La lutte pour la sauvegarde de la forêt Cyriac a débuté à l’été 2004, alors qu’un contractant forestier annonçait s’apprêter à effectuer des coupes commerciales dans le secteur. Cette forêt est délimitée au nord par la municipalité de Laterrière, au sud par le lac Kénogami, à l’ouest par la rivière Cyriac et à l’est par la route 175. Il s’agit d’une forêt de type mélangé, particulière pour la grande richesse de son écosystème, regorgeant d’ifs du Canada, de bouleaux jaunes bicentenaires et tricentenaires, de pins blancs, d’érables, de perdrix, de castors, d’orignaux (site de reproduction) et de truites pour n’en nommer que quelques attributs. Rapidement, un mouvement populaire a émergé pour éveiller la population via les médias régionaux et provinciaux et une pétition pour un moratoire sur toute coupe commerciale dans le secteur jusqu’à l’analyse par la Direction du patrimoine écologique et du développement durable d’une proposition d’aire protégée a récolté plus de 2000 signatures. Plusieurs organismes, dont l’Action boréale de l’Abitibi-Témiscamingue, ont donné leur appui. Les défenseur-e-s de la forêt ont toutefois constaté le parti pris du monde politique et des élites pour les entreprises qui exploitent les ressources naturelles du territoire et leur indifférence face à la destruction d’écosystèmes exceptionnels. Aucun/aucune élu-e, de quelque palier que ce soit, n’a offert son soutien à leur combat. Louise Gravel, porte-parole de la lutte, témoignait en novembre 2004 : « Nous nous sommes heurtés à la rigidité du système et des lois qui ne laissent aucune place aux demandes des contribuables, surtout quand ceux-ci ont eu le malheur de ne pas remarquer le petit encart perdu dans une mer de publicités annonçant des consultations publiques sur les plans de coupe. Même si nous hurlons comme une meute de loups à la pleine lune, personne parmi les décideurs ne nous écoute ». À l’Association forestière régionale qui affirmait que la réduction des droits de coupe pourrait causer une crise sans précédent dans l’industrie, Louise répondait : « les citoyens affirment haut et fort qu’ils n’ont pas à payer les pots cassés pour la gestion déficiente du régime forestier québécois ».

« Aujourd’hui, la forêt Cyriac […] a de nouveaux habitants »
Des moyens de pression et des actions directes de désobéissance civile ont suivi. Une marche à laquelle ont participé une centaine de personnes a eu lieu au mois d’octobre. Le 29 octobre, un campement a été établi dans la forêt par un groupe hétéroclite de personnes de la région désirant empêcher la compagnie Multiforêt d’entrer. « Nous allons […] tenter pacifiquement d’empêcher toute intrusion de machinerie forestière dans la forêt Cyriac ». L’occupation a été maintenue durant plusieurs semaines, les militants et militantes se relayant pour maintenir l’occupation. « Il y avait des adultes, des enfants et des chiens. Bouffe collective, collecte de bois de chauffage, tâches d’entretien, vaisselle, etc. », indique Louise. Des policiers de la Sûreté du Québec et de la police municipale de Saguenay passaient régulièrement pour s’informer de l’occupation. Pour se protéger du froid et des bordées de neige, une maisonnette blanche et des tentes prospecteurs avait été transportées sur le lieu d’occupation. Dans ses négociations avec les occupants et occupantes, la compagnie proposait différents plans de coupes « alternatifs » qui, selon ce qu’elle prétendait, épargneraient les arbres centenaires de la forêt. Ces propositions considéraient en gros l’écosystème de la forêt Cyriac comme un jeu de pièces détachables. Or, en réalité, avec le passage de la machinerie et les coupes d’arbres réalisées, c’est tout l’écosystème qui allait être durablement affecté. Il était également peu plausible que ces coupes « alternatives » se réalisent considérant le terrain des secteurs et l’historique de ces compagnies. Les défenseur-e-s de la forêt n’étaient pas dupes devant ces propositions. Ils et elles ont maintenu l’occupation même si le PDG de Multiforêt les menaçait de devoir fermer sa scierie par leur faute.

