Ce texte est la version complĂšte d’un texte publiĂ©e sur Lille InsurgĂ©e concernant l’offensive policiĂšre que subit le quartier Moulins Ă  Lille suite Ă  l’agression d’une femme fin juillet.

Axelle, aide-soignante, lùchement assassinée à Lyon. Philippe, chauffeur de bus, frappé à mort à Bayonne. Une femme agressée dans le quartier Moulins à Lille, double fracture de la mùchoire.
L’insĂ©curitĂ© de nos quartiers est une rĂ©alitĂ© Ă  laquelle nous devons collectivement rĂ©pondre.

Chaque fait divers, chaque agression, est abondamment rĂ©cupĂ©rĂ©e par la classe politique et toutes sortes d’identitaires pour alimenter leur discours de haine, qui voudrait faire croire que la France est Ă  feu et Ă  sang. La rĂ©cupĂ©ration par les identitaires lyonnais du meurtre d’Axelle devrait nous rĂ©volter. Non pas contre cette rĂ©cupĂ©ration – qui, en soit, n’a rien de surprenant – mais contre nous, car si les identitaires ont pu rĂ©cupĂ©rer cet Ă©vĂ©nement, c’est que nous leurs avons laissĂ© l’espace et les moyens de le faire.

L’absence de ressources, de contenus libertaires sur l’assassinat d’Axelle alors que celui-ci s’est imposĂ© dans l’espace mĂ©diatique doit nous interpeller.
Quand les identitaires et l’ensemble de l’extrĂȘme droite enchaĂźnent article sur article, action sur action pour rĂ©cupĂ©rer tout fait liĂ© Ă  la sĂ©curitĂ©, nous sommes incapables de proposer une alternative dĂ©sirable Ă  ce paradigme dominant consistant Ă  affirmer que plus de sĂ©curitĂ© est Ă©gal Ă  plus de moyens dans les polices, des sanctions judiciaires plus fermes, le dĂ©veloppement massif des technologies de surveillance et de contrĂŽle etc.

La question de la sĂ©curitĂ© et de l’insĂ©curitĂ© fait le beurre des racistes, des nĂ©olibĂ©raux et autres dictateurs en devenir qui profitent d’évĂ©nements divers pour mener des politiques rĂ©pressives et punitives.
En 1999, afin de lutter contre les crimes sexuels, le gouvernement instaurait une loi visant Ă  pouvoir identifier par l’ADN de potentiels agresseurs. Peu de personne s’opposĂšrent Ă  cette mesure qui semblait louable. Si Ă  l’époque le nombre de personnes dont l’ADN avait Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ© ne se comptait qu’en milliers, le fichier national des empreintes gĂ©nĂ©tiques compte aujourd’hui plus de 3,5 millions de personnes fichĂ©es. Et pour cause, le prĂ©lĂšvement ADN ne s’arrĂȘte dĂ©sormais plus aux crimes sexuels, mais Ă  une quantitĂ© de dĂ©lits mineurs. Une simple arrestation et une garde Ă  vue peuvent justifier un prĂ©lĂšvement ADN.
« D’abord limitĂ© aux auteurs de crimes sexuels et de violences, Ă©tendu aux “suspects” d’infractions plus banales, le “fichier gĂ©nĂ©tique” de la police compte dĂ©jĂ  283 000 dossiers. InquiĂ©tudes civiques. » s’inquiĂ©tait le journal Le Monde en 2006 dans un article dĂ©taillĂ© sur le sujetÂč.

