DĂ©cembre 22, 2020
Par À Contretemps
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Ce texte a paru sur Lundi matin, n° 268, du 21 dĂ©cembre 2020.

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Pour celleux qui ne le savent pas encore, ils ont attrapĂ© la « cheffe du black bloc Â». Et, oh surprise ! C’est une dame d’un Ăąge respectable, la cinquantaine, habituĂ©e des manifs du samedi et qui a osĂ© ouvrir un pĂ©broc de couleur arc-en-ciel lors de la manif de samedi dernier. Parce que ce jour-là
 il pleuvait.

En ce moment l’État dĂ©lire Ă  son sommet et dans les grandes largeurs sur des histoires de parapluie et sur le fait que des parapluies ouverts ou fermĂ©s seraient un mystĂ©rieux code secret de communication entre sĂ©paratistes illuminati patentĂ©s. Car il faut savoir que les parapluies sont autant de hiĂ©roglyphes secrets, d’étranges sĂ©maphores qui cachent un habile dispositif qui dĂ©clencheraient magiquement des casses en manifestation. Ce fait surprenant a Ă©tĂ© Ă©voquĂ© de maniĂšre trĂšs sĂ©rieuse par Le Canard enchaĂźnĂ© du mercredi 9 dĂ©cembre 2020. Le Canard est formel : « Selon la PrĂ©fecture de police, [
] les modes opĂ©ratoires sont rodĂ©s. Au signal d’un parapluie qui s’ouvre, tout le monde enfile sa tenue de combat – noir intĂ©gral. [
] Et le groupe passe Ă  l’action. Â»

Trois jours plus tard une certaine Moun Ă©tait arrĂȘtĂ©e parce qu’elle coĂŻncidait avec le mode opĂ©ratoire rĂ©vĂ©lĂ© par Le Canard selon les indications de la PrĂ©fecture de police trois jours auparavant. Le Canard est toujours trĂšs bien informĂ© sur ce qui se pense (ou plutĂŽt ne se pense pas) au sommet de l’État, parce que c’est directement lĂ  qu’il se tuyaute pour trouver des infos. C’est ici qu’on comprend, qu’au sommet de l’État, il se raconte des histoires qui se mĂ©diatisent et qu’ensuite cette mĂ©diatisation transforme ces bobards en rĂ©alitĂ©.

On entre donc en ce moment dans un dĂ©lire circulaire. L’hyper-Ă©go prĂ©sidentiel ne supporte plus aucune contestation. Chaque fois qu’il est contredit par la rĂ©alitĂ© de la rue, c’est un peu comme un paranoĂŻaque en crise Ă  qui vous annoncez qu’il n’est pas le NapolĂ©on qu’il pense ĂȘtre. C’est la raison pour laquelle, si des gens narguent le prĂ©sident en faisant brĂ»ler quelques voitures sur un boulevard, cela peut tenir la cinquiĂšme puissance du monde en haleine pendant une semaine. Alors que 1 500 voitures qui flambent pour fĂȘter joyeusement la nouvelle annĂ©e, c’est un non-Ă©vĂ©nement du point de vue de l’irrĂ©alitĂ© prĂ©sidentielle.

L’antiterro a donc Ă©tĂ© mobilisĂ©e fissa pour rĂ©gler ce problĂšme psycho-politique urgent (d’habitude ils s’occupent plutĂŽt de terrorisme, mais il n’y a pas beaucoup de clients en ce moment). Ils mobilisent donc, au frais du contribuable, des mĂ©thodes d’investigation lourdes et coĂ»teuses pour s’inventer Ă  nouveau un terrorisme d’ « ultragauche Â» façon affaire de Tarnac. Il paraĂźt qu’on a trouvĂ© des gens avec des couteaux de cuisine chez eux, qui en plus ruminaient des idĂ©es noires contre l’appareil d’État. Il y a donc du complot dans l’air, c’est une Ă©vidence.

Évidemment personne ne moufte, parce que, lĂ , ce qui occupe les tĂȘtes pour la durĂ©e des fĂȘtes c’est ce vaccin miracle contre… le dĂ©lire. L’épidĂ©mie envahit tout le pays qui hallucine jour et nuit sur le black bloc.

