DĂ©cembre 13, 2020
Par Paris Luttes
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Karine Espineira [1] vous le dira Ă  l’envie : al y a les Ă©tudes sur les trans et trans studies. Quelle diffĂ©rence entre les deux ? La position situĂ©e, c’est-Ă -dire la position sociale des person –nes Ă  l’origine des Ă©tudes en question. On utilise trans studies pour parler des Ă©tudes sur les personnes trans menĂ©es par des personnes trans, et Ă©tudes sur les transidentitĂ©s quand celles-ci sont conduites par des personnes cisgenres [2]. Pourquoi je vous bassine avec une sociologue et des questions universitaires quand j’ai l’intention d’écrire sur un documentaire ? Parce que je pense que cette question du point de vue situĂ©, de la place Ă  partir de laquelle on prend la parole, est aussi essentielle quand on parle de la reprĂ©sentation des personnes trans dans les mĂ©dias.

Je me demande toujours pourquoi les personnes cis veulent absolument produire des reprĂ©sentations sur les personnes trans, et je crois qu’elles, ne se le demandent pas assez. J’avoue, je commence toujours le visionnage d’un mĂ©dia sur les trans avec mĂ©fiance, car ce que je vais voir va forcĂ©ment reflĂ©ter l’opinion d’une personne cis sur la transidentitĂ©, et ce qu’elle aura elle, l’envie d’en dire et d’en montrer. Je suis encore plus mĂ©fiant, peut-ĂȘtre, du format documentaire, qui essaie de cacher sa subjectivitĂ© derriĂšre des images prĂ©sentĂ©es comme vraies ou authentiques, encore plus en l’absence de voix off. Ce qu’on va voir n’a rien d’objectif, mais c’est encore moins discernable dans ce cas.

On m’a souvent reprochĂ©, quand je critiquais les documentaires sur les trans, de critiquer les parcours, discours, visions du monde des personnes trans dĂ©peintes. Des personnes cisgenres viennent m’expliquer, parfois mĂȘme avec virulence, que telle ou telle forme de transition Ă©tait possible et respectable, que je n’avais pas Ă  juger.

Je me retrouve dans une inversion des rĂŽles presque comique si elle n’était pas horrible, oĂč les membres du groupe qui m’oppriment m’assĂšnent que toute transition est respectable et que mon jugement est dĂ©placĂ©. Je suis au courant, oui, merci. Ce ne sont pas les personnes trans que je juge, mais bien ce que les personnes cis en font.

Donc, en prĂ©vention : je ne porte aucune opinion sur le parcours de transition de qui que ce soit, de son adhĂ©sion ou non aux normes de genre, de ses choix mĂ©dicaux ou non, et de son opinion sur la transidentitĂ©. Ce que je questionne et juge, c’est de pourquoi une personne cis a dĂ©cidĂ© de mettre en lumiĂšre cette/ces personnes trans, de cette maniĂšre, en faisant ressortir tel ou tel Ă©lĂ©ment. Car ce qu’on voit dans Petite Fille, ce n’est pas un fragment objectif et neutre de la vie de Sasha et de sa famille. C’est le regard que le rĂ©al’ pose dessus et veut nous transmettre. Et ce sont deux choses bien diffĂ©rentes.

Dans Petite Fille, des partis pris trĂšs clairs sont posĂ©s dĂšs les premiĂšre scĂšnes. En ouverture, on voit Sasha essayer diffĂ©rents accessoires classiquement fĂ©minins devant un miroir. Ensuite, on voit sa mĂšre parler de sa transidentitĂ© chez un mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste obtus – qui mĂ©riterait une paire de gifles, Ă  mon sens – posant d’entrĂ©e de jeu des idĂ©es qui fondent le propos du film :

  • Sasha est une petite fille parce qu’elle performe un comportement de petite fille normĂ© : elle porte des robes, aime le rose, joue Ă  la poupĂ©e, fait de la danse ;
  • La mĂ©decine, notamment la psychiatrie, a sa place et son mot Ă  dire dans qui elle est, dans la rĂ©alitĂ© de son identitĂ© de fille ;
  • Le monde est salement transphobe. Et ça, je ne peux qu’ĂȘtre d’accord.