Sur un principe simple et louable de faciliter les arrestations de criminels sexuels par le relevĂ© ADN, cette pratique s’est Ă©tendue Ă  une grande partie de la population, crĂ©ant un Ă©norme fichier de surveillance.
« Lorsqu’on analyse les politiques pĂ©nales, on observe que ces derniĂšres dĂ©cennies, en France comme dans la plupart des pays occidentaux, les femmes ont servi Ă  justifier des politiques de plus en plus punitives. La cause des femmes sert de prĂ©texte Ă  la crĂ©ation de nouvelles catĂ©gories de crimes et de dĂ©lits, Ă  l’allongement des peines, mais aussi Ă  des innovations pĂ©nales, comme le bracelet Ă©lectronique, les prĂ©lĂšvements systĂ©matiques d’ADN. » Gwenola RicordeauÂČ

Le Parti Socialiste et plus largement, la gauche parlementaire n’échappe pas Ă  cette façon de rĂ©pondre Ă  l’insĂ©curitĂ©. Par idĂ©ologie ou manque flagrant d’imagination, elle n’a pas d’autres rĂ©ponses Ă  donner que la surveillance et la punition. La politique et les discours de Manuels Valls en sont de bons exemples. La sĂ©quence politique anti-terroriste et la mise en place de l’état d’urgence a vu par exemple permis l’utilisation de mesures exceptionnelles pour rĂ©primer les millitant.e.s Ă©cologistes qui s’opposaient Ă  la mascarade de la COP21 ou encore le mouvement contre la loi travail oĂč se sont multipliĂ©es les assignations Ă  rĂ©sidence, les interdictions de manifester, les gardes Ă  vue arbitraires et bien d’autres mesures dĂ©sormais inscrites dans le droit commun par la loi dite « anti-terroriste », en vigueur depuis l’automne 2017.Âł

À Lille, Martine Aubry mate depuis des annĂ©es les quartiers populaires dans un but de gentrification, Ă  grand renfort de bleus. À Rouen, sous prĂ©texte de lutte contre les violences faites aux femmes, un arsenal de nouvelles technologies va ĂȘtre dĂ©ployĂ© dans les bus de la mĂ©tropole « socialiste ». L’augmentation de l’insĂ©curitĂ© brandite chaque annĂ©e vient une nouvelle fois lĂ©gitimer l’installation d’un dispositif de surveillance dernier cri. Et que dire de Nantes, oĂč Johanna Rolland, la Maire PS, enchaĂźne les politiques sĂ©curitaires, comme le dĂ©montre rĂ©guliĂšrement le mĂ©dia indĂ©pendant local Nantes RĂ©voltĂ©e.
Le reste de l’échiquier politique se mure dans un silence assourdissant. La « gauche radicale » n’est pourtant pas incapable de produire un discours sur les questions de sĂ©curitĂ©, mais elle se fait battre quasi-systĂ©matiquement sur le plan temporel. « Les rĂ©cupĂ©rateurs » proposent des solutions de court terme, pratiques et cadrĂ©es, qui semblent efficaces au premier regard, rĂ©pondant aux attentes directes d’une sociĂ©tĂ© noyĂ©e dans la peur Ă©pidermique d’une population alimentĂ©e par le rejet de l’autre Ă  grands coups de Unes dĂ©lĂ©tĂšres : Valeurs actuelles titre le 23 juillet sa Une « le racisme anti français tue ».
Nous n’avons rien Ă  proposer dans l’immĂ©diat, ou si peu.

Pourtant, Ă  chaque agression, Ă  chaque moment oĂč le thĂšme de la sĂ©curitĂ© est mis en avant – il va sans dire trĂšs souvent – nous devrions mettre en place une machine de guerre pour contrer l’argumentaire sĂ©curitaire fallacieux. Parler, Ă©crire, organiser des rencards comme cela est fait lorsqu’il y a une violence policiĂšre. Il faudrait se rĂ©pĂ©ter peut-ĂȘtre, en avoir marre certainement. Il faudrait, Ă  chaque fois qu’une agression traumatise un quartier, y distribuer par dizaines les ouvrages de Angela Davis, Franz Fanon, Gwenola Ricordeau, Michel Foucault
 Partager les tĂ©moignages du Chiapas ou du Rojava. Se retrouver entre habitant.e.s dans une dĂ©marche solidaire (plutĂŽt que de vigilance) et surmonter ensemble et pour du long terme les situations communes.

