Septembre 4, 2020
Par Contretemps
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L’art de durerde Fernando Rosas, est un livre fondamental pour comprendre la nature du fascisme portugais et de la dictature de Salazar, qui parvint Ă  se maintenir durant plus de quatre dĂ©cennies. PubliĂ© par les Editions sociales, ce livre vient remplir un grand vide dans la mesure oĂč aucun livre rĂ©cent portant spĂ©cifiquement sur le salazarisme n’était jusqu’à maintenant disponible en français.

Contretemps s’est entretenu avec son auteur. Outre son travail d’historien, Fernando Rosas est un militant de longue date de la gauche rĂ©volutionnaire portugaise. C’est Ă  ce titre, en tant qu’antifasciste, qu’il fut arrĂȘtĂ© et torturĂ© par la dictature . Il fit plus tard partie des membres fondateurs du Bloc de gauche (Bloco de Esquerda), pour lequel il a Ă©tĂ© dĂ©putĂ© et candidat Ă  la prĂ©sidentielle (en 2001).

Entretien traduit du portugais (Portugal) par Clara Domingues. 

Votre livre s’intitule L’art de durer. Le fascisme au Portugal. Commençons peut-ĂȘtre par un point de caractĂ©risation, qu’est-ce qui fait, selon vous, que l’on peut qualifier la dictature salazariste de fasciste (comme vous le faites) ?

Dans aucun des pays europĂ©ens de l’entre-deux-guerres, les mouvements fascistes n’arrivent au pouvoir – ne deviennent des rĂ©gimes fascistes – uniquement par leurs propres forces. Le fascisme en tant que rĂ©gime, lĂ  oĂč il existe, rĂ©sulte toujours d’une alliance politique et idĂ©ologique entre le fascisme « plĂ©bĂ©ien » et radical, d’une part, et une large fraction des droites conservatrices, voire libĂ©rales, d’autre part. Autrement dit, d’une alliance avec les reprĂ©sentants politiques traditionnels des classes dominantes, qui s’en remettent Ă  l’« efficacité » du fascisme pour atteindre leurs objectifs stratĂ©giques dans une conjoncture de crise systĂ©mique aggravĂ©e par les effets de la Grande Guerre. Ces objectifs sont : l’anĂ©antissement radical de la menace que reprĂ©sente le mouvement ouvrier organisé ; l’urgence de constituer l’État en arbitre et rĂ©gulateur super partes des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques dominants (en particulier dans les pays europĂ©ens de la semi-pĂ©riphĂ©rie) ; la nĂ©cessitĂ© d’affirmer le pouvoir absolu de ce nouveau type de dictature et d’en finir avec l’obstacle dressĂ© par la dĂ©mocratie parlementaire et libĂ©rale ; et, dans certains cas, la pressante nĂ©cessitĂ© de prĂ©parer le pays Ă  une nouvelle guerre d’expansion impĂ©riale.

