Octobre 3, 2022
Par Lundi matin
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JOUR 1

J’ai errĂ© et vomi quatre jours et quatre nuits avant de trouver la force d’aller m’effondrer aux urgences. Fanny a dit que j’étais pas loin de l’arrĂȘt cardiaque, elle m’a mis sous perfusion pour me rĂ©hydrater, j’étais tout sec. Rien gardĂ© depuis la “fĂȘte”. Fanny a enfoncĂ© une sonde Ă  l’intĂ©rieur de mon sexe pour relier ma vessie Ă  un tuyau en plastique. Elle a dit « Respirez, c’est pas grave si je vous stimule et que vous bandez, on a l’habitude Â». J’en Ă©tais pas vraiment lĂ  dans mes considĂ©rations. Entre autres choses, les rĂ©sidus de ma masculinitĂ© gĂ©nĂ©raient un sentiment de complĂšte profanation. Terreur phallique de base. Je suis tombĂ© amoureux direct de Fanny, quelle douceur au milieu du chaos ! Quel professionnalisme. J’ai envie de croire qu’il s’est passĂ© un truc rĂ©ciproque Ă  ce moment-lĂ . Une intensitĂ© certaine dans les regards en tout cas. Quel boulot. Quand tout ça sera fini, je l’inviterai Ă  boire un cocktail sans alcool. C’est pas si mal comme dĂ©but de relation. Ça nous Ă©vitera les pudeurs habituelles.

Les premiĂšres heures sont confuses. « Ă‡a fait combien de temps que vous avez pas urinĂ© ? Â» Merde je sais plus. J’étais pas concentrĂ© lĂ -dessus, aucune idĂ©e. J’avais plutĂŽt tentĂ© de dĂ©fĂ©quer sans succĂšs les jours prĂ©cĂ©dents, mais tout sortait par en haut donc je me disais normal. Je sens qu’ils paniquent autour de moi « il a 950 de crĂ©atinine Â». Je suis paumĂ© total et je panique. J’entends passer « greffe de foie Â», « Ă§a te va qu’on Ă©change de pause ? À 11h30 y’a mon mec qui passe. Â» Et aussi « wesh ils sont graves les patients aujourd’hui Â».

Elle vient me parler pour mettre un peu d’ordre. « Bonjour je suis Fanny. Vos reins ne fonctionnent plus, votre foie est gravement endommagĂ©. On va vous emmener en rĂ©animation. Â» Le mot rĂ©sonne dans ma tĂȘte. Depuis des mois de Covid-19 on en entend parler de la rĂ©animation, ça sonne comme une menace mise Ă  exĂ©cution. Mon pĂšre est lĂ , ma mĂšre arrive en panique depuis la Normandie – ça fait dĂ©jĂ  plusieurs heures que je suis Ă©talĂ© dans la Vip Room des urgences – elle a des yeux que je ne lui connais pas, exorbitĂ©s. Je rĂ©unis toute l’énergie dont je dispose pour sourire. « Coucou maman, t’inquiĂšte – c’est la formule consacrĂ©e –, dis-toi que lĂ  tout de suite je vais mieux que toi Â».

La rĂ©animation est un service de luxe. Une chambre par personne, tĂ©lĂ© gratis. Tout est complĂštement stĂ©rilisĂ©, plus propre que Monsieur Propre. J’y arrive au terme d’un rallye dans les couloirs de l’hĂŽpital, accompagnĂ© par Fanny et brancardier-Schumacher qui me laissent entre de bonnes mains. ImmĂ©diatement, cinq jeunes femmes entre vingt-cinq et trente ans m’entourent et me parlent, m’examinent, me tripotent, me rassurent, me font des blagues.

EmbrumĂ© par le dĂ©lsir je crois monter plus haut que l’étage de la rĂ©a, je crois que c’est le ciel et que voici ma rĂ©compense. Je suis un kamikaze de la techno, j’ai menĂ© le djihad du caisson et voilĂ  la paix !

« On va vous poser un cathĂ©ter pour faciliter les prises de sang, on commence par une petite anesthĂ©sie locale. Ça vous dit de mettre un peu de musique sur votre tĂ©lĂ©phone pour vous dĂ©contracter ? Â» Je mets Roudoudou – Peace and Tranquility to Earth. Chef-d’Ɠuvre de simplicitĂ©. Il paraĂźt que le type a vĂ©cu dans la galĂšre pendant dix ans avant de toucher les droits de sa chanson, qui lui avaient Ă©tĂ© piquĂ©s pour des gĂ©nĂ©riques de tĂ©lĂ© et de radio. Je pense furtivement Ă  l’album gĂ©nial que je sortirai un jour et je me dis qu’en plus d’une paire d’enceintes je garderai un peu de fric sur mon prĂȘt Ă©tudiant pour me payer un avocat, au cas oĂč.

