Traduction par nos soins d’un article de Tony Sullivan paru sur Libcom.org : Une histoire du Rwanda et du Burundi, deux pays africains dirigĂ©s par les puissances impĂ©rialistes occidentales jusqu’à l’indĂ©pendance en 1961. Le Burundi est pour sa part devenu un État indĂ©pendant en 1962.

Le gĂ©nocide survenu au Rwanda en 1994, dans lequel les milices de la majoritĂ© Hutu ont assassinĂ© de 500 000 Ă  1 million de personnes de la minoritĂ© Tutsi, est bien connu. La complicitĂ© et mĂȘme l’aide accordĂ©e au gouvernement Hutu par les Nations Unies et le gouvernement français sont toutefois moins bien connues.

La connaissance du contexte des antĂ©cĂ©dents de l’intervention impĂ©rialiste occidentale qui a menĂ© aux Ă©vĂ©nements qui se sont culminĂ©s par un gĂ©nocide est essentielle pour comprendre comment ils sont survenus.

Hutus et Tutsis: une guerre tribale?

Le génocide de 1994 ciblait principalement la population Tutsi, en minorité au Rwanda. Ses perpétrateurs venaient de la majorité Hutu. Dans les médias occidentaux, les massacres étaient présentés comme des hostilités entre tribus.

Mais les Tutsis et les Hutus ne sont pas des « tribus Â». Ils et elles appartiennent au mĂȘme peuple Banyarwanda. Ils et elles partagent les mĂȘmes langues, religions et systĂšmes de clan et de parentĂ©.

Avant la domination coloniale blanche, les Tutsis constituaient simplement une couche sociale privilĂ©giĂ©e, comptant pour environ 15% de la population, qui dĂ©tenait le contrĂŽle du bĂ©tail et des armes. Les Hutus Ă©taient des fermiers. La plupart des terres Ă©taient sous le contrĂŽle d’un roi Tutsi, malgrĂ© que certaines zones Hutus Ă©taient indĂ©pendantes.

L’hĂ©ritage de la domination europĂ©enne

Les Allemands sont arrivĂ©s dans ce qui allait devenir le Rwanda en 1894 et, comme les autres impĂ©rialistes occidentaux, ont commencĂ© par intensifier les divisions locales pour renforcer leur propre mainmise. Ils ont dirigĂ© par l’entremise du roi Tutsi et ont rendu les zones Hutu prĂ©cĂ©demment indĂ©pendantes sous contrĂŽle de l’administration centrale.

Les frontiÚres nord et ouest du Rwanda ont essentiellement été décidées entre les puissances coloniales en 1910. Les frontiÚres avec la Tanzanie et le Burundi ont commencé sous la forme de divisions administratives internes en Afrique orientale allemande [Ndt. Colonie dont le territoire englobait les trois pays actuels].

Avant leur départ en 1916, les Allemands avaient écrasé une rébellion et établi le café comme la grande culture commerciale de la colonie.

AprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, le Rwanda est tombĂ© sous contrĂŽle belge. Les Belges ont continuĂ© Ă  diriger par l’entremise du roi Tutsi, bien que dans les annĂ©es 1920 ils ont renversĂ© un roi qui avait fait obstruction Ă  leurs plans et choisi leur propre candidat pour le remplacer, en ignorant la lignĂ©e de succession.

Le rĂ©gime colonial belge Ă©tait explicitement raciste. TĂŽt dans son mandat, le gouvernement belge a dĂ©clarĂ© : « Le gouvernement devrait chercher Ă  maintenir et consolider les cadres traditionnels de la classe dirigeante Tutsi en raison de ses qualitĂ©s importantes, de son indĂ©niable supĂ©rioritĂ© intellectuelle et son potentiel de domination Â». Les Belges n’éduquaient que les hommes Tutsi. (Frank Smyth, The Australian 10.6.94)

