Saint-Nazaire : l’assemblée en herbe

« Emmanuel Macron, on vient te chercher chez toi  !!! » Il est 9 h 30 du mat’ et déjà l’assemblée s’époumone à pleins poumons sur le tube de l’hiver. Secoué par l’assaut vocal d’une rare violence, le bâtiment en tremble sur ses bases. On n’est pas encore à l’intérieur et Paul [1] vient de nous expliquer devant un café immonde que les deux premiers jours se sont passés à merveille, que certes l’équipe locale est sur les rotules, qu’accueillir huit cents personnes et les loger c’est pas de la tarte [2], wallah, mais que clairement il se passe quelque chose. « Une ambiance de folie », lui fait écho une chargée de cantoche. Et nous on se dit qu’on avait peut-être un peu sous-estimé l’ampleur et la balistique du truc. Parce qu’à entendre les salves de chants s’échappant du bâtiment, les « Ahou ahou ahou », les « Révolution  ! », il semble que l’atmosphère soit résolument printanière.

Ce dimanche 7 avril, c’est le grand final du deuxième acte de l’Assemblée des Assemblées à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), trois jours de presse-citron jaune. Organisé à la Maison du Peuple ouverte au début du mouvement, bâtiment administratif maousse récupéré manu militari pour organiser la lutte de Gilets jaunes locaux particulièrement combatifs [3], le rassemblement fait suite à celui de Commercy, qui avait vu deux bonnes grosses centaines de personnes converger vers la Lorraine [4]. Là, ils sont quatre fois plus, pour environ 200 délégations [5]. À l’intérieur des lieux, adossée à un pilier, une grande carte de France recouverte de punaises colorées indiquant la provenance des présents permet de cerner le maillage giletien : du Nord au Sud, d’Auxerre à Montceau-les-Mines en passant par Saint-Denis, l’Hexagone a la jaunisse, c’est indéniable.

Deux jours qu’ils débattent, divisés en groupes de travail, en commissions diverses, et pourtant pas le moindre signe de lassitude. « Des gens ont bossé jusqu’à quatre ou cinq heures du mat’ pour rendre des synthèses », signale un intervenant. En réponse, la salle entonne « On n’est pas fatigués » d’une seule voix. Manière de dire que c’est l’enthousiasme qui prime. Doublé de cette sacro-sainte volonté de faire avancer le débat collectif, de ne pas disperser les énergies. Cette dernière journée devant accoucher d’une déclaration commune, il faut la jouer fine. « On avance  ! On monopolise pas les micros », scandent régulièrement les « facilitateurs », chargés de faire en sorte que le débat ne s’enlise pas. On a beau ne pas aimer le mot et son arrière-goût historique, la discipline ici est primordiale. Chaque proposition est votée à l’aide de feuilles de papier jaunes (oui) ou vertes (non), agitées en l’air. Si elle est validée, elle est transmise à l’équipe rédaction qui phosphore au sous-sol pour lisser la matière engrangée. Mécanique de précision au service d’une idée forte : l’autogestion en action. Dit autrement : mangez vos morts les leaders autoproclamés, ici on construit en groupe.

No more heroes

« On nous a demandé : “Mais vous voulez mettre qui à la place des gouvernants ?” On a répondu : “Personne !” » Cette parole d’une intervenante résume parfaitement l’état d’esprit des participants. L’objectif : ne surtout pas se faire confisquer le mouvement, au niveau national comme local. Venue de L’Essonne, où elle dénombre pas moins de treize ronds-points en lutte, Anna raconte qu’elle a hésité à accepter le mandat dont ses camarades l’avaient chargée, lequel la met dans une position de « pouvoir » qui lui déplaît fortement. Elle se refuse d’ailleurs à prendre part aux votes dès lors que la question abordée n’a pas été scrupuleusement débattue avec ceux qui l’ont envoyé sur place. Elle raconte également que certains ronds-points de son coin ont refusé d’élire un représentant pour l’assemblée, afin de ne pas créer de rapport hiérarchique. Des puristes.

Il est pourtant régulièrement rappelé que le texte élaboré aujourd’hui n’est en rien un programme à appliquer. « L’assemblée des assemblées reconnaît la souverainetés des assemblées locales en toute matière », stipule-t-il. Une intervenante résume bien l’enjeu : « On n’est pas là pour dire ce que les gens doivent faire à leur niveau, simplement pour suggérer. » Avec, en toile de fond, cette obsession de refouler toute forme de travers hiérarchique, tout accaparement de la parole. Bien sûr, le dispositif n’est pas parfait : ceux du fond de la salle peinent à se faire entendre, les habitués de l’oral sont avantagés, les distributeurs de micro parfois dépassés et les femmes carrément minoritaires dans les interventions. Mais le défi proclamé – « montrer à tout le monde qu’on invente autre chose » – semble relevé, tout du moins son amorce. Pas rien.

No more seum

Au-delà de l’organisation millimétrée, c’est l’enthousiasme qui marque. Hormis quelques propositions rejetées en masse (cette « grève de la faim collective » n’a pas fait l’unanimité, l’heure du déjeuner approchant…) et débats périphériques relous (appeler à la libération des prisonniers politiques, est-ce paver la voie à une sortie de prison des djihadistes ? Vous avez trois heures), les énergies semblent branchées sur le même courant, à la fois alternatif et continu. Les profils ont beau être variés, provenir de moules politiques divers, ils sont soudés par une aspiration politique beaucoup plus large que le simple rejet de Macron, de sa clique, de sa claque. Le fruit de longues semaines à refaire le monde en manif ou sur les ronds-points, d’un apprentissage sur le tas de la démocratie directe. Pas des révolutionnaires de salon, simplement des quidams qui ont retroussé les manches et détricoté l’arnaque du pouvoir, sous toutes ses formes.

Quant à la liste des revendications concrètes, elle est longue comme le bras, de la (re)nationalisation de moult entreprises aux hausses des minima sociaux en passant par l’imposition d’une TVA à 30 % sur les produits de luxe. Est même gaillardement pris en compte le combat écologique, avec un appel du pied à « toutes les personnes voulant mettre fin à l’accaparement du vivant » et susceptibles d’« assumer une conflictualité avec le système actuel ». Bref, tout y passe, avec également soutien affiché au Rojava et à l’Algérie en lutte, jusqu’à cette ultime exigence : « l’abolition du capitalisme ». Une proposition controversée (ne risque-t-on pas de désarçonner madame Michu ?) et affadie dans le texte final [6], mais déclenchant aussitôt une salve de « Ahou ahou ahou » et de « Anti-anti-anticapitaliste » parfaitement rythmés. Le groupe vit bien.

Au final, chacun ici en est conscient : tout cela n’est qu’une étape, un point de passage. L’unité affichée peut facilement voler en éclats, d’autant que c’est sans conteste la frange la plus « gauchiste » du mouvement qui a fait le déplacement. Et c’est le terrain de la rue, du rond-point, du blocage, de la barricade, qui déterminera la suite du mouvement. Reste qu’une considération fait l’unanimité : il n’est pas question de rentrer dans le rang. Certains vont jusqu’à détailler le programme des mois à venir jusqu’à octobre 2019, avec une proposition de se focaliser sur des cibles particulières – juin les banques, juillet les multinationales, août les préfectures, etc. Et à plus court terme, c’est le joli mois de mai qui est visé, l’assemblée appelant à « une semaine jaune d’actions à partir du 1er Mai ». Désolé, Manu, mais l’apaisement c’est pas pour tout de suite.

Émilien Bernard

Article publié le 11 Juin 2019 sur Cqfd-journal.org