Pyrrhon soutenait qu’il n’y avait ni beau, ni laid, ni juste, ni injuste, que rien n’existe réellement et d’une façon vraie, mais qu’en toute chose les hommes se gouvernent selon la coutume et la loi. Car une chose n’est pas plutôt ceci que cela. Sa vie justifiait ses théories. Il n’évitait rien, ne se gardait de rien, supportait tout, au besoin d’être heurté par un char, de tomber dans un trou, d’être mordu par des chiens, d’une façon générale ne se fiant en rien à ses sens.

Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres

« Mon cœur désire savoir, Pyrrhon,

Comment étant homme encore, tu vis aisément dans le calme,

Et seul entre les hommes, tu te conduis comme un dieu. »

Timon, Silles

Pyrrhon (qui a vécu en Grèce, entre environ -360 et -270) est à l’origine de la philosophie sceptique (du grec skeptikè, skeptesthai signifiant recherche, observation, examen), ainsi que des garde-fous, des muselières, des casques et des protèges-genoux. Il n’a jamais rien écrit, car il n’affirmait ni ne niait jamais rien, étant « non dominé par ce qui asservit tout mortel, fameux ou inconnu, troupeaux de peuples vides ballottés çà et là par le poids des affections, des opinions et des circonstances » [1], et c’est précisément cette suspension définitive du jugement, cette indifférence à l’égard des sensations, des opinions et des circonstances, ainsi que le calme et la tranquillité d’esprit qui en découlent, qui définissent sa philosophie. [2]

Aujourd’hui, un sceptique, ça n’a plus rien à voir avec Pyrrhon. Le sceptique du 21e siècle est tristement déradicalisé, il n’irait pas, par exemple, tomber dans un trou plutôt que de s’arrêter ou de le contourner, parce que ce trou ne serait pas plutôt un trou qu’il n’en serait pas un. Il ne passerait pas non plus aux abords d’une marre dans laquelle se démènerait un de ses amis qui y aurait glissé sans chercher à l’aider, être tombé dans une marre n’étant pas plus un mal qu’un bien, et l’aider ni un bien ni un mal, comme on le raconte au sujet de Pyrrhon et son maître Anaraxque (qui après être sorti de la marre l’aurait félicité pour son indifférence radicale à l’égard des circonstances).

Aujourd’hui, un sceptique, ça peut être quelqu’un qui pose sur les choses, les événements et les jugements un regard soupçonneux lorsque ces choses, événements et jugements vont à l’encontre de ce qu’il tient pour vrai et bon avec la plus grande des certitudes, et qui bien souvent confirment et reproduisent l’ordre établi, quitte à ce que celui-ci nous conduise dans un trou, où on tombera d’une toute autre manière que Pyrrhon dans le sien. Ainsi en va-t-il du mal nommé « climatosceptique », qui « doute » de la vérité du changement climatique pour ne pas douter de sa fausseté tenue par lui évidente. On comprend qu’en réalité, il ne doute pas du tout : il est intimement persuadé que cette vérité n’en est pas une, parce qu’elle contredit sa croyance en l’absence d’un tel changement, et en la bonté de tout ce qui va avec, de son SUV au capitalisme en passant par sa télé, son smart-phone, son travail, ses vacances, sa haine des gilets jaunes, sa condamnation des « manifestations violentes » et des grèves sauvages de la SNCF, puisque tout se tient et qu’on ne peut toucher à rien sans toucher à tout. En ce sens, le scepticisme est une technique consistant à n’accorder aucun crédit à tout ce qui semble pourtant solide (c’est pourquoi on dit qu’on doute — sous-entendu « ça paraît certes solide mais en fait, que dalle ») mais contraire à nos intérêts, parce que cela nous obligerait à toucher à une de nos croyances fondamentales et à bouleverser toutes nos autres croyances du même coup. Ainsi peut-il encore en aller d’un prof sceptique à l’égard de la possibilité d’une autre école, sans notes ni sélection, d’un policier sceptique à l’égard de tou.te.s celles et ceux qui détestent la police, d’un politique contre-maître du capitalisme industriel à l’égard sinon de la nécessité d’en finir avec le capitalisme industriel — car ici on atteint pour lui les limites du pensable —, du moins du fait qu’il y a là quelque chose qui pourrait ressembler, en y regardant de près, à un problème, etc. La mollesse d’un tel scepticisme cache une dureté qu’il n’égratigne ni même n’effleure : celle du monde comme il va et de son abjection naturalisée.