Nous avons, ainsi, un double mouvement gĂ©nĂ©tique de ces dictatures d’un nouveau genre : un « fascisme du bas vers le haut » et « un fascisme du haut vers le bas » qui se rencontrent dans le fascisme en tant que rĂ©gime. De cette union entre fascisme plĂ©bĂ©ien et fascisme conservateur naissent des rĂ©gimes fascistes dont les modalitĂ©s diffĂšrent selon le poids relatif de chaque composante : il y a des rĂ©gimes oĂč le fascisme plĂ©bĂ©ien est clairement hĂ©gĂ©monique (c’est le cas allemand oĂč le parti dirige et dĂ©sintĂšgre l’État, Ă  tout le moins Ă  partir de 1936) ; d’autres oĂč il existe un Ă©quilibre entre les deux (c’est le cas italien oĂč les squadristi s’allient Ă  la Couronne, Ă  l’Église, Ă  la grande industrie et aux agriculteurs, ce qui permet Ă  ces derniers de destituer Mussolini en 1943) ; et d’autres encore oĂč prĂ©domine sans aucune ambiguĂŻtĂ© le fascisme conservateur. C’est le cas de l’État nouveau portugais, que j’analyse dans ce livre, oĂč la fronde conservatrice salazariste va assimiler – politiquement et idĂ©ologiquement – le rapide succĂšs contre-rĂ©volutionnaire du rĂ©gime mussolinien, et intĂ©grer en le subordonnant le fascisme plĂ©bĂ©ien des « chemises bleues » menĂ©es par RolĂŁo Preto. Ainsi intĂ©grĂ©s au rĂ©gime, les cadres de ce mouvement auront pour mission de stimuler les nouvelles institutions de la « RĂ©volution nationale », Ă  savoir : la milice, les milices de la jeunesse, les « Syndicats nationaux », le contrĂŽle du temps libre et des loisirs (avec la FĂ©dĂ©ration nationale pour l’allĂ©gresse au travail), les organes de propagande et d’inculcation idĂ©ologique de nature totalisante. Et cela, dans un contexte oĂč l’hĂ©gĂ©monie du fascisme conservateur modĂšlera, en fonction de cette spĂ©cificitĂ©, la nature sociale et politique de la dictature : prĂ©fĂ©rant le leader Ă©litiste au chef charismatique plĂ©bĂ©ien, optant pour le contrĂŽle et l’encadrement des masses plutĂŽt que pour leur mobilisation, se fiant, pour assurer sa sĂ©curitĂ©, davantage Ă  l’ArmĂ©e et Ă  l’Église catholique qu’aux milices, etc.

Toutefois, les spĂ©cificitĂ©s propres au contexte politique, social et culturel de chaque pays n’empĂȘchent pas tous ces rĂ©gimes de partager des caractĂ©ristiques gĂ©nĂ©riques communes, ce qui nous autorise Ă  parler d’un « fascisme gĂ©nĂ©rique » et, par consĂ©quent, d’une « époque des fascismes ». Et ces caractĂ©ristiques communes sont : le nationalisme irrĂ©dentiste et impĂ©rial, l’organicisme corporatif comme idĂ©ologie de dĂ©passement de la lutte des classes, la dictature antilibĂ©rale et anticommuniste, la violence sans limites, le parti unique, le culte du chef charismatique, etc.

Je considùre que c’est à une espùce de ce genre qu’appartient l’État nouveau salazariste.

Dans sa cĂ©lĂšbre brochure Le fascisme comme mouvement de masse (1934), le communiste allemand Arthur Rosenberg insiste sur la capacitĂ© des fascistes Ă  mobiliser un soutien de masse. Dans votre livre vous Ă©crivez que le salazarisme se distingue du fascisme italien ou du national-socialisme allemand par le fait que l’État nouveau se mĂ©fiera toujours des tentatives de politisation des masses. Pourriez-vous revenir sur ce point ?

Certes, avant de prendre le pouvoir, les mouvements fascistes « plĂ©bĂ©iens » dĂ©veloppent toujours une intense rhĂ©torique populiste de mobilisation populaire. Mais, dans le cadre du fascisme en tant que rĂ©gime, dans le cadre de son alliance avec les droites politiques et des intĂ©rĂȘts[1], la mobilisation des masses, en vĂ©ritĂ©, n’a jamais rien Ă  voir avec leur constitution comme sujet politique de transformation sociale. MĂȘme lorsqu’elle se poursuit, aprĂšs la prise de pouvoir, cette mobilisation n’est qu’un rituel, substantiellement dĂ©politisĂ©, sanctionnant les dĂ©cisions du chef, qui vise la massification de la sujĂ©tion, la normalisation de l’unicitĂ© politique et idĂ©ologique imposĂ©e. Sans surprise, la dictature salazariste se mĂ©fie de l’apparente mobilisation politique des masses, y compris dans ce cadre et y compris lorsqu’il s’agit de soutenir le rĂ©gime. FidĂšle Ă  sa matrice Ă©litiste, Salazar suit le vieux principe contre-rĂ©volutionnaire selon lequel « commande qui peut, obĂ©it qui doit ». Ainsi, bien qu’admirateur et partisan de Mussolini, il lui reproche son excĂšs de concession « à la rue ».

