Dans l’article « [Saguenay] Défendre la forêt Cyriac : un campement de plusieurs semaines en 2004 », un récit de l’occupation de la forêt Cyriac a été ébauché avec l’aide des témoignages de Louise, la porte-parole de la lutte, ainsi que d’informations provenant du défunt site web consacré à celle-ci et d’articles de journaux. Dans ce nouvel article, j’ai voulu interroger un deuxième participant à l’occupation, Jean-Denis, pour ajouter un autre point de vue sur la mobilisation. En raison du moyen utilisé pour l’entretien et de la forme détendue de celui-ci, je n’ai pas pu réaliser un verbatim de l’échange. J’ai plutôt repris les points ressortis en un texte, dont j’ai par la suite fait valider le propos par le participant.

Pour Jean-Denis, l’action de désobéissance civile est à replacer dans le contexte qui avait suivi la sortir du film « L’erreur boréale » de Richard Desjardins. Avec les prises de conscience soulevées par le film, dont le réalisateur était d’ailleurs venu dans la région, bien des gens voyaient qu’il était temps d’agir pour défendre la forêt et faire cesser les abus des forestières. Une publication qu’il avait vu dans le journal alarmait contre les plans de coupe dans la forêt Cyriac, une forêt mixte comprenant des boulots jaunes centenaires.

Travaillant à proximité du lieu de l’occupation, qui a commencé le 29 octobre, Jean-Denis a participé à la lutte dès ses débuts. « La solidarité de l’occupation était fantastique », rapporte-t-il. Les gens qui s’y trouvaient étaient principalement du monde de la région. Des personnes de milieux assez diversifiés, dont plusieurs faisaient des aller-retours au campement. Beaucoup étaient issu-e-s des milieux artistique ou communautaire. Des retraité-e-s et des étudiants et étudiantes du baccalauréat en plein air (UQAC) aussi. Même des personnes du festival écolo de Saint-André-de-l’Épouvante (au Lac St-Jean).

Sur les lieux, une bâche immense faisait office de place centrale de rassemblement. Il y avait un coin cuisine avec un mobilier bien simple, pour protéger la nourriture des intempéries, et de la vaisselle. Il y avait également une grande tente-prospecteur avec un poêle à bois. « Les gens apportaient leur tente et campaient aux alentours. Chaque jour, il y avait un meeting. Le consensus n’était pas toujours facile ». Dans le feu de l’action et avec l’engagement très variable des participants et participantes (certain-e-s faisant des aller-retours plus ou moins fréquents alors que d’autres y étant pratiquement en permanence), les prises de décisions étaient plus difficiles avec les attitudes réactionnelles et la récurrence de certains aspects. Les risques d’arrestation étaient très faibles selon Jean-Denis, car le propriétaire acceptait l’occupation et le chemin n’était pas gêné par le campement ou les déplacements. L’intention de bloquer l’arrivée de la machinerie forestière était tout de même réelle. Certaines personnes avaient dans cette veine prévu s’installer à l’aide de cordes au-dessus du chemin où la machinerie devait passer pour en bloquer l’accès.

Vers la fin du mois du novembre et le début de celui de décembre, la lutte s’est essoufflée, raconte-t-il ensuite, avec une épidémie de gastro qui a contaminée quelques personnes dans l’occupation. De plus, avec le contexte hivernal, la neige sur les tentes et le foin rendaient le campement plus difficile à tenir. L’arrivée des machines, le 24 novembre, au 26e jour d’occupation, n’a pas été bloquée en raison de l’entente négociée avec la forestière, mais elle a été filmée de même que les premières opérations de coupe. « Le stress des travailleurs était palpable », me dit-il. Après le démontage du camp principal, Jean-Denis a remonté sa tente un peu plus loin pour la surveillance des opérations forestières, mais personne n’a couché là finalement et l’occupation s’est ainsi terminée.

Au bilan, le participant croit que la bataille a certainement aidé à faire contre-poids face au discours dominant de l’industrie et ses coupes dévastatrices. « C’est une graine. Ça a fait grandir d’autres mouvements ». L’occupation peut, selon lui, servir d’inspirations pour les militants et militantes qui défendent le fjord contre l’implantation des grands projets industriels. Il faut trouver le langage critique et rendre évidente la menace sur les milieux. Il reste que la majorité de la population demeure aveuglée par les mirages de dollars. « Les études sur les projets qu’on voit aujourd’hui sont bâclées, les écolos sont taxé-e-s d’alarmistes ». La sensibilisation au respect de l’environnement et la valorisation du patrimoine demeurent des luttes actuelles. « C’est désolant de voir la dominance de l’industrie forestière qui amène les cultures de profit et de bénéfices. Les travailleurs qui ont des gros salaires, ils font leur tour d’ivoire, dans la région ». Les critiques de l’exploitation des ressources naturelles choquent pour peu. « La dynamique nord-américaine est pervertie dans l’imaginaire de mécanisation et l’industriel… on aime mieux investir dans le béton et les machines que dans l’Humain. Pourquoi faut-il toujours dilapider les ressources le plus rapidement possible? ». Le participant souhaite le développement d’une nouvelle culture, d’un nouveau lien entre les Autochtones et les Allochtones, où les technologies seraient utilisées pour vivre sur le territoire de façon plus réfléchie, où les savoirs serviraient à s’harmoniser avec l’Humain et avec le territoire plutôt qu’à se faire vivre par les industriels qui exploitent tout.

Jean-Denis déplore finalement l’absence de perspectives de changements de certains participants à la lutte. Certains propriétaires de chalets du secteur s’y sont joints davantage pour sauver la quiétude de leur petit coin de paradis, que pour passer à l’action pour transformer les pratiques abusives des forestières dans la région et amener un débat social sur les besoins et la manière dont les ressources sont exploitées.

En terminant, consultez également, si ce n’est pas déjà fait, l’article précédent sur le sujet « [Saguenay] Défendre la forêt Cyriac : un campement de plusieurs semaines en 2004 ».

Aujourd’hui encore, les personnes interrogées pour compléter les informations contenues dans les deux articles de cette série continuent de lutter de différentes façons pour que la société change.


Article publié le 08 Déc 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com