Pour information : crier un peu fort en manif, c’est se faire sauter immĂ©diatement dessus et battre comme plĂątre (parce que vous ĂȘtes forcĂ©ment un meneur pour gueuler comme un goret qu’on veut transformer en saucisson), jouer du tambour c’est la garantie que le sang coule dans les dix minutes, s’habiller en noir c’est la gardav’ assurĂ©e, porter un cache-cou (une arme par destination) c’est le panier Ă  salade et la promenade dans Paris assurĂ©e. Un rouleau de scotch dans un sac de peintre c’est « Vous venez en manif avec du scotch de peintre ? / Oui monsieur, je suis peintre Â». Un parapluie en cas d’averse ? Ce n’est mĂȘme plus la peine d’y penser parce qu’en ce moment c’est la grosse fixette lĂ -dessus. Ce dont rĂȘve Darmanin, ce sont des dĂ©filĂ©s silencieux, tĂȘte baissĂ©s, mains croisĂ©es, visage contrits et bouches fermĂ©es. On ne sait plus bien si on doit s’excuser de manifester, remercier qu’on puisse sortir dans la rue ou s’ils veulent que la manifestation ressemble Ă  un cortĂšge d’enterrement. Histoire de saluer comme il se doit la casse de tout un pays qu’on envoie au mur ou de se prĂ©parer au deuil de tout ce qu’ils vont encore casser.

Les commerçants se plaignent : « Il n’y a personne dans les magasins, les clients ne reviennent pas. Â» Si les gens ne viennent pas dans les magasins, ce n’est pas parce que le confinement a servi de cure de dĂ©sintoxication Ă  toutes sortes de pathologies d’achats compulsifs. De Marseille Ă  Lille, si les magasins de fringues et de breloques sont vides, « tout ça c’est la faute du black bloc ; ils font peur aux gens Â». C’est du moins ce que m’ont affirmĂ© plusieurs commerçants. Mais cette hantise n’est pas neuve, ce symptĂŽme est rĂ©current d’une Ă©poque Ă  l’autre. C’est une Ă©pidĂ©mie qui fonctionne par vagues. AprĂšs un an de Gilets jaunes un galeriste de Saint-Germain-des-PrĂ©s m’avait trĂšs sĂ©rieusement affirmĂ© : « Ă€ Saint-Germain, on n’a rien vendu dans les galeries depuis un an, c’est Ă  cause des Gilets jaunes. Â» Explication : « Le samedi, les collectionneurs viennent en bus acheter des tableaux, mais comme les Gilets jaunes bloquent les bus, on ne vend plus rien. Â» Menaçant, il s’est ensuite retournĂ© vers un copain syndicaliste barbu : « C’est pas toi le boss de Gilets Jaunes par hasard ? Â»

Il faut donc 150 arrestations chaque samedi pour pouvoir parader au « 20 heures Â» et rassurer les commerçants angoissĂ©s d’attendre le client fantĂŽme dans leur boutique. Il faut bien cela pour faire croire que c’est la faute du black bloc. Il faut bien qu’on comprenne que « c’est eux les casseurs ! Â». Mais pourquoi tant d’insistance Ă  clamer cela ? En 1940 on a pu dire qu’il y avait une crise Ă©conomique mondiale Ă  cause d’un complot juif, et que si on exterminait les juifs, l’économie repartirait Ă  donf. Ce que beaucoup de gens ont bien voulu croire, parce que c’était facile Ă  penser.

« Faites ce que vous voulez Â», a annoncĂ© Macron Ă  sa police il y a quinze jours. Maintenant, tous les coups sont donc permis. La police fait ce qu’elle veut. « Comme d’habitude Â», dira-t-on, mais lĂ  le prĂ©sident ajoute Ă  cette bĂ©nĂ©diction 1,5 milliard d’euros de prime et de cadeaux aux policiers pour NoĂ«l [1]. En rĂ©compense de l’arrestation de la cheffe des black blocs ? Ou pour se faire pardonner d’avoir osĂ© Ă©noncer quelques Ă©vidences : Ă  savoir qu’il y a peut-ĂȘtre en fin de compte un problĂšme de violences policiĂšres dans notre pays et aussi que certaines populations seraient harcelĂ©es par des contrĂŽles de police plus que frĂ©quents.

Des tĂ©moins du franquisme m’ont racontĂ© ce que c’était le franquisme en Espagne : les non-opposants Ă©taient contents parce que grĂące Ă  Franco chaque mĂ©nagĂšre avait une machine Ă  laver ! Le seul problĂšme c’est qu’il n’y avait plus de poĂ©sie, que le roman a mis des dizaines d’annĂ©es Ă  s’en remettre et les arts aussi, c’est ce moment de renaissance qu’on a appelĂ© la movida. Mais ce n’était pas grave parce que ce qui signe l’attestation Ă©vidente de la simple prĂ©sence humaine n’existe plus en pĂ©riode de fascisme.

