Avril 11, 2022
Par Lundi matin
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Pourquoi le mouvement antiguerre russe reste notre plus grand espoir

L’invasion de l’Ukraine n’aurait jamais Ă©tĂ© possible si le rĂ©gime de Poutine n’avait pas passĂ© les dix derniĂšres annĂ©es Ă  Ă©craser le moindre mouvement social en Russie – notamment en utilisant la torture pour arracher de faux aveux aux personnes dĂ©tenues et en empoisonnant et emprisonnant les politicien⋅nes riva⋅les. De mĂȘme, les interventions militaires de Poutine en BiĂ©lorussie et au Kazakhstan – sans parler de la Syrie – ont aidĂ© les autocrates Ă  maintenir leur contrĂŽle sur ces pays ; l’Ukraine est le seul pays de ce que Poutine considĂšre comme sa zone d’influence a avoir Ă©chappĂ© Ă  sa domination pendant la derniĂšre dĂ©cennie. Certain⋅es des anarchistes en Ukraine qui ont choisi de prendre les armes contre l’invasion russe sont des expatriĂ©â‹…es russes ou biĂ©lorusses qui craignent de n’avoir plus nulle part oĂč aller si Poutine s’emparait de l’Ukraine.

Pourtant nous ne devons pas tomber dans le piĂšge du rĂ©cit occidental qui fait de cette situation un affrontement entre « le monde libre Â» et l’autocratie de l’Est. L’impĂ©rialisme militaire de la Russie nous concerne, car le modĂšle de rĂ©pression russe n’est qu’une version de la mĂȘme stratĂ©gie d’État Ă  laquelle nous sommes confrontĂ©â‹…es ailleurs dans le monde. Partout, les autoritĂ©s s’appuient sur un maintien de l’ordre de plus en plus invasif et rĂ©pressif pour contrĂŽler les populations qui s’agitent. La guerre en Ukraine n’est que le dernier chapitre d’une histoire qui s’est dĂ©jĂ  jouĂ©e en Syrie, au YĂ©men, en Éthiopie, au Myanmar et ailleurs. L’invasion de l’Ukraine correspond Ă  la mĂȘme stratĂ©gie que celle employĂ©e par d’innombrables gouvernements Ă  l’intĂ©rieur de leurs territoires, appliquĂ©e Ă  l’échelle gĂ©opolitique : le recours Ă  la force brutale pour rĂ©primer les rĂ©sistances et Ă©tendre le contrĂŽle.

La guerre exacerbe toujours le nationalisme. Exactement comme lors de la guerre civile en Syrie, l’invasion russe de l’Ukraine a crĂ©Ă© un environnement propice aux fascistes et autres nationalistes pour recruter de nouveaux adhĂ©rents et aux militaristes pour lĂ©gitimer leurs projets – qu’il s’agisse de l’OTAN ou de milices locales. De nombreu⋅ses combattant⋅es ukrainien⋅nes ont pris pour habitude de dĂ©shumaniser les soldats russes en les traitant d’« orcs Â». Si la responsabilitĂ© principale de cette situation incombe toujours Ă  Poutine, cela risque d’avoir des consĂ©quences pour tous et toutes dans les annĂ©es Ă  venir.

La seule chose qui aurait permis d’éviter cette guerre – et sans doute la seule chose qui puisse l’arrĂȘter maintenant sans en passer par de trĂšs nombreuses pertes en vies humaines des deux cĂŽtĂ©s – est l’émergence d’un puissant mouvement antiguerre internationaliste en Russie qui dĂ©stabiliserait le pouvoir de Poutine, accompagnĂ© du soutien de mouvements similaires en Ukraine et ailleurs dans le monde. Si la guerre se poursuit indĂ©finiment, ou si elle se conclut – quel que soit le vainqueur – par la force brute du militarisme nationaliste, cela poussera beaucoup de gens, dans chaque camp, Ă  rejoindre les rangs des militaristes et des nationalistes pour les dĂ©cennies Ă  venir.

