Le président Macron, en visite à Marcoussis le 5 septembre pour saluer l’équipe nationale masculine de rugby déclarait notamment : « Vous vous êtes bien fait secouer ces derniers temps (…) et je sais aussi combien ça peut être blessant dur et combien c’est désagréable. » Olivier Pégard, maître de conférence à l’Université Paris-Est Créteil, chercheur rattaché à l’Umr Cnrs « Architecture, Urbanisme, Société », revient sur le rôle et la portée de ce discours d’encouragement.

Jeudi 05 septembre, quelque jours avant le départ de la sélection nationale de Rugby pour la coupe du monde de 2019 au Japon, s’adressant debout, face caméra, sur le gazon du centre de préparation des équipes nationales de Rugby à Marcoussis, entouré de joueurs, Emmanuel Macron, se frotte les mains en investissant la posture du responsable sporto-politique convaincu d’avant match. À ses côtés, attentif et sérieux, acquiesçant, opinant du chef quand il le faut, souriant quand il le faut, le président de la Fédération Française de Rugby, Monsieur Bernard Laporte, ancien Secrétaire d’État chargé des sports (2007-2009) écoute le cérémoniel de la prise de parole du président Macron qui s’exprime en ces termes :

Moi je suis d’abord content d’être parmi vous parce que j’ai pris cette habitude avant qu’une de nos équipes parte dans une compétition internationale de venir passer un moment en soutien et pour vous dire aussi que tout le monde sera derrière vous dès les prochains jours (…). Dès le 21 septembre, les Françaises et les Français seront derrière leur écran et vous sentirez ce soutien et c’était aussi ce que j’étais venu vous témoigner. Alors beaucoup ont évidemment en tête 2023, mais moi, je pense à 2019, comme vous, et à ce qu’on doit faire là et à ce que vous vous êtes préparé à faire. Moi j’avais deux messages très simples à vous passer : le premier, c’est celui de la confiance. Confiance en vous et confiance dans le collectif. Vous n’êtes pas les favoris de cette compétition. On le sait bien ! Et vous vous êtes bien fait secouer ces derniers temps on le sait aussi ! Et y compris par tous les commentaires qu’on a pu lire et je sais aussi combien ça peut être blessant dur et combien c’est désagréable. Mais je sais une chose, c’est qu’en sport rien n’est jamais écrit. Il n’y a pas qu’en sport vous me direz. Mais en sport c’est aussi vrai ! Et si on avait le résultat d’une compétition au début, ce ne serait pas la peine d’y aller. Ça se joue sur le terrain. Et donc ce sera dans votre main. Et je suis sûr d’une chose, c’est que sur le terrain, celui qui a peur, celui qui ne croit pas en lui, il n’a aucune chance de gagner. [1]

Éléments de décryptage

Si le président Macron affirme « avoir pris une habitude avant qu’une de nos équipes parte dans une compétition internationale de venir passer un moment en soutien », c’est précisément une sorte de rituel républicain qui réside dans un jeu furtif d’apparitions du chef de l’État avant évènement, comme d’ailleurs parfois pendant assis dans les tribunes en places présidentielles ou voire encore après selon les résultats obtenus lors des manifestations télé-porteuses d’audience (football, rugby, Tour de France cycliste, Coupe Davis de tennis, Jeux Olympiques et autres caisses de résonances médiatiques). Il s’agit ici de répéter un traitement public à haute valeur politique ressassée. Fidèle à jouer la fonction de promoteur du sport, Macron était présent en Russie lors de la dernière coupe du monde de football. Sorte de cerise marketing, le chef de l’État était aussi présent à Paris en juin 2017 pour défendre la candidature de la ville aux Olympiades de 2024 en marchant notamment pour ainsi dire sur l’eau quand il inaugurait l’installation d’une piste d’athlétisme de 100 mètres sur la Seine.

Le rouleau compresseur de la cohésion sociale

Les sports qui remplissent les stades ne se remplissent jamais de moments strictement sportifs. Quand le public suit en nombre, aux yeux du pouvoir légitime, l’industrie du spectacle sportif est prétexte à autre chose que du sport. Remise de la légion d’honneur après un trophée obtenu ou usages des stades lors de séminaires d’entreprise ou de colloques d’experts en Team-Building, la fonction de l’équipement grand stade est de concentrer des scénarios, des usages et des discours qui incitent à l’effort et au dépassement.

Par exemple, chaque année, un Forum-Emploi en Seine-Saint-Denis [2] est organisé dans les salons du stade-de-France ou des opérations « Supporters de l’Emploi » initiées par l’ADIE (Association pour le Droit à l’Initiative Économique) dans la grande majorité des grands stades de Lille à Marseille et de Brest à Strasbourg. Cette opération se déroule y compris à Saint-Étienne dans les salons du stade Geoffroy Guichard [3]. Et pour annoncer un tel événement devant inciter les publics éloignés de l’emploi, la rhétorique sportive et celle notamment des grands exploits vécus sont des révélateurs de l’exploitation des affects du sport en carburant utilisé pour stimuler ici le désir d’insertion professionnelle des jeunes gens mis trop longtemps sur la touche.