Le constat est pour l’heure assez mauvais et nous ne pouvons qu’observer notre incapacitĂ© Ă  dĂ©velopper cette autre porte de sortie que la police et l’action pĂ©nale, en rĂ©ponse aux crimes et aux agressions. Soyons-en sĂ»r.e.s pourtant, nos idĂ©es sont dĂ©sirables.

Alors qu’à Lille, une femme a Ă©tĂ© agressĂ©e dans le quartier Moulins par un « dealer », cette derniĂšre a lancĂ© un appel aux pouvoirs publics, mairie et prĂ©fecture, Ă  « prendre la mesure de la situation » et rĂ©agir au plus vite, dĂ©signant le quartier Moulins comme « une zone de non droit », ainsi qu’à une surveillance permanente du quartier.

Martine Aubry et la prĂ©fecture ont rĂ©agi au quart de tour. La maire de Lille en appelle Ă  l’État pour gĂ©rer la situation.⁎ Et la rĂ©ponse ne s’est pas faite attendre.
Mardi 28 juillet, le quartier de la filature, situĂ© Ă  cĂŽtĂ© de la fac de droit et du mĂ©tro porte de Douai, Ă©tait pris en Ă©tau par une dĂ©ferlante de flics venus mener une expĂ©dition punitive dix jours aprĂšs l’agression.
Mercredi 29 juillet, Martine Aubry envoyait un courrier Ă  GĂ©rald Darmanin pour demander des policiers supplĂ©mentaires dans les plus brefs dĂ©lais afin de lutter « contre les zones de non-droits ». Un courrier Ă  vomir, oĂč la maire n’hĂ©site pas Ă  reprendre le terme d’extrĂȘme droite d’«ensauvagement» pour dĂ©signer le quartier Moulins.
« Vous parlez d’ensauvagement, c’est dans ces zones de non droit qu’il est le plus visible » Insulte insupportable envers les habitant.e.s d’un quartier coincĂ©.e.s entre les agressions multiples, l’occupation policiĂšre violente et la brutale gentrification.

Ce dimanche 2 aoĂ»t, GĂ©rald Darmanin Ă©tait en visite surprise au commissariat de Lille avec la promesse d’augmenter les effectifs et les moyens des polices de la mĂ©tropole. La promesse aussi d’augmenter les camĂ©ras de surveillance, alors que Lille est relativement Ă©pargnĂ©e par ce phĂ©nomĂšne de contrĂŽle de masse.
Surveiller et punir, voilĂ  les lignes de ce nouveau mandat socialiste qui commence.

Une chose est pourtant claire : les politiques rĂ©pressives ne changeront rien Ă  la situation et il est hors de question que le quartier Moulins et l’ensemble de ses habitant.e.s ne se retrouvent une nouvelle fois les victimes d’une occupation policiĂšre violente et de politiques rĂ©pressives.

Ce quartier est dĂ©jĂ  depuis de nombreuses annĂ©es le thĂ©Ăątre d’expĂ©ditions punitives et d’occupations policiĂšres. Les CRS sont prĂ©sents en nombre notamment autour de porte d’Arras. Les unitĂ©s de police spĂ©cialisĂ©es multiplient les descentes dans le quartier de la filature et la fac de droit est devenue un bunker oĂč les entrĂ©es sont contrĂŽlĂ©es. La situation s’est-elle arrangĂ©e ? Non. Car croire que l’on apporte de la sĂ©curitĂ© Ă  coup de prĂ©sence policiĂšre et de technologies de surveillance est une pensĂ©e aussi fausse que difficile Ă  se sortir de la tĂȘte.

