Inquiets face à la catastrophe sanitaire qui se profile dans les prisons face au covid-19, une trentaine de centres pénitentiaires ont été touchés par des mouvements collectifs de contestation depuis l’annonce du confinement. Ce samedi 21 mars, des détenus de la prison de Gasquinoy, à Béziers, ont refusé de réintégrer leurs bâtiments cellulaires alors qu’ils étaient en cour de promenade. La mutinerie a touché trois cours de promenade. Les équipes régionales d’intervention et de sécurité (ERIS) sont intervenues en utilisant des grenades de désencerclement, et, selon nos informations, l’un des mutins a été mis en joug par une arme à feu par un surveillant pénitentiaire. Les prisonniers ont réintégré leurs cellules en début de soirée.

Alors même que le
procureur
de Béziers parle d’une mutinerie sans grande
violence, l’administration pénitentiaire se montre menaçante : «
Les meneurs ont été identifiés […] Notre réponse sera ferme »
Cinq détenus ont été
condamnés : le premier
à douze
mois de prison ferme parce qu’il aurait « forcé
avec une barre de fer le grillage d’une cour de promenade et pour
outrage et menace envers un surveillant »
,
le second à
six mois ferme pour
avoir participé à la dégradation de ce grillage, le
troisième à six mois ferme pour
avoir craché sur un agent des ERIS, le
quatrième à six mois ferme parce qu’il aurait « jeté
une bouteille en plastique sur un agent des ERIS sans parvenir à
l’atteindre »
, et le
cinquième, en détention provisoire, à trois mois de sursis.
Selon nos informations, la direction de la prison organiserait ce
mardi 24 mars des auditions rassemblant des détenus et des agents de
l’ERIS en vue de sanctions.

D’après un détenu
de Béziers contacté par Le Poing, « en plus de ceux qui ont
atterris en garde à vue, plusieurs ont finis au mitard et un détenu
blessé par les ERIS a dû être suturé à l’aide de plusieurs
points. Le dimanche, les détenus ont été intégralement privés de
promenades. La mutinerie s’est déclenchée samedi en partie à
cause d’un article de presse du Midi Libre, dénommé ‘‘Privés
de parloirs, familles et détenus patientent sans broncher’’. Ce
qui a été perçu comme un symbole du manque de respect envers les
taulards. »
L’article
en question a été renommé dans sa version numérique. La situation
reste pour le moment tendue, et la prison de Gasquinoy n’est pas à
l’abri d’autres effusions de colère si l’État ne fait rien
pour satisfaire les revendications sanitaires des prisonniers, ici
résumées dans un texte partagé au sein de la prison de Béziers :
« Nous, détenus de France, et parfois injustement enfermés,
demandons un plan d’action sanitaire en cas de contamination au sein
de chaque centre pénitencier. Nous, détenus, accusons le système
judiciaire et carcéral de nous mettre en danger de mort et demandons
immédiatement le désengorgement de toutes les prisons en libérant
les fins de peine et les détenus considérés non dangereux pour
notre société afin de ne plus jamais dépasser la capacité
d’accueil des prisons. Nous demandons à ce que vous
soyez vigilants de sorte à ne plus jamais nous entasser au point de
dormir par terre. Et ce, en vous assurant dorénavant de bien réguler
les prisons pour incarcérer dans des conditions dignes d’un pays
comme la France. »

«
Les détenus se sentent plus qu’oubliés »

« Les retours
des détenus, c’est qu’ils se sentent plus qu’oubliés… Plus de
parloirs, promenade annulée ou réduite à
une heure
par jour, la cantine réduite au strict minimum… Les matons n’ont
aucun masque donc les détenus ont peur qu’ils leurs ramènent le
virus de l’extérieur. Il y a une grande incompréhension des mesures
prises par la ministre.
Des miettes pour les
prisonniers,
un forfait à 40€ par mois pour le téléphone
[disponible en cour de
promenade], ça ne répond pas à leurs inquiétudes
»
, témoigne le détenu de Béziers déjà cité. La partie «
maison d’arrêt » de la prison de Béziers – qui compte aussi un
quartier pour ceux placés en semi-liberté – est hautement
surpeuplée avec 658 détenus pour 387 places, soit un taux
d’occupation de plus de 170%
! Un problème récurrent des prisons françaises qui inquiète quant
à la capacité à empêcher la propagation du coronavirus derrière
les barreaux. Ces conditions de détention dégradantes et cette
réaction délétère de l’administration pénitentiaire face à la
pandémie touchent la plupart des prisons en France. Selon le
témoignage
d’un prisonnier de Villeneuve-les-Maguelone, les détenus
présentant des symptômes ne sont pas testés mais transférés en
cellules d’isolement (mitard). Pourtant, le mitard n’est pas une
cellule prévue pour soigner, mais pour sanctionner. La Commission
nationale consultation des droits de l’Homme parle de «
torture blanche »
pour qualifier les conditions de détention
au mitard.

L’arbitraire
de l’administration pénitentiaire

Le collectif
Cool-actif
11 vous soutient
organise des visites aux prisonniers issus du
mouvement des gilets jaunes, leur adresse des lettres collectives,
organise des vides-greniers et des concerts pour récolter des fonds
à destination des détenus. Lors de leurs activités, les membres de
ce collectif ont déjà pu constater la politique de l’administration
pénitentiaire du Gasquinoy. Début février, tous les mandats
(virements bancaires) adressés aux détenus sont revenus sur le
compte en banque de l’association. Après un mois d’acharnement
et de silence de la part de la direction, ils obtiennent enfin une
explication : l’administration pénitentiaire se méfie du
principe-même d’un comité de soutien, et exige, en toute
illégalité, qu’à l’avenir, les mandats soient envoyés
uniquement par des personnes bénéficiant de parloirs. Un arbitraire
qui ne touche pas que la prison de Béziers, comme en témoigne un
ancien détenu gilet jaune : « Moi personne ne pouvait m’envoyer
de mandats sauf une personne. Alors que les autres détenus
recevaient sans problème
ce qu’ils
voulaient. »
Début mars, un autre gilet jaune s’est plaint,
lors d’un parloir avec un membre du Cool-actif, de l’absence
totale de prise en charge de ses problèmes de santé.

Face
au covid-19, pas de libérations massives en France

La République
islamique d’Iran, qui a condamné à mort 253
personnes en 2018, a décidé de libérer provisoirement 85
000
détenus pour limiter les risques face à la pandémie. Les
prisonniers purgeant une peine de moins de cinq ans ont recouvré la
liberté, sans savoir quand ils seront de nouveau engeôlés. En
France, des octrois exceptionnels de peine sont réservés à ceux
qui ont « un bon comportement » pendant le
confinement.

Le ministère de la
Justice va autoriser la libération d’environ 5000 détenus en fin
de peine, sans aménagement de peine, principalement destinés aux
« détenus malades qui ont d’autres maladies que le
coronavirus »
et « les personnes à qui il reste
moins d’un mois de détention à faire »
, dixit la
ministre de la Justice
. Quoiqu’il en soit, le chiffre de 5 000
libérations semble bien dérisoire face aux 70
651
détenus recensés dans les prisons françaises.


Article publié le 25 Mar 2020 sur Lepoing.net