Cinq ans après les élections qui ont conduit une liste participative à la mairie de Saillans (Drôme), de vrais dispositifs de prise de décision alternatifs ont été mis en place. Mais l’investissement des habitant.es n’est pas aussi fort qu’espéré. Reportage et retour d’expérience.

Planté au bord des eaux débaroulantes de la Drôme, surplombé par le massif des Trois Becs, le village de Saillans, 1 300 âmes, affiche un étonnant dynamisme. Sur le marché dominical ensoleillé, des « néos » [1] et nombre de jeunes enfants côtoient des « natifs » souvent plus âgés. Comme d’autres bourgades de cette vallée en vogue, le village se repeuple. Café associatif, espace de co-working, gare SNCF et cadre pittoresque : autant d’éléments attirant de jeunes urbains en recherche d’un meilleur cadre de vie. Saillans a une vie associative florissante (60 structures) qui ne date pas d’hier. L’urbanisme y joue peut-être un rôle : peu de maisons ont des jardins privés. Les gens se retrouvent dehors, dans des espaces collectifs, et les nouveaux s’intègrent vite.

L’histoire de la démocratie participative à Saillans démarre en 2011, quand un collectif de lutte se crée contre l’implantation d’un supermarché décidée en toute opacité par l’ancien maire. La bataille remportée, le collectif décide de monter une liste alternative pour les municipales de 2014. Dès le début, il s’agit de mettre en place une organisation collégiale impliquant un maximum de personnes. Pour faciliter la participation aux réunions, un habitant introduit des méthodes d’éducation populaire, qui joueront un rôle décisif.

Changer les pratiques

Fernand Karagiannis, élu municipal, habite Saillans depuis 2003. Il fait partie des initiateurs de ce « projet co-construit, d’où a émergé un schéma de gouvernance. Il y avait l’envie de changer de paradigme. Ce qui a fait adhérer, c’est la méthode et le fond. Ni programme, ni candidat. Près de 150 personnes ont participé à l’élaboration du projet, sur une liste ouverte à tous. On voulait que la mairie redevienne une maison du peuple. » Le collectif remporte les élections et s’attelle immédiatement à la mise en place d’une démocratie participative : « Les deux premières années ont été euphoriques. Pour éviter la prise de pouvoir par des individus, des binômes d’élus référents pour chaque commission ont été instaurés. Le maire et la première adjointe sont censés n’être que des coordinateurs. »

À l’inverse de l’ancienne mairie, la nouvelle équipe a tenu à rendre l’information accessible à tous. Cette transparence est l’une des grandes réussites de la mandature. « Il y a un agenda mensuel accessible à la population, un affichage dans chaque quartier, des mises en ligne sur le site Internet de la mairie [2] et une lettre d’information. Il y a eu une réflexion sur les comptes-rendus afin que ceux-ci soient compréhensibles par tous », explique Fernand.

À défaut de pouvoir « changer les institutions » républicaines, les nouveaux élus ont créé des instances permettant de rendre les processus décisionnels collégiaux : « Le comité de pilotage, ouvert au public qui peut y intervenir, est le lieu des prises de décisions, reprend Fernand. Les “Groupes action-projet”, trente depuis 2014, ont une durée de vie dépendant des dossiers traités. Ce sont des espaces de construction de la décision avec les habitants. On essaie d’arriver au consensus, sinon on vote. »

Un cadre légal limitant

Malgré ces efforts, la participation n’a pas été au niveau attendu. Elle a même diminué ces derniers temps. Saillansonne depuis dix ans et élue, Isabelle Raffner s’interroge : « On aurait peut-être dû développer d’autres formes de participation que les réunions. Pour l’aménagement des jardins publics, il y a eu par exemple des questionnaires chez les commerçants. » « Il faudrait peut-être des votes auxquels tout le monde peut participer, réfléchit Fernand. On doit toucher les gens qui ne viennent pas, y compris pour des raisons sociales : difficulté à prendre la parole, sentiment de ne pas être légitime. »

Le temps est aussi une question cruciale. « Si on avait tous une journée dans la semaine à consacrer à la vie politique de notre village, ce serait différent », dit Isabelle. Même discours chez Camille [3], qui vit à Saillans depuis quatre ans et s’implique intensément dans le soutien aux exilé.es : « Si en plus du reste je m’investis dans les instances participatives, j’ai zéro temps de vie. »

Les esprits sont également lents à changer sur la perception des élus. « Néos » comme natifs, beaucoup d’habitants gardent un rapport de délégation et attendent encore d’eux qu’ils prennent des décisions.