Mais si la guerre en Ukraine prend fin grĂące Ă  la rĂ©bellion et Ă  la solidaritĂ© des gens ordinaires, cela pourrait bien crĂ©er un prĂ©cĂ©dent pour d’autres rĂ©bellions, d’autres mutineries, d’autres solidaritĂ©s, qui pourraient s’étendre de la Russie Ă  l’Ukraine, Ă  l’Europe occidentale, aux États-Unis, et peut-ĂȘtre mĂȘme Ă  la Turquie, Ă  la Chine, Ă  l’Inde, Ă  l’AmĂ©rique latine – partout oĂč les gens sont contraints Ă  se concurrencer les uns aux autres au profit d’une poignĂ©e de capitalistes.

Si nous avions su que tant de choses dĂ©pendaient des mouvements sociaux en Russie, nous aurions sans doute dirigĂ© davantage de ressources vers les anarchistes de ce pays il y a dix ans, quand les mesures de rĂ©pression y ont dĂ©butĂ©. Cela souligne une leçon que nous avons du apprendre Ă  la dure, encore et encore, depuis le mouvement contre les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak entre 2001 et 2003, Ă  la tragĂ©die de MaĂŻdan en 2014 : Ă  chaque bataille que nous perdons dans la lutte globale pour la libĂ©ration, nous sommes forcĂ©â‹…es Ă  nous battre Ă  nouveau dans des conditions bien pires, et pour des enjeux bien plus Ă©levĂ©s.

Actuellement, les chances d’un bouleversement en Russie paraissent bien minces. La grande majoritĂ© de la population qui demeure dans le pays semble patriote, complaisante ou rĂ©signĂ©e. Pire, Ă  mesure que la guerre en Ukraine se poursuit, les partisan⋅nes de chaque camp deviennent si aigri⋅es qu’iels ne peuvent imaginer rien d’autre que de tuer et de mourir pour leurs gouvernements respectifs. Mais Ă  moins qu’elle ne se conclue par une annihilation nuclĂ©aire, la guerre en Ukraine ne sera pas la derniĂšre du XXIe siĂšcle. Il est peut-ĂȘtre encore temps pour nous d’apprendre de nos erreurs et de mieux nous prĂ©parer pour la prochaine fois, en construisant une solidaritĂ© qui dĂ©passe les frontiĂšres et les autres lignes de dĂ©marcation, afin de nous rendre capables de rĂ©pondre Ă  la guerre par la seule force qui soit assez puissante pour y mettre fin : la rĂ©volution.

Arina Vakhrushkina sur la place Manezhnaya, le 18 mars. Sur sa pancarte est Ă©crit : « Pour ce panneau, je recevrai une amende de 50 000 roubles. Je reste ici pour votre futur et le futur de l’Ukraine. Ne restez pas indiffĂ©rent⋅es ! En ce moment mĂȘme, des enfants meurent en Ukraine et des mĂšres russes perdent leurs fils. Ça ne devrait pas arriver ! Â» Elle a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e dans les instants qui ont suivi.

Les limites des manifestations et leur avenir

En Russie, les manifestations contre l’invasion de l’Ukraine ont atteint leur apogĂ©e dĂ©but mars. Selon OVD-info, le 6 mars Ă  20 heures (heure locale), la police avait arrĂȘtĂ© plus de 4419 manifestant⋅es dans 56 villes, dont plus de 1667 Ă  Moscou, plus de 1197 Ă  Saint-PĂ©tersbourg, et plus de 271 Ă  Novossibirsk. Il faut rappeler que la journĂ©e d’action du 6 mars avait Ă©tĂ© organisĂ©e par des voies clandestines et illĂ©gales, les groupes lĂ©galistes n’ayant pas pu obtenir de permis pour ce week-end. Ils se sont contentĂ©s de prĂ©parer les manifestations du week-end suivant, alors qu’il Ă©tait dĂ©jĂ  trop tard pour changer le cours des Ă©vĂ©nements. Pendant les semaines qui ont suivi, l’affluence a progressivement diminuĂ©. Pour l’instant, la fenĂȘtre d’opportunitĂ© s’est refermĂ©e.

