Novembre 18, 2019
Par Lundi matin
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Pyrrhon soutenait qu’il n’y avait ni beau, ni laid, ni juste, ni injuste, que rien n’existe rĂ©ellement et d’une façon vraie, mais qu’en toute chose les hommes se gouvernent selon la coutume et la loi. Car une chose n’est pas plutĂŽt ceci que cela. Sa vie justifiait ses thĂ©ories. Il n’évitait rien, ne se gardait de rien, supportait tout, au besoin d’ĂȘtre heurtĂ© par un char, de tomber dans un trou, d’ĂȘtre mordu par des chiens, d’une façon gĂ©nĂ©rale ne se fiant en rien Ă  ses sens.

DiogÚne Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres

“Mon cƓur dĂ©sire savoir, Pyrrhon,

Comment étant homme encore, tu vis aisément dans le calme,

Et seul entre les hommes, tu te conduis comme un dieu.”

Timon, Silles

Pyrrhon (qui a vĂ©cu en GrĂšce, entre environ -360 et -270) est Ă  l’origine de la philosophie sceptique (du grec skeptikĂš, skeptesthai signifiant recherche, observation, examen), ainsi que des garde-fous, des museliĂšres, des casques et des protĂšges-genoux. Il n’a jamais rien Ă©crit, car il n’affirmait ni ne niait jamais rien, Ă©tant « non dominĂ© par ce qui asservit tout mortel, fameux ou inconnu, troupeaux de peuples vides ballottĂ©s çà et lĂ  par le poids des affections, des opinions et des circonstances Â» [1], et c’est prĂ©cisĂ©ment cette suspension dĂ©finitive du jugement, cette indiffĂ©rence Ă  l’égard des sensations, des opinions et des circonstances, ainsi que le calme et la tranquillitĂ© d’esprit qui en dĂ©coulent, qui dĂ©finissent sa philosophie. [2]

Aujourd’hui, un sceptique, ça n’a plus rien Ă  voir avec Pyrrhon. Le sceptique du 21e siĂšcle est tristement dĂ©radicalisĂ©, il n’irait pas, par exemple, tomber dans un trou plutĂŽt que de s’arrĂȘter ou de le contourner, parce que ce trou ne serait pas plutĂŽt un trou qu’il n’en serait pas un. Il ne passerait pas non plus aux abords d’une marre dans laquelle se dĂ©mĂšnerait un de ses amis qui y aurait glissĂ© sans chercher Ă  l’aider, ĂȘtre tombĂ© dans une marre n’étant pas plus un mal qu’un bien, et l’aider ni un bien ni un mal, comme on le raconte au sujet de Pyrrhon et son maĂźtre Anaraxque (qui aprĂšs ĂȘtre sorti de la marre l’aurait fĂ©licitĂ© pour son indiffĂ©rence radicale Ă  l’égard des circonstances).

Aujourd’hui, un sceptique, ça peut ĂȘtre quelqu’un qui pose sur les choses, les Ă©vĂ©nements et les jugements un regard soupçonneux lorsque ces choses, Ă©vĂ©nements et jugements vont Ă  l’encontre de ce qu’il tient pour vrai et bon avec la plus grande des certitudes, et qui bien souvent confirment et reproduisent l’ordre Ă©tabli, quitte Ă  ce que celui-ci nous conduise dans un trou, oĂč on tombera d’une toute autre maniĂšre que Pyrrhon dans le sien. Ainsi en va-t-il du mal nommĂ© « climatosceptique Â», qui « doute Â» de la vĂ©ritĂ© du changement climatique pour ne pas douter de sa faussetĂ© tenue par lui Ă©vidente. On comprend qu’en rĂ©alitĂ©, il ne doute pas du tout : il est intimement persuadĂ© que cette vĂ©ritĂ© n’en est pas une, parce qu’elle contredit sa croyance en l’absence d’un tel changement, et en la bontĂ© de tout ce qui va avec, de son SUV au capitalisme en passant par sa tĂ©lĂ©, son smart-phone, son travail, ses vacances, sa haine des gilets jaunes, sa condamnation des « manifestations violentes Â» et des grĂšves sauvages de la SNCF, puisque tout se tient et qu’on ne peut toucher Ă  rien sans toucher Ă  tout. En ce sens, le scepticisme est une technique consistant Ă  n’accorder aucun crĂ©dit Ă  tout ce qui semble pourtant solide (c’est pourquoi on dit qu’on doute — sous-entendu « Ă§a paraĂźt certes solide mais en fait, que dalle Â») mais contraire Ă  nos intĂ©rĂȘts, parce que cela nous obligerait Ă  toucher Ă  une de nos croyances fondamentales et Ă  bouleverser toutes nos autres croyances du mĂȘme coup. Ainsi peut-il encore en aller d’un prof sceptique Ă  l’égard de la possibilitĂ© d’une autre Ă©cole, sans notes ni sĂ©lection, d’un policier sceptique Ă  l’égard de tou.te.s celles et ceux qui dĂ©testent la police, d’un politique contre-maĂźtre du capitalisme industriel Ă  l’égard sinon de la nĂ©cessitĂ© d’en finir avec le capitalisme industriel — car ici on atteint pour lui les limites du pensable â€”, du moins du fait qu’il y a lĂ  quelque chose qui pourrait ressembler, en y regardant de prĂšs, Ă  un problĂšme, etc. La mollesse d’un tel scepticisme cache une duretĂ© qu’il n’égratigne ni mĂȘme n’effleure : celle du monde comme il va et de son abjection naturalisĂ©e.

