Novembre 22, 2020
Par La Brique
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Expo Saint SoPotemkine3Dans le cadre de Lille Capitale Mondiale Universelle et Interstellaire du Design, après le « showroom » du Tri Postal, nous sommes allés visiter, entre deux confinements, à Saint-Sauveur l’exposition sur des projets d’aménagement du territoire intitulée « Les usages du monde ». Ce que nous avons vu : l’éloge du productivisme capitaliste, sous un épais et gras vernis de bonne conscience.

Tout le problème, c’est que cette bonne conscience tient de la mauvaise foi. Déjà, le début a été plutôt râté : des artistes qui s’étaient risqués à valoriser la ZAD de Notre-Dame-des-Landes furent éjectés par un des commissaires d’exposition, Mathieu Berteloot.

Et puis, il faut tout de même rappeler que nous sommes sur la friche Saint-Sauveur où le projet d’aménagement de la mairie est une catastrophe sociale et écologique (les deux vont souvent ensemble). Et, bien sûr, pas un mot sur ce projet-là…

Le titre lui-même de l’exposition laisse songeur : « Les usages du monde ». Loin de l’esprit de Nicolas Bouvier qui a écrit en 1954 un joli récit de voyage – le modèle du genre -, L’Usage du monde (titre qu’il reprend à Montaigne qui fut parmi les premiers à remettre en cause l’ethnocentrisme européen), les maquettes, les vidéos, les photographies sur les projets d’aménagement sentent l’utilisation commerciale plutôt que la découverte gratuite du monde. On passe de l’enrichissement immatériel quand on s’ouvre à l’autre, au rendement de start-ups super innovantes qui se servent des autres (et qui, après usage, les jettent). Sous couverture d’un discours faussement alternatif écolo, cette expo n’est en réalité que la propagande visant à défendre une vision du monde et de son avenir stateupe-naichion-compatible. Elle omet toutes les autres formes de l’aborder. Rien dans cette exposition ne remet en cause le principe d’une domestication de la nature, de l’affirmation cartésienne qui fait de l’humain le « maître et possesseur de la nature »… Jusqu’à faire oublier que cette exposition se passe à deux pas de la Zone à Protéger.

En affirmant à chaque cartel, jusqu’à l’anesthésie, qu’on « critique » et qu’on remet en cause le monde tel qu’il est, tout en persévérant visiblement dans le paradigme de domination et de production, on vide non seulement les termes qui sont nécessaires pour penser et renverser l’ordre en place, mais on collabore à plein avec cette domination productrice de marchandises. Toutes les activités humaines sont mises sur le même plan : « consommer, travailler, aller à l’école, être connecté », est-il écrit sur les murs à côté de « rêver », « se nourrir », « se déplacer », « lire ». Car, dans la logique Lille Beffroi Mondial de la Culture, ce n’est pas le capitalisme qu’il faut changer, mais bien les humains.

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Saint-Sauveur qui peut !

Car n’est-ce pas cela, Saint-Sauveur ? Une machine à laver les idées aux grandes eaux des subventions de Lille (et, pour l’occasion, de Bordeaux d’où vient la structure qui organise l’expo), de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles), de l’État, et de quelques entreprises high-tech, une machine à essorer le plus vite possible les mots de la révolte pour en faire de la bonne petite conficulture « critique mais optimiste ». Qu’on y regarde de plus près. Une ferme animale flottante dans une ville en Hollande pour que « les habitants prennent conscience de l’impact écologique de leur consommation » quand ils dégusteront leur steak dans un resto hors de prix ; des serres de tomates d’Agro Care, un des plus gros producteurs en Hollande (encore) et qui a surtout deux sites aussi au Maroc et en Tunisie ! ; des habitats sur la lave, à Hawaï, car rien n’est impossible dans l’architecture moderne, même au milieu du Pacifique !… Voilà les projets « critiques » qui, comme il est écrit sans honte, « témoigne[nt] de la capacité à construire le Meilleur (sic) espace habitable possible à l’ère de l’Anthropocène ». Rêver ; cauchemarder.

Et à force de se faire gueuler dessus, au beau milieu de l’expo, par mille petits soldats, après s’être fait fouiller et trifouiller par un malheureux exploité à l’entrée du site, on comprend que la forme et le fond, c’est pareil : ne pas toucher, ne pas passer par là, ne pas s’approcher des tablettes et des écrans, ne pas rire trop fort, ne pas courir, ne pas râler (la vie est belle), et sortir vite vite vite car ça va être la fin, et non ce n’est pas possible, rien n’est possible sinon de fermer sa gueule et de trouver tout ça bien intéressant, l’art c’est sacré, l’architecture progressiste et le design, c’est ça la meilleure manière d’être-au-monde ! Quid du projet de la friche Saint-Sauveur ? Que dalle : la vraie réalité n’intéresse pas, il faut préférer son image. C’est la violence morale de la culture.

Commissaires partout, culture nulle part

Mais qui se cache derrière cette réussite mondiale ? Lille 3000 a invité la structure Arc en Rêve, son alter ego bordelais. Mathieu Berteloot, pour Lille, a accueilli Michel Jacques, le cofondateur avec Francine Fort. Un beau trio qui prône, à longueur de cartels, la bienveillance, l’ouverture et le changement : Mathieu Berteloot, comme l’a relevé Chez Renart, a censuré des artistes travaillant sur la ZAD; Michel Jacques (directeur artistique) et Francine Fort (directrice générale)se sont accrochés à la direction de leur structure pendant… 40 ans ! (Martine Aubry n’a plus qu’à s’incliner…) Actes contre mots. Si l’on peut comprendre sans doute que la passation de direction, annoncée fin 2019, a été problématique (elle sera normalement effective en novembre), Francine Fort n’a pas brillé par son ouverture et sa bienveillance : attaquée pour harcèlement en 2011, finalement relaxée, elle n’a pas tendu souvent la main pendant sa carrière. Sinon à son ami Rem Koolhaas… Rem Koolhaas, l’architecte d’Euralille, du Grand Palais, le Néerlandais (amateur de fermes flottantes et d’exploitations de tomates), et qui a aussi remporté récemment le marché pour le futur Palais de Justice… Ô temps ! Ô mœurs !…

Mais de Lille à Bordeaux, le plus grave n’est pas tant la permanence au pouvoir des égos que l’inexorable collaboration(nisme) des municipalités (et des mondes de l’art) avec les mondes de l’argent : là où il s’agirait pour les municipalités d’aménager les espaces publics de manière à proposer aux habitant.es des collectivités d’autres logiques que la logique mortifère de l’argent et de la Valeur. Visitée ainsi, de manière critique et objective, et non pas comme divertissement de fin de semaine, l’exposition de Saint-Sauveur se révèle relever, pleinement et consciemment, de la propagande et de la désinformation. Car la municipalité lilloise, loin d’avoir oublié que Saint-Sauveur était au cœur d’une lutte, au travers de sa friche, réaffirme par cette exposition tout son mépris pour ses habitant.es et pour leurs propres manières de vivre leur habitat, leur ville, le monde. Et tout cela, ce serait bon de le dire clairement.

Art Hainaut & Cie




Source: Labrique.net