Pendant la prĂ©paration de ce texte, nous avons communiquĂ© avec des anarchistes en Russie sur les limites que le mouvement antiguerre a rencontrĂ©es dans sa premiĂšre phase. Voici les facteurs qui selon elleux ont empĂȘchĂ© les manifestations de se dĂ©passer :

  • Le rapport risque/bĂ©nĂ©fice de la participation aux manifestations extraordinairement dĂ©savantageux. Le « bĂ©nĂ©fice Â» se comprenant ici par toute Ă©volution de la situation provoquĂ©e par les manifestations, ou par un succĂšs significatif dans les affrontements avec la police. Rien de tout cela ne s’est produit.
  • La centralisation des manifestations. Les gens s’étaient habituĂ©s Ă  ce qu’[AlexeĂŻ] Navalny [un politicien dissident, actuellement emprisonnĂ©] ou son Ă©quipe appellent Ă  descendre dans les rues. S’en est rĂ©sultĂ© un manque de crĂ©ativitĂ© et d’indĂ©pendance chez les manifestant⋅es. Aujourd’hui, les gens attendent l’apparition d’un nouveau Navalny pour les rassembler.
  • De nombreuses personnes ont constatĂ© que la moindre tentative de protestation se soldait souvent par une arrestation, et elles craignent que viennent s’y ajouter des les persĂ©cutions ciblant leur travail, leurs Ă©tudes, leur vie de famille, etc. Les gens en ont assez d’ĂȘtre arrĂȘtĂ©s et de recevoir des amendes, de risquer d’ĂȘtre emprisonnĂ©s quinze jours voire d’ĂȘtre torturĂ©s, pour presque aucun bĂ©nĂ©fice en retour.
  • De nombreuses personnes sont déçues par les tactiques de manifestations pacifiques. Certain⋅es se dĂ©foulent dans les tchats, oĂč iels peuvent Ă©crire ce qui les contrarie et ensuite le mettre de cĂŽtĂ©.
  • Bien que nous ne blĂąmions pas les gens pour cela, il nous faut tenir compte du fait que de nombreuses personnes ont quittĂ© la Russie au dĂ©but de la guerre, soit parce qu’elles Ă©taient persĂ©cutĂ©es, soit parce qu’elles pressentaient qu’il n’y aurait pas de meilleur moment pour s’échapper. Il s’agit pour une large part de personnes qui, autrement, se seraient organisĂ©es pour lutter. En raison du manque de structures Ă  long terme et parce qu’elles ne pouvaient pas avoir la certitude que, si elles restaient, il y aurait suffisamment de camarades et d’opportunitĂ©s pour s’organiser, elles sont parties.
  • La simple apathie et l’acceptation de ce qui se passe, plus ou moins accentuĂ©es par la peur.
  • De nombreux⋅ses manifestant⋅es ont Ă©tĂ© dĂ©moralisĂ©â‹…es par le grand nombre de Russes qui soutiennent l’invasion et par la domination visuelle de la propagande proguerre dans la sociĂ©tĂ© russe. Pour l’instant, Ă  moins de suivre vraiment toutes les informations et en n’ayant pas de problĂšmes financiers particuliers, il est encore possible de se dire : « tout ira bien, ce n’est pas si grave. Â» La propagande russe a atteint son objectif : beaucoup de gens croient que la Russie sauve simplement le Donbass des nazis.
  • Manque de stratĂ©gie concrĂšte. Sans objectifs concrets, la revendication « Non Ă  la guerre ! Â» est vaine. De nombreuses personnes sentent que le gouvernement ne les Ă©coutera jamais, et les manifestations ne se sont pas (encore) radicalisĂ©es.

Un grand nombre d’anarchistes russes pense que l’élan vers des manifestations de masse Ă  l’échelle nationale n’a que temporairement dĂ©clinĂ©. Comme la situation Ă©conomique s’aggrave et que de plus en plus de familles russes apprennent la mort de leurs proches en Ukraine, iels s’attendent Ă  ce qu’un plus grand nombre de personnes finissent par retourner dans les rues, non seulement pour protester contre la guerre, mais aussi contre le gouvernement et l’ordre social dominant. En attendant, les anarchistes qui restent en Russie cherchent Ă  diffuser les bonnes pratiques en matiĂšre de sĂ©curitĂ©, Ă  rĂ©-Ă©tablir ou renforcer les structures de soutien pour faire face Ă  la rĂ©pression, et Ă  mener des actions clandestines de diffusion et de partage de compĂ©tences, dans l’espoir d’ĂȘtre prĂȘt⋅es, lorsque la vague d’indignation populaire s’élĂšvera Ă  nouveau.