Ou, autre possibilitĂ©, sĂ»rement moins dĂ©testable mais non mois triste : le sceptique d’aujourd’hui peut ĂȘtre un déçu, un dĂ©sillusionnĂ©, un dĂ©sespĂ©rĂ©, qui n’a plus la force ou l’envie d’accorder de sa confiance ou de son temps Ă  des projets qu’il estime ĂȘtre vraisemblablement vouĂ©s Ă  l’échec. LĂ  encore on a un scepticisme qui a pour envers une certitude trĂšs proche de la prĂ©cĂ©dente, mais qui n’est pas Ă©valuĂ©e aussi favorablement, et qui est une source de dĂ©plaisir plutĂŽt que de satisfaction : celle d’une rĂ©pĂ©tition nĂ©cessaire du cours actuel et dĂ©cevant du monde et de la vie.

Le scepticisme de Pyrrhon, c’était une tout autre affaire. Pyrrhon Ă©tait un sceptique radicalisĂ©, son doute n’était l’envers d’aucune certitude et aucune certitude ne se maintenait bien longtemps debout dans l’esprit de Pyrrhon, ce casseur de certitudes. Il ne s’agissait pas alors de dire « douter Â» pour recouvrir d’un vernis de fausse probitĂ© intellectuelle le refus catĂ©gorique d’envisager sĂ©rieusement des vĂ©ritĂ©s embarrassantes, ou pour justifier une fatigue vitale et un dĂ©goĂ»t gĂ©nĂ©ralisĂ© de la vie. Il fallait au contraire pour ces sceptiques radicalisĂ©s, avec le plus grand sĂ©rieux et la plus grande Ă©nergie, tout envisager (ou rechercher, examiner, observer, selon l’étymologie du mot « sceptique Â») jusqu’à rĂ©aliser qu’aucune opinion, qu’aucune perception n’est ferme et certaine, et que rien, rien du tout, ne peut faire l’objet d’une connaissance sur laquelle appuyer son action — ou son inaction, la vie devant alors ĂȘtre conduite dans un Ă©tat de non-jugement et d’indiffĂ©rence absolue.

Cette « suspension du jugement sur toutes choses se produit, pour en dire l’essentiel, du fait de la mise en opposition des choses Â» [3] : mise en opposition entre les apparences, entre les pensĂ©es, ou entre les premiĂšres et les secondes, qui fait qu’à chaque certitude on oppose une certitude contraire de force Ă©gale (on appelle ça l’isosthĂ©nie : l’équilibre parfait entre des Ă©vidences contraires qui nous laisse aussi Ă©loignĂ© de l’une que de l’autre), dĂ©truisant et nous libĂ©rant de chacune des deux. [4] Pour s’arracher Ă  ces certitudes humaines qui nous trompent et nous dominent, aux habitudes qui nous enchainent Ă  nos sens et Ă  notre raison, le scepticisme antique recommandait ainsi de dire, pour chaque chose (perception, opinion, Ă©vĂ©nement, thĂ©orie philosophique, etc.)« â€™qu’elle n’est pas plus qu’elle n’est pas, ou qu’elle est et n’est pas, ou qu’elle n’est ni n’est pas. Â» [5] Ce qui revient Ă  rendre patent le chatoiement, la fluctuation, le tournoiement, l’écoulement constant de toutes choses, « sorte d’annihilation universelle qui laisse tout subsister Â» [6], sous la forme d’apparences pures dĂ©pourvues d’essences stables, de l’emprise desquelles le sceptique se trouve alors libĂ©rĂ© : « les choses sont sans diffĂ©rence, sans stabilitĂ©, indĂ©terminables. Par consĂ©quent ni nos sensations, ni nos opinions, ne sont vraies plutĂŽt que fausses. Il n’est donc pas nĂ©cessaire de leur faire confiance, mais nous devons demeurer sans opinion, sans inclinations, sans agitation Â» [7]. Pyrrhon avait vraiment de quoi frimer lorsqu’il se baladait dans les rues d’Élis sans regarder Ă  droite et Ă  gauche avant de traverser, flottant tranquillement dans le vide de son absence d’opinions. On ne rencontre guĂšre plus aujourd’hui d’aussi flamboyants sceptiques, qui ne craignent ni n’aspirent Ă  rien, traversant paisiblement la vie, imprĂ©visibles et quelque peu dangereux.

