« Tous les matins, la police nous dit de dĂ©gager Â».

À peine un mois aprĂšs l’expulsion du campement d’Aubervilliers, environ 300 personnes vivent dans un campement installĂ© Ă  Saint-Denis, sous le pont de l’autoroute A1. Loin des distributions alimentaires et de vĂȘtements, ils souffrent aussi du harcĂšlement policier.

Il y a de la colĂšre ce vendredi matin dans la voix et sur les visages des hommes qui vivent dans le camp installĂ© depuis un petit peu moins d’un mois Ă  Saint-Denis, sous le pont de l’autoroute A1.

Comme tous les matins, la police est passĂ©e vers 6 heures et a ordonnĂ© aux personnes installĂ©es sur l’esplanade qui s’étend devant les lettres tricolores « UEFA Euro 2016 Â» de « dĂ©gager Â».

Seules les tentes installĂ©es sur la pente de terre entre la route et l’esplanade ont le droit de rester. Le campement est contenu dans la partie la plus invisible et la plus dangereuse de cet endroit en tout point inhabitable.

CernĂ© d’autoroutes et de routes nationales, le lieu n’a pas un banc oĂč s’asseoir, pas de toilettes et un seul point d’eau pour quelque 300 personnes. Une seule et unique chaise en bois a Ă©tĂ© posĂ©e au milieu du campement mais personne ne semble oser s’y asseoir.

Des distributions de plus en plus loin

Le campement compte environ 200 petites tentes et, chaque jour, de nouvelles s’y ajoutent a constatĂ© l’association Utopia 56 qui passe trĂšs rĂ©guliĂšrement sur le campement habitĂ© par des hommes seuls, originaires d’Afghanistan pour la grande majoritĂ©.

En cette fin de matinĂ©e, il n’y a qu’une cinquantaine de personnes sur le campement. Les autres sont partis chercher Ă  manger ou bien tenter de trouver un moyen de contacter l’Ofii (Office de l’intĂ©gration et de l’immigration) dont le numĂ©ro unique d’enregistrement pour les demandeurs d’asile est injoignable ce matin.

Plus les campements de migrants sont Ă©loignĂ©s de Paris, plus il est difficile pour les personnes qui y vivent de se rendre aux distributions de nourriture et de vĂȘtements. Depuis le campement de Saint-Denis, il leur faut prendre le mĂ©tro ou marcher prĂšs d’une heure pour rejoindre la porte de Saint-Ouen oĂč l’ArmĂ©e du Salut a dĂ©mĂ©nagĂ© sa distribution de petits dĂ©jeuners (rue AndrĂ© BrĂ©chet), depuis le 24 aoĂ»t.

Nourriture et conseils administratifs

Les petits dĂ©jeuners sont l’occasion de se remplir l’estomac et de boire chaud mais aussi de profiter du petit confort qu’apportent les tables et bancs installĂ©s Ă  cĂŽtĂ© du stand de distribution. Les demandeurs d’asile peuvent aussi faire un point sur leur situation auprĂšs de France Terre d’Asile qui a installĂ© son camion un petit peu plus loin. Quelques membres d’Utopia 56 sont Ă©galement prĂ©sents pour rĂ©pondre Ă  des questions.

Gulkhan, 25 ans, et Taher, 16 ans, ont l’air un peu perdus. Les deux amis originaires d’Afghanistan sont arrivĂ©s d’Allemagne la veille et ont Ă©tĂ© orientĂ©s vers le camp de Saint-Denis par un ami d’ami. Utopia 56 leur explique que Taher doit aller passer une Ă©valuation pour faire valoir sa minoritĂ© et ĂȘtre pris en charge par l’Aide sociale Ă  l’enfance (ASE). L’adolescent dont le visage est mangĂ© par un masque et de lourdes boucles noires qui lui tombent sur le front n’a pas l’air d’y croire.

Ce soir, il passera sans doute une nouvelle nuit dans le campement de Saint-Denis avec Gulkhan comme tous ceux qui, n’ayant pas pu obtenir une tente, s’étendent avec une simple couverture sur le sol, Ă  cĂŽtĂ© des tentes.