La psychiatrie garde une place prĂ©pondĂ©rante dans tout le film, avec des consultations rĂ©guliĂšres dans un service spĂ©cialisĂ© – ce qui dit en creux que les psychiatres ont leur place dans la vie des personnes trans quand iels sont spĂ©cialistes de la dysphorie de genre, nom du ‘trouble’ de Sasha. Autant le premier mĂ©decin est anonyme, autant on verra distinctement le nom de la psychiatre et du lieu oĂč elle exerce sur son Ă©cran d’ordinateur. Rien d’innocent lĂ  dedans, puisqu’al s’agit de la SOFECT [3], association française autoproclamĂ©e spĂ©cialiste de la transidentitĂ©. Bien connue du monde associatif trans, elle vise Ă  coloniser tous les hĂŽpitaux publics et Ă  imposer ses critĂšres, son parcours et sa sĂ©lection pour discerner les bon.nes candidat.es Ă  la transition des fauxsses trans. Une aubaine en or pour se faire de la publicitĂ©, puisque la psychiatre bienveillante sera celle qui Ă©coute, qui croit Ă  Sasha, qui ne juge pas, et qui dĂ©livre le certificat qui permettra Ă  la Petite Fille d’ĂȘtre prise au sĂ©rieux dans son Ă©cole. Le film pose donc une critique qui oppose d’un cĂŽtĂ©, le danger que reprĂ©sentent les mĂ©decin.es non formĂ©.es Ă  la ‘dysphorie de genre’ et de l’autre, la bienveillance et la pertinence de celleux qui savent de quoi iels parlent. Ici, pas de remise en cause globale de la place des mĂ©decin.es et psychiatres comme garant.es de la rĂ©alitĂ© de l’identitĂ© des personnes trans.

Par la suite, le ton est maintenu : quand Sasha est prĂ©sentĂ©e Ă  l’écran seule ou hors contexte familial, c’est uniquement lors d’activitĂ©s considĂ©rĂ©es comme fĂ©minines. C’est mĂȘme sa mĂšre qui la rappellera Ă  l’ordre, lui signifiant que les filles aussi peuvent porter du bleu. Comme si Sasha Ă©tait presque trop normĂ©e ou artificielle dans la fĂ©minitĂ© qu’elle exprime. La fĂ©minitĂ© d’une petite fille cis ne serait pas, je crois, scrutĂ©e de cette façon. J’ai Ă©tĂ© mal Ă  l’aise face Ă  tous ces plans, notamment en contraste avec les nombreuses prises de parole, face camĂ©ra, de la mĂšre, pour nous faire part du combat qu’elle mĂšne pour sa fille et des Ă©motions qui la traversent. Sasha est montrĂ©e, Sasha est parlĂ©e, mais elle n’a elle mĂȘme que quelques secondes face camĂ©ra oĂč elle peut s’exprimer librement. Tous les autres moments oĂč elle s’exprime la prĂ©sentent en interaction avec ses proches ou la psychiatre. Elle n’a pas de place pour exprimer, elle, quelque chose de sa vie. On regarde bien un documentaire sur les trans, puisque le temps de parole est quasi exclusivement occupĂ© par les personnes cis autour de Sasha. J’en suis mĂȘme venu Ă  me demander si le documentaire portait rĂ©ellement sur elle ou plutĂŽt sur sa mĂšre, tant la mise en empathie Ă©tait forte avec cette derniĂšre. AprĂšs, dans la mesure oĂč la diffusion de l’image de Sasha est contrĂŽlĂ©e par ses parents, difficile de savoir ce qui relĂšve des choix du rĂ©al’ et ce qui relĂšve de leurs dĂ©cisions.

Ce que ce film dit beaucoup, c’est Ă  quel point c’est dur d’ĂȘtre un.e parent d’enfant trans. Ce dont je ne doute pas, pour en accompagner rĂ©guliĂšrement. Je n’ai rien contre le fait, en soi, de centrer un documentaire sur le parcours de parents. Mais je crois qu’al est alors nĂ©cessaire de l’annoncer et de le prĂ©senter comme tel. Ici, en vendant un film sur la transidentitĂ©, le rĂ©al’ laisse entendre que ce qu’on a principalement Ă  dire de la transition d’une enfant, c’est avant tout la souffrance de ses parents cis, ce qui achĂšve de la dĂ©possĂ©der de son vĂ©cu.

