Mai 16, 2022
Par Lundi matin
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Après un casting inintéressant, nous avons appris qu’Emmanuel Macron continuera d’interpréter le personnage principal : il faut croire que la clarté de son programme économique ultra-libéral, son intransigeance autoritaire, et ce petit sourire détestable, ne cessent de ravir les producteurs. Il faut reconnaitre que son jeu est remarquable et qu’en tant qu’expression de la pure gouvernementalité managériale, il est peut-être le seul à pouvoir tenir sérieusement un rôle de premier plan dans un tel effondrement du spectacle démocratique.

Les autres prétendants ont donc été relégués à des postes secondaires : les fascistes prennent de plus en plus de place et il est bien possible que leurs capacités narratives finissent par emporter le récit au-delà des rôles, mais la vieille France collabo n’aura pas la place centrale et le Z fut en définitive un simple effet de style. Reste les néo-nazis de rue qui se sentent pousser des ailes et voudraient bien orienter l’intrigue selon leur vision faisandée du monde.

Quant au tribun de gauche façon XXe siècle il est claire que son retour dans un monde instagramable était un beau coup de théâtre, mais malgré toute la bonne volonté des fans de voir exister au milieu du nihilisme ambiant un espoir rance, la social démocratie socialiste est une fois de plus renvoyée aux poubelles de l’histoire – comme l’aurait dit Trotsky lui-même.

Tous les producteurs de séries télévisées le savent, le plus difficile c’est de parvenir à tenir en haleine le public sur plusieurs années. Il n’est pas rare qu’après une première saison à succès, la suivante soit laborieuse et pénible. Néanmoins il faut noter les efforts et les moyens déployés pour faire croire à l’intérêt de La catastrophe : élections folklore, étudiants révoltés, crimes policiers, émeute tolérée, sécheresses précoces.

Rappelons que la première saison consistait à suivre une trame assez linéaire : « défoncer l’Etat social au profit des plus riches » avec quelques retournements spectaculaires comme l’épisode des gilets jaunes qui dépassât même l’horizon d’attente du public anarchiste. Puis au travers de cette autoroute narrative, des succession de crises plutôt bien foutues comme autant d’évènements-ruptures qui accéléraient finalement le dénouement : dérèglement climatique, épidémie mondiale et guerre potentiellement nucléaire.

Le plus marquant reste la performance des ressorts tragi-comiques fachistes qui constituèrent petit à petit le fond de la politique nationale et des productions médiatiques ; ainsi que l’énorme présence des policiers et leur capacité à s’emparer du diégétique par la terreur. Le plus marrant fut surement la déroute des personnages de gauche, depuis les socialistes relégués dans le paléolithique jusqu’aux autonomes pensant écrire l’histoire dépassés par le scénario. Comment faire plus ? C’est la question que tous les protagonistes se posent – d’un côté comme de l’autre de la barricade.

La saison 2 ne démarre pas si mal : Il y a des révolutionnaires professionnels qui commencent dans les choux avec une crise sanitaire bouleversante dont ils n’ont pas encore su tirer de conclusions, une guerre à laquelle ils ne comprennent rien et du retard sur les crises économiques en cours ; des « anarchistes » qui, par peur autant que par espoir (serpent qui se mord la queue) se font les prosélytes de l’union populaire et de la révolution citoyenne.

Incontournable effet de La catastrophe : les identités politiques sont intenables et les alternatives sociales-démocrates inéluctablement entrainées vers le hors-champ dés les premiers épisodes – et ce malgré la possibilité d’une variation aussi amusante que celle du tribun gauchiste dans le rôle de premier ministre des clowns.

Dans ce début de saison nous avons pu voir des étudiants, personnages largement négligés dans les derniers épisodes, qui entreprirent des occupations de facs aussi courtes qu’intrépides. Des étudiants dans des écoles de prestige annoncer en public leur désertion à la ZAD. Une nuit folle à la Sorbonne encerclée, rappelant les épisodes les plus marquant de l’histoire révolutionnaire. Un acharnement politique intacte chez les jeunes acteurs, des universités qui ne jouent pas le jeu, une répression immédiate, l’impossibilité d’occuper les lieux, le manque d’espaces pour s’organiser.

Puis des policiers, toujours prêt à prendre par la force le devant de la scène, même s’il faut pour cela dézinguer des jeunes au fusil-mitrailleur sans aucun prétexte et rétablir la peine de mort in live. Quitte à la réclamer ouvertement le lendemain dans des manifestations syndicales. Toujours frustrés de ne pas pouvoir avoir un rôle de héros, essayant de se maintenir coûte que coûte comme « dernier rempart face à la barbarie » (LE ressort dramatique policier) ; la police est la véritable scénariste de La catastrophe, inventant sans cesse de nouveaux ennemis qui justifient le coût excessif de leurs costumes et accessoires mortels. Et surtout leur inutile présence.

Il y eut aussi le fameux 1er mai, scène récurrente, obsédante, attendue : la démonstration de force de l’opposition. Une manifestation syndicale ringarde, vidée de ses participants. Un cortège de tête gigantesque mais surpris d’exister. Un Macdonald’s défoncé, des banques, des assureurs, des agences immobilière. Absence de présence policière, on nous laisse tout casser et écrire le récit sur les vitrines ouvertes. Pourquoi ?

Mis à part tout le plaisir pris à manifester et à tout péter ensemble ne nous y trompons pas, ici c’est encore la police qui écrit le scénario. Si nous avons pu partager un peu de cette joie d’être libre à plusieurs et de pouvoir exprimer notre rage sans être immédiatement réprimé ce n’est pas parce que nous en avions la force mais parce que la police nous l’a permis. Triste illusion. Le cortège de tête, devenu impuissant comme tactique réelle devient utile aux forces de l’ordre comme stratagème spectaculaire.

Alors que la Terre devient inhabitable sous l’effet du réchauffement climatique, la saison 2 de La catastrophe pourrait tout de même s’écrire différemment. Il est urgent que les fans, tous celles et ceux qui voudraient pousser l’histoire jusqu’au bout de ses possibilités, s’emparent du scénario, que des fanfictions intrépides émergent pour renverser le récit préparé par la classe dominante, les flics et les fascistes.

Pour cela nous allons avoir besoin d’émeutes dans le réel comme dans l’imaginaire, être en émeute c’est toujours se situer entre une visée stratégique prévenante et la joie enfantine, car si tout y est toujours tactique, tout y est toujours possible. La liberté à deux faces (disait JPS) : l’aventure et la discipline.

Il faut que les figurants et les machinistes s’organisent pour inventer d’autres versions de l’histoire ; il faudrait par exemple réinventer notre rapport à la manifestation, à comment on prend la rue, s’inspirer d’autres histoires, des séries du passé. Reclaim the streets. Faire des remake au bon moment. Il faudrait trouver comment faire perdurer des occupations, avoir des espaces pour se rencontrer, pour transmettre. Il faudrait pouvoir prévoir les prochaines péripéties, avoir un coup d’avance sur le script. Liquider les rôles de victimes, de héros et de martyrs. Ecrire nous-même le scénario, se débarrasser des producteurs. Vivre anonymement dans les fanfictions infinies et multiples de La catastrophe.

Ceci est un appel à tout les scénaristes amateurs et acab : plutôt que de trainer derrière les syndicats, d’écouter encore les médias, de tomber dans les pièges de la police, inventons des jeux de révoltes capables de nous tenir tous et toutes ensemble, capables de renverser la perspective.



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Source: Lundi.am