Avril 18, 2021
Par Fédération Anarchiste Belgique
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Sandro Baguet : des collages immédiats – Ici et maintenant

Sandro Baguet : des collages immédiats



Rédigé par ici et maintenant

18 avril 2021

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L’art, l’anarchie et tout le toutim. On a eu envie d’en parler avec le copain Sandro Baguet. Sandro est militant libertaire et artiste plasticien depuis belle lurette, auteur de collages, d’encres et d’acryliques. Il a illustré plusieurs ouvrages toujours en lien avec les luttes sociales et ouvrières. Il fait également partie du groupe belge de la Fédération anarchiste Ici et maintenant. Christophe a recueilli ses paroles au cours d’une interview, à la Maison des huit heures à Charleroi. Retour sur une conversation autour de la lutte ouvrière, du punk et de l’engagement social ! [Cet article a été publié initialement dans le Monde Libertaire n° 1819, dans le dossier d’été consacré à l’art-narchie. Depuis, Sandro a également illustré la Une du numéro 1821 et continue son travail de collagiste.]

Christophe :
Tu es de la région louviéroise ? Est-ce que ça
compte pour toi, cette région ? Qu’est-ce qui la rend si
particulière à tes yeux ?

Sandro
Baguet 
:
E
ffectivement,
j’y suis né, j’habite et j’ai milité pas mal dans cette
ville de La Louvière. Sans être régionaliste ou
enraciné, on ne peut être fier d’un bout de carte
géographique, faut néanmoins admettre qu’il y a une
atmosphère qui m’emballe. C’est sans doute lié à
mon enfance. Durant les années 70, le sport populaire est
archi -présent dans cette cité ouvrière. Les
prolos se rassemblent pour zieuter les matches de « balle
pelote », ça picole et ça rigole dans les
quartiers. Il y a foule durant le week-end dans les Maisons du Peuple
(café/salle). On y improvise des cinoches, on s’intéresse
à la colombophilie, parfois on s’y rend pour un gala de boxe
ou un meeting politique. C’est une région (post maintenant)
industrielle, fortement syndicalisée, gréviste et
politisée à fond. T’as parfois l’impression d’être
un peu en autonomie prolétarienne. Le sport populaire a le
vent en poupe à l’époque. T’as le jeu de balle, le
ping-pong, le foot. À côté des ligues
officielles, royales disait-on, il existe une Fédération
Ouvrière, progressiste et anticléricale. J’aimais bien
ça ! Le patois local aussi. Pratiqué essentiellement
dans les familles ouvrières. Même les travailleuses et
travailleurs venant d’autres pays baragouinaient un melting-pot
dialectal perso composé de français, de wallon et de
langue maternelle. Car oui, c’est une terre d’immigration. Ça
causait espagnol, italien, grec et polonais dans les mines de
charbon, dans les fabriques et les usines sidérurgistes.

C :
Milieu ouvrier, culture populaire : en quoi ça te définit
?

SB :
Je suis issu de la classe ouvrière. J’en fais d’ailleurs
toujours partie, je suis ouvrier d’usine en trois-huit. 

Côté
maternel, c’est la Sicile. Mon oncle, mon grand-père, mon
parrain, ma mère … Tu vois cette exploitation -pardon
immigration- , ces italiens et siciliens qu’on faisait bosser dans
les mines de charbon. Ils en crevaient un jour ou l’autre en crachant
leurs malheureux poumons. Pour un salaire plutôt limite. Ils
s’entassaient dans des logements insalubres. Ça sentait les
pâtes, la baston, le chianti, la revanche, les pois chiches,
les tartines qui grillaient sur l’estuve (poêle au charbon) et
la tomate. Moi, ça m’a donné le goût de la lutte
antiraciste, de la sauce ragú-bolognaise et ça m’a filé
un irrésistible penchant pour la rage prolétarienne, ça
a accentué mon refus de la domination et de la hargne
xénophobe. La rebuffade pour la résignation.