Le pipeline de la rĂ©pression continue de fonctionner, et son flux peut sembler sans fin. Mais les lueurs de l’aube de la libertĂ© sont dĂ©jĂ  visibles. La guerre dĂ©clenchĂ©e par le rĂ©gime fasciste russe en Ukraine ne se dĂ©roule clairement pas selon le plan du dictateur botoxĂ©. La rĂ©sistance au rĂ©gime d’occupation se poursuit en BiĂ©lorussie. Nos camarades emprisonnĂ©â‹…es seront libĂ©rĂ©â‹…es si les dĂ©faites de l’impĂ©rialisme russe en Ukraine sont soutenues par une lutte populaire contre les dictatures de Poutine et de Loukachenko. Que la roue de l’Histoire s’accĂ©lĂšre pour le malheur des tyrans !

Combattant anarchiste, « RĂ©pression en BiĂ©lorussie et en Russie Â», 27 mars 2022


Ci-dessous, nous prĂ©sentons par ordre chronologique quatre textes d’anarchistes et de fĂ©ministes publiĂ©s en Russie au cours du mois de mars 2022, qui dĂ©crivent leurs raisons de soutenir le mouvement antiguerre, racontent les dĂ©fis qu’iels ont rencontrĂ©s, et Ă©laborent des stratĂ©gies pour la prochaine phase de la lutte :

  • Pour la classe des travailleur⋅ses : aux cĂŽtĂ©s de l’Ukraine, Antijob
  • Appel du Groupe de la huitiĂšme initiative, Groupe de la huitiĂšme initiative
  • S’habituer Ă  l’horreur et Ă  la folie, Action autonome
  • La fin de la protestation pacifique, Combattant anarchiste


Pour la classe des travailleur⋅ses : aux cĂŽtĂ©s de l’Ukraine

Ce texte a Ă©tĂ© publiĂ© le 1er mars par Antijob, un site internet anarchiste d’organisation des travailleur⋅ses. Vous pouvez lire un entretien avec Antijob ici.

Chaque partie de cet article commencera par les mots « celles et ceux qui par leurs actes et non par leurs mots Â», car nous vivons dans un pays oĂč le mensonge est omniprĂ©sent, et qui ressemble un peu au monde dĂ©crit par Orwell dans son roman 1984, dans lequel la vĂ©ritĂ© est un mensonge et la guerre est la paix. Car « notre Â» prĂ©sident, selon ses propres mots, n’avait aucune intention d’augmenter l’ñge du dĂ©part Ă  la retraite, mais il vient pourtant de le faire. Car selon ses paroles, il verserait de l’« argent Covid-19 Â» aux travailleur⋅ses mĂ©dica⋅les, alors qu’en rĂ©alitĂ© iels doivent l’arracher Ă  leurs patrons. Car par ses mots, il a promis de rĂ©soudre le problĂšme du non-paiement des ouvrier⋅es qui ont construit le site de lancement spatial Vostochny, mais en rĂ©alitĂ© lorsque, lors du nouveau programme tĂ©lĂ© Hotline (dans lequel Poutine rĂ©pond pendant des heures aux questions toutes faites d’un « public Â» fidĂšle), un travailleur a soulevĂ© cette question, la police l’a arrĂȘtĂ© et l’a placĂ© en dĂ©tention provisoire pendant plusieurs jours pour l’empĂȘcher de parler. Parce que selon ses mots, Poutine se bat pour la paix, alors qu’il a en rĂ©alitĂ© dĂ©clenchĂ© une guerre, qu’il nous interdit d’appeler comme telle.

L’auteur de ce texte a consacrĂ© des annĂ©es de sa vie Ă  lutter pour les intĂ©rĂȘts des travailleur⋅ses et contre le fascisme – en actes et pas seulement en paroles – et on peut donc, contrairement Ă  Poutine, lui faire confiance.

Qui est la junte ici ?