Le scepticisme de Pyrrhon est radical car il ne porte pas sur une chose Ă  l’exclusion du reste, il ne consiste pas Ă  extraire et isoler tel fait, tel jugement, telle perception qui dĂ©tonent avec notre conception du monde, avec ce qui pour chacun va de soi ou devrait continuer Ă  aller ainsi. Le scepticisme de Pyrrhon est absolu, sans reste et sans terme, il porte sur tout ce qui s’offre Ă  la considĂ©ration, sur tout ce qui se dit, s’observe, s’expĂ©rimente, s’éprouve, se pense, et, mĂȘme sur lui-mĂȘme, pouvant reprendre Ă  son compte la phrase de MĂ©trodore de Chio, disciple comme lui d’Anaxarque : « J’affirme que nous ne savons ni si nous savons quelque chose, ni si nous ne savons rien Â» [8]. Rien n’est laissĂ© indemne car rien, pour Pyrrhon, n’atteint la force de prĂ©sence et d’évidence que prĂ©tendent impliquer les mots « ĂȘtre Â» et « vĂ©ritĂ© Â» : et jusqu’à l’argumentation sceptique elle-mĂȘme, car « Ă  cet argument (selon lequel il est impossible d’atteindre la vĂ©ritĂ©), il y a toujours un argument qui s’oppose, et qui, dans le mĂȘme moment oĂč il dĂ©truit le premier, se dĂ©truit lui-mĂȘme, tout comme il arrive pour les mĂ©dicaments qui, aprĂšs avoir dĂ©truit la matiĂšre, se dĂ©truisent eux-mĂȘmes et pĂ©rissent Â» [9].

Par diffĂ©rentes mĂ©thodes, les sceptiques en viendront donc Ă  montrer qu’on ne peut rien connaĂźtre, rien dĂ©finir, rien dĂ©terminer. Le monde, la nature tout entiĂšre, n’est pas plus qu’elle n’est pas, est et n’est pas, ni n’est ni n’est pas, et l’ĂȘtre humain, son monde, son histoire, sont ’« e rĂȘve d’une ombre Â», les images colorĂ©es et changeantes projetĂ©es au fond d’un kalĂ©idoscope sans dehors et sans observateur extĂ©rieur Ă©pargnĂ© par le jeu de ses mouvements et par l’anĂ©antissement qu’il implique. On dit de Pyrrhon qu’il aimait rĂ©pĂ©ter ces vers de L’Iliade : « comme est la nature des feuilles, telle est celle des hommes Â». RĂȘvĂ© rĂȘvant sans ĂȘtre rĂȘvĂ© par un rĂȘveur : tel est Pyrrhon pour Pyrrhon, tels sont pour Pyrrhon tous les ĂȘtres humains. Personnellement, dans ces conditions, j’imagine mal Pyrrhon au volant d’un SUV, contestant la rĂ©alitĂ© du changement climatique sur Facebook depuis son smartphone.