Ce sont eux que la police cherche Ă  Ă©vacuer tous les matins. Et parfois, l’opĂ©ration est musclĂ©e. Khan, un jeune Afghan de 23 ans habillĂ© d’une tenue Ă  l’imprimĂ© militaire, assure qu’une semaine plus tĂŽt, les policiers ont fait usage de gaz lacrymogĂšne pour dĂ©loger ces personnes.

Primo-arrivants et déboutés

« Le plus difficile, c’est que la police vient tous les matins nous dire de dĂ©gager Â», affirme-t-il. « Parfois, des gens extĂ©rieurs viennent aussi nous attaquer pour faire des bagarres et nous voler nos tĂ©lĂ©phones Â», raconte-t-il. Pour tenter de se protĂ©ger, les migrants du campement organisent dĂ©sormais des tours de garde.

Khan vit depuis un mois environ sur le campement. Jusqu’à l’évacuation du 29 juillet dernier, il vivait dans celui d’Aubervilliers. DĂ©boutĂ© du droit d’asile, il a dĂ©posĂ© un recours devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA).

Le campement compte aussi des primo-arrivants et des « DublinĂ©s Â» qui ont Ă©chouĂ© sur ce coin inhabitable de Saint-Denis aprĂšs des mois, voire des annĂ©es, Ă  sillonner l’Europe Ă  la recherche d’une protection internationale qu’aucun pays ne veut leur accorder.

« Il faut fuir Â»

Quand on leur demande pourquoi ils sont partis de chez eux, beaucoup d’Afghans ont la mĂȘme rĂ©action : une sorte de sourire douloureux suivi d’un souffle et de quelques mots pour dire que la vie dans leur pays est tout simplement impossible. « L’Afghanistan est en train de sombrer, il faut fuir Â», rĂ©sume un homme qui ne souhaite pas donner son nom, ni son prĂ©nom.

Les associations d’aide aux migrants dĂ©noncent rĂ©guliĂšrement les conditions de vie des exilĂ©s dans le nord de Paris et rĂ©clament des solutions d’hĂ©bergement pĂ©rennes pour les demandeurs d’asile et les personnes dĂ©boutĂ©es en recours.

« La rue, c’est l’école de la folie tout autant que de l’indignitĂ© Â», mettait rĂ©cemment en garde Pierre Henry, directeur gĂ©nĂ©ral de France Terre d’Asile, dans une interview Ă  InfoMigrants.

« On attend que les pouvoirs publics rĂ©flĂ©chissent Ă  une solution sur le long terme Â», avance Pierre Jothy, intervenant social au sein d’Utopia 56. « Si la seule la seule prĂ©sence de l’État pour eux, c’est la police qui les repousse toujours plus loin, ce n’est pas acceptable. Â»

Jusqu’ici, la rĂ©ponse de l’État a en effet consistĂ© Ă  expulser les campements de migrants et Ă  pousser les exilĂ©s – par une forte prĂ©sence policiĂšre dans le nord de Paris – Ă  se dĂ©placer plus loin, en pĂ©riphĂ©rie. Les Ă©vacuations se suivent et les campements se reforment. Tout porte Ă  croire que celui de Saint-Denis ne fera pas exception. D’ici lĂ , le campement aura grossi.

Non loin des tentes, un homme s’est assis sur la chaise en bois. Les jambes croisĂ©es et les yeux rivĂ©s sur son tĂ©lĂ©phone, il semble avoir oubliĂ© le vacarme des camions qui passent en contrebas, sur la nationale.


Des squats Ă  Paris https://radar.squat.net/fr/groups/city/paris/country/FR/squated/squat
Des groupes (centres sociaux, collectifs, squats) Ă  Paris https://radar.squat.net/fr/groups/city/paris/country/FR
Des événements à Paris https://radar.squat.net/fr/events/city/Paris

Les sans papiers https://radar.squat.net/fr/groups/topic/sans-papiers


Julia Dumont, InfoMigrants le 31 août 2020 https://www.infomigrants.net/fr/post/26933/tous-les-matins-la-police-nous-dit-de-degager-a-saint-denis-environ-300-personnes-vivent-sous-le-pont-de-l-autoroute-a1


Article publié le 02 Sep 2020 sur Fr.squat.net