Celles et ceux qui par leurs actes, et pas seulement par leurs paroles, essaient de dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts des travailleur⋅ses savent trĂšs bien que sous le rĂ©gime autoritaire de Poutine, c’est presque mission impossible. Pourquoi cela ? Parce que tout ce qu’essaie d’accomplir la sociĂ©tĂ©, et en l’occurrence les travailleur⋅ses salariĂ©â‹…es, est immĂ©diatement sujet Ă  la rĂ©pression. L’État persĂ©cute pĂ©nalement les Ă©lĂ©ments les plus actifs de notre sociĂ©tĂ©, et nous empĂȘche de devenir une force qui pourrait avoir un impact sur la situation dans le pays. L’État travaille dans deux directions : d’un cĂŽtĂ©, il se livre Ă  une persĂ©cution scandaleuse des militant⋅es travailleur⋅ses, et de l’autre, il façonne les lois qui lĂ©gitiment cette rĂ©pression.

Comment ça marche ? Un exemple : en 2008, Valentin Urusov, un travailleur de la mine de diamant de la ville iakoute d’Udachny, a dĂ©cidĂ© avec d’autres travailleur⋅ses de monter un syndicat afin de lutter pour leurs droits. Mais comme dans un mauvais polar, le chef de la brigade anti-stup locale et ses dĂ©tectives l’ont emmenĂ© dans les bois, ont dĂ©chargĂ©s leurs armes juste Ă  cĂŽtĂ© de sa tĂȘte, et ont placĂ© de la drogue sur lui. Au final, Valentin a Ă©tĂ© emprisonnĂ© quatre ans (il avait Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  six ans, mais a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© sur parole au bout de quatre), et le syndicat n’a jamais vu le jour.

Et si, en plus de l’illĂ©galisme des flics, on s’intĂ©resse Ă  la lĂ©gislation, le constat est encore plus dĂ©primant : avec l’adoption du nouveau Code du travail, il est devenu impossible de faire grĂšve lĂ©galement en Russie. C’est pourquoi les grĂšves ont disparu des statistiques officielles aprĂšs l’adoption de ce code. Cela ne signifie pas seulement qu’elles ont disparu, mais aussi qu’elles sont devenues « illĂ©gales Â» du point de vue du gouvernement de Poutine. À ce propos, quand Hubert, prĂ©sident du syndicat allemand IG Mettal [1], avait interrogĂ© Poutine sur les atteintes Ă  la vie et Ă  la santĂ© des militant⋅es du MPRA [2], ce dernier lui avait rĂ©pondu que le MPRA n’est « pas un syndicat, mais une organisation extrĂ©miste Â». Cela rĂ©sume assez bien l’attitude du prĂ©sident russe Ă  l’égard du mouvement des travailleur⋅ses. Et je suppose mĂȘme qu’avec le temps, les extrĂ©mistes sont devenus dans sa tĂȘte des terroristes.

Nous ne pouvons donc pas organiser lĂ©galement de rassemblements et de grĂšves, car cela nĂ©cessiterait l’autorisation des fonctionnaires. Si les gens n’ont pas la capacitĂ© de dĂ©fendre collectivement leurs droits et intĂ©rĂȘts, ils n’apprendront jamais Ă  le faire, et s’ils n’apprennent pas Ă  le faire, alors un mouvement de travailleur⋅ses est impossible. Dans l’Occident pourtant damnĂ© et maudit, les travailleur⋅ses pourront saisir les usines, combattre la police, et arrĂȘter les rĂ©formes nĂ©olibĂ©rales, mais ici ils se tairont. Le gouvernement ukrainien, comme le gouvernement russe, sert les intĂ©rĂȘts des riches, mais il existe une distinction fondamentale – il n’a pas les moyens dont dispose le gouvernement russe pour rĂ©primer la sociĂ©tĂ© civile. LĂ -bas, divers oligarques se remplacent les uns aprĂšs les autres et sont donc privĂ©s de la capacitĂ© Ă  Ă©craser tout ce qui se dresse sur leur chemin. Plus important encore, si l’un de ces groupes d’oligarques persiste Ă  refuser d’écouter le peuple, les ukrainien⋅nes le dĂ©molissent, comme iels l’ont fait au MaĂŻdan. Malheureusement, cela ne signifie pas pour autant que la sociĂ©tĂ© prend le pouvoir en main, mais qu’elle est au moins capable de conserver la capacitĂ© de rĂ©sister.

