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« La meilleure façon de se battre contre les prisons, c’est de se battre contre l’enfermement extĂ©rieur. Â» Jacques Fasel [1]

L’ordonnance de 1945 est censĂ©e protĂ©ger les mineurs en privilĂ©giant les rĂ©ponses d’accompagnement, d’éducation, de prĂ©vention – il a fallu attendre 1977 pour que les bagnes pour enfants, les maisons de correction ferment. Depuis sa promulgation, elle est systĂ©matiquement remise en cause et a subi 38 modifications â€“ abaissant l’ñge de la responsabilitĂ© pĂ©nale, accĂ©lĂ©rant les procĂ©dures, remettant en question l’excuse de la minoritĂ©, augmentant la durĂ©e de la garde Ă  vue, optant toujours plus au cours du temps pour les rĂ©ponses rĂ©pressives…

Ces rĂ©formes successives ont augmentĂ© le nombre d’enfants incarcĂ©rĂ©s depuis une vingtaine d’annĂ©es. Actuellement
, 894 adolescents sont incarcĂ©rĂ©s en prison, auxquels s’ajoutent les 1 350 jeunes placĂ©s en centres Ă©ducatifs fermĂ©s, ceux placĂ©s en psychiatrie, les enfants Ă©trangers enfermĂ©s en centres de rĂ©tention administrative (CRA) : en 2018, ils Ă©taient 208 en mĂ©tropole, 1 221 Ă  Mayotte, auxquels s’ajoutent les 339 mineurs non accompagnĂ©s (MNA) enfermĂ©s pour un soupçon de majoritĂ©. Le gouvernement souhaite encore renforcer la justice des mineurs, pour la rendre encore plus rĂ©pressive qu’elle ne l’est afin de tuer dĂšs le plus jeune Ăąge toute vellĂ©itĂ© de critique, de subversion, de rĂ©volte.

Une politique coercitive
depuis des décennies

Cette tendance ne date pas d’hier : dĂ©jĂ  en 1997 l’Etat, pour Ă©tablir ses politiques publiques, organise le colloque de Villepinte pour « Des villes sĂ»res pour des citoyens libres Â». La gauche plurielle, alors aux manettes, ne s’appuie plus uniquement sur les dĂ©lits ni sur des faits prĂ©cis pour jauger l’insĂ©curitĂ©, mais Ă©galement sur le sentiment d’insĂ©curitĂ© qu’elle participe grandement Ă  alimenter Ă  coups de faits divers, d’infos, de reportages, de statistiques, de rapports, de politiques libĂ©rales… Les jeunes deviennent des « sauvageons Â» objets de tous les fantasmes.

Des comportements spĂ©cifiques aux mineurs sont pĂ©nalisĂ©s. Ainsi, en 1998, les violences commises aux abords d’un Ă©tablissement scolaire, dans les gares et les moyens de transport collectif sont des circonstances aggravantes. Par la suite, la loi renforce la protection des personnes chargĂ©es d’une mission de service public et pĂ©nalise le stationnement dans les halls d’immeuble. De la mĂȘme maniĂšre que les flics peuvent entrer dans l’enceinte d’un Ă©tablissement scolaire et venir interpeller un Ă©lĂšve jusque dans sa classe, les enseignants sont protĂ©gĂ©s, au mĂȘme titre que les reprĂ©sentants de l’ordre. En 2021, mĂȘme les gardiens d’immeuble peuvent mettre des amendes.

La prĂ©vention ne sert plus Ă  agir en amont de la prison en rĂ©ajustant les inĂ©galitĂ©s, en donnant des moyens Ă  la construction de logements sociaux, Ă  la santĂ©, Ă  l’éducatif, Ă  la culture populaire, aux revenus. L’Etat dĂ©truit consciencieusement les services publics, le peu de protections acquises grĂące aux luttes – prĂ©fĂ©rant investir dans l’isolement, le contrĂŽle, le fichage, la rĂ©pression, l’enfermement. Ainsi les polices municipales, les camĂ©ras de surveillance, la construction de centres Ă©ducatifs fermĂ©s sont largement dotĂ©s. La prĂ©vention sert dĂ©sormais avant tout Ă  dĂ©tecter les actes rĂ©prĂ©hensibles avant qu’ils ne se produisent, et les comportements « antisociaux Â» dĂšs la maternelle. Un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvretĂ© en France, soit prĂšs de 3 millions d’enfants sont en situation de pauvretĂ© selon l’Unicef.