Mais, plus prĂ©cisĂ©ment, Ă  quoi peut bien conduire une si dangereuse radicalisation ? « en dĂ©coulera en premier lieu le silence, puis la quiĂ©tude Â». selon Timon [10], disciple de Pyrrhon. Mais aussi le fait de « prendre la vie pour guide Â» : la vie, c’est-Ă -dire les apparences, car « partout rĂšgne l’apparence, en quelque lieu qu’on aille Â» [11], des apparences changeantes et contradictoires, mais sans rien au-dessus ou derriĂšre qui soit plus fiable, et Nietzsche sera trĂšs pyrrhonien lorsqu’il Ă©crira « L’apparence est pour moi la vie et l’action elle-mĂȘme qui, dans son ironie de soi-mĂȘme, va jusqu’à me faire sentir qu’il y a lĂ  apparence et feu-follet et danse des elfes et rien de plus Â» [12].Certes, qu’importe Ă  Pyrrhon de tomber dans un trou plutĂŽt que d’éviter d’y tomber, mais une fois qu’on a bien compris que le trou est et n’est pas, ou n’est pas plus qu’il n’est pas, ou ni n’est ni n’est pas, une fois aussi qu’on a bien compris que la douleur consĂ©cutive Ă  la chute n’est ni un mal ni un bien, et que la vie est tout Ă  la fois un bon et un mauvais rĂȘve, etc., on peut faire comme tout le monde et choisir d’éviter le trou, car aprĂšs tout, ça revient au mĂȘme, et ce sera (ou plutĂŽt, apparaĂźtra) plus facile d’expliquer Ă  ses ami.e.s et prochains le chemin du silence et de la quiĂ©tude qui les rendront heureux comme des dieux si on n’est pas coincĂ©.e au fond d’un trou ou rĂ©duit.e en morceaux par le passage d’un SUV conduit par un type qui tĂ©lĂ©phone.

D’un cĂŽtĂ© donc, indiffĂ©rence gĂ©nĂ©ralisĂ©e, car dans l’esprit du sceptique radicalisĂ© « toutes choses Ă  toutes sont comparĂ©es, et se rĂ©vĂšlent, par cette confrontation, pleines d’irrĂ©gularitĂ© et de dĂ©sordre Â» [13], Ă  un tel point — et c’est son but — qu’il ne peut plus asseoir sa dĂ©cision ou son action sur rien et y renonce. Et d’un autre cĂŽtĂ©, cette consĂ©quence paradoxale : prendre la vie pour guide, se laisser emporter par son flux irrĂ©gulier et chaotique, renonçant Ă  trouver un point d’accroche, un sol oĂč planter une ancre, un rivage oĂč trouver la paix, et trouver la paix (l’ataraxie — absence de trouble — est le terme technique) en renonçant Ă  cette paix-lĂ , « vivant une vie qui est plus authentiquement en accord avec la nature — une vie dans laquelle une structure oppositionnelle de croyances fixĂ©e ne joue absolument aucun rĂŽle ; une vie ressemblant Ă  celle du poisson qui nage librement, guidĂ© seulement par la voix de son instinct et de sa perception Â» [14], ou encore « une vie consistant Ă  nous abandonner au sentiment immĂ©diat que nous avons de notre vie, sans y joindre aucune affirmation. Â» [15] Selon certains, le but de la vie de ces sceptiques radicalisĂ©s serait mĂȘme, alors, « la douceur Â» [16], consĂ©quence directe de l’indiffĂ©rence et de l’impassibilitĂ© Ă  laquelle leur inconnaissance les conduit — la douceur n’étant pas le contraire de la force d’ñme mais de la duretĂ©, car aprĂšs tout le sceptique peut bien se mettre en colĂšre s’il y est portĂ© par les apparences devenues tempĂ©tueuses, mais sans que soit prononcĂ© aucun verdict dĂ©finitif sur la nature du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dans une suspension et un silence complets du jugements portant sur l’ĂȘtre et prĂ©tendant Ă  la vĂ©ritĂ©, et sans qu’en soit remuĂ©e son indiffĂ©rence intĂ©rieure.

Prendre Pyrrhon pour modĂšle, devenir un poisson ingouvernable et doux, c’est vouloir se rendre absolument libre, Ă  l’égard de soi comme Ă  l’égard des puissances mondaines et humaines.