Des tĂ©moins du nazisme en Allemagne m’ont aussi racontĂ© que beaucoup de gens n’étaient finalement pas mĂ©contents d’Hitler – « dont on salit tout le temps la mĂ©moire Â», disaient-ils. Parce qu’Hitler leur avait donnĂ© une voiture, des autoroutes pour rouler dessus, et quand on avait un achat rapide Ă  faire, c’était pratique parce qu’on allait acheter les biens des juifs sur les trottoirs de Berlin, au pied de leurs immeubles. On pouvait acheter tout ce dont on avait besoin pour rien du tout. En Allemagne, sous Hitler, il y avait des gens qui vivaient bien, qui avaient le sens pratique, qui consommaient tranquillement et qui s’en sont souvenu pendant longtemps, c’est pour cela que la dĂ©nazification a Ă©tĂ© si longue.

Pourquoi un ĂȘtre humain aurait-il besoin de culture, de musique, de chanson d’amour ou d’amour tout simplement ? Est-ce qu’on ne pourrait pas aussi se passer du chant des oiseaux ou des cris des enfants ? Tout ce temps que les gamins passent Ă  dessiner, Ă  jouer, Ă  danser ou Ă  rĂȘvasser, n’est-ce pas du temps dĂ©finitivement perdu ? J’ai remarquĂ© qu’en gĂ©nĂ©ral les non-opposants ne lisent pas de poĂ©sie. Ils ne vivent pas cela comme un manque parce qu’ils aiment se faire plaisir en achetant des trucs le samedi. Un « CS++ Â» (qui se dĂ©finissait ainsi) et qui avait travaillĂ© dans l’immobilier Ă  New York pendant vingt ans, m’a mĂȘme avouĂ© un jour que regarder ailleurs, il se l’interdisait, « parce que ça te fait perdre du temps dans la course, et Ă  la fin, tes amis ont plus que toi finalement Â». Ces gens ramĂšnent donc dans leur maison tous ces trucs qu’ils achĂštent dans les pop-up store le samedi. Mais ils ne sont pas rassurĂ©s parce que ces trucs, fatalement, il y a forcĂ©ment quelqu’un qui en aura plus envie qu’eux. Et eux, rien que de se reprĂ©senter cette jalousie, ça les fait flipper grave. Alors ils se protĂšgent.

Tout cela rappelle la fin du XIXe siĂšcle, une Ă©poque qui n’avait rien Ă  envier Ă  la nĂŽtre du point de vue de la cruautĂ© des rapports sociaux. Dans les annĂ©es 1890, ce mĂȘme genre de personnes se sont mises Ă  acheter le design de l’époque. Ce n’était pas des tablettes, des tĂ©lĂ©phones, des Ă©crans plats, mais des tableaux, des meubles d’ébĂ©nistes signĂ©s, des rideaux de crĂ©ateurs, des vĂȘtements Ă  la mode de l’époque, des bibelots dont ils ont rempli leurs appartements. ImmĂ©diatement ils ont fait installer des coffres-forts qu’ils ont scellĂ©s dans les murs de ces dits appartements. La ruse consistait Ă  cacher ces coffres derriĂšre des tableaux et c’est ainsi que toute une Ă©poque s’est mise Ă  cacher des coffres derriĂšre des tableaux. Cette folie collective est documentĂ©e dans n’importe quel roman d’ArsĂšne Lupin. Celui-ci, redoublant la compulsion d’achat des bourgeois de son temps, passe son temps Ă  vider ces appartements pour la plus grande joie des lecteurs de ce genre de roman.

Ce qu’on sait moins c’est qu’ArsĂšne Lupin, bourgeois-cambrioleur, n’est que la pĂąle imitation d’un autre cambrioleur moins cĂ©lĂšbre parce qu’anarchiste : Alexandre Marius Jacob. « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Le vol c’est la restitution, la prise de possession. (
) J’ai prĂ©fĂ©rĂ© m’insurger en faisant la guerre aux riches en attaquant directement leurs biens Â», explique Marius Jacob [2].

Ce qu’avait inventĂ© Marius Jacob, pour ĂȘtre plus prĂ©cis, c’est « le coup du parapluie Â». « Le 5 octobre 1901, les “Travailleurs de la nuit”, dirigĂ©s par Marius Jacob, cambriolent le bijoutier Bourdin Ă  partir de l’appartement louĂ© juste au-dessus. Le bijoutier et sa famille sont partis Ă  la campagne comme chaque fin de semaine. Les trois hommes percent un trou dans le parquet, y glissent un parapluie qu’ils ouvrent. L’ouverture peut ensuite ĂȘtre Ă©largie, sans que la chute de gravats ne les trahisse. Vers midi le trio glisse Ă  l’aide d’une Ă©chelle de corde dans la piĂšce oĂč se trouve le coffre que Jacob ouvre en une demi-heure. [
] Le coffre livre 7 kilos d’or, des bijoux, des titres nĂ©gociables et 8 000 francs en espĂšces. [3] Â»