VoilĂ  l’une des caractĂ©ristiques du « fascisme conservateur ». Un fascisme qui prĂ©fĂšre l’« ordre » et le « respect » Ă  l’« adulation des masses ». NĂ©anmoins, il convient de dire que, dans tous les rĂ©gimes fascistes, dĂšs lors qu’ils sont implantĂ©s, la bureaucratie, l’autoritarisme Ă©litiste, la corruption se substituent rapidement Ă  la prĂ©tendue « mobilisation politique » promue au sein des partis uniques et des institutions de l’« ordre nouveau ».

Concernant le coup d’État du 28 mai 1926[2], vous Ă©crivez que — contrairement Ă  un certain mythe — les forces armĂ©es n’étaient pas animĂ©es par une cohĂ©rence stratĂ©gique. Plus important encore, vous faites le rĂ©cit des luttes pour l’hĂ©gĂ©monie au sein des « droites de la droite » durant le processus de transition de la dictature militaire Ă  l’État nouveau. Comment Salazar a-t-il rĂ©ussi Ă  tirer son Ă©pingle du jeu dans ces luttes ?

En 1931, aprĂšs que les rĂ©publicains radicaux alliĂ©s Ă  ce qu’il restait d’actif au sein du mouvement ouvrier organisĂ© ont Ă©chouĂ© dans leur rĂ©sistance rĂ©volutionnaire face Ă  la Dictature militaire, s’ouvre, au sein mĂȘme du rĂ©gime militaire, une Ăąpre lutte quant Ă  l’avenir politique du pays. En rĂ©sumĂ©, deux camps s’affrontent : celui du rĂ©publicanisme militaire conservateur qui domine les commandements des Forces armĂ©es (et bĂ©nĂ©ficie du soutien de la droite rĂ©publicaine) et celui de la droite autoritaire antilibĂ©rale, dĂ©jĂ  trĂšs marquĂ©e par l’influence du fascisme italien. Et plus prĂ©cisĂ©ment, dans ce deuxiĂšme camp, une fronde politique menĂ©e de maniĂšre informelle par Salazar, pourtant « magicien des finances » des diffĂ©rents gouvernements de la Dictature militaire depuis 1928[3]. Le camp salazariste rassemble des monarchistes intĂ©gralistes (la version portugaise de l’Action française), la droite catholique, les organisations patronales, l’élite technocratique et tous les dĂ©fenseurs de l’« ordre » et d’un nouveau genre de rĂ©gime, comme c’est typiquement le cas de la droite conservatrice et contre-rĂ©volutionnaire qui regarde avec enthousiasme, et comme un modĂšle, l’expĂ©rience prĂ©curseuse du rĂ©gime de Musolini. Cette droite veut Ă  tout prix prendre ses distances avec le rĂ©publicanisme conservateur militaire et civil, qui projette certes une sorte de RĂ©publique de l’ordre, rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, mais libĂ©rale.

Je dirais qu’aprĂšs avoir rĂ©ussi Ă  vaincre les rĂ©sistances rĂ©publicaines et populaires, l’habiletĂ© de Salazar consiste Ă  promouvoir un accord avec le rĂ©publicanisme militaire. Moyennant quelques promesses et autres contreparties matĂ©rielles, les chefs militaires rĂ©publicains conservateurs acceptent de lui remettre le pouvoir, de s’intĂ©grer progressivement au nouveau rĂ©gime et de retourner temporairement dans leurs casernes, jusqu’à ce que Salazar soit en position, grĂące aux rĂ©formes militaires de 36/38, de se dĂ©barrasser de la majoritĂ© d’entre eux et de prendre le contrĂŽle politique des Forces armĂ©es. Cette Ă©tape sera essentielle pour rĂ©unir les diverses droites de la droite (les intĂ©gralistes, les catholiques, les rĂ©publicains, les technocrates, et, plus tard, les nationaux-syndicalistes) au sein du parti unique (l’Union nationale) et de la base sociale et politique de l’État nouveau. Tel est le processus que je cherche Ă  analyser de maniĂšre dĂ©taillĂ©e dans mon livre.

En quel sens la tentative de fabrique d’un « homme nouveau » a-t-elle souffert des dĂ©faites des divers rĂ©gimes fascistes aprĂšs la Seconde Guerre mondiale — sans que pour autant l’État nouveau, lui, ne vacille ?