Côté
paternel, on hérite d’un climat socialo-communiste. On se
méfie des uniformes, des bourgeois, des calotins et des
galons. Dieu n’est pas un problème. Il n’existe pas. Il ne
nous surveille pas. On s’en branle. On vit un anticléricalisme
tranquille et rigolard. Ces croyances, c’est pas sérieux
franchement ! On y pige que dalle. 

On
se souvient de la résistance aux nazis, des insurrections de
1950 contre la royauté et de la grève générale
de l’hiver 60/61. 

Chaque
semaine, mon père bossant à la Capitale ramène
de la lecture. La presse communiste, des brochures anarchistes, le
journal
Pour
et des pamphlets d’ultra-gauche. Ça me botte. Ça côtoie
Pif Gadget et le périodique syndical. 

 Les
rencontres feront le reste : un militant aguerri de la Jeune
Garde Socialiste (Quatrième Internationale), la nébuleuse
anarchiste bruxelloise du 65 rue du Midi/Alternative Libertaire,
l’écrivain Denys-Louis Colaux (« l’art n’appartient
pas aux bourgeois, il ne faut pas leur laisser »),…

Puis,
on gamberge ferme à propos de l’esclavage salarial dans lequel
la majorité de la population est contrainte de vendre sa force
de travail et son corps afin de survivre. Un esclavage qui traîne
derrière lui toutes les formes les plus abjectes des sociétés
précédentes…

C :
Et du coup, ton parcours personnel : qu’est-ce qu’il y a d’important
à retenir selon toi ?

SB :
Adolescence, le choc : le mouvement punk. Le graphisme, la
musique, l’insolence, ça m’épate. On peut créer,
si on le désire. Quelques collagistes sortent du lot :
l’inventive Gee Vaucher de CRASS,  l’esthétique de Jamie
Reid autour du groupe Sex Pistols, le libertaire Winston Smith / Dead
kennedys. Des tas de fanzines circulent. Tous plus ingénieux
les uns que les autres. Des individus s’investissent complètement
dans la création et la diffusion. Ça prenait du temps à
l’époque : fallait coller, taper à la machine à
écrire, récolter les interviews par La Poste, trouver
des astuces pour photocopier le bazar pour pas cher… la liberté
d’expression, ça se méritait ! Avec d’autres, on
met en route un zine, on monte des concerts, on participe à la
scène. Toujours en apportant un fond politique indispensable
et important.

C’est
l’époque de Reagan, Thatcher & Pinochet, de l’apartheid,
la révolution sandiniste, la crise des missiles nucléaires,
des tensions de la guerre froide, de la fin des trente glorieuses,
des licenciements massifs, des coups d’éclat d’Action Directe
ou des CCC, des luttes contre l’allongement de la durée du
service militaire, de Bérurier Noir,…

C :
Ton approche artistique :e
st
une
combinaison
de techniques diverses ? Collages – encres – acryliques : tu peux
expliquer ?

SB :
Le collage c’est l’urgence. L’art décoratif n’a pas vraiment
d’intérêt. C’est rechercher les différentes
manières de dire non. C’est créer des scénettes
improbables. Qui ne peuvent pas exister. Avec un certain sens
plastique. Et un attachement pour tenter de faire chauffer les
ciboulots. Souvent avec effronterie. Mettre à bas la tyrannie
du « bon sens » du boutiquier.

Ça
correspond à « ma » réalité, à
une critique du capitalisme, de l’illusion démocratique, de
la « dictature de la fabrique » qu’on a devant la gueule.
Un réquisitoire contre cette désolante aptitude pour la
soumission. 

C’est
de l’instinct de classe. La révulsion pour la société
divisée en classes, de l’État qui est l’organisation du
pouvoir de la classe privilégiée sur le plan
économique. Bien que la bourgeoisie représente la
minorité de la société. Le refus
des dégoûtants lendemains qu’on nous prépare
avec l’aide de la violence ordurière et raciste de
l’extrême-droite, colportée par de pitoyables bandes
d’éclopés du cerveau.

C :
Tu as participé à des expos, illustré des
bouquins… Comment ça s’est goupillé ?