Je me demande toujours pourquoi les personnes cis veulent absolument produire des reprĂ©sentations des personnes trans, alors qu’en rĂ©alitĂ©, elles ne parlent pas de nous. Ces reprĂ©sentations en disent beaucoup sur la maniĂšre dont les personnes cis nous voient, beaucoup sur leurs idĂ©es en terme de genre, et trĂšs peu sur nous. Pourquoi montrer une enfant et pas une adulte, un focus rĂ©current des documentaires de ces derniĂšres annĂ©es ? Pourquoi montrer des transitions en cours et complexes, pas des personnes trans tranquilles et Ă©panouies ? Pourquoi cette enfant, blanche, de classe moyenne vraisemblablement ? Pourquoi autant de temps d’écran consacrĂ© Ă  la gentille psychiatre, Ă  la mĂšre ? Pourquoi une seule dĂ©finition de la transidentitĂ© ‘nĂ©e dans le mauvais corps’, reprise par toustes et pas questionnĂ©e ?

Ce que ce film normalise, je crois, c’est un monde oĂč al est normal de se ‘sentir garçon’ quand on nĂ©.e dans un ‘corps de garçon’. OĂč l’inverse est un trouble et nĂ©cessite tout naturellement l’approbation de la psychiatrie. OĂč l’inverse nĂ©cessite de cette fille ‘dans le mauvais corps’ une performance parfaite pour ĂȘtre crĂ©dible et validĂ©e. Le genre est re-naturalisĂ©, ouf. Le fait que la prĂ©sence d’une forme d’organes gĂ©nitaux sur un corps d’enfant devrait dĂ©terminer la maniĂšre dont iel se comporte et le genre qu’on doit employer pour s’adresser Ă  ellui n’est pas une question. Quand verrons-nous Ă  l’écran des petites filles trans qui aiment le foot, les Action Man et la bagarre ? Obtiendraient-elles le mĂȘme soutien ? Le propos dĂ©fendu, c’est assez peu la libĂ©ration des enfants trans, mais surtout la libĂ©ration d’une petite fille normale – comme Sasha est souvent qualifiĂ©e dans le film, sur fond d’empathie avec la mĂšre cis qui se sacrifie pour ce combat. Pour le rĂ©al’, al faut sauver les petites filles qui sont bien des filles et les petits garçons qui sont bien des garçons, mĂȘme si iels sont nĂ©.es dans le ‘mauvais corps’. Remettre en question ce qu’est le genre, fondamentalement, et lutter pour la diversitĂ© des vĂ©cus trans n’a pas sa place ici. On a donc bien affaire Ă  un regard cis sur la transidentitĂ© qui lui semble acceptable et dĂ©fendable depuis son prisme, plutĂŽt qu’à un propos trans sur la sociĂ©tĂ© normĂ©e telle qu’elle est aujourd’hui.

Les fĂ©ministes parlent du male gaze [4] pour dĂ©signer l’omniprĂ©sence du point de vue masculin comme perspective par dĂ©faut pour comprendre et dĂ©peindre le monde, et notamment les femmes. J’ai eu une impression perpĂ©tuelle de cis gaze pendant ce documentaire, qui sĂ©lectionne et prĂ©sente une petite fille trans crĂ©dible Ă  ses yeux et s’empresse de donner la parole aux personnes cis autour d’elle. Cette perspective, loin d’ĂȘtre neutre, est situĂ©e et biaisĂ©e. Et j’aimerais plus d’honnĂȘtetĂ© de la part des personnes cis qui prennent ces partis, qu’iels admettent la subjectivitĂ© de leur propos et de leur production sur les trans, pour permettre Ă  ces documentaires d’ĂȘtres lus pour ce qu’ils sont : une opinion issue d’une personne d’un groupe dominant sur la lĂ©gitimitĂ© du vĂ©cu d’une personne dominĂ©e.




Source: Paris-luttes.info