Alors que depuis 30 ans, nos villes et nos flics ont Ă©tĂ© Ă©quipĂ©s de tout l’arsenal possible sous prĂ©texte de lutter contre l’insĂ©curitĂ©, depuis 30 ans, les chiffres des violences
physiques et des homicides sont stables voire en baisse, et ce en partie liée à la décrue de la violence politique et du grand banditisme.⁔
Le spectre que l’on nous brandit d’une France Ă  feu et Ă  sang ne permet que de lĂ©gitimer l’utilisation de la force sur les habitant.e.s des quartiers. Pour autant, les agressions et le sentiment d’insĂ©curitĂ© que les habitant.e.s ressentent dans certains quartiers sont des rĂ©alitĂ©s auxquelles nous devons collectivement rĂ©pondre.

Au gouvernement, on nage dans le paradigme rĂ©pressif comme un extasiĂ© nagerait dans son trip. L’offensive sĂ©curitaire est spectaculaire.
Les dĂ©placements, de commissariat en commissariat pour annoncer des moyens et des effectifs se multiplient depuis l’arrivĂ©e du nouveau gouvernement.
Lors de leur déplacement à Nice, ville avec le plus de caméras de surveillance et de policiers de France, les sinistres Darmanin, Dupont-Moretti et Castex ont annoncé des mesures qui devraient nous effrayer :
– CrĂ©ation de 10 000 postes de policier·es
– Extension des pouvoirs de la police municipale
– Durcissement de la justice pĂ©nale

Une fois n’est pas coutume, cette opĂ©ration de communication a affichĂ© la volontĂ© d’une tolĂ©rance zĂ©ro contre la dĂ©linquance. Nous savons bien ce qui en dĂ©coulera, qui seront les victimes de ces politiques de « tolĂ©rance 0 » trempant gĂ©nĂ©ralement dans une marinade putrĂ©fiĂ©e de racisme et d’infantilisation.

Axelle Ă  Lyon, Philippe Ă  Bayonne ou les nombreuses agressions Ă  Lille comme ailleurs sur le territoire ne doivent pas lĂ©gitimer des politiques rĂ©pressives stigmatisantes. Il nous faut dĂ©velopper un discours fort qui rĂ©ponde Ă  nos rĂ©alitĂ©s communes en termes de sĂ©curitĂ© tout en refusant de voir, dans chaque Ă©vĂ©nement, une augmentation catastrophique de l’insĂ©curitĂ©. DĂ©veloppons donc un autre discours et revendiquons une autre approche de la sĂ©curitĂ© s’opposant aux politiques locales et gouvernementales rĂ©pressives. Hors de question d’inventer de nouvelles pratiques policiĂšres ou technopoliciĂšres. Pas d’augmentation d’effectifs non plus. Nous parlons bien ici de pratiques communes qui tendraient Ă  se passer des polices Ă  l’échelle communautaire.

À chaque nouvelle violence policiĂšre, bon nombre de personnes se posent la question de la police, de son rĂŽle et de son utilitĂ©. Les Ă©vĂšnements mĂ©diatisĂ©s comme le dĂ©cĂšs d’Axelle sont ces moments oĂč certain.e.s de nos ami.e.s doutent. Se demandent si la police, la prison, finalement


Non, c’est justement dans ces moments qu’il faut penser l’abolition. De la prison, de la justice punitive et de la police. De tout ce qui est policier. De la gestion Ă©tatique de nos existences. Il faut penser l’abolition non pas d’une institution, mais d’un monde.

« Abolir rĂ©ellement la police, cela suppose d’abolir tout ce qui est policier, et donc s’extraire de la sociĂ©tĂ© qui la nĂ©cessite et la gĂ©nĂšre. Aucune loi ne peut l’obtenir, cela s’obtient de fait.
Seule la commune, en rĂ©partissant les tĂąches de l’administration Ă  un corps de citoyens rĂ©vocables faisant la mĂ©diation nĂ©cessaire, peut abolir toute la police et libĂ©rer la sociĂ©tĂ© humaine. » La meilleure des polices, Cerveaux non disponibles.