Bien que le rĂ©gime survive Ă  la crise politique de l’aprĂšs-DeuxiĂšme Guerre mondiale, grĂące au soutien anglo-amĂ©ricain, au plan extĂ©rieur, et, au plan intĂ©rieur, en raison du contrĂŽle politique de l’ArmĂ©e et du soutien ferme de l’Église catholique qu’il parvient Ă  conserver, il est clair que cette secousse inaugure une sorte de deuxiĂšme vie pour l’État nouveau. Si les caractĂ©ristiques essentielles de sa nature politique et sociale ne sont pas altĂ©rĂ©es (une dictature policiĂšre et rĂ©pressive Ă  parti unique qui rĂ©gule et arbitre les intĂ©rĂȘts oligarchiques et leur rĂ©gime d’exploitation au Portugal et dans les colonies), son Ă©lan fasciste et totalitaire, lui, faiblit. En dĂ©pit de l’immense bĂ©nĂ©fice que le rĂ©gime retire de la Guerre froide, les adaptations (sĂ©mantiques mais pas seulement) imposĂ©es par la dĂ©faite des fascismes pendant la guerre et les crises politiques postĂ©rieures (1958, 1961, dĂ©cennie 70) transforment la dictature en une lourde machine de bureaucratie, de promiscuitĂ© entre l’État et le milieu des affaires, de rĂ©pression policiĂšre et, aprĂšs 1961, de guerre dans les colonies. Et surtout le rĂ©gime s’isole de plus en plus de la population et n’a dĂ©jĂ  plus assez d’ñme lui-mĂȘme pour modeler l’ñme de qui que ce soit. MalgrĂ© des tentatives, dans les annĂ©es 1950, de redonner de la vigueur aux idĂ©es corporatives et Ă  la ferveur des dĂ©buts, il ne connaĂźtra pas de deuxiĂšme jeunesse. L’État nouveau perdra peu Ă  peu la bataille pour l’hĂ©gĂ©monie. L’art de durer s’épuise, l’échec du marcelisme[4] (1968-1974) en sera le dĂ©nouement.

Comme l’indique le titre du livre, vous vous penchez surtout sur la longĂ©vitĂ© de l’État nouveau — et sa survivance malgrĂ© diverses crises — et vous insistez sur cinq points expliquant cette pĂ©rennitĂ© (la violence, le contrĂŽle politique des Forces armĂ©es, la complicitĂ© de l’Église catholique, le rĂ©gime corporatiste et la construction de « l’Homme nouveau »). J’aimerais surtout m’arrĂȘter sur l’importance du corporatisme. Pourriez-vous, d’une part expliciter ce que vous entendez par Â«â€‰corporatisme » dans le contexte portugais et, d’autre part, le rĂŽle de celui-ci dans la rĂ©gulation Ă©conomique des intĂ©rĂȘts dominants ?

On peut dire, je crois, que l’organicisme social est la matrice idĂ©ologique de tous les rĂ©gimes de type fasciste. La nation organique, la nation mythique, Ă©ternelle et prĂ©existante Ă  l’État, produit d’un destin hĂ©roĂŻque ou de l’ordre naturel des choses, serait l’expression spontanĂ©e de l’harmonie sociale et de la hiĂ©rarchie des classes. La lutte des classes — fomentĂ©e par des libĂ©raux et des marxistes — constitue une aberration et une dĂ©viance par rapport Ă  cet ordre et Ă  cette hiĂ©rarchie naturelle dont la consĂ©quence est le chaos et l’incertitude dans lesquelles sont jetĂ©es les sociĂ©tĂ©s. Il convient donc de combattre et d’extirper ces idĂ©es sans la moindre complaisance, de revenir Ă  cet ordre Ă  la fois nouveau et ancien, de maniĂšre Ă  ce que l’État reçoive et organise socialement et politiquement la nation Ă©ternelle. Le corporatisme est l’expression organisatrice, dans le champ politique, Ă©conomique, social et culturel, de la nation organique. Au cƓur du corporatisme se trouve la volontĂ© d’établir par la doctrine et d’imposer par le politique la fin dĂ©finitive du conflit entre le capital et le travail, de crĂ©er une harmonie entre l’un et l’autre. Dans les faits, c’est de maniĂšre contraignante et violente que le corporatisme organise la sujĂ©tion du travail au capital. La concrĂ©tisation de ce type d’organisation varie certes selon les rĂ©gimes fascistes, mais, dans tous ces rĂ©gimes, elle est au cƓur de leur nature politique et sociale.