Pour l’instant il faut survivre. On m’aide Ă  rationaliser. « Vous ĂȘtes complĂštement dĂ©shydratĂ©. Votre fonction rĂ©nale est Ă  plat. On attend de voir si vous pissez dans les heures qui viennent, sinon on sera obligĂ© de vous dialyser. Les drogues que vous avez ingĂ©rĂ©es ont aussi endommagĂ© le foie, vous faites une hĂ©patite aiguĂ«. On va faire entrer vos parents. Vous ĂȘtes majeur vous avez le choix, est-ce qu’on peut parler ouvertement avec eux de ce qui s’est passĂ© ? Â» Je leur dis que oui bien sĂ»r on n’en n’est plus lĂ , sauf pour l’hĂ©ro le dites pas Ă  ma mĂšre ! Surprenante pudeur dans le dĂ©tail. Peut-ĂȘtre qu’il faut conserver un garde-fou, un palier, ne pas avouer que c’est le fond.

On se touche, on se rassure mutuellement, chacun de nous trois essayant de garder la tĂȘte plus froide que les autres. Rapidement on est fixĂ©s, le mĂ©decin entre. Une femme d’une cinquantaine d’annĂ©es, que je dirais Iranienne, au regard profond, sĂ©rieux et fiable. Je lui voue immĂ©diatement un respect dĂ©mesurĂ©, et m’accroche Ă  chacune des ondes acoustiques qui Ă©manent de sa bouche. Le verdict tombe sans dĂ©libĂ©ration, sans qu’on m’ait dĂ©clarĂ© mes droits ni proposĂ© un avocat – la mĂ©decine n’est pas un rĂ©gime dĂ©mocratique, j’y reviendrai. Chef d’inculpation : nĂ©crose tubulaire aiguĂ«. Peine : trois Ă  six semaines. Les reins ne fonctionnent plus du tout mais ils devraient repartir d’eux-mĂȘmes, c’est ce qu’il se passe dans la plupart des cas.

Il faudra s’habituer Ă  ces « presque toujours Â», ces horizons funestes que laissent constamment planer les mĂ©decins, pesant chaque mot, la mort rodant toujours dans les ombres de leurs dĂ©clarations. « Le foie on attend de voir, on fait un bilan demain matin Â». Plus tard j’apprendrai qu’à ce stade les mĂ©decins avaient parlĂ© de greffe Ă  mes parents, sans l’évoquer devant moi.

C’est une interne qui entre Ă  son tour pour me dialyser. Elle semble avoir mon Ăąge, elle m’impressionne et me plaĂźt immĂ©diatement. Des traits fins, des yeux verts magnifiques au-dessus du masque chirurgical. Des gestes prĂ©cis, rapides et sĂ»rs dans cette combinaison high-tech et encombrante, de mise dans le bloc stĂ©rile.

« Bonjour je suis XXX, l’interne de garde ce soir. Je vais vous poser un cathĂ©ter fĂ©moral. Â»

C’est dĂ©stabilisant ce formalisme avec lequel elle s’adresse Ă  moi. Je me dis que dans des circonstances diffĂ©rentes on aurait pu se sourire, se dĂ©masquer. On aurait pu se rencontrer autour d’un verre dans un bar Ă  MĂ©nilmontant, elle ayant un peu dĂ©viĂ© de sa rive gauche – elle a la bourgeoisie dans les yeux – et moi m’étant fait traĂźner Ă  contrecƓur depuis notre Ăźle par Nadjim qui est en week-end le mardi soir et a dĂ©crĂ©tĂ© qu’on devait s’aligner sur lui. On se serait tutoyĂ©, elle aurait dit « j’finis mĂ©decine Â», j’aurais dis « j’finis mon gramme Â».

Elle dit quand mĂȘme « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Â». C’est une question qui reviendra souvent, quasiment Ă  chaque contact avec un nouveau soignant, et me mettra Ă  chaque fois dans la mĂȘme merde. L’erreur est de l’entendre littĂ©ralement, alors que ce qu’elle formule en rĂ©alitĂ© c’est « quelle place occupez-vous dans la production sociale ? Â»

J’ai envie de lui dire la commune ! Que je persiste dans mon ĂȘtre. Que je vis avec des mĂ©taphysiciens qui conjurent le chaos, des guerriers sans visages qui creusent des tunnels et des brĂšches autour du monde, prĂ©parent l’apocalypse en essayant de la prĂ©cipiter. Que je suis musicien stratĂšge, zonard de formation. Que je-on gratte les bourses des facs pour prĂ©parer des grands banquets auxquels tout le monde est invitĂ©. Que je-on visite les porositĂ©s des mondes visibles et invisibles, des mondes plus ou moins lĂ©gaux.