Ou, autre possibilité, sûrement moins détestable mais non mois triste : le sceptique d’aujourd’hui peut être un déçu, un désillusionné, un désespéré, qui n’a plus la force ou l’envie d’accorder de sa confiance ou de son temps à des projets qu’il estime être vraisemblablement voués à l’échec. Là encore on a un scepticisme qui a pour envers une certitude très proche de la précédente, mais qui n’est pas évaluée aussi favorablement, et qui est une source de déplaisir plutôt que de satisfaction : celle d’une répétition nécessaire du cours actuel et décevant du monde et de la vie.

Le scepticisme de Pyrrhon, c’était une tout autre affaire. Pyrrhon était un sceptique radicalisé, son doute n’était l’envers d’aucune certitude et aucune certitude ne se maintenait bien longtemps debout dans l’esprit de Pyrrhon, ce casseur de certitudes. Il ne s’agissait pas alors de dire « douter » pour recouvrir d’un vernis de fausse probité intellectuelle le refus catégorique d’envisager sérieusement des vérités embarrassantes, ou pour justifier une fatigue vitale et un dégoût généralisé de la vie. Il fallait au contraire pour ces sceptiques radicalisés, avec le plus grand sérieux et la plus grande énergie, tout envisager (ou rechercher, examiner, observer, selon l’étymologie du mot « sceptique ») jusqu’à réaliser qu’aucune opinion, qu’aucune perception n’est ferme et certaine, et que rien, rien du tout, ne peut faire l’objet d’une connaissance sur laquelle appuyer son action — ou son inaction, la vie devant alors être conduite dans un état de non-jugement et d’indifférence absolue.

Cette « suspension du jugement sur toutes choses se produit, pour en dire l’essentiel, du fait de la mise en opposition des choses » [3] : mise en opposition entre les apparences, entre les pensées, ou entre les premières et les secondes, qui fait qu’à chaque certitude on oppose une certitude contraire de force égale (on appelle ça l’isosthénie : l’équilibre parfait entre des évidences contraires qui nous laisse aussi éloigné de l’une que de l’autre), détruisant et nous libérant de chacune des deux. [4] Pour s’arracher à ces certitudes humaines qui nous trompent et nous dominent, aux habitudes qui nous enchainent à nos sens et à notre raison, le scepticisme antique recommandait ainsi de dire, pour chaque chose (perception, opinion, événement, théorie philosophique, etc.)« ’qu’elle n’est pas plus qu’elle n’est pas, ou qu’elle est et n’est pas, ou qu’elle n’est ni n’est pas. » [5] Ce qui revient à rendre patent le chatoiement, la fluctuation, le tournoiement, l’écoulement constant de toutes choses, « sorte d’annihilation universelle qui laisse tout subsister » [6], sous la forme d’apparences pures dépourvues d’essences stables, de l’emprise desquelles le sceptique se trouve alors libéré : « les choses sont sans différence, sans stabilité, indéterminables. Par conséquent ni nos sensations, ni nos opinions, ne sont vraies plutôt que fausses. Il n’est donc pas nécessaire de leur faire confiance, mais nous devons demeurer sans opinion, sans inclinations, sans agitation » [7]. Pyrrhon avait vraiment de quoi frimer lorsqu’il se baladait dans les rues d’Élis sans regarder à droite et à gauche avant de traverser, flottant tranquillement dans le vide de son absence d’opinions. On ne rencontre guère plus aujourd’hui d’aussi flamboyants sceptiques, qui ne craignent ni n’aspirent à rien, traversant paisiblement la vie, imprévisibles et quelque peu dangereux.