En fin de compte, nous en venons Ă  la question qui fait le titre de cette partie. Qui, dans les faits, est la « junte Â» malĂ©fique qui empĂȘche les gens ordinaires de faire le moindre geste ? La rĂ©ponse Ă  cette question est Ă©vidente pour quiconque regarde la rĂ©alitĂ© en face. Le gouvernement ukrainien distribue maintenant des armes Ă  quiconque souhaite combattre les envahisseurs. S’il s’agit d’une « junte Â» qui ne promet que la baĂŻonnette nationaliste et la terreur Ă  son propre peuple, pourquoi n’a-t-elle pas peur qu’il passe du cĂŽtĂ© de l’ennemi et renverse son pouvoir ? Parce que la junte vĂ©ritable ne se trouve pas en Ukraine. Pouvez-vous imaginer Poutine distribuer des armes aux gens ? Il a dĂ©jĂ  peur du moindre gobelet en plastique [3]
 C’est en Russie que les services de sĂ©curitĂ© disposent d’un pouvoir infini et l’utilisent pour s’enrichir et rĂ©primer les dissident⋅es. Un peuple armĂ© est le pire cauchemar de Poutine, de ses gĂ©nĂ©raux et des oligarques russes. La distribution d’armes au peuple ukrainien a provoquĂ© une grande stupĂ©faction parmi les responsables et les mĂ©dias russes.

« Les enfants de flics dĂ©testent les flics ! Â» L’anarchiste russe et ancien prisonnier politique Alexei Polikhovich entonnant un chant, le 10 aoĂ»t 2019, lors d’un discours pour lequel il a Ă©tĂ© immĂ©diatement emprisonnĂ©. Les anarchistes ont continuĂ© Ă  s’organiser en Russie malgrĂ© les conditions de plus en plus totalitaires.

Fascisme « anti-fasciste Â»

Celles et ceux qui combattent le fascisme en actes, et pas seulement en paroles, savent trĂšs bien que les antifascistes sont emprisonnĂ©â‹…es en Russie, et que « notre Â» gouvernement fait appel Ă  l’extrĂȘme droite pour rĂ©primer les contestations sociales. L’histoire de la forĂȘt de Khimki est l’illustration la plus frappante de cette situation. Alors que les autoritĂ©s avaient engagĂ© des fascistes du groupe hooligan moscovite Gladiators pour dĂ©manteler le camp des dĂ©fenseur⋅ses de la forĂȘt de Khimki, les antifascistes avaient ripostĂ© en dĂ©truisant le bĂątiment municipal de la ville. En rĂ©action, et sans longue dĂ©libĂ©ration, les autoritĂ©s ont dĂ©clenchĂ© une chasse Ă  l’homme contre les antifascistes, et emprisonnĂ© deux d’entre elleux pendant trois mois, Alexei Gaskarov et Makim Solopov. Mais il s’agit encore lĂ  d’une rĂ©pression relativement lĂ©gĂšre. L’antifasciste Alexey Sutuga a dĂ» purger une peine de trois ans pour une bagarre contre des militants d’extrĂȘme droite dans le cafĂ© « Sbarro Â» Ă  Moscou.

Autre exemple. FĂ»t un temps, le mouvement ultra-orthodoxe « Sorok Sorokov Â» Ă©tait rĂ©putĂ© pour ses attaques contre les activistes qui s’opposaient Ă  la construction de temples orthodoxes [russes] dans les parcs municipaux. Quelles ont Ă©tĂ© les consĂ©quences pour eux ? Aucune. Les autoritĂ©s russes apprĂ©cient la terreur infligĂ©e au nom de Dieu. Et nous arrivons ici Ă  un autre point important. Comme les fascistes avant elles, les autoritĂ©s russes imposent le traditionalisme et le conservatisme Ă  la sociĂ©tĂ©. La culture orthodoxe est enseignĂ©e Ă  l’école. L’éducation sexuelle est interdite. La qualification pĂ©nale « coups Â» a Ă©tĂ© retirĂ©e du Code pĂ©nal, alors qu’il s’agissait du motif pour lequel Ă©taient auparavant le plus souvent poursuivis les auteurs de violences domestiques. Et tout cela ne reprĂ©sente qu’une petite partie de ce que le gouvernement a mis en place. En fait, au travers des Ă©coles, de la tĂ©lĂ©vision, et de tout canal Ă  sa disposition, le gouvernement inculque un mode de pensĂ©e religieux et anti-scientifique. Et ils font les surpris quand les gens refusent d’ĂȘtre vaccinĂ©s contre le Covid-19. Il suffit de plonger sous la glace et de se signer. « Nous sommes Russes – Dieu est avec nous. Â» Et ce Dieu connaĂźt les mƓurs post-modernes – car il ne semble pas prĂȘter attention Ă  la barre de strip-tease dans le palais de Poutine Ă  Gelendzhik. Mais qui sait, peut-ĂȘtre pratiquait-on le pole-dance dans les huttes de la Russie mĂ©diĂ©vale ? Dieu seul le sait.

