Août 9, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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« C’est un nom qui a la forme d’une bouĂ©e de sauvetage pour une gauche en train de se noyer dans les divisions et le manque de visibilitĂ© Â», nous annonce la Charente Libre dans son Ă©ditorial du 29 mai. On y apprend aussi que des « pĂ©titions et comitĂ©s locaux « Taubira 2022″ se montent un peu partout sur les rĂ©seaux sociaux Â». Le magazineTĂȘtu, ex-journal militant relancĂ© en 2019 par un organisateur des levĂ©es de fonds pour le candidat Macron, Albin Serviant, nous sert le mĂȘme son de cloche ; Taubira serait devenue « le nouveau « safe word Â» d’une gauche masochiste Â» et on en veut pour preuve que le journaliste auteur de cet enthousiaste Ă©dito aurait constatĂ© qu’une fois son nom prononcĂ©, « mon pote mĂ©lenchoniste rangea la faucille, l’amie coco son marteau, le hamoniste conserva l’Ɠil rĂȘveur, une lesbienne leva le poing Â».

Bref, Taubira reprĂ©senterait la possible symbiose de « la gauche Â», ce concept dont on se mĂ©fie Ă  Frustration comme de la peste puisqu’il rassemble des gens qui ont soutenu la destruction du Code du travail et celles et ceux qui luttent pour sortir du capitalisme. Mais quand on parle de Taubira, il n’est jamais question de tout cela. Taubira « incarne Â», Taubira « a la classe Â», Taubira Ă©crit et parle bien
 Allez, franchement, la magie ne vous saisit-elle pas en entendant son nom ?!

La pĂ©tition « Taubira pour 2022 Â», qui possĂšde son propre site internet, s’adresse directement Ă  la candidate rĂȘvĂ©e, dĂ©clarant : « Ce qui nous rapproche toutes et tous, c’est sans doute cette sensibilitĂ© pour « l’autre Â», la recherche d’une unitĂ© devant celles et ceux qui nous divisent, la solidaritĂ© avec les opprimĂ©-e-s, celles et ceux qui sont « tout nus Â» comme vous le dites souvent. Ce qui nous rapproche, c’est la fidĂ©litĂ© Ă  l’humanisme. Â» D’accord, mais Christiane Taubira incarne-t-elle vraiment tout cela ?

Le mariage pour tous, grand moment de « progressisme Â» ?

La future potentielle candidate Ă  la prĂ©sidentielle est d’abord bien connue pour la loi qui porte son nom et qui a Ă©tendu la possibilitĂ© de se marier, et donc d’adopter, aux couples homosexuels. En 2013, elle a portĂ©, comme ministre de la justice de François Hollande, la seule rĂ©forme progressiste engagĂ©e par ce gouvernement « de gauche Â». C’est, sans doute, ce qui explique le fait que, pour beaucoup, la ministre peut ĂȘtre qualifiĂ©e de « courageuse Â» pour avoir tenue face au million de manifestants de la « manif pour tous Â» venus des paroisses et des quartiers bourgeois catholiques pour empĂȘcher une telle mesure d’égalitĂ©.

Au risque de gĂącher la fĂȘte, il faut aussi se souvenir que cette pĂ©riode extrĂȘmement pĂ©nible et violente pour les personnes bi ou homosexuelles a Ă©tĂ© Ă©talĂ©e dans le temps par un gouvernement qui a tergiversĂ© – le prĂ©sident ayant mĂȘme Ă©voquĂ©, en rĂ©action Ă  la violence de la contestation, la possibilitĂ© pour les maires d’obtenir une « clause de conscience Â» les libĂ©rant de leur devoir de marier des homosexuels. Enfin, l’une des mesures phares promises par le gouvernement, l’extension de la procrĂ©ation mĂ©dicalement assistĂ©e (PMA) aux couples de femmes lesbiennes, a Ă©tĂ© abandonnĂ©e dans la foulĂ©e. Les structures rĂ©gulant l’adoption en France n’ont pas non plus Ă©tĂ© rĂ©formĂ©e, de telle sorte qu’il est toujours trĂšs improbable, pour un couple homosexuel, de pouvoir adopter : ce sont toujours les conseils de famille qui dĂ©cident, dans chaque dĂ©partement, et ces instances mettent en Ɠuvre des critĂšres souvent discriminants. Le gouvernement Hollande a aussi renoncĂ© Ă  lutter pleinement contre les stĂ©rĂ©otypes de genre et l’homophobie Ă  l’école en reculant sur les ABCD de l’égalitĂ©, programme Ă©ducatif expĂ©rimentĂ© Ă  partir de 2013 et abandonnĂ© par le ministre de l’Education de l’époque, BenoĂźt Hamon, en juin 2014, face aux rĂ©actions des conservateurs et des catholiques.

Bref, il est largement excessif de faire de la loi Taubira une mesure ultra progressiste, qui a changĂ© la vie des personnes homosexuelles en France. Non seulement le mariage, Ă  lui seul, ne comble pas les inĂ©galitĂ©s et discriminations existantes, mais en plus les tergiversations du gouvernement « socialiste Â» oĂč siĂ©geait Christiane Taubira ont largement nourri un mouvement social catholique et conservateur. Ce qui n’a pas Ă©tĂ© pour dĂ©plaire Ă  un gouvernement qui a menĂ© dĂšs le dĂ©but de son mandat une politique Ă©conomique et sociale de droite (mise en place du CICE, lois de dĂ©rĂ©gulations du droit du travail Rebsamen puis El Khomri, etc.) et a cherchĂ© Ă  se donner une identitĂ© « de gauche Â» grĂące Ă  son positionnement dit « sociĂ©tal Â» pourtant fort timide. Avec le recul des annĂ©es, on peut mĂȘme parler d’une alliance objective entre une droite conservatrice en quĂȘte de renouveau et un gouvernement « de gauche Â» cherchant Ă  ne plus l’ĂȘtre sans en avoir l’air.