Le scepticisme de Pyrrhon est radical car il ne porte pas sur une chose à l’exclusion du reste, il ne consiste pas à extraire et isoler tel fait, tel jugement, telle perception qui détonent avec notre conception du monde, avec ce qui pour chacun va de soi ou devrait continuer à aller ainsi. Le scepticisme de Pyrrhon est absolu, sans reste et sans terme, il porte sur tout ce qui s’offre à la considération, sur tout ce qui se dit, s’observe, s’expérimente, s’éprouve, se pense, et, même sur lui-même, pouvant reprendre à son compte la phrase de Métrodore de Chio, disciple comme lui d’Anaxarque : « J’affirme que nous ne savons ni si nous savons quelque chose, ni si nous ne savons rien » [8]. Rien n’est laissé indemne car rien, pour Pyrrhon, n’atteint la force de présence et d’évidence que prétendent impliquer les mots « être » et « vérité » : et jusqu’à l’argumentation sceptique elle-même, car « à cet argument (selon lequel il est impossible d’atteindre la vérité), il y a toujours un argument qui s’oppose, et qui, dans le même moment où il détruit le premier, se détruit lui-même, tout comme il arrive pour les médicaments qui, après avoir détruit la matière, se détruisent eux-mêmes et périssent » [9].

Par différentes méthodes, les sceptiques en viendront donc à montrer qu’on ne peut rien connaître, rien définir, rien déterminer. Le monde, la nature tout entière, n’est pas plus qu’elle n’est pas, est et n’est pas, ni n’est ni n’est pas, et l’être humain, son monde, son histoire, sont ’« e rêve d’une ombre », les images colorées et changeantes projetées au fond d’un kaléidoscope sans dehors et sans observateur extérieur épargné par le jeu de ses mouvements et par l’anéantissement qu’il implique. On dit de Pyrrhon qu’il aimait répéter ces vers de L’Iliade : « comme est la nature des feuilles, telle est celle des hommes ». Rêvé rêvant sans être rêvé par un rêveur : tel est Pyrrhon pour Pyrrhon, tels sont pour Pyrrhon tous les êtres humains. Personnellement, dans ces conditions, j’imagine mal Pyrrhon au volant d’un SUV, contestant la réalité du changement climatique sur Facebook depuis son smartphone.

Mais, plus précisément, à quoi peut bien conduire une si dangereuse radicalisation ? « en découlera en premier lieu le silence, puis la quiétude ». selon Timon [10], disciple de Pyrrhon. Mais aussi le fait de « prendre la vie pour guide » : la vie, c’est-à-dire les apparences, car « partout règne l’apparence, en quelque lieu qu’on aille » [11], des apparences changeantes et contradictoires, mais sans rien au-dessus ou derrière qui soit plus fiable, et Nietzsche sera très pyrrhonien lorsqu’il écrira « L’apparence est pour moi la vie et l’action elle-même qui, dans son ironie de soi-même, va jusqu’à me faire sentir qu’il y a là apparence et feu-follet et danse des elfes et rien de plus » [12].Certes, qu’importe à Pyrrhon de tomber dans un trou plutôt que d’éviter d’y tomber, mais une fois qu’on a bien compris que le trou est et n’est pas, ou n’est pas plus qu’il n’est pas, ou ni n’est ni n’est pas, une fois aussi qu’on a bien compris que la douleur consécutive à la chute n’est ni un mal ni un bien, et que la vie est tout à la fois un bon et un mauvais rêve, etc., on peut faire comme tout le monde et choisir d’éviter le trou, car après tout, ça revient au même, et ce sera (ou plutôt, apparaîtra) plus facile d’expliquer à ses ami.e.s et prochains le chemin du silence et de la quiétude qui les rendront heureux comme des dieux si on n’est pas coincé.e au fond d’un trou ou réduit.e en morceaux par le passage d’un SUV conduit par un type qui téléphone.

D’un côté donc, indifférence généralisée, car dans l’esprit du sceptique radicalisé « toutes choses à toutes sont comparées, et se révèlent, par cette confrontation, pleines d’irrégularité et de désordre » [13], à un tel point — et c’est son but — qu’il ne peut plus asseoir sa décision ou son action sur rien et y renonce. Et d’un autre côté, cette conséquence paradoxale : prendre la vie pour guide, se laisser emporter par son flux irrégulier et chaotique, renonçant à trouver un point d’accroche, un sol où planter une ancre, un rivage où trouver la paix, et trouver la paix (l’ataraxie — absence de trouble — est le terme technique) en renonçant à cette paix-là, « vivant une vie qui est plus authentiquement en accord avec la nature — une vie dans laquelle une structure oppositionnelle de croyances fixée ne joue absolument aucun rôle ; une vie ressemblant à celle du poisson qui nage librement, guidé seulement par la voix de son instinct et de sa perception » [14], ou encore « une vie consistant à nous abandonner au sentiment immédiat que nous avons de notre vie, sans y joindre aucune affirmation. » [15] Selon certains, le but de la vie de ces sceptiques radicalisés serait même, alors, « la douceur » [16], conséquence directe de l’indifférence et de l’impassibilité à laquelle leur inconnaissance les conduit — la douceur n’étant pas le contraire de la force d’âme mais de la dureté, car après tout le sceptique peut bien se mettre en colère s’il y est porté par les apparences devenues tempétueuses, mais sans que soit prononcé aucun verdict définitif sur la nature du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dans une suspension et un silence complets du jugements portant sur l’être et prétendant à la vérité, et sans qu’en soit remuée son indifférence intérieure.