En bref, et toutes spĂ©cificitĂ©s culturelles mises Ă  part, le gouvernement russe professe une idĂ©ologie de nationalisme impĂ©rialiste. Le principe central de cette idĂ©ologie est que tout doit se dĂ©cider depuis le centre, et non localement. Il est trĂšs difficile de comprendre la blague dans le dicton « Moscou n’est pas la Russie Â». Par contre, j’estime que la blague dans le slogan « Gazprom est la richesse de la Russie Â» est comprĂ©hensible Ă  100 %. Toute la « puissance de la SibĂ©rie Â» – pour utiliser le langage parfaitement trompeur des relations publiques du rĂ©gime – part Ă  l’étranger. La SibĂ©rie se retrouve avec des terres dĂ©boisĂ©es, un ciel noir de smog, des cancers et une nature dĂ©vastĂ©e. La « richesse de la Russie Â» n’a mĂȘme pas permis d’amener le gaz dans la rĂ©gion de KrasnoĂŻarsk. Tous les pipelines partent dans des directions opposĂ©es Ă  la ville, principalement Ă  l’ouest et Ă  l’est. Et quand le « rĂ©gime de ciel noir Â» a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©, Ă  cause de l’activitĂ© de l’usine d’aluminium de KrasnoĂŻarsk, la responsabilitĂ© a Ă©tĂ© rejetĂ©e sur le dos des « maudits amĂ©ricains Â».

En Russie, le gouvernement interdit l’organisation des peuples autochtones qui habitent le territoire. Le rĂ©gime de Poutine a dĂ©clarĂ© extrĂ©miste l’organisation bachkir « Bashkort Â», qui protĂ©geait du dĂ©veloppement industriel le monument naturel du Kushtau Shihan. Mais on peut citer un exemple encore plus flagrant. Par exemple, aprĂšs que les Ingouches ont protestĂ© contre la modification de la frontiĂšre entre l’Ingouchie et la TchĂ©tchĂ©nie, plusieurs membres du Conseil des Teips du peuple ingouche ont Ă©tĂ© emprisonnĂ©â‹…es, et l’organisation elle-mĂȘme a Ă©tĂ© dissoute. Au lieu de s’en prendre Ă  son protĂ©gĂ© tchĂ©tchĂšne, Poutine a cĂ©dĂ© Ă  ses dĂ©sirs. La façon dont les choses pourraient Ă©voluer dans le Caucase Ă  l’avenir n’est pas bien difficile Ă  deviner. Mais qui s’en soucie ? AprĂšs nous, le dĂ©luge.

GrĂące Ă  tout cela, mĂȘme les pires nationalistes ukrainien⋅nes peuvent dire avec une conscience tranquille : « Et ce sont ces gens qui viennent nous chercher des poux !? Â»

Peu aprĂšs l’invasion, la police russe a arrĂȘtĂ© la militante des droits humains Maria Malysheva et perquisitionnĂ© sa maison.

Colonisateurs du XXIe siĂšcle – Allez vous faire foutre !