Si tu prends Pyrrhon pour modĂšle, iras-tu encore travailler ? hĂ© bien, cela te sera indiffĂ©rent : travailler ne sera pour toi pas plus important que non-important, Ă  la fois important et non-important, ni important ni non-important. Te prĂȘteras-tu Ă  des actes de reprise individuelle dans les supermarchĂ©s ? mĂȘme raisonnement : pas plus bien que mal, ou bien et mal, ou ni bien ni mal — indĂ©terminable. Pratiqueras-tu auto-dĂ©fense et oui-violence Ă  l’encontre de la police ? raisonnement identique. Alors que faire ? comment vivre ? qu’est-ce que c’est que ce modĂšle Ă  la noix, qui affirme et nie, n’affirme pas plus qu’il ne nie, ni n’affirme ni ne nie ? Aristote, contemporain de Pyrrhon, faisait dĂ©jĂ  remarquer qu’il est impossible d’ĂȘtre indiffĂ©rent mĂȘme dans les actes les plus triviaux de le vie quotidienne, car vivre c’est agir, et agir c’est avoir des prĂ©fĂ©rences, et donc distinguer des choses qui sont bonnes et des choses qui sont mauvaises, et qu’on croit ĂȘtre telles en vĂ©ritĂ©, affirmant d’ailleurs qu’habituellement, ceux qui professent une telle indiffĂ©rence s’abstiennent de tomber dans des puits ou dans des prĂ©cipices au prĂ©texte ’qu’il serait Ă©galement bon et mauvais d’y tomber’, et se rĂ©futent donc eux-mĂȘmes en acte — Il ne devait pas connaĂźtre Pyrrhon.

Pour Pyrrhon, on ne peut rien dire de dĂ©finitif et de certain au sujet du travail, du vol en supermarchĂ©, du lancer de pavĂ©, car si on fait ça sĂ©rieusement, on opposera toujours arguments Ă  arguments de forces Ă©gales, parvenant seulement Ă  se convaincre de l’indĂ©cidabilitĂ©, de l’indiffĂ©renciation, de l’indĂ©termination de ce qui est bien ou prĂ©fĂ©rable, et de l’ignorance qui en dĂ©coule — puis Ă  douter de notre ignorance elle-mĂȘme, puis de cette ignorance au sujet de notre ignorance… et ce faisant on se rendra finalement compte qu’on est encore au lit alors qu’on devrait dĂ©jĂ  ĂȘtre au boulot, qu’on est dĂ©jĂ  sorti du magasin sans payer, que le pavĂ© est dĂ©jĂ  dans les airs — ou au contraire qu’on est dĂ©jĂ  au boulot, ou faisant la queue Ă  la caisse, etc.— guidĂ©.e.s par la vie, c’est-Ă -dire par les apparences prĂ©sentes. Et concernant le travail, il semble que les apparences aient dĂ©jĂ  portĂ©, Ă  l’époque, un disciple de Pyrrhon Ă  fuir les contraintes plutĂŽt qu’à s’y soumettre lorsqu’elles devenaient pesantes : « fatiguĂ© des questions que lui posaient ses disciples, il se dĂ©vĂȘtit et, pour les fuir, traversa l’AlphĂ©e Ă  la nage. Â» [17]

Autre mise en situation Ă  destination de qui veut devenir Pyrrhon-poisson : que ferait un.e sceptique radicalisĂ©.e rouennais.e aprĂšs la catastrophe de Lubrizol ? il se dira peut-ĂȘtre « il ne faut pas partir, l’existence est vaine de toute maniĂšre, mourir plus tĂŽt ou mourir plus tard c’est indiffĂ©rent, la santĂ© et la vie ne sont pas plus bonnes que mauvaises, partir ne vaut donc pas mieux que rester. Mais il ne faut pas non plus rester, car vivre est agrĂ©able et semble bon bien souvent, et Pyrrhon disait dĂ©jĂ  que si, Ă©tant vivant, il faisait en sorte de rester en vie plutĂŽt que se suicider, c’est justement parce que vie et mort sont indiffĂ©rentes Â», puis il ou elle prendra la vie pour guide, il ou elle suivra ce qui apparaĂźt, et sans affirmer ni nier quoi que ce soit, il ou elle s’arrachera sans tarder. Car,« â€™Que le feu brĂ»le, nous le sentons bien, mais quelle est son essence, nous nous gardons de le dĂ©finir. Que quelqu’un se meut, nous le voyons, et aussi qu’il meurt, mais comment tout cela se fait-il, nous ne le savons pas. Â» [18] Idem des poumons qui piquent, des nausĂ©es, des pluies noires, des odeurs infectes, des gesticulations prĂ©fectorales. Aucun.e responsable politique, aucun.e journaliste tĂ©lĂ© n’a tenu, au sujet de la catastrophe de Lubrizol, des propos d’une telle sagesse, celle des sceptiques radicalisĂ©s et pleins de douceur, et au contraire, le scepticisme dĂ©radicalisĂ© des premiers Ă©tait l’envers de la duretĂ© de leurs certitudes : « la vie n’est pas un rĂȘve : bossez, achetez, obĂ©issez, et ne doutez qu’en chƓur avec nos doutes, de tout le reste il vous faut avec nous ĂȘtre certain.e.s Â».