Prendre Pyrrhon pour modèle, devenir un poisson ingouvernable et doux, c’est vouloir se rendre absolument libre, à l’égard de soi comme à l’égard des puissances mondaines et humaines.

Si tu prends Pyrrhon pour modèle, iras-tu encore travailler ? hé bien, cela te sera indifférent : travailler ne sera pour toi pas plus important que non-important, à la fois important et non-important, ni important ni non-important. Te prêteras-tu à des actes de reprise individuelle dans les supermarchés ? même raisonnement : pas plus bien que mal, ou bien et mal, ou ni bien ni mal — indéterminable. Pratiqueras-tu auto-défense et oui-violence à l’encontre de la police ? raisonnement identique. Alors que faire ? comment vivre ? qu’est-ce que c’est que ce modèle à la noix, qui affirme et nie, n’affirme pas plus qu’il ne nie, ni n’affirme ni ne nie ? Aristote, contemporain de Pyrrhon, faisait déjà remarquer qu’il est impossible d’être indifférent même dans les actes les plus triviaux de le vie quotidienne, car vivre c’est agir, et agir c’est avoir des préférences, et donc distinguer des choses qui sont bonnes et des choses qui sont mauvaises, et qu’on croit être telles en vérité, affirmant d’ailleurs qu’habituellement, ceux qui professent une telle indifférence s’abstiennent de tomber dans des puits ou dans des précipices au prétexte ’qu’il serait également bon et mauvais d’y tomber’, et se réfutent donc eux-mêmes en acte — Il ne devait pas connaître Pyrrhon.

Pour Pyrrhon, on ne peut rien dire de définitif et de certain au sujet du travail, du vol en supermarché, du lancer de pavé, car si on fait ça sérieusement, on opposera toujours arguments à arguments de forces égales, parvenant seulement à se convaincre de l’indécidabilité, de l’indifférenciation, de l’indétermination de ce qui est bien ou préférable, et de l’ignorance qui en découle — puis à douter de notre ignorance elle-même, puis de cette ignorance au sujet de notre ignorance… et ce faisant on se rendra finalement compte qu’on est encore au lit alors qu’on devrait déjà être au boulot, qu’on est déjà sorti du magasin sans payer, que le pavé est déjà dans les airs — ou au contraire qu’on est déjà au boulot, ou faisant la queue à la caisse, etc.— guidé.e.s par la vie, c’est-à-dire par les apparences présentes. Et concernant le travail, il semble que les apparences aient déjà porté, à l’époque, un disciple de Pyrrhon à fuir les contraintes plutôt qu’à s’y soumettre lorsqu’elles devenaient pesantes : « fatigué des questions que lui posaient ses disciples, il se dévêtit et, pour les fuir, traversa l’Alphée à la nage. » [17]