SB :
Les
rencontres militantes, les accointances amicales, le circuit
alternatif, la reconnaissance mutuelle m’ont poussé à
collaborer avec des associations ou des individus. Je vais vers
celles et ceux qui refusent l’individualisme exacerbé et la
vision libérale du « chacun sa merde » et du «
pousse-toi de là que j’m’y mette! » Vers celles et ceux
pour qui l’engagement ne les met jamais réellement à
l’abri de l’inconfort du doute. Susciter des événements
et des choses, ne pas rester passif.

Être
à l’écoute de toutes les manières de dire non,
même si c’est complètement éphémère,
c’est crucial. Et ça m’a poussé à collaborer à
un tas de revues, d’effectuer des frontispices et couvertures de
bouquins ou de recueils de poésie, à signer la pochette
de l’album CD « sang bouillant » du groupe La Marmite.

C :
On évoque en quelques lignes tes affinités avec le
mouvement anarchiste. C’est arrivé comment ?

SB :
C’était il y a longtemps et ça vaut ce que ça
vaut. Parfois tu as des références un peu pourries:
l’album des Sex Pistols, le vinyle « Punks’not dead » de
Exploited, The Clash, la deuxième vague du ska… ça
cause politique. Occasionnellement d’anarchie. Les fanzines avaient
une teinte libertaire et antifasciste.

Quelques
films aussi :Sacco et Vanzetti, Alexandre le bienheureux, La
bande à Bonnot,…

D’abord
tu tâtes de l’arbitraire en milieu scolaire. Ensuite, tu te
frottes aux cafards racistes. Et la prédominance de la
domestication et des hiérarchies au taf fait le reste.

Début
90, Immanquablement, je me suis lié au mouvement bruxellois
gravitant autour d’Alternative Libertaire et du groupe anarchiste
Otchaïanié. 

Et
actuellement, soutenir cette bonne vieille Fédération
historique me semble être le strict minimum.

C :
Quel présent, quel avenir pour l’art dans les luttes sociales
? Tu penses que ça pourrait contribuer à faire émerger
une conscience de classe ?

SB :
Zbim, la question qui dévaste! Ça me fait penser direct
au dialogue sur l’engagement entre Ferrat et Brassens (ORTF 1969).

Jean
Ferrat : « Je crois personnellement que la démarche
individuelle est extrêmement importante. Elle est même
capitale, mais elle ne remplace pas l’autre. C’est-à-dire que
seul, on ne peut pas grand-chose. On ne peut même rien
pratiquement si on n’est pas entouré. Pour avoir une action
possible et efficace, il faut être en groupe (…) On vit dans
un monde atroce, on subit des pressions considérables… Pour
moi, les choses sont claires, d’une certaine manière. En gros,
dans notre société actuelle, il y a des exploiteurs et
il y a des exploités. Je suis du côté des
exploités, bien entendu. ».

Le
Georges soutenait: « Moi, tu sais, je n’ai jamais cru aux
solutions collectives. C’est une opinion tout à fait
personnelle et très discutable, ne croyant pas aux opinions
collectives et étant contre personnellement, sur le plan
esthétique dans le domaine de la chanson, étant contre
l’efficacité. (…) Je ne tiens pas, par exemple à
donner des explications et à donner une morale, à
indiquer les voies que je pense qu’il faut suivre ou ne pas suivre.
Je me borne, si tu veux, à donner mes impressions en face de
problèmes (…) Ce n’est pas sûr que l’art ne
puisse pas changer le monde. L’art pur peut sûrement changer le
monde. Je crois que c’est l’art explicatif qui peut difficilement
changer le monde (…) Et j’ai peur que l’homme ne soit pas prêt
de changer. Non pas que je le trouve très mauvais, mais
enfin… même dans une société tout à fait
parfaite, je crois que l’homme inventerait encore, parce qu’il est
très industrieux, il est très imaginatif. Il
inventerait, il trouverait le moyen de foutre la pagaille. »

Je
n’ai toujours pas réussi à trancher. Et ce n’est pas
vraiment dramatique.

C :
Une
dernière question et je te fous la paix. Quand tu entends le
mot “culture”… tu fais quoi ?

SB :
Je sors mon revolver à eau ! Mon nez de clown et ma conscience
de classe.

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Source: Ici-et-maintenant.group