Je dis « J’essaie de m’organiser. Â» Tu parles ! Le type est dĂ©jĂ  complĂštement dĂ©sorganisĂ© du foie et des deux reins. Je crois lire dans son regard une certaine circonspection. « Encore un branleur paumĂ© qui rĂȘve sa vie en Merco. Il a mĂȘme l’air de se trouver intĂ©ressant Â» semble-t-elle penser. La rĂ©alitĂ© se situe certainement quelque part entre ces deux points de vue.


JOUR 2 À 21

La drogue est un mensonge magnifique. Dans l’adversitĂ©, l’issue la plus proche et la moins salutaire. Le meilleur du pire de l’empire du divertissement. La marchandise parfaite. Walt Disney World dans les marges. C’est la domination qui nous masse. Le capitalisme qui nous masturbe. Et moi qui jouit tranquillement.

Ambiance plus relĂąchĂ©e, plus sobre. FenĂȘtre bloquĂ©e, rideau cassĂ©, lumiĂšres qui clignotent ambiance stroboscope. Je constate, comme j’ai dĂ©jĂ  pu le constater, qu’il existe une gamme de couleurs caractĂ©ristique des lieux officiels du soin, de l’éducation et du bien-ĂȘtre, qui produit le sentiment exactement inverse de celui qu’elle est censĂ©e provoquer. Les hĂŽpitaux, les crĂšches, les maternelles et les centres d’addictologie ont en commun d’ĂȘtre recouverts de ces verts pastels, de ces oranges mornes choisis par des esprits malĂ©fiques en burn-out qui ne savent plus comment dĂ©guiser l’ennui. Green-washing de la dĂ©pression chronique de l’époque rĂ©vĂ©lant la sensibilitĂ© dĂ©faillante d’un systĂšme de soin nĂ©crophobe.

Il y a la drogue en pente douce. L’anesthĂ©sie quotidienne. L’alcool, les benzodiazĂ©pines et les cigarettes qui adoucissent juste ce qu’il faut l’obscuritĂ© pour pouvoir s’endormir. Et puis il y a les pentes plus dures : les marathons. Les week-ends sans fin que les stimulants transforment en semaines oĂč les jours sont des nuits les nuits des annĂ©es oĂč les poudres sont blanches les cailloux transparents qui s’enchaĂźnent sans qu’on ne les distingue plus et encore et encore et boom boom la techno on ne danse plus c’est l’after de l’after chez des inconnus ils sont dĂ©biles je les supporte pas mais ils ont de la coke et encore deux ou trois phrases Ă  articuler et puis quelques syllabes et puis plus rien du tout plus d’endurance fatiguĂ© au bout du corps je rampe je vomis je m’écroule et puis plus jamais ça j’le jure cette fois j’ai compris tu parles mon cul.

Des amis sont remontĂ©s du plateau de Millevaches pour me voir. « Monsieur Simon, de la visite pour vous Â». Trop mignons tous les quatre, qui entrent dans ma chambre en marchant sur des Ɠufs. On parle beaucoup, ça fait longtemps que j’avais pas autant parlĂ©. J’ai du mal Ă  suivre, je me perds un peu. Eux : le squat, le potager, le bĂ©bĂ© de C. et T. qui vient de naĂźtre, le mouvement contre les violences policiĂšres. Moi : la quĂȘte permanente des intensitĂ©s et ses Ă©cueils, qu’on ne prĂȘte pas assez attention Ă  la magie de notre organisme quand il fonctionne, qu’on devrait s’émerveiller de tous les pipis. Suite Ă  ça je les vois tous, l’un aprĂšs l’autre, aller pisser solennellement, le regard grave. Trop mignons. Avant de partir, H conclut : « Faudra le dire Ă  Deleuze, le corps sans organe, ça marche pas ! Â»

À l’ariditĂ© de l’existence mĂ©tropolitaine rĂ©pond la recherche frĂ©nĂ©tique de l’intensitĂ©. Dans sa forme la moins crĂ©ative : l’extase. Une fĂȘte, une Ă©meute ont conjurĂ© le nĂ©ant. On cherche Ă  entretenir un feu Ă  partir d’étincelles trop rares, jusqu’à la pire des parodies. Tout comme la publicitĂ© qui ne vend que l’intensification de l’existence, la drogue parle le langage du vide. Elle le chante.