DerniĂšre mise en situation : que ferait un.e sceptique radicalisĂ©.e menacĂ©.e dans son intĂ©gritĂ© physique par de fĂ©roces policiers ? ici, le sceptique pourrait d’abord se dire qu’il faut se dĂ©fendre, car comme le disait bien Stirner « Je sais dĂ©jĂ  ma libertĂ© amoindrie de ce que Je ne puis imposer ma volontĂ© Ă  un Autre (que ce soit une matiĂšre sans volontĂ© — un rocher, par exemple — ou un ĂȘtre douĂ© de volontĂ©, gouvernement, individu etc…) mais Je nie ma particularitĂ©, quand Je renonce Moi-mĂȘme en face d’autrui, c’est-Ă -dire quand je cĂšde, transige, me rends — bref me soumets et capitule Â» [19]. Puis il pourrait se dire qu’il ne faut pas se dĂ©fendre, car aprĂšs tout, Anaxarque dont on a dĂ©jĂ  parlĂ© aurait dit, alors qu’il Ă©tait broyĂ© dans un mortier par un tyran (situation classique Ă  cette Ă©poque), « Broie, tu peux broyer les os et la peau d’Anaxarque, mais Anaxarque lui-mĂȘme, tu ne le broieras pas Â», alors pourquoi pas tenir le mĂȘme raisonnement concernant les violences exercĂ©es par la police ? [20] Et ainsi, Ă©galement convaincu des deux options, il opterait peut-ĂȘtre pour l’une et pour l’autre, ou pas plus pour l’une que pour l’autre, ou ni pour l’une ni pour l’autre, selon le cours des apparences. Il y a toujours une tension, on l’a vu, entre la dĂ©couverte d’une indiffĂ©rence absolue et indĂ©passable dans les choses, et sa consĂ©quence consistant Ă  se conformer aux apparences et, donc, Ă  avoir des prĂ©fĂ©rences — des prĂ©fĂ©rences prĂ©fĂ©rĂ©es avec indiffĂ©rence. On peut seulement ici faire remarquer qu’atteindre Ă  l’indiffĂ©rence est difficile, comme en tĂ©moigne cette anecdote : « Une autre fois, il (Pyrrhon) eut trĂšs peur, parce qu’un chien se jetait sur lui, et comme on lui en faisait grief, il rĂ©pondit qu’il Ă©tait bien difficile de dĂ©pouiller l’homme complĂštement. Â» [21] — DĂ©pouiller l’homme complĂštement : non pas nier ceci ou cela pour mieux affirmer et se lier Ă  autre chose (nier le danger pour affirmer son absence, par ex.), et s’élever par-delĂ  l’affirmation et la nĂ©gation non pour atteindre une passivitĂ© vĂ©gĂ©tative, mais pour sĂ©journer parmi les apparences changeantes et anarchiques sans chercher ni Ă  les dominer ni Ă  s’y soumettre. On pourrait dire que les sceptiques ont Ă  l’égard de celui qui cherche Ă  contrĂŽler le flux des apparences en les soumettant Ă  ses certitudes la mĂȘme attitude que celle qu’eurent les gymnosophistes — ces ascĂštes d’Inde dont on suppose qu’ils ont beaucoup marquĂ© Pyrrhon lorsqu’il y accompagna Alexandre avant de revenir chez lui et d’inventer sa philosophie — au passage de l’empereur et de son armĂ©e : ils frappĂšrent le sol de leurs pieds, et lorsqu’on leur demanda pourquoi, ils auraient rĂ©pondu « qu’aucun homme sur cette terre ne possĂšde plus que la surface du sol sur laquelle il se tient Â», pas mĂȘme un petit SUV, pas mĂȘme une petite usine de lubrifiant. Les sceptiques radicalisĂ©s occupent leur petite parcelle de prĂ©sent, composent avec leurs petits bouts d’apparences changeantes, sans violence ni duretĂ©.

Peut-ĂȘtre ne faut-il pas ĂȘtre sceptique (aucun sceptique radicalisĂ© ne nierait cela, bien entendu), mais, selon ce qui m’apparaĂźt prĂ©sentement, le monde ne serait pas si mauvais si ceux et celles qui tapent du pied au passage des commandeurs et des obĂ©issants Ă©taient plus nombreux.




Source: Lundi.am