Autre mise en situation à destination de qui veut devenir Pyrrhon-poisson : que ferait un.e sceptique radicalisé.e rouennais.e après la catastrophe de Lubrizol ? il se dira peut-être « il ne faut pas partir, l’existence est vaine de toute manière, mourir plus tôt ou mourir plus tard c’est indifférent, la santé et la vie ne sont pas plus bonnes que mauvaises, partir ne vaut donc pas mieux que rester. Mais il ne faut pas non plus rester, car vivre est agréable et semble bon bien souvent, et Pyrrhon disait déjà que si, étant vivant, il faisait en sorte de rester en vie plutôt que se suicider, c’est justement parce que vie et mort sont indifférentes », puis il ou elle prendra la vie pour guide, il ou elle suivra ce qui apparaît, et sans affirmer ni nier quoi que ce soit, il ou elle s’arrachera sans tarder. Car,« ’Que le feu brûle, nous le sentons bien, mais quelle est son essence, nous nous gardons de le définir. Que quelqu’un se meut, nous le voyons, et aussi qu’il meurt, mais comment tout cela se fait-il, nous ne le savons pas. » [18] Idem des poumons qui piquent, des nausées, des pluies noires, des odeurs infectes, des gesticulations préfectorales. Aucun.e responsable politique, aucun.e journaliste télé n’a tenu, au sujet de la catastrophe de Lubrizol, des propos d’une telle sagesse, celle des sceptiques radicalisés et pleins de douceur, et au contraire, le scepticisme déradicalisé des premiers était l’envers de la dureté de leurs certitudes : « la vie n’est pas un rêve : bossez, achetez, obéissez, et ne doutez qu’en chœur avec nos doutes, de tout le reste il vous faut avec nous être certain.e.s ».

Dernière mise en situation : que ferait un.e sceptique radicalisé.e menacé.e dans son intégrité physique par de féroces policiers ? ici, le sceptique pourrait d’abord se dire qu’il faut se défendre, car comme le disait bien Stirner « Je sais déjà ma liberté amoindrie de ce que Je ne puis imposer ma volonté à un Autre (que ce soit une matière sans volonté — un rocher, par exemple — ou un être doué de volonté, gouvernement, individu etc…) mais Je nie ma particularité, quand Je renonce Moi-même en face d’autrui, c’est-à-dire quand je cède, transige, me rends — bref me soumets et capitule » [19]. Puis il pourrait se dire qu’il ne faut pas se défendre, car après tout, Anaxarque dont on a déjà parlé aurait dit, alors qu’il était broyé dans un mortier par un tyran (situation classique à cette époque), « Broie, tu peux broyer les os et la peau d’Anaxarque, mais Anaxarque lui-même, tu ne le broieras pas », alors pourquoi pas tenir le même raisonnement concernant les violences exercées par la police ? [20] Et ainsi, également convaincu des deux options, il opterait peut-être pour l’une et pour l’autre, ou pas plus pour l’une que pour l’autre, ou ni pour l’une ni pour l’autre, selon le cours des apparences. Il y a toujours une tension, on l’a vu, entre la découverte d’une indifférence absolue et indépassable dans les choses, et sa conséquence consistant à se conformer aux apparences et, donc, à avoir des préférences — des préférences préférées avec indifférence. On peut seulement ici faire remarquer qu’atteindre à l’indifférence est difficile, comme en témoigne cette anecdote : « Une autre fois, il (Pyrrhon) eut très peur, parce qu’un chien se jetait sur lui, et comme on lui en faisait grief, il répondit qu’il était bien difficile de dépouiller l’homme complètement. » [21] — Dépouiller l’homme complètement : non pas nier ceci ou cela pour mieux affirmer et se lier à autre chose (nier le danger pour affirmer son absence, par ex.), et s’élever par-delà l’affirmation et la négation non pour atteindre une passivité végétative, mais pour séjourner parmi les apparences changeantes et anarchiques sans chercher ni à les dominer ni à s’y soumettre. On pourrait dire que les sceptiques ont à l’égard de celui qui cherche à contrôler le flux des apparences en les soumettant à ses certitudes la même attitude que celle qu’eurent les gymnosophistes — ces ascètes d’Inde dont on suppose qu’ils ont beaucoup marqué Pyrrhon lorsqu’il y accompagna Alexandre avant de revenir chez lui et d’inventer sa philosophie — au passage de l’empereur et de son armée : ils frappèrent le sol de leurs pieds, et lorsqu’on leur demanda pourquoi, ils auraient répondu « qu’aucun homme sur cette terre ne possède plus que la surface du sol sur laquelle il se tient », pas même un petit SUV, pas même une petite usine de lubrifiant. Les sceptiques radicalisés occupent leur petite parcelle de présent, composent avec leurs petits bouts d’apparences changeantes, sans violence ni dureté.

Peut-être ne faut-il pas être sceptique (aucun sceptique radicalisé ne nierait cela, bien entendu), mais, selon ce qui m’apparaît présentement, le monde ne serait pas si mauvais si ceux et celles qui tapent du pied au passage des commandeurs et des obéissants étaient plus nombreux.


Article publié le 18 Nov 2019 sur Lundi.am