Au Portugal, la lĂ©gislation corporative et le Statut du Travail national Ă©tablissent, en septembre 1933, les bases de l’organisation corporative. DĂšs lors, avec la crĂ©ation des nouveaux Syndicats nationaux, on supprime le droit de grĂšve et la libertĂ© d’association et d’expression syndicale, soumettant ainsi les travailleurs Ă  un strict rĂ©gime d’assujettissement aux ordres de l’État et aux intĂ©rĂȘts du patronat, autrement dit Ă  un rĂ©gime de surexploitation et Ă  la plus rude riposte policiĂšre contre toute forme de protestation. Avec les GrĂ©mios (organisation obligatoire de l’associativisme patronal)[5], sous la tutelle des « organismes de coordination Ă©conomique » (organismes « paracorporatifs » mais, dans les faits, Ă©tatiques), on crĂ©e un rĂ©seau de rĂ©gulation et de direction arbitrale dans tous les principaux secteurs de l’économie, depuis la production (ou importation) jusqu’à la commercialisation interne ou exportation. Ce dirigisme Ă©conomique Ă©quilibre les intĂ©rĂȘts et arbitre les conflits entre les stratĂ©gies contradictoires des divers secteurs de la classe dominante, ainsi qu’entre ces derniers et les secteurs intermĂ©diaires, le tout Ă©tant soumis au dessein suprĂȘme d’assurer la stabilitĂ© de la domination oligarchique dans son ensemble et la pĂ©rennitĂ© du rĂ©gime. Les Corporations (Ă  la tĂȘte de l’« entrelacement corporatif » des grĂ©mios et des syndicats de chaque grande branche d’activitĂ©), tardivement crĂ©Ă©es dans la premiĂšre moitiĂ© des annĂ©es 1950, restent elles-mĂȘmes sous la tutelle des organismes de coordination Ă©conomique Ă©tatiques, vidant radicalement de toute substance la rhĂ©torique de l’« autorĂ©gulation corporative ». En rĂ©alitĂ©, il s’agit lĂ  d’un corporatisme d’État qui en « disciplinant » le travail par la rĂ©pression et en arbitrant le processus d’accumulation des intĂ©rĂȘts dominants constitue, selon moi, un facteur dĂ©terminant pour la pĂ©rennitĂ© du rĂ©gime.

Dans son livre sur la rĂ©volution des ƒillets (Un peuple en rĂ©volution, Agone, 2018), Raquel Varela insiste sur la force de l’État nouveau pour « gĂ©rer la main-d’Ɠuvre et empĂȘcher les arrĂȘts de production ainsi que les luttes pour des augmentations de salaire. » Quelle a Ă©tĂ© la place des grĂšves dans la rĂ©volution portugaise de 1974 ?

Je n’aborde pas cette question dans mon livre. Mais je peux vous dire que les luttes des travailleurs dans les villes (les ouvriers d’usine, les agents de service) et des ouvriers agricoles, en particulier les grĂšves et les occupations d’entreprises et des domaines de l’Alentejo et du Bas-Ribatejo, sont le principal moteur et accĂ©lĂ©rateur du processus rĂ©volutionnaire de 1974/75 au Portugal. Elles en constituent la toile de fond.

Ces grĂšves Ă©clatent dans un grand mouvement spontanĂ© de rĂ©volte et d’espoir dĂšs le 2 mai 1974. En neutralisant les Forces armĂ©es, colonne vertĂ©brale de la violence d’État, le mouvement militaire des officiers intermĂ©diaires[6] a soulevĂ© le couvercle de la cocotte-minute sociale et il s’en est suivi une immense explosion de grĂšves, de revendications, de manifestations et de protestations du nord au sud du pays — bien que centrĂ©e dans les grands centres urbains et les usines, ainsi que dans les champs du Sud. Les grĂšves posent d’emblĂ©e des questions Ă©conomiques et sociales liĂ©es aux conditions de vie et de travail des salariĂ©s (salaires, horaires et rythmes de travail, congĂ©s payĂ©s, heures supplĂ©mentaires
).