Comment sauver l’intensitĂ© ? Comment reconstruire des ivresses authentiques, qui vaillent la peine qu’on se batte pour les dĂ©fendre ?

L’hĂŽpital est un dispositif qui gĂ©nĂšre son propre communisme. Entre patients on se regarde, on se reconnaĂźt. Sauf ceux qui ne voient plus, dont l’esprit divague. Pour des raisons diffĂ©rentes nous partageons une situation commune qui efface temporairement toutes nos autres appartenances. Nul compte en banque ne permet d’éviter les petites humiliations quotidiennes. On chie dans les bassines, on avale ce qu’on nous prescrit, on mĂ©prise les mĂ©decins qui nous parlent comme Ă  des enfants passifs, on peste contre leur protocole. Prends garde monsieur, nos corps sont avachis mais nos Ăąmes se redressent !


Je suis paralysĂ© du cou pour deux ou trois jours. J’attends une heure encore que le brancardier arrive pour me remonter.

C’est la dialectique autonomie-dĂ©pendance qui opĂšre dans le corps comme dans la lutte.

J’ai beaucoup d’absences. Tout Ă  l’heure aprĂšs avoir mangĂ© je suis allĂ© dans la salle de bain pour me laver les mains. J’ai bien mis deux minutes Ă  me rendre compte que je me lavais les dents.

On ne nous implique pas du tout dans le processus de guĂ©rison. On pourrait rester allongĂ© sans rien dire Ă  espĂ©rer guĂ©rir. Le dispositif hospitalier est complĂštement infantilisant. On nous donne des cachets sans prendre la peine de nous dire de quoi il s’agit. Il arrive mĂȘme que quelqu’un entre et vous pique sans vous expliquer pourquoi. Je saoule les mĂ©decins avec mille questions que je consigne dans mon cahier pour ne pas les oublier, les pensĂ©es Ă©tant tellement fuyantes ces temps-ci. Je veux tout comprendre, j’essaie d’avoir le plus possible de maĂźtrise sur la situation et les mĂ©decins n’aiment pas ça.

L’addictologue de l’hĂŽpital passe. Elle me regarde gravement derriĂšre ses grandes lunettes carrĂ©es et son masque. Une voix qui se veut douce et rassurante qui me parle comme Ă  une brebis Ă©garĂ©e. « Comment ça va ? Â» « Ă‡a va oh ! Â» Elle m’invite Ă  poser des questions. C’est bien la seule, alors pourquoi pas, mais je la prĂ©viens : si je commence Ă  poser des questions je peux devenir chiant. Est-ce qu’elle a des rĂ©ponses dĂ©jĂ  ?

– Posez toutes les questions que vous voulez

– Qu’est-ce qui caractĂ©rise spĂ©cifiquement une drogue ? C’est quoi l’addiction ? Le cerveau est une machine psycho-stimulĂ©e par tous les dĂ©tails du monde. Il sĂ©crĂšte des endorphines au contact de n’importe quel plaisir. L’amour, le sucre, l’aventure, une tasse de cafĂ© au rĂ©veil, le chant des oiseaux sur le lac du Chamet, le regard de Loretta qui comprend tout. Toutes ces substances meuvent en moi des neurotransmetteurs. DĂ©charge d’adrĂ©naline, libĂ©ration de sĂ©rotonine. Je crois qu’il est impossible de trouver une “ontologie” des drogues du point de vue de la psycho-activitĂ©. On pourrait dire que la drogue est essentiellement un agencement juridique, sĂ©mantique et rĂ©pressif situĂ© dans une structure sociale dĂ©terminĂ©e. Il y a des gens qui retrouvent Cyril Hanouna tous les soirs comme on ouvre une biĂšre. Si on prend l’exemple d’une rupture amoureuse, le sentiment de manque n’est-il pas complĂštement caractĂ©ristique d’une drogue ? On pourrait dire que l’addiction c’est l’ensemble des habitudes, des affections dont quelqu’un a besoin pour tenir debout – mis Ă  part les nĂ©cessitĂ©s vitales, manger boire dormir. En quoi suis-je plus un droguĂ© qu’un autre ?

– Vous voyez bien dans quel Ă©tat vous vous retrouvez. Les drogues sont les produits qui affectent de façon nocive et directe votre vie psychique et votre organisme.

Super.

Simon Arbez




Source: Lundi.am