C’est le moment de rĂ©affirmer haut et fort qu’on ne transformera pas les vieux rouages systĂ©miques du fonctionnement de notre monde Ă  coup de matraques, de marteaux et de barres de fer. Il nous faut, mĂȘme si cela paraĂźt casse-gueule, nous saisir d’évĂšnements comme l’assassinat d’Axelle pour dĂ©velopper notre argumentaire qui, soyons en sĂ»r·es, est dĂ©sirable – se le rĂ©pĂ©ter est parfois nĂ©cessaire. DĂ©sirable en premier lieu pour nous, celles et ceux qui partageons les idĂ©es d’abolition de la police, d’anticarcĂ©ralisme, liĂ©es Ă  notre dĂ©sir de reprendre en main collectivement nos conditions d’existence. DĂ©sirable ensuite et surtout pour celles et ceux d’avantages opprimĂ©es par la police et la justice. Celles et ceux qu’on contrĂŽle au faciĂšs, qui n’ont pas les moyens de se dĂ©fendre devant un procureur, que l’on rĂ©prime du simple fait de caractĂ©ristiques ethniques, genrĂ©es, ou sociales. L’écho que le discours abolitionniste peut avoir sur toute une partie de la population grappillera minimalement l’espace conquis par le discours sĂ©curitaire dominant.

DĂ©construire le mythe tendant Ă  nous faire croire que la police est indispensable semble ĂȘtre un point qui, au vu de l’actualitĂ© autour des violences policiĂšres, est Ă  marteler. La police n’empĂȘche pas le crime d’avoir lieu. Elle arrive aprĂšs pour le constater. La police n’empĂȘche pas ton voisin du 3eme de mettre de la techno jusqu’au lever du soleil. La police n’est construite que sur le principe d’infantilisation de la population. Nous serions des individu.e.s inconscient.e.s, incapables de gĂ©rer notre sĂ©curitĂ© et celle des autres. Sur ce principe, nous avons dĂ©lĂ©guĂ© ce pouvoir aux hommes armĂ©s qui prĂ©tendent avec arrogance ĂȘtre les garants du bon dĂ©roulement de la vie. Seuls les policiers seraient capables de gĂ©rer les conflits.

Le recours systĂ©matique Ă  la police dĂ©coule inĂ©luctablement du fonctionnement systĂ©mique de nos sociĂ©tĂ©s occidentales basĂ©es notamment sur l’individualisme.
À l’heure oĂč plus personne n’est dupe sur la question des violences policiĂšres (Ă  l’exception de quelques zigotos comme Castaner, Darmanin, ou les guignols de gĂ©nĂ©ration identitaire), nous devons nous demander si faire appel aux policiers pour gĂ©rer systĂ©matiquement ces conflits serait faire preuve de tolĂ©rance et cautionner une logique de domination sociale, raciste et hĂ©tĂ©ropatriarcale.
Il ne s’agit pas ici de pointer du doigt celles et ceux qui ont recours aux policier.e.s pour tout un tas de raison, mais de rĂ©ussir Ă  se poser des questions : dans qu’elle situation ai-je rĂ©ellement besoin de la police ? Pourra-t-elle rĂ©ellement m’aider si
? Comment pourrait-on gĂ©rer cette situation autrement. Collectivement.

L’enjeu est de retirer l’argument Ă©tabli du « on vous protĂšge » reprĂ©sentant la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg camouflant le « on vous Ă©crase ». L’enjeu est de dĂ©tricoter la pensĂ©e selon laquelle la police serait irremplaçable. Une pensĂ©e construite dans le but unique de prĂ©server l’ordre et d’empoisonner nos imaginaires.