Mais elles vont bien au-delĂ  : elles posent aussi la question du pouvoir. Lors de grandes assemblĂ©es, les travailleurs en lutte Ă©lisent des organes de volontĂ© populaire, des commissions de travailleurs ; dans le mĂȘme temps, ils s’emparent des vieux syndicats corporatifs et en purgent les directions coupables de complicitĂ© avec la dictature. Ils dĂ©fient, dans des secteurs sensibles, les interdictions et les menaces du Gouvernement provisoire, du Mouvement des Forces armĂ©es, du PCP et de leur Intersyndicale, comme c’est le cas pour les grĂšves de la Carris[7] et des boulangers Ă  l’étĂ© 1974 et, surtout, pour la grĂšve emblĂ©matique des chantiers navals de Lisnave[8]. S’agissant de cette derniĂšre, le 12 septembre 1974, les ouvriers votent la grĂšve contre de l’avis du PCP, rompent le siĂšge militaire et marchent sur Lisbonne avec leurs tenues de travail et leurs casques.

Plus concrĂštement, le mouvement grĂ©viste remet en question le pouvoir patronal Ă  l’aide de trois moyens : 1) l’épuration des patrons accusĂ©s d’abus ou de complicitĂ© avec le fascisme (selon les chiffres officiels, on compte plus de 1 000 Ă©purations uniquement dans le privĂ©), 2) l’occupation d’entreprises aboutissant Ă  des processus d’autogestion par les travailleurs, 3) le recours Ă  l’intervention de l’État pour empĂȘcher la fuite ou le « sabotage Ă©conomique » dont se rendent coupables les patrons. D’aprĂšs les statistiques officielles, entre 1974 et 1980, on compte 902 entreprises en autogestion (74 % Ă  Lisbonne, SetĂșbal, Porto et Braga) dans presque tous les secteurs de l’industrie et 347 entreprises pour lesquelles l’État intervient, l’ensemble impliquant 107 591 travailleurs. À cela s’ajoute le processus de nationalisation lancĂ© en mars 1975.

Entre-temps, dans les champs du Sud, les grĂšves contre le chĂŽmage donnent lieu, dĂšs le dĂ©but de l’annĂ©e 1975, Ă  l’occupation de terres par les salariĂ©s et Ă  la constitution d’environ 500 UnitĂ©s collectives de production s’étendant sur plus d’un million d’hectares de terres occupĂ©es. Il s’agit lĂ  de la derniĂšre expĂ©rience de collectivisme agraire en Europe occidentale. AprĂšs le coup d’État militaire du 25 novembre 1975, on assiste Ă  l’endiguement et au recul progressif du processus rĂ©volutionnaire. C’est dans ce contexte, et dĂ©jĂ  sur un mode dĂ©fensif, que le mouvement grĂ©viste de 1976/77 joue Ă  nouveau un rĂŽle important dans la dĂ©fense des « conquĂȘtes d’Avril »[9].

Quid enfin du rîle du colonialisme dans le maintien de la dictature salazariste ?

Si j’écrivais ce livre aujourd’hui[10], il est clair que j’ajouterais un sixiĂšme facteur Ă  la pĂ©rennitĂ© du rĂ©gime : le colonialisme, et plus prĂ©cisĂ©ment le systĂšme d’exploitation coloniale. La bourgeoisie du nĂ©goce colonial constitue, tout au long du XXe siĂšcle, l’un des piliers de la classe dominante portugaise. Elle a un pied en Afrique, dans les compagnies d’exploitation et d’exportation des produits coloniaux (coton, cacao, cafĂ©, sucre, olĂ©agineux), celles-ci reposant sur la surexploitation du travail des paysans africains et ayant des dĂ©bouchĂ©s sur un marchĂ© mĂ©tropolitain protĂ©gĂ©, avec des prix garantis par l’administration. Et l’autre pied dans le nĂ©goce colonial de la mĂ©tropole, celui-ci profitant d’un monopole sur le transport et la rĂ©exportation (ou la commercialisation en mĂ©tropole) de produits coloniaux, ainsi que de la rĂ©serve douaniĂšre que reprĂ©sente le marchĂ© colonial pour les articles de l’industrie et de l’agriculture portugaises, en particulier les textiles en coton et le vin de table. Mais au-delĂ  du « tissu pour les noirs » et du « vin pour les noirs », la protection du marchĂ© colonial assure la subsistance et la relative prospĂ©ritĂ© d’une myriade de petites et moyennes activitĂ©s (ciment, ampoules Ă©lectriques, machines agricoles, industries alimentaires, etc.) qui vivent Ă  l’ombre du super-protĂ©gĂ© nĂ©goce colonial. Autrement dit, l’exploitation coloniale crĂ©e une base matĂ©rielle qui transcende socialement les intĂ©rĂȘts de l’oligarchie et pĂ©nĂštre profondĂ©ment de larges secteurs des classes intermĂ©diaires ainsi que la constellation des emplois assurĂ©s par cette situation.