Dans les annĂ©es 1930, la Belgique a instaurĂ© un systĂšme de cartes d’identitĂ© similaire Ă  celui du systĂšme d’Apartheid [Ndt. en Afrique du Sud et en Afrique du Sud-Ouest (aujourd’hui appelĂ©e Namibie)], qui identifiaient ses porteurs et porteuses comme Tutsi, Hutu ou Twa (PygmĂ©e). Leurs efforts pour Ă©tablir une base raciale afin de diviser les Tutsis et les Hutus Ă  travers des caractĂ©ristiques physiques comme la couleur de peau, le nez et la dimension de la tĂȘte n’ont menĂ© Ă  rien ; ils ont plutĂŽt Ă©tabli la division sur la rĂ©alitĂ© Ă©conomique et ont dĂ©fini les Tutsis comme des propriĂ©taires de plus de 10 bovins. NĂ©anmoins, la division Ă©tait dorĂ©navant appliquĂ©e rigoureusement : il n’était plus possible pour les Hutus et les Tutsis de changer de statut.

AprĂšs la DeuxiĂšme Guerre mondiale, les Belges ont continuĂ© Ă  diriger l’économie Ă  leur avantage. Les biens Ă©taient exportĂ©s via les colonies belges sur la cĂŽte Atlantique, malgrĂ© que la route vers les ports de l’ocĂ©an Indien Ă©tait de loin plus courte et avait beaucoup plus de sens en termes de dĂ©veloppement Ă©conomique futur. Mais ni la Belgique, ni les autres puissances occidentales n’ont planifiĂ© de dĂ©velopper le Rwanda.

La répression et la révolte

La rĂ©sistance Hutu fut brutalement Ă©crasĂ©e. Les amputations et d’autres mutilations Ă©taient des punitions courantes dĂ©crĂ©tĂ©es par les autoritĂ©s belges et administrĂ©es par les Tutsis. Jusqu’aux annĂ©es 1940, des milliers de Hutus ont fuit en Ouganda. Mais dans les annĂ©es 1950, un puissant mouvement d’opposition Hutu s’est dĂ©veloppĂ© Ă  partir d’une crise agraire, causĂ©e principalement par l’envergure des monocultures de cafĂ© comme culture commerciale et par l’annulation par le Roi de la coutume de l’échange du travail contre des terres – une coutume qui avait offert aux Hutus une petite chance d’acquĂ©rir des terres.

Les autorités belges furent pendant ce temps préoccupées par la montée de sentiments nationalistes radicaux parmi la classe moyenne Tutsi urbaine.

Une rĂ©bellion de travailleurs et travailleuses agricoles Hutu a Ă©clatĂ© vers la fin des annĂ©es 1950. Les colonialistes ont dĂ©cidĂ© de conclure un accord avec ceux et celles-ci en accordant l’indĂ©pendance en 1961 et en permettant des Ă©lections libres.

En mĂȘme temps, avec une stupĂ©fiante hypocrisie, les colonialistes ont encouragĂ© le dĂ©veloppement d’une atmosphĂšre de violence anti-Tutsi pour dĂ©tourner la rage des Hutus envers eux.

Les Ă©lections furent gagnĂ©es par le Parti du mouvement de l’émancipation Hutu, aussi connu comme le Parmehutu. Celui-ci commença immĂ©diatement Ă  persĂ©cuter les Tutsis.

Le Burundi s’est sĂ©parĂ© du Rwanda en 1962 et est demeurĂ© sous contrĂŽle des Tutsis. L’annĂ©e suivante, les rĂ©fugiĂ©-e-s Tutsis au Burundi ont envahi le Rwanda et ont tentĂ© de prendre sa capitale, Kigali.