« Je suis sĂ»re que la premiĂšre fois que quelqu’un a criĂ© “Nous devons abolir l’esclavage !”, tout le monde a rĂ©agi de la mĂȘme maniĂšre, genre : “Quelle idĂ©e stupide ! On se fait plein
d’argent grĂące Ă  ce travail gratuit et vous voulez l’abolir ? C’est ridicule !” » Tout le monde peut se passer de la police, Jeff Klak.⁶

L’enjeu est donc de nous mettre dans les conditions propices Ă  la crĂ©ation d’alternatives Ă  la gestion Ă©tatique de la sĂ©curitĂ© en dĂ©veloppant des espaces permettant de rĂ©pondre Ă  toutes les situations oĂč nous recourons d’ordinaire Ă  ce qui est policier, et ainsi les gĂ©rer ensemble.

Ces formes auront leurs problĂ©matiques que nous nous efforcerons de soulever, d’assumer et de rĂ©soudre ensemble, avec l’ambition permanente de se passer de la force armĂ©e et de l’accaparement de la violence physique lĂ©gitime par un groupe. Si tout reste Ă  faire, rien n’est pour autant Ă  inventer. Inventons oui ! Mais constatons d’abord qu’une flopĂ©e de chercheurs et de chercheuses, de millitant.e.s, d’écrivain.e.s, se sont emparĂ©.e.s de la question. Des thĂšses sur la justice transformative, au travail fourni sur l’abolition de la justice pĂ©nale et de la prison. Il faut s’inspirer d’expĂ©riences communautaires oĂč la police est relĂ©guĂ©e en derniĂšre division notamment dans des collectifs fĂ©ministes locaux, Ă  la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes, au Chiapas (Mexique), au Rojava, dans le quartier D’Exarcheai Ă  AthĂšnes ou plus rĂ©cemment dans la Capitol Hill Autonomous Zone (Seattle). Des expĂ©riences effectives, loin d’ĂȘtre parfaites, cela va sans dire, mais ĂŽ combien inspirantes. Des solutions communautaires oĂč la vie et la sĂ©curitĂ© d’une population s’organisent diffĂ©remment et dont le principal ingrĂ©dient est la fluide interaction sociale entre les membres de la communautĂ©.
RecrĂ©er des liens, avec nos voisin.e.s, faire sociĂ©tĂ©. Un principe simple et consensuel pourtant mis de cĂŽtĂ© par ce qu’on nous impose dans le strict intĂ©rĂȘt de prĂ©server l’ordre Ă©tabli. Capitaliste, raciste et hĂ©tĂ©ropatriarcale. Rappelons-le.

« Si tu construis une communautĂ©, alors la violence s’arrĂȘte. Quand tu connais tes voisins, tu es beaucoup moins susceptible de leur tirer dessus ou de les voler » Tout le monde peut se passer de la police, Jeff Klak. C’est l’ambition des forces d’autodĂ©fense populaire au Rojava, pensĂ©es pour que les volontaires assurent la protection des habitant.e.s de leur propre quartier.

« Les possibilitĂ©s d’instituer des hiĂ©rarchies de pouvoir et d’autoritĂ© sont considĂ©rablement rĂ©duites dans cette mĂ©thode alternative. Les personnes sont les protecteurs des personnes, celles avec qui ils vivent et avec qui ils interagissent quotidiennement. La proximitĂ© des « forces de sĂ©curitĂ© » par rapport Ă  la communautĂ©, Ă©tant donnĂ© qu’elles sont issues de leur propre quartier, garantit que des violations ne se produisent pas. Lorsqu’elles se produisent, les mĂ©canismes communautaires de justice, d’honneur et de restauration sont immĂ©diatement activĂ©s par le biais des communes de quartier. Le monopole de ce processus est encore empĂȘchĂ© en encourageant tout le monde Ă  participer grĂące Ă  un systĂšme de listes. Tout le monde peut se porter volontaire. Cela inclut les personnes ĂągĂ©es, en particulier les femmes, en tant que sources de protection civile. » Hawzhin Azeez, activiste kurde.⁷

Ce modĂšle ne peut Ă©videmment pas fonctionner seul. Il doit ĂȘtre accompagnĂ© d’une profonde transformation de la sociĂ©tĂ©, aussi bien politique que sociale. Par la dissolution de
l’état et des valeurs patriarcales, coloniales, nationalistes, patriotiques etc, qui l’accompagnent.

