂšre de vƓu du rĂȘve, Ă©coutons ce que le bon vieux Bill, William Burroughs, nous dit Ă  ce sujet : « Freud Ă©tablit que les rĂȘves expriment toujours l’accomplissement d’un vƓu. Le contenu du rĂȘve peut ĂȘtre effrayant ou rĂ©pugnant pour le rĂȘveur parce que le vƓu exprimĂ© est inconscient. ConsidĂ©rons le syndrome des cauchemars de combat. Le vĂ©tĂ©ran rĂȘve qu’il se retrouve dans une situation de combat. Dans quel sens s’agit-il de l’accomplissement d’un vƓu ? Â».

Quel est, aujourd’hui, le rĂȘve de l’Etat, et de son appareil de capture ? RĂ©pondre Ă  cette question impose la distinction heuristique, au prĂ©alable, entre la mĂ©thode paranoĂŻaque-critique et la schizo-analyse. En effet, si la mĂ©thode paranoĂŻaque-critique peut ĂȘtre dĂ©finie, selon les termes mĂȘmes de Dali, comme « une mĂ©thode spontanĂ©e de connaissance irrationnelle basĂ©e sur l’association interprĂ©tative-critique des phĂ©nomĂšnes dĂ©lirants Â», la schizo-analyse pourra trĂšs justement ĂȘtre caractĂ©risĂ©e, symĂ©triquement, comme « une pratique constructiviste de production d’agencements basĂ©e sur la sĂ©rie affirmative-crĂ©ative des processus dĂ©sirants Â».

 Il n’est nul besoin d’affubler GĂ©rald Darmanin de bacchantes Ă  la Dali pour comprendre que l’Etat est aujourd’hui acculĂ©, et contraint d’adopter la mĂ©thode paranoĂŻaque-critique, en particulier lorsqu’il est confrontĂ© aux mouvements sociaux et aux nouvelles formes de contestation. Comment expliquerait-on, autrement, que se trouvent tant de blessĂ©s, de mutilĂ©s, d’éborgnĂ©s, parmi des manifestants dont le seul tort se rĂ©sume Ă  exiger un lĂ©ger ajustement des variables de coexistence ?

 Comment cet appareil de capture, essentiellement policier dans ses moyens et dans ses fins, police des conduites, police des dĂ©sirs au service du capital, pourrait-il parvenir Ă  ce que celles et ceux qui sortent et prennent le risque d’affronter l’arbitraire et la violence, ne voient pas qu’elles voient, n’entendent pas ce qu’ils entendent, ne sentent pas ce qu’elles sentent, et ne ressentent pas l’état profondĂ©ment dĂ©gradĂ© de cet Etat, qui atteint un point tel que son existence mĂȘme n’est plus rien en dehors de cette dĂ©gradation ?

 La panique dĂ©fensive de l’état et de sa police, l’outrance si peu policĂ©e dans le sauvetage d’un mode de vie menacĂ© d’extinction, dans la dĂ©vastation du monde, s’arc-boute dans l’ombre Ă©paisse du crĂ©puscule. En regard, c’est une belle attitude, et une superbe occupation de l’espace et du temps , par-delĂ  les ronds-points et les blocs, que d’inventer de nouvelles possibilitĂ©s de vie. La politisation de l’inconscient, un temps estompĂ©e mais jamais effacĂ©e, leste le viatique en puissance de masse et d’énergie, dans le profond paysage oĂč se dessinent les lignes de fuite. La naissance de cette nouvelle race des schizo-analystes qu’appelaient de leurs vƓux G&D Ă  la fin de l’AO, uniment analystes, activistes, philosophes-artistes, s’apparente Ă  la mutation anthropologique tant redoutĂ©e par les tenants collets montĂ©s du paranoĂŻaque-critique. Ces derniers restent, par leur mentalitĂ© et leurs perspectives, dans l’ancien rĂ©gime de production dĂ©sirante ; le mode de vie capitaliste devient de plus en plus visiblement artificiel, dĂ©sagrĂ©ablement factice, se vide de sa substance, s’enveloppe d’une aura crĂ©pusculaire.

 Le cheminement prĂ©visible, dont les premiers effets sont dĂ©jĂ  sensibles, de ce processus de dĂ©gradation, conduit le GPS, ainsi que son appareil Ă©tatique de capture, de la stase paranoĂŻaque-critique oĂč son dĂ©lire vain le secoue et l’épuise, Ă  la bulle catatonique dans laquelle il ne saurait tarder Ă  atteindre le point d’intensitĂ© zĂ©ro. Cette bulle ressemble Ă  une grande maison de verre ; sur ses parois, le leurre de la transparence ne reflĂšte Ă  tout instant que le rĂ©el de son opacitĂ©.

Les symptĂŽmes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenĂȘtre. Devenons ornithologues. En chaque ornithologue sommeille une frĂ©gate. L’aigle, le corbeau, l’immortel pĂ©lican, le canard sauvage , la grue voyageuse, Ă©veillĂ©s, grelottant de froid, nous verront passer Ă  la lueur des Ă©clairs, spectre horrible et content [6]. Ils sauront ce que cela signifie. Aujourd’hui nous dormons [7]. Demain non plus.

Franck Cuviller, Comité schizogéologique de Lille.

Notice Bibliographique :

Burroughs William, Essais, Freud et l’inconscient, Christian Bourgois, 2008.

Dadoun Roger, La psychanalyse politique, PUF, 1995 (PSYPO).

Deleuze Gilles & Guattari FĂ©lix, L’Anti-Oedipe, 1972 (AO).

Gabaron-Garcia, L’hĂ©ritage politique de la psychanalyse, La Lenteur, 2018.

Gross Otto, RĂ©volution sur le divan, Solin, 1988 (RSDV) avec Le Rider, Jacques, introduction.

Guattari FĂ©lix, Ecrits pour l’Anti-ƒdipe, Lignes Manifeste, 2005.

Hausmann Raoul, Courrier dada, Allia, 1992 (CRDD).

Lyotard Jean-François, Capitalisme énergumÚne, in Des dispositifs pulsionnels, UGE, 1973.

Musigny Jean-Paul, La RĂ©volution mise Ă  mort par ses cĂ©lĂ©brateurs, mĂȘme, Nautilus, 2001 (RMMC).

PagĂšs Claire, Hegel & Freud Les intermittences du sens, CNRS Ă©ditions, 2015.

Sibertin-Blanc, Deleuze et l’Anti-Oedipe, PUF, 2010.




Source: Lundi.am