Le 19 novembre, au 21e jour de la lutte, une entente a été conclue avec l’entreprise forestière pour que soient épargnés deux des cinq secteurs de coupe prévus, ainsi que les arbres centenaires et les érables. Les occupants et occupantes prévoyaient poursuivre leur occupation pour surveiller et filmer les coupes réalisées, mais promettaient de ne pas empêcher l’entrée de la machinerie si l’entente était respectée. Dans son journal de bord de l’occupation, Louise notait à propos du compromis réalisé : « Nous aurions bien sûr mieux aimé que ces coupes n’aient pas lieu, mais nous nous retrouvions souvent bien peu pour arrêter la machinerie. Beaucoup de visite les soirs et les fins de semaine, mais peu d’opposants aux heures où les forestiers entrent dans le bois ». C’est finalement le 24 novembre en après-midi, 26e jour d’occupation, que les coupes ont commencé. L’occupation s’est poursuivie au cours du mois de décembre avec l’installation par quelques irréductibles d’un nouveau petit camp au milieu de la forêt pour surveiller de plus près les activités de la forestière. Mais ce qui était observé sur les aires de coupes était désolant. « C’est pas beau à voir, écrivait Louise, cette autoroute qui déchire la forêt en deux, entre les zones de coupe à blanc. On peut y marcher à huit randonneurs ou skieurs de front (six ou sept raquetteurs…). Comme sentiers pédestres c’est l’équivalent de la foutue route à quatre voies réclamée dans la réserve des Laurentides depuis tant de temps. Et on a vu des troncs de gros bouleaux jaunes à travers ceux des épinettes et des bouleaux blancs empilés le long de l’autoroute forestière. […] Il se fait dans notre région une foresterie de barbares ». La tâche de surveiller le respect de l’entente par la forestière s’est avérée presque impossible. Dans un entretien réalisé à l’été 2019, Louise commente : « nous n’étions plus que deux – trois personnes encore ‘vivantes’ pour cette cause et sans expérience en foresterie et en lecture de cartes au moment du début des travaux, en plein hiver ».

En dépit des promesses de la compagnie, une coupe à blanc par secteurs a été réalisée et de grands bouleaux jaunes centenaires, qui n’avaient pourtant pas de valeur pour elle, ont été coupés. La forestière n’a entrepris aucun reboisement après les coupes, mais différentes variétés d’arbres ont repoussé par elles-mêmes. Louise affirme aujourd’hui avoir eu bien de la difficulté à se remettre de ce combat énergivore qui l’a blessée. « Cette lutte s’est terminée en queue de poisson, la compagnie forestière a coupé ce qu’elle désirait couper, le groupe s’est dissout et vogue la galère. Les compagnies ne négociaient rien, les rencontres étaient stériles et frustrantes. Je suis sortie vidée de cette histoire et je vous avoue que c’est à reculons que je m’y replonge pour vous répondre ».

La lutte a quand même permis la conservation d’une partie de la forêt. La désobéissance civile a forcé l’entreprise forestière à négocier ses plans de coupe et a marqué les imaginaires par un mode d’action sans intermédiaire – plutôt que d’attendre que des élus (qui défendent toujours d’abord leurs propres intérêts) accordent quelques concessions au bout d’une joute de lettres gentilles et de pétitions symboliques, les écologistes du Saguenay ont occupé le terrain et se sont préparé-e-s à bloquer l’arrivée des machines avec leur corps. La bataille pour la protection de la forêt Cyriac et la création d’une aire protégée se poursuit. De nouvelles coupes forestières menacent la forêt, ainsi que la conduite souterraine pour transporter le gaz naturel de l’Alberta (projet Gazoduq).

Voici en terminant un court vidéo qui a plus récemment été réalisé et qui explique la nécessité de défendre cette forêt. Notez qu’il s’y retrouve une erreur de date : les coupes de la forêt qui y sont relatées ont été réalisées en 2004 et non en 2003. 


Article publié le 21 Août 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com