Juillet 6, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
178 visites

Pour justifier l’invasion de l’Ukraine, Poutine se présente depuis des mois comme le « dénazificateur » du pays. Au-delà du prétexte avancé, c’est bien la Russie qui a connu une expansion meurtrière des mouvements d’extrême droite et l’assise politique de Poutine est celle des ultranationalistes.

Depuis plus de deux mois, les armées russes, sous l’ordre de Poutine, mettent l’Ukraine à feu et à sang. La principale justification de l’invasion, répétée ad nauseam par le pouvoir russe, est le danger, pour le territoire russe, que représente l’Ukraine dont le gouvernement et la population seraient gangrenées par les groupes fascistes, et qu’il faudrait «  dénazifier  ». Nous avons déjà abordé la question de l’extrême droite ukrainienne et de sa réalité [1]. Pourtant , si un pays a connu une ascension fulgurante et meurtrière de mouvements d’ultradroite ou néonazis, c’est bien la Russie. Et si ces mouvements sont aujourd’hui moins actifs, leurs influences théoriques et leurs militants irriguent le conflit actuel jusqu’aux discours du Kremlin.

Tout comme en Ukraine, l’effondrement de l’État soviétique entraîna en Russie un fort développement d’un nationalisme virulent dès le début des années 1990. Celui-ci fut un laboratoire du renouveau de l’extrême droite : on trouve ainsi des monarchistes prônant le retour du tsar et la célébration de l’Église orthodoxe (comme le groupe nationaliste Pamiat), d’autres s’affirmant nettement d’inspiration fasciste et nazie, comme le parti Unité nationale russe (RNE ), qui culmina à 100.000 membres ; des partis ultranationaliste comme le Parti libéral démocrate de Russie (LDPR), ou encore une tendance rouge-brun alliant nationalisme et traits culturels du soviétisme, dont le plus célèbre est le Parti national-bolchévique, d’Edouard Limonov et Alexandre Douguine, qui a une influence culturelle notable  ; ainsi que d’autres formations plus petites.

Enfin le pays connaît, de la fin des années 1990 à la première décennie des années 2000, une explosion de la mouvance skinhead, dont le nombre est évalué entre 50.000 et 70.000 individus à la fin des années 2010. Cet ensemble de mouvements partage dans sa grande majorité une rhétorique antisémite, raciste, suprémaciste russe. Surtout, ils se caractérisent par une violence meurtrière envers les minorités et les opposants politiques. Résultat  : des centaines de blessés, des dizaines de morts chaque année, dont plusieurs militants antifascistes [2].

Poutine garde le contrôle

Poutine arrive au pouvoir en 1999, et va construire assez rapidement un pouvoir autoritaire, resserré autour d’un cercle de fidèles qu’il place à des postes clés. Les attentats qui secouent la Russie dans les mois suivant son arrivée au pouvoir, lui permette d’entamer la deuxième guerre de Tchétchénie et de surfer sur le courant nationaliste. Il est d’ailleurs soutenu depuis le début par l’extrême droite institutionnelle incarné par le LDPR, ou bien le parti Rodina, dont le Kremlin a participé à la création en 2005. Dans la rue, le pouvoir laissera l’extrême droite semer la terreur dans la plus grande impunité jusqu’à la fin des années 2000, où il interdira, bon an mal an, certaines formations devenues un peu trop turbulentes (comme le Mouvement contre une immigration illégale – DPNI) [3].

Mais si ces interdictions, ainsi qu’une plus grande fermeté policière, font progressivement chuter la violence de rue, elles participent d’une répression accrue contre toute opposition. Parallèlement, elle s’accompagne d’une intégration idéologique des thèses de l’extrême droite par le pouvoir  : ultra conservatisme sociétal, notamment contre les LGBT, promotion de la «  Grande Russie  » et de sa permanence impériale du tsarisme à l’URSS, militarisme et mise au pas de l’opposition. Cette tendance s’incarne d’ailleurs dans la nomination de plusieurs intellectuels d’extrême droite, comme Alexandre Douguine, à des postes de conseil à la Douma ou au Kremlin, ou bien encore dans le soutien politique et financier à l’ensemble de l’extrême droite européenne, dont bien sûr le RN français [4].

Fascistes russes au Donbass

Si leurs agressions dans la rue sont maintenant plus surveillées et leurs principales organisations dissoutes ou affaiblies, les militants fascistes de toute obédience auront eux aussi une utilité pour Poutine. C’est notamment dans leurs rangs que sont en partie recrutés des mercenaires qui iront combattre aux côtés des forces syriennes de Bachar el-Assad dans la guerre civile syrienne. L’un d’eux, Dmitri Outkine, nazi notoire, sera le cofondateur de la tristement célèbre société de mercenaires dite «  groupe Wagner  », très utile aux opérations officieuses du Kremlin.

Les groupes d’extrême droite russe auront aussi toute leur utilité dans les événements qui suivront l’Euromaidan en Ukraine en 2014. Sans être majoritaire, on retrouvera des partisans du parti Rodina, ou encore des groupes nationaux-bolchéviques dans les manifestations anti-Maidan, à Odessa, ou qui participeront à Donetsk et Louhansk au séparatisme des régions du Donbass de manière active. Ainsi, plusieurs dirigeants originaux des républiques séparatistes sont des anciens cadres de groupes fascistes, comme Pavel Goubarev, ancien du parti RNE, ou encore Zakhar Prilepine, ancien dirigeant de L’Autre Russie (l’organisation qui a succédé au Parti national-bolchévique). Les républiques séparatistes seront conseillées directement par Douguine, et militairement soutenue par des groupes de volontaires de Russie, la plupart organisés par les ultranationalistes, comme les Interbrigades, formé par les nationaux-bolchéviques et qui compteraient plus de 2.000 combattants.

Poutine, qui invoque la résistance aux armées nazies de la Seconde Guerre mondiale pour justifier son invasion de l’Ukraine, ne peut donc être plus cynique, quand on constate sur quelles forces et quelles réalités s’appuie son assise, celle des ultranationalistes et des suprémacistes. Participer à sa défaite, et donc à celle de l’extrême droite russe, voilà une belle perspective dénazifiante  !

Hugues (UCL Saint-Denis)




Source: Unioncommunistelibertaire.org