Depuis 2002, le traitement pĂ©nal des mineurs se rapproche de celui des majeurs ; un renversement des valeurs intervient ; l’enfant devient responsable de ses actes juridiquement dĂšs l’ñge de 10 ans avec suivi et mesures coercitives, emprisonnable Ă  partir de 13 ans, et considĂ©rĂ© de plus en plus comme un adulte Ă  partir de 16 ans. Six prisons pour enfermer des enfants sont construites, les Ă©tablissements pour mineurs (EPM). Elles viennent renforcer les 47 quartiers mineurs (QM) implantĂ©s au sein des prisons pour adultes (75 % des dĂ©tenus adolescents sont enfermĂ©s dans ce qui peut ĂȘtre un Ă©tage entier ou quelques cellules).




C’est en 2002 que les CEF (centres Ă©ducatifs fermĂ©s) font leur apparition. C’est un dispositif coĂ»teux et dĂ©criĂ© dĂšs sa crĂ©ation. Un chantage Ă  la prison prĂ©sentĂ© comme son alternative : les CEF permettent en fait d’enfermer des mineurs qui ne l’auraient pas Ă©tĂ© sans l’existence de ces structures. D’autant que le dĂ©veloppement de ces derniĂšres s’est fait au dĂ©triment d’autres types de prise en charge plus ouverts. Bien que la dĂ©linquance juvĂ©nile n’ait pas augmentĂ©, le gouvernement Macron poursuit cette expĂ©rience dĂ©sastreuse en projetant la construction de 20 nouveaux CEF en 2021 en plus des 52 dĂ©jĂ  en activitĂ©, pour un budget de 17 millions.

Individualisation oblige ; il n’existerait plus de causes politiques, Ă©conomiques, sociales Ă  la dĂ©linquance. Les parents sont donc dĂ©signĂ©s responsables et complices du comportement de leurs enfants dans la sociĂ©tĂ©. Ainsi, les allocations, pourtant vitales pour les familles concernĂ©es, peuvent leur ĂȘtre supprimĂ©es. A Nice, le maire a expulsĂ© de son HLM la famille d’un jeune dĂ©linquant pourtant majeur !

L’enfermement n’est jamais la solution

Plus l’emprisonnement intervient jeune, plus il est destructeur irrĂ©mĂ©diablement. Bien trop de jeunes ayant connu les maisons de correction, les prisons pour mineurs se retrouvent dans les centrales pour longues peines. Le taux de re-condamnations qui devrait ĂȘtre la dĂ©monstration de l’inefficience de la prison devient pour le pouvoir le signe qu’il ne frappe pas assez fort, qu’il est laxiste ; 70 % des mineurs retournent en dĂ©tention dans les cinq ans aprĂšs leur sortie, taux plus Ă©levĂ© encore que chez les majeurs (63 %). La nouvelle rĂ©forme de 2020 dĂ©truit la primautĂ© de la mesure Ă©ducative pour privilĂ©gier la rĂ©ponse rĂ©pressive ; la culpabilitĂ© du mineur dĂ©linquant sera jugĂ©e avant l’évaluation de sa situation et la mise en place d’une prise en charge Ă©ducative.




MĂ©fions-nous des mots ; quand les possĂ©dants parlent Ă  grand renfort de communication et d’oxymores, c’est pour faire exactement l’inverse de ce qu’ils disent ; lĂ  oĂč ils disent PSE, plan de sauvegarde de l’emploi, ils licencient. LĂ  oĂč ils assouplissent la carte scolaire pour « favoriser l’égalitĂ© des chances et la diversitĂ© sociale Â», ils sĂ©grĂšguent socialement, regroupent les plus dĂ©munis. Les jeunes ne doivent pas se mĂ©langer plus que leurs aĂźnĂ©s, ni dans les Ă©coles ni dans la rue, pas plus que dans les villes ou lors de leurs activitĂ©s.