Pour Fernand, « on est au cœur d’une démarche à la fois utopiste et pragmatique qui a dû rentrer dans le cadre légal avec un maire, une première adjointe… » Ce cadre limite l’espace politique de la commune. Son budget est faible. Et elle est tributaire des décisions des instances supérieures, à commencer par l’intercommunalité, chasse-gardée de l’indéboulonnable Hervé Mariton (LR), maire de Crest [4], un peu plus à l’ouest. Sans parler du poids de l’État.

Pour peser dans la balance, « faut-il forcément intégrer l’institution, qui reste contrainte par le budget, la législation ?, se questionne Camille. Ou se tourner vers d’autres espaces, créer des assos, des collectifs ? Je trouve intéressant qu’il y ait d’autres formes d’implication que la mairie. »

La collégialité, à quel prix ?

Des trois élus d’opposition siégeant au conseil municipal, deux ont fini par démissionner l’automne dernier, dont l’ancien maire, resté en désaccord avec les structures participatives.

Au sein de la majorité, « un tiers des conseillers habitent dans le village depuis plus de vingt-cinq ans, un autre depuis dix à vingt ans et le dernier depuis moins de dix ans. Notre groupe n’est pas homogène. On s’est réunis sur une méthode, pas sur un programme, constate Fernand. Notre réalité est que nous sommes pluriels et que parfois on n’arrive pas à prendre des décisions. » Ce fut le cas, par exemple, quand la mairie a été sollicitée pour accueillir des migrants ou pour prêter gratuitement une salle communale à un festival anti-répression.

Claude, qui habite à Saillans depuis trois ans, observe « une peur du clivage au sein de la population, entre “néos-gauchos-écolos” et vieilles familles originaires du village ». Des crispations accentuées par l’attention soudaine des médias et l’impression qu’ont certains habitants d’être les sujets d’une expérience. « Au sein des élus, reprend Claude, il y a une personne-clé qui fait en sorte que ça n’explose pas. Parce que dans leur logique de démocratie participative, si les choses sont clivées, ça ne marche plus. » « La démocratie participative devrait reposer sur des positions politiques et pas sur les gens qui portent le projet, pour que personne ne soit indispensable, estime Camille. Là, la volonté de neutralité fait qu’on est davantage dans la forme que dans le fond. »

Et après ?

« Vivement la quille ! », lâche Isabelle en souriant. La mandature a été épuisante pour les élu. es. « C’est un système énergivore ! Nous sommes partis de rien, avec euphorie, témoigne Fernand. Au bout de deux ans, on saturait sur l’organisation des réunions. Je conseillerais aux gens de ne pas trop s’exciter au début. »

À l’approche des municipales de 2020, la question se pose de la continuité du projet. Peu d’élus songent à se représenter. « Il y a des gens sensibles à notre action mais qu’on voit peu. On réfléchit à comment lancer une nouvelle dynamique en restant dans l’esprit du départ », explique Fernand. Isabelle, dont c’était le premier engagement politique, affirme sans hésiter : « Avec le recul, c’est une chance extraordinaire d’avoir participé à quelque chose d’aussi beau. » Un avis partagé par beaucoup, malgré la fatigue et les écueils.

« D’autres villages nous demandent conseil [5], raconte Fernand. Il est important que ça essaime et qu’on ne soit pas tout seuls en 2020. Il y a une dynamique à Saillans qui fait que ça a été possible. Il faut peut être réfléchir à l’impulser dans la vallée. » Et d’ajouter : « Dans ce village, depuis la guerre, aucun maire n’a fait deux mandatures consécutives. » La liste participative sera-t-elle la première à rempiler ?

Yann Renoult

La couverture du n°174 de "CQFD", illustrée par Formes Vives {JPEG}

Article extrait du n°174 de CQFD, en kiosque jusqu’au 4 avril. Ce numéro contient un dossier de dix pages consacrées aux communs, au communalisme et au municipalisme libertaire.

En lire l’introduction et le sommaire.


[1] Néo-ruraux, venus de grandes villes, installés au village depuis peu.

[3] Les prénoms des habitants non élus ont été modifiés.

[4] Longtemps député, il fut à l’Assemblée un des fers de lance de l’opposition au « mariage pour tous ».

[5] Une journée d’information et de rencontre sera organisée le 13 avril prochain.