Il nous faut donc dĂ©construire l’intĂ©gralitĂ© de ces schĂ©mas, ces modĂšles, ces reprĂ©sentations, cette multitude de roues dentĂ©es faisant engrenage dont le fonctionnement automatique nous empĂȘche d’échapper Ă  son inertie.

Créer des ßlots de résistance comme il en existe déjà, aussi combatifs que créatifs, pour désosser ces constructions insensibles vampirisant nos capacités à penser autre chose.
Tout ce qui Ă©tait directement construit doit s’égarer. Se perdre pour retrouver la crĂ©ativitĂ© enfantine dĂ©chue qui nous a de nombreuses fois fait embrasser le chaos. Et que c’était bon d’embrasser le chaos.

Nous vous invitons vivement à poursuivre la lecture via les références notées ci-dessous.
______
1. La tentation du fichage génétique de masse :
https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2006/09/25/la-tentation-du-fichage-genetique-de-masse_816576_3208.html

2. Entretien avec Gwenola Ricordeau
https://www.bastamag.net/Abolition-prison-police-abolitionnisme-feminisme-violences-sexistes-Entretien-Gwenola-Ricordeau-Femmes-contre-la-prison

3. Pourquoi le projet de loi antiterroriste menace les libertés fondamentales
https://www.lesinrocks.com/2017/09/26/actualite/actualite/projet-de-loi-antiterroriste-les-libertes-menacees/

4. Agression d’une femme à Lille-Moulins : “C’est l’enfer pour les gens” selon Martine Aubry, qui en appelle à l’Etat
https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/nord-0/lille/agression-femme-lille-moulins-c-est-enfer-gens-martine-aubry-qui-appelle-etat-1855628.html

5. Sept idĂ©es reçues sur l’évolution de la France « depuis trente ans »
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/02/28/sept-idees-recues-sur-l-evolution-de-la-france-depuis-trente-ans_5429436_4355770.html

6. La meilleure des polices
https://cerveauxnondisponibles.net/author/admin1591/

7. Tout le monde peut se passer de la police.

Tout le monde peut se passer de la police

8. Une société sans police ? Les leçons du Rojava.

Une société sans police ? Les leçons du Rojava

Pour aller plus loin :

A propos de justice transformatrice et de gestion communautaire des agressions :
– Pour une culture de la solidaritĂ©
https://rebellyon.info/Pour-une-culture-de-la-solidarite-22472
– Pas de recette miracle. Perspectives extra-judiciaires face aux agressions sexuelles
https://rebellyon.info/Pas-de-recette-miracle-Perspectives-extra-22481

A propos d’abolition de la police :
– MANIFESTE POUR LA SUPPRESSION GÉNÉRALE DE LA POLICE NATIONALE
https://lundi.am/Manifeste-pour-la-suppression-generale
– VIOLENCES, MENSONGES ET MAINTIEN DE L’ORDRE
https://lundi.am/Violences-mensonges-et-maintien-de-l-ordre
– Que faire de la police ?

Que faire de la police ?

– 12 choses à faire plutît que d’appeler la police
https://rebellyon.info/Si-tu-vois-quelque-chose-fais-quelque-22487

A propos d’imaginaire et de crĂ©ativitĂ© :
– « PAS DE POLICE, PAS DE PROBLÈME », dĂ©claration de LoĂŻc Citation lors de son procĂšs pour le contre sommet du G20 Ă  Hambourg.
https://laneigesurhambourg.noblogs.org/post/2020/07/09/loic-keine-polizei-keine-problem/
– Entretien avec Alain Damasio
https://www.bastamag.net/Alain-Damasio-Les-Furtifs-La-Volte-ultra-liberalisme-ZAD-pouvoir-alienation


Article publié le 13 Oct 2020 sur Cerveauxnondisponibles.net