Cette rĂ©alitĂ© produit, autant qu’elle s’en alimente, une idĂ©ologie coloniale tenace, hĂ©ritĂ©e de la monarchie constitutionnelle et de la Iere RĂ©publique, plus tard approfondie et dĂ©veloppĂ©e par l’État nouveau. L’idĂ©ologie du « passĂ© glorieux » de l’Empire, de la mission colonisatrice et Ă©vangĂ©lisatrice confĂ©rĂ©e par la divine providence Ă  l’homme blanc portugais, de la supĂ©rioritĂ© de l’homme blanc (ensuite prudemment transmuĂ©e, dans les annĂ©es 1950, en « lusotropicalisme »), le mythe de l’eldorado colonial comme espoir mirifique de repousser une pauvretĂ© endĂ©mique, l’idĂ©e qu’il est impossible pour le Portugal d’ĂȘtre indĂ©pendant face Ă  l’Espagne sans l’appui de l’Empire — tout cela favorise un « colonialisme populaire », un certain consensus social autour du colonialisme et de ses valeurs qui permettent d’expliquer deux rĂ©alitĂ©s en lien avec la pĂ©rennitĂ© du rĂ©gime.

D’abord, l’anticolonialisme tardif de l’antifascisme portugais. Ce n’est qu’en 1957, dans le sillage du XXe CongrĂšs du PCUS, que le PCP adopte une position reconnaissant clairement le droit Ă  l’autodĂ©termination et Ă  l’indĂ©pendance des peuples des colonies. Et encore cette reconnaissance reste essentiellement rhĂ©torique pour ne pas compromettre la politique d’alliance entre le PCP et l’opposition libĂ©rale. Ce seront la gauche radicale et la rĂ©sistance catholique qui, au dĂ©but des annĂ©es 1970, mettront la lutte contre le colonialisme et la guerre coloniale au centre de la lutte politique antifasciste au Portugal.

Ensuite, la longueur — les treize longues annĂ©es — de la guerre coloniale (1961-1974), qui peut s’expliquer par ce « colonialisme populaire » diffus. Il est certain que c’est la fatigue sociale et politique engendrĂ©e par la guerre, la conscientisation progressive de l’injustice que celle-ci reprĂ©sente et de son caractĂšre non viable qui vont finalement aiguiser la rĂ©sistance populaire et prĂ©cipiter le coup d’État militaire menĂ© par des officiers intermĂ©diaires le 25 avril 1974. Cependant, la dĂ©faite politique et militaire de la guerre coloniale, puis la rĂ©volution qui lui succĂšde mettent bien un terme Ă  un conflit criminel et injuste, elles reconnaissent Ă©galement le droit Ă  l’indĂ©pendance nationale des peuples colonisĂ©s, sans pour autant en finir avec le colonialisme en tant qu’idĂ©ologie, autrement dit avec la nostalgie coloniale et la charge raciste qui existent dans la sociĂ©tĂ© portugaise. À mon sens, le discours lusotropicaliste, cette prĂ©tendue exception humaniste, chrĂ©tienne et source de mĂ©tissage du colonialisme lusitanien, reste non seulement enracinĂ©, mais constitue, encore de nos jours, le discours officieux de l’État portugais.