Ce n’est donc pas d’hier que les parapluies font fantasmer la PrĂ©fecture de police. Ce n’est pas d’hier que les nantis fabriquent leur part d’ombre, leur double maudit qui provoque en eux le retour d’une terreur, d’un cauchemar qui est propre Ă  la pulsion d’accumulation. Les noires silhouettes du black bloc sont depuis toujours un fantĂŽme qui colle Ă  cette bourgeoisie commerçante comme son ombre, car c’est l’envers dĂ©lirant de la pulsion de prĂ©dation qu’elle reprĂ©sente. Chassez le dĂ©lire par la porte, il rentre par la fenĂȘtre (voire par le plafond avec Marius Jacob). Le black bloc met Ă  jour ce rapport spĂ©cifique de la bourgeoisie Ă  ses propres fantasmes, Ă  sa fĂ©tichisation de la marchandise, c’est Ă  dire Ă  la part d’irrĂ©alitĂ© et de dĂ©lire qui habite le dĂ©sir fou d’un salut par l’argent et par l’objet. Le dĂ©sir d’ĂȘtre un objet libĂšre de l’angoisse d’ĂȘtre un sujet mais il se paie d’une subjectivation dĂ©lirante. Ce que l’époque rencontre ici, c’est cette hantise qui lui dit l’impossible d’ĂȘtre soi dans un devenir-objet. Dans la consumation de ce qui s’offre Ă  la consommation, le black block, c’est l’envers de la rĂ©ification possible du dĂ©sir au travers de l’acte d’achat. Les quelques voitures de luxe qui brĂ»lent sur le boulevard signent la part maudite d’une Ă©conomie qui se voudrait sans dĂ©pense. Si bien que si le black bloc n’existait pas, il faudrait l’inventer parce que finalement, il est la dĂ©pense gratuite qui garantit qu’une sociĂ©tĂ© tout entiĂšre peut dĂ©lirer le capital sans dĂ©finitivement s’effondrer. Et c’est pour cela que quelques noirs vĂȘtus hantent toute une Ă©poque qui ressemble si fort Ă  la fin du XIXe siĂšcle.

Si le black bloc est l’ombre de la bourgeoisie nĂ©gociante, reste la difficile question de savoir comment renoncer dĂ©finitivement Ă  sa part d’ombre ? En la vendant au diable propose Chamisso dans Peter SchlĂ©mihl ou l’homme qui a vendu son ombre [4], un vieux conte allemand. Mais mĂȘme cela se rĂ©vĂšle une solution impossible dans le conte, car pour Chamisso cela isole Peter SchlĂ©mihl de la communautĂ© des humains. Qui a jamais pu renoncer Ă  son ombre ou Ă  sa part d’ombre ? Reste donc le pĂ©tage de cĂąble et la rĂ©pression dĂ©lirante, mais lĂ  Marius Jacob prĂ©vient.

Celui-ci disait : « La prison
 Le bagne
 L’échafaud ! dira-t-on. Mais que sont ces perspectives en comparaison d’une vie d’abruti, faite de toutes les souffrances [
] EntĂȘtĂ©s dans vos Ă©goĂŻsmes Ă©troits, vous demeurez sceptiques Ă  l’égard de cette vision, n’est-ce pas ? Le peuple a peur, semblez-vous dire. Nous le gouvernons par la crainte de la rĂ©pression ; s’il crie, nous le jetterons en prison ; s’il bronche, nous le dĂ©porterons au bagne ; s’il agit, nous le guillotinerons ! Mauvais calcul, Messieurs, croyez-m’en ! Les peines que vous infligez ne sont pas un remĂšde contre les actes de rĂ©volte. La rĂ©pression, bien loin d’ĂȘtre un remĂšde, voire mĂȘme un palliatif, n’est qu’une aggravation du mal. [
] Du reste, depuis que vous tranchez les tĂȘtes, depuis que vous peuplez les prisons et les bagnes, avez-vous empĂȘchĂ© la haine de se manifester ? Dites ! RĂ©pondez ! Â».

C’est la raison pour laquelle depuis toujours : « Fric fou, flics flous Â» ou « Fric flou, flics fous Â», samedi c’est parapluie. D’autant plus que trĂšs dĂ©mocratiquement, pour 7,12 euros, chacun sait maintenant sur Internet comment devenir chef(fe) du black bloc.

Olivier LONG




Source: Acontretemps.org