Dans le département du 93 ou pour le grand Saint-Étienne, les candidats sont incités à donner le meilleur d’eux-mêmes lors des séances d’entretiens d’embauches, comme s’il y avait à réussir son match professionnel.

Le petit mot d’encouragement de Macron à Marcoussis est à entendre dans cette double lecture. Il y a un discours public qui s’adresse aux joueurs. Il y a un discours supposé jouer une fonction de mobilisation sur le style de l’US Army I Want You. « Et je suis sûr d’une chose, c’est que sur le terrain, celui qui a peur, celui qui ne croit pas en lui, il n’a aucune chance de gagner.  » L’intérêt politique à rendre public l’encouragement du président vient se télescoper à des dizaines d’autres prestations discursives depuis que la Ve République interpelle la dimension du mérite individuel à se frotter à de l’auto-compétition en matière d’insertion professionnelle.

Le sport dans les mots du politique sert à user jusqu’à la corde la rengaine de la cohésion sociale dans les quartiers populaires. De la cohésion nationale avec les mots du président s’adressant aux joueurs de rugby à la cohésion sociale dans les quartiers, on imagine ici le large spectre de ce bref message censé activer les courroies positives de la nation comme de l’individu désireux de prouver son employabilité. Pour articuler la cohésion nationale à la cohésion sociale, du grand spectacle télé-porteur d’audience aux quartiers, la violence politique serait de considérer justement que de tels mécanismes peuvent encore marcher.

« Croire en soi », « saisir sa chance », c’est formuler à chaque « remplaçant » la possibilité d’entrer en jeu, de bien faire son match. En cela, la cohésion sociale (ou social cohesion, dispositif langagier formulé durant le thatchérisme) remplit désormais le rayon sport dans la mesure où l’insertion professionnelle de chacun ne doit plus se lire en fonction d’un contexte social partagé mais à l’aune d’une prestation proprement personnelle. Les incantations pédagogiques à faire émerger des compétences singulières, la pluralité des formations scolaires et/ou supérieures supposée destinée à multiplier la production des talents est un traitement social cynique visant à occulter par exemple la réalité du salariat en trop. Entendre ce petit mot d’encouragement du président sur la chaîne France-Info c’est une dent crantée du mécanisme pour mieux intégrer une réduction individuelle confronté au verdict dépolitisant made in speed-dating d’une embauche signée ou pas signée. Autrement dit, face à ce rouleau compresseur veillant à ce qu’aucune tête ne dépasse, le moment des Gilets jaunes dans son désordre situationniste serait davantage à inclure comme grand moment de cohésion.

L’effet miroir du « Moi Président »

En soutenant la sélection nationale de rugby en partance pour le Japon, les premiers mots passent du « Moi-je-chef-d’État » à la transcendance du « nous » de la France. Cependant, il y a toujours une sorte d’inflation à considérer que tout le monde sera bien derrière son écran :

Dès le 21 septembre, les Françaises et les Français seront derrière leur écran et vous sentirez ce soutien et c’était aussi ce que j’étais venu vous témoigner. Alors beaucoup ont évidemment en tête 2023, mais moi, je pense à 2019, comme vous, et à ce qu’on doit faire là et à ce que vous vous êtes préparé à faire.

Dans le propos, 2023 fait référence à l’organisation de la coupe du monde qui se déroulera en France. 2023 est aussi une projection d’un règne politique dans un temps relativement proche mais encore lointain puisque la bataille se construit jour après jour, tweet après tweet. Pour l’instant, il y a 2019 au Japon, et c’est maintenant qu’il faut s’investir. En ciblant l’enjeu rugbystique le président ne projette-t-il pas le sien ? Et puis cette coupe du monde 2019 sera difficile car la sélection nationale de rugby traverse une mauvaise passe…

Il y a aussi ces quelques mots qui renverrait à de l’auto-portrait ! Parler ou commenter le sport, c’est souvent filer la métaphore :

Vous n’êtes pas les favoris de cette compétition. On le sait bien ! Et vous vous êtes bien fait secouer ces derniers temps on le sait aussi ! Et y compris par tous les commentaires qu’on a pu lire et je sais aussi combien ça peut être blessant dur et combien c’est désagréable. Mais je sais une chose, c’est qu’en sport rien n’est jamais écrit. Il n’y a pas qu’en sport vous me direz. Mais en sport c’est aussi vrai !

Sur fond de révoltes sociales, hier en action, et aujourd’hui en sommeil, puisque le chef actuel n’est pas en situation favorable, le président est en capacité de comprendre combien le commentaire sportif négatif peut être blessant car la prestation publique ratée du sportif révèle une blessure souvent narcissique. Y aurait-il autre chose à comprendre ? Tout l’enjeu finalement serait de réussir à saisir la balle ovale, et ceci, malgré les surprises heureuses ou malheureuses du rebond qui renvoie le ballon de rugby pas forcément là où on l’attend.


Article publié le 09 Sep 2019 sur Lundi.am