En rĂ©ponse, le gouvernement Parmehutu a Ă©crasĂ© leur mouvement et a dĂ©chaĂźnĂ© une vague de reprĂ©sailles meurtriĂšres contre les civil-e-s Tutsis au Rwanda, dĂ©crite par le philosophe Bertrand Russell comme « le massacre le plus horrible et systĂ©matique dont nous aillons pu ĂȘtre tĂ©moins depuis l’extermination des Juifs et des Juives par les nazis Â». (Smyth, The Australian 10.6.94)

En 1973, le gĂ©nĂ©ral JuvĂ©nal Habyarimana a pris le pouvoir et est devenu prĂ©sident. Il a Ă©tabli un rĂ©gime autoritaire hautement centralisĂ©. Il a formĂ© le Mouvement rĂ©volutionnaire national pour le dĂ©veloppement (MRND), qui est devenu le seul parti politique lĂ©gal au Rwanda. Il a crĂ©Ă© des groupes de coopĂ©ratives Ă  la campagne dirigĂ©s par des loyalistes du MRND. Il a cooptĂ© l’Église catholique et a contrĂŽlĂ© avec une poigne de fer le petit mouvement syndical du pays.

Au mĂȘme moment, les politiques racistes du passĂ© furent intensifiĂ©es : les Tutsis Ă©taient bannis des forces armĂ©es et le mariage entre les Tutsis et les Hutus Ă©tait interdit.

En dĂ©pit de ces politiques, un nombre croissant de Hutus s’opposaient au rĂ©gime.

Le libre-marché paralyse le Rwanda

La proportion des travailleurs et travailleuses du Rwanda impliquĂ©-e-s dans l’agriculture Ă©tait la plus Ă©levĂ©e au monde. En 1994, l’agriculture employait 93% de la force de travail (comparativement Ă  94% en 1965). L’industrie ne contribuait que pour 20% du produit intĂ©rieur brut et celle-ci Ă©tait en grande partie limitĂ©e Ă  la transformation des produits de l’agriculture.

La dĂ©pendance Ă  une agriculture inefficace a laissĂ© le Rwanda prier dans la sĂ©cheresse en 1989. Les dommages environnementaux ont Ă©galement Ă©tĂ© l’une des causes. Jadis bien boisĂ©, le Rwanda n’a plus que 3% de son territoire couvert de forĂȘt. L’érosion est endĂ©mique et dĂ©truit aussi bien la vĂ©gĂ©tation naturelle que la nourriture et les cultures commerciales, malgrĂ© les programmes de plantation d’arbres. Dans ces conditions, la maladie et la famine se propagent.

Grùce à son héritage colonial, de 60 à 85% des revenus extérieurs du Rwanda dépendait des exportations de café.

La consĂ©quence de cela Ă©tait une dette extĂ©rieure de 90$ par personne, dans un pays oĂč la richesse totale par personne Ă©tait de seulement 320$. La moyenne de consommation en calorie de la population Ă©tait de seulement 81% de l’apport requis. Moins de 10% des enfants atteignaient l’école secondaire et un bĂ©bĂ© sur cinq Ă©tait mourant avant l’ñge d’un an.

En 1990, dans un geste de dĂ©sespoir, le gouvernement Habyarimana a adoptĂ© le Programme d’ajustement structurel du Fond MonĂ©taire International (FMI) en Ă©change de crĂ©dit et d’aide Ă©trangĂšre. De massives coupures dans les dĂ©jĂ  maigres investissements publics ont suivi.

Le rĂ©gime s’est prĂ©parĂ© aux rĂ©sistances en intensifiant la rĂ©pression des opposant-e-s politiques, qu’ils ou qu’elles soient Hutus ou Tutsis. Mais il a Ă©galement entamĂ© une nouvelle campagne pour bouc-Ă©missariser les Tutsis en les accusant d’ĂȘtre responsables de la crise Ă©conomique. La radio gouvernementale propageait sans relĂąche de la propagande haineuse et, dans le contexte, le rĂ©gime a commencĂ© Ă  organiser des milices d’escadrons de la mort.

C’est dans ce contexte de crise Ă©conomique que le gĂ©nocide des Tutsis a eu lieu.

Tony Sullivan
Traduction du Blogue du Collectif anarchiste Emma Goldman

Autres sources non citées à travers le texte:
Economist Intelligence Unit, Zaire/Rwanda/Burundi, 1991-2; Europa Year Book 1993; Socialist Worker 10 June 1994; Rwanda, Randall Fegley; Socialist Review 178, September 1994


Article publié le 29 Juil 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com