Je persiste à penser qu’actuellement l’anticolonialisme et l’antiracisme font partie des combats les plus urgents à mener par la gauche socialiste au Portugal et ailleurs.

Propos recueillis par Selim Nadi.

Notes

[1] Cette droite des intĂ©rĂȘts se compose des associations patronales du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, ainsi que de groupes Ă©conomiques [NdT].

[2] Ce coup d’État militaire met fin Ă  la PremiĂšre RĂ©publique implantĂ©e en 1910 et lui substitue une dictature militaire qui prendra fin en 1933, lorsque Salazar fait adopter par rĂ©fĂ©rendum une nouvelle Constitution instaurant l’État nouveau [NdT].

[3] Professeur de finances publiques Ă  l’universitĂ© de Coimbra, Salazar cultive soigneusement une image de « magicien des finances », dĂ©tenteur, prĂ©tend-il, d’une solution prĂ©cise et salutaire Ă  la crise budgĂ©taire que traverse le pays. C’est ainsi, entre autres stratagĂšmes, qu’il vaincra la dĂ©fiance des militaires et entrera au gouvernement [NdT].

[4] Ce terme dĂ©signe la pĂ©riode durant laquelle Marcelo Caetano, dauphin et successeur de Salazar, occupe la fonction de chef du gouvernement (1968-1974). Il dĂ©signe aussi l’ensemble des principes politiques dĂ©fendus par Caetano. Ceux-ci se caractĂ©risent par une relative modernisation Ă©conomique ainsi qu’une libĂ©ralisation sociale et politique modĂ©rĂ©e. Ils sont habituellement rĂ©sumĂ©s dans la devise « Évolution dans la continuité » [NdT].

[5] Au sens large, le grĂ©mio dĂ©signe une communautĂ©, une assemblĂ©e ou une sociĂ©tĂ©. Par analogie, il peut ĂȘtre employĂ© comme un synonyme de corporation, d’organisation professionnelle de tel ou tel mĂ©tier. À l’époque du rĂ©gime corporatif de l’État nouveau, le grĂ©mio dĂ©signe une corporation professionnelle, en particulier patronale. L’État nouveau rendra l’affiliation aux grĂ©mios obligatoire et en fera ses instruments de contrĂŽle sur les divers secteurs de l’économie. Le ministre des Corporations, qui a pouvoir sur les grĂ©mios et les autres organisations corporatives (les syndicats nationaux, par exemple), peut Ă©carter les dirigeants indociles et dissoudre les syndicats ou les grĂ©mios qui s’éloigneraient des principes du rĂ©gime corporatiste [NdT].

[6] Le 25 avril 1974, le mouvement militaire qui descend victorieusement dans les rues se compose d’officiers intermĂ©diaires qui ont rompu la chaĂźne hiĂ©rarchique de commandement et se sont aussitĂŽt chargĂ©s de mettre Ă  la rĂ©serve une centaine d’officiers supĂ©rieurs. Ce n’est qu’en l’absence de ces derniers, et en grande partie contre eux, que le Mouvement des Capitaines l’emporte. Cf. Fernando Rosas, L’Art de durer : le fascisme au Portugal, p. 224 [NdT].

[7] Compagnie des transports en commun de Lisbonne (bus, tramways) [NdT].

[8] Entreprise portugaise crĂ©Ă©e en 1937, annĂ©e oĂč elle obtient la concession d’exploitation des chantiers navals de Lisbonne [NdT].

[9] Parmi ces conquĂȘtes, nous pouvons citer : les libertĂ©s syndicales et d’association, le droit de grĂšve, l’organisation d’élections libres, la fin des guerres coloniales et l’indĂ©pendance des anciennes colonies, la crĂ©ation du salaire minimum national, l’égalitĂ© des droits pour les femmes, le droit de vote Ă  dix-huit ans, le droit Ă  la santĂ©, Ă  l’éducation, Ă  la sĂ©curitĂ© sociale
 sans oublier les nationalisations dans des secteurs essentiels, comme la banque, ainsi que la rĂ©forme agraire [NdT].

[10] La version originale paraßt en 2013, la traduction française en 2020 [NdT].

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Source: Contretemps.eu