En 2002, un programme présidentielle ouvertement europhile et néolibéral

Mais il serait injuste de rĂ©sumer Christiane Taubira Ă  la seule loi instaurant le mariage pour toutes et tous. Sa carriĂšre politique commence bien plus tĂŽt, au sein du parti indĂ©pendantiste Walwari qu’elle fonde en 1992. Comme dĂ©putĂ©e, sa contribution la plus marquante est certainement la loi de 2001 tendant Ă  la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanitĂ©. Une loi qui entraĂźne la reconnaissance par la France du fait « que la traite nĂ©griĂšre transatlantique ainsi que la traite dans l’ocĂ©an Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpĂ©trĂ©s Ă  partir du xve siĂšcle, aux AmĂ©riques et aux CaraĂŻbes, dans l’ocĂ©an Indien et en Europe contre les populations africaines, amĂ©rindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanitĂ©. Â» (article 1er).

Son parcours politique n’est pas Ă  proprement parler celui d’un phare de la gauche : elle vote l’investiture du gouvernement de droite d’Edouard Balladur en 1993 puis se prĂ©sente aux europĂ©ennes sur la liste portĂ©e par l’homme d’affaires Bernard Tapie. Sa vie politique se poursuit en marge du Parti socialiste et sa candidature Ă  la prĂ©sidentielle de 2002 lui attire le mĂȘme genre de critique que toutes celles et ceux qui ont contribuĂ©, par l’éclatement du nombre de candidats de gauche, Ă  la dĂ©faite de Lionel Jospin au premier tour.

Pas grand monde ne se souvient, en revanche, de ce qu’elle dĂ©fendait alors. Or, dans son programme de 2002, on trouve :

Le projet d’une Union europĂ©enne aux prĂ©rogatives fortes, fĂ©dĂ©rales : « Une Constitution fĂ©dĂ©rale europĂ©enne doit dire qui fait quoi, doit rĂ©partir clairement les compĂ©tences entre l’Union et les Etats membres. Â»

La dĂ©fense d’un rĂ©gime prĂ©sidentiel fort en France : « La concomitance des Ă©lections lĂ©gislatives, sĂ©natoriales et prĂ©sidentielles et l’unification du pouvoir exĂ©cutif de l’Etat par suppression du poste de Premier ministre, assureront l’instauration d’un vĂ©ritable rĂ©gime prĂ©sidentiel. Â»

La suppression progressive des cotisations sociales dans le financement de l’assurance maladie : « Le mouvement de fiscalisation du financement de la protection sociale engagĂ© avec la crĂ©ation de la CSG, substituĂ©e aux cotisations d’assurance maladie, doit ĂȘtre prolongĂ©. Â»

La baisse de l’imposition des plus riches : « La progressivitĂ©, conforme aux principes d’une fiscalitĂ© rĂ©publicaine, est indispensable Ă  l’égalisation du sacrifice fiscal. Elle ne doit pas pour autant dĂ©courager l’effort et l’initiative, et doit donc s’accompagner de la fixation de taux modĂ©rĂ©s, y compris le taux marginal supĂ©rieur. Â»

La dĂ©fense de la retraite par capitalisation pour les revenus aisĂ©s : « Au-delĂ  d’un certain niveau de pensions de retraite (trois ou quatre fois le SMIC, en fonction des contraintes de financement), les complĂ©ments, le cas Ă©chĂ©ant, recherchĂ©s relĂšvent de la responsabilitĂ© individuelle. Ces complĂ©ments doivent ĂȘtre financĂ©s par la capitalisation. Â»

Ces mesures sont tellement « de gauche Â» qu’elles ont Ă©tĂ© dĂ©fendues ou rĂ©alisĂ©es depuis par
 Emmanuel Macron et ses prĂ©dĂ©cesseurs. Le transfert de souverainetĂ©, notamment monĂ©taire, aux instances europĂ©ennes, a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©, contre l’avis de la majoritĂ© des Français, en 2008 sous Nicolas Sarkozy, via la signature du traitĂ© de Lisbonne. La prĂ©sidentialisation du rĂ©gime a Ă©tĂ© accĂ©lĂ©rĂ© sous Sarkozy et parachevĂ© sous Macron (et pourtant le poste de Premier ministre demeure, car il est toujours sympathique d’avoir un sous-fifre). Le remplacement des cotisations sociales par la CSG dans le financement de notre protection sociale a Ă©tĂ© partiellement effectuĂ© par Macron, tout comme la baisse des impĂŽts pour les riches via la suppression de l’ImpĂŽt de SolidaritĂ© sur la Fortune (ISF). Enfin, la retraite par capitalisation, pour les revenus confortables, a Ă©tĂ© portĂ©e par l’actuel gouvernement dans son projet de rĂ©forme des retraites, abandonnĂ© face aux manifestations, aux grĂšves et Ă  la crise sanitaire.




Source: Demainlegrandsoir.org