Décembre 3, 2021
Par CQFD
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Collage de 20100

« Le bloc et la salle de réveil ont été réquisitionnés pour créer une autre salle de réa, mais quid du matériel ? Les masques manquent, ainsi que les respirateurs. Franchement, c’est pitoyable le peu de moyens et les économies sur tout. […] Ils font désormais appel à tous les médecins retraités et à des étudiants gratos. Tout ça parce qu’ils ont supprimé 20 000 postes depuis quinze ans. On subit de plein fouet la casse du service public . [1] » Ces mots sont ceux d’Euphrasie [2], étudiante infirmière « réquisitionnée » en réanimation pendant la première vague de la pandémie, en mars 2020. Alors qu’en pleine crise sanitaire le naufrage de l’hôpital public sautait aux yeux de tous (à coups d’images de soignants vêtus, à défaut de surblouses, de sacs poubelles), les lits continuaient de fermer en masse : environ 5 700 en moins sur la seule année 2020 [3].

C’est dans ce contexte de pénurie que Dominique Pon, en charge de la transformation numérique au sein du ministère de la Santé [4], déclarait en septembre 2020 : « [Le] Covid a accéléré les usages numériques, le volume de téléconsultations a été multiplié par 100. Comme le numérique est devenu un sujet grand public, le gouvernement a décidé dans le cadre du Ségur de la Santé [d’ajouter] deux milliards d’euros de budget.[…] C’est du jamais vu dans toute l’histoire de la santé en France. Des investissements colossaux vont être mis sur la table pour développer la e-santé dans le pays [5]. »

Une révolution déjà bien amorcée

Si le Covid a boosté la machine de l’informatisation du secteur de la santé, le ver était déjà dans le fruit : « Les patients de 70 ans laissés, quarante-huit ou soixante-douze heures, seuls sur un brancard dans un couloir, le miracle qui se produit quand le verre d’eau qu’ils ont demandé leur arrive ou encore la vétusté d’un matériel bas de gamme… En plus de devoir passer un temps fou à chercher des lits disponibles, nous devions passer près de dix heures par jour devant l’écran à numériser chaque acte réalisé [6] », racontait au printemps 2020 un médecin évoquant la situation de l’hôpital public avant l’épidémie.

Loin de l’hôpital, il y avait aussi ces déserts médicaux qui, peu avant la crise sanitaire, commençaient à s’équiper de « cabines médicales connectées » : « Au moins, je suis sûr que la cabine ne s’en ira pas au bout de trois ans [7] », confiait le maire d’un bourg de 358 âmes au journal Le Monde.

De part en part du spectre médico-social, ce soin sans l’humain gagne toujours plus de terrain. C’est ce qui a donné à CQFD l’envie de se pencher d’un peu plus près sur le sujet brûlant de la santé connectée. Avec en ligne de mire des acteurs variés, alléchés par des marchés faramineux. C’est le cas de Doctolib, qui a su se rendre indispensable en généralisant la prise de rendez-vous médicaux sur internet et la téléconsultation, faisant fi de la fracture numérique qui gangrène le territoire [lire p. II]. Ou de Microsoft, à qui l’État a confié le stockage des données médicales des patients de l’Hexagone [pp. III & IV]. Ou encore des start-up développant des applications qui s’inventent des compétences de psychologues [p. VII] voire s’improvisent en supplétifs des Plannings familiaux [p. V].

Objets connectés, dérives assurées

Dans l’univers de la e-santé, les objets connectés représentent certainement la partie la plus visible. En la matière, l’innovation ne semble pas avoir de limites. La dernière montre connectée d’Apple est ainsi capable de générer « un électrocardiogramme », « de détecter une fibrillation auriculaire » ou encore de « suivre l’oxygénation [du] sang » [8].

Une bonne nouvelle pour toutes celles et ceux qui défendent le droit de se réapproprier les savoirs médicaux sur son propre corps ? Pas forcément, à en croire la psychanalyste Cristina Lindenmeyer. Coordinatrice du récent ouvrage collectif Santé connectée [9], elle alerte sur l’impact potentiel de tels outils sur l’équilibre psychique : « Le fait que [ces objets soient connectés] en permanence à un réseau change l’appréhension de ce que l’on concevait comme l’intimité et les limites du corps propre. [L’individu] peut vivre dans l’illusion omnipotente d’être un humain “prolongé” ou “augmenté”, ou encore [avoir] le sentiment d’être “observé” ou “sous contrôle” en permanence. »

Vie privée malmenée

Surveiller. Voilà la destinée de bon nombre d’outils de santé connectée, qui sont d’abord guidés par une insatiable soif de (lucratives) données. En parallèle, ils s’imposent comme palliatifs du déficit de suivi humain. C’est le cas des bracelets GPS que l’on arrime aux poignets des personnes âgées afin de pouvoir les localiser en cas de problème. Ou de ces systèmes de vidéosurveillance que l’on installe chez elles. Si ces dispositifs permettent de maintenir plus longtemps les aînés à domicile et déchargent les familles d’un poids souvent bien lourd à porter, ils s’inscrivent dans une logique d’omniscience qui pose de véritables questions éthiques en termes de respect de la vie privée.

Sur ce plan de la surveillance, la crise sanitaire aura achevé de prouver de quelle manière la numérisation des données de santé peut devenir un des piliers du contrôle des masses. L’exemple le plus criant est sans doute celui du passe sanitaire : numérisez une donnée de santé, accolez-lui un code 2D et le tour est joué. Une manipulation des plus simples qui aura permis de mettre entre les mains de quidams équipés de smartphones le pouvoir de refuser l’entrée de certains lieux à des individus triés en fonction de données concernant leur santé. On appelle ça le progrès.



- Ce texte est l’introduction du dossier « santé connectée : le soin sans l’humain » publié dans le numéro 204 de CQFD, en kiosque du 3 décembre 2021 au 7 janvier 2022.

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Source: Cqfd-journal.org