Pour contrĂŽler une population dĂšs le plus jeune Ăąge, l’école a une longue tradition de formatage derriĂšre elle ; elle sait que la meilleure façon d’avoir des adultes soumis, c’est de les modeler dĂšs le plus jeune Ăąge. Les instituteurs et professeurs sont convoquĂ©s pour participer Ă  ce grand dĂ©pistage des dĂ©viances, propos litigieux, comportements incivils ; des bases informatiques sont crĂ©Ă©es pour repĂ©rer, rĂ©pertorier, mettre en statistiques tous les enfants qui ne veulent plus ĂȘtre Ă  genoux. Peu de professionnels ont saisi le changement de fonction qui les assimile encore plus prĂ©cisĂ©ment Ă  des auxiliaires de police.

Paradoxalement, plus les jeunes sont estimĂ©s responsables de leurs actes juridiquement, plus ils sont jugĂ©s comme les adultes et plus ils restent irresponsables politiquement ! A l’école, il n’y a pas d’espace d’affichage pour une libre d’expression politique, pas de local autogĂ©rĂ© oĂč il est possible de se rĂ©unir, s’organiser, participer Ă  l’élaboration des contenus et Ă  l’organisation de l’école, d’occuper son lieu d’éducation, de manifester ses oppositions
 La politique n’a pas droit de citĂ©, sauf quand elle accompagne l’idĂ©ologie dominante dĂ»ment cadrĂ©e par l’autoritĂ© et dispensĂ©e par ses fonctionnaires disciplinĂ©s.

Tous ces dispositifs mis en place depuis des dĂ©cennies fonctionnent et se sont banalisĂ©s. Ils se sont dĂ©sormais incrustĂ©s dans les pratiques quotidiennes et sont trĂšs peu questionnĂ©s ; raison de plus pour tout chambouler et cesser d’en rester Ă  l’amĂ©nagement de cette institution qui reproduit l’ordre social, formate les individus, empĂȘche toute vie collective. La sĂ©curitĂ© devient la premiĂšre des libertĂ©s ! Elle consiste Ă  piĂ©tiner la jeunesse parĂ©e de son Ă©nergie crĂ©ative, bĂąillonner sa soif de transformations, Ă©touffer sa capacitĂ© de remise en question pour que rien ne soit bouleversĂ©, et maquiller la vie en peur. La mobilisation pour dĂ©fendre la rĂ©publique se doit d’ĂȘtre gĂ©nĂ©rale, tous les corps de mĂ©tier sont rĂ©quisitionnĂ©s ; la jeunesse est Ă©pluchĂ©e, dissĂ©quĂ©e par des spĂ©cialistes en tout genre. Il est dĂ©cidĂ© de la repĂ©rer, de la contrĂŽler, de la museler, de l’enfermer pour le plus grand bien de tous, pour que le changement se fasse dans la continuitĂ©.

La prison est l’aboutissement d’une longue sĂ©rie de mĂ©pris, d’exclusions, d’humiliations, de dĂ©possessions qui commencent dĂšs la naissance
 Bien que les institutions dĂ©crivent la jeunesse comme amorphe et lobotomisĂ©e par les Ă©crans, elle s’exprime. Mais dĂšs qu’elle manifeste, elle est violemment rĂ©primĂ©e et ramenĂ©e Ă  sa place de sujet immature, et elle reste souvent trop seule face Ă  une police surarmĂ©e et Ă  une justice impitoyable. GazĂ©e, Ă©borgnĂ©e, humiliĂ©e, mise Ă  genoux, elle continue de se rĂ©volter malgrĂ© tout.

Nadia M.




Vous pouvez sur le mĂȘme sujet Ă©couter l’émission du 9 dĂ©cembre 2020 sur actulaitĂ©s des luttes,




Source: Oclibertaire.lautre.net