Quiconque essaie de rendre la vie dans son pays meilleure, en actes et pas seulement en mots, sait que cela ne peut pas se rĂ©aliser par la guerre entre voisins. Mais « nos Â» anciens « communistes Â», tchĂ©kistes, escrocs et leurs enfants sont devenus les colons du XXIe siĂšcle. Ils ne pouvaient se satisfaire de leurs territoires et du harcĂšlement qu’ils font subir aux populations qui les habitent. Il leur en fallait plus. D’abord, ils ont arrachĂ© la CrimĂ©e et ont crĂ©Ă© de fausses rĂ©publiques en Ukraine de l’Est, oĂč celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec la volontĂ© du Kremlin et de ses reprĂ©sentants se font, dans le meilleur des cas, enfermer dans des sous-sols. Mais cela n’était toujours pas suffisant pour eux. Ils voulaient toute l’Ukraine. Et en consĂ©quence, « navire de guerre russe, va te faire foutre Â» est devenu un slogan international.

Cela me coĂ»te de l’écrire, car notre histoire n’est pas uniquement faite de l’oppression d’autres peuples et du lĂ©chage des bottes de nos maĂźtres, mais aussi de rĂ©sistance. Depuis le Veche de Novgorod [4] en passant par Stepan Razin et jusqu’aux Narodniks, il existe une tradition de lutte contre l’autoritarisme, qu’on pourrait qualifier de patriotisme antiĂ©tatique. Des milliers de hĂ©ros et d’hĂ©roĂŻnes ont donnĂ© leur vie pour que vous et moi ne restions pas dans l’Histoire comme les « gendarmes de l’Europe [5] Â», mais puissions devenir un exemple pour d’autres.

Alors pourquoi choisissons-nous encore une fois la botte du maĂźtre et le maintien de psychopathes sur le trĂŽne ? Si nous voulons ĂȘtre fiĂšr⋅es des belles choses de notre histoire, comment pouvons-nous encore accepter de vivre sous l’Opritchnina [la rĂ©pression et l’exĂ©cution de masse des boyards au XVIe siĂšcle] d’Ivan le Terrible, sous Nikolai Palkin, ou sous Staline ? Le gouvernement russe a aidĂ© le dictateur Loukachenko Ă  Ă©craser la rĂ©sistance des BiĂ©lorusses et l’a maintenu sur le trĂŽne, et il veut maintenant mettre Ă  genoux nos frĂšres et sƓurs d’Ukraine. Voulons-nous que les gens qui vivent Ă  nos cĂŽtĂ©s nous perçoivent comme des occupant⋅es, voulons-nous ĂȘtre haï⋅es et mĂ©prisĂ©â‹…es ?

En tout cas, moi je ne veux pas, et c’est pourquoi je suis fier, certainement pas de Poutine, mais du fait que le slogan international « navire de guerre russe, va te faire foutre Â» a Ă©tĂ© prononcĂ© en premier lieu en russe, langue prĂ©tendument interdite en Ukraine. Tout n’est donc pas perdu pour nous.

Peu aprĂšs l’invasion, la police russe a arrĂȘtĂ© la militante des droits humains Maria Malysheva et perquisitionnĂ© sa maison.

Comment rĂ©tablir notre sociĂ©tĂ© perdue ?

Celles et ceux qui se soucient de leurs proches – en actes, et pas seulement en paroles – ne veulent pas qu’iels pĂ©rissent dans des guerres insensĂ©es. Mais le rĂ©gime de Poutine s’est assurĂ© que la seule bouĂ©e de sauvetage social dont disposent les types ordinaires soit le service militaire ou dans d’autres forces de sĂ©curitĂ©. L’histoire de l’un des prisonniers russes montre trĂšs bien comment ces gens finissent dans la Wehrmacht de Poutine. Accrochez-vous les nationalistes, car l’histoire est trĂšs internationale, mais pour votre plus grand plaisir elle est tout Ă  fait dans l’esprit du « skrepy Â» [6].

Le 24 fĂ©vrier, Rafiq Rakhmankulov, un soldat russe, a Ă©tĂ© capturĂ© par l’armĂ©e russe. Sa mĂšre est Natalia Deinneka, une habitante de l’oblast de Saratov. Il est son fils cadet. À part lui, elle a 5 autres enfants, donc 6 au total. Trois Ă  elles, et trois de l’ancienne compagne de son mari. Son mari travaille comme ouvrier du bĂątiment, il construit des ponts et travaille selon un planning Ă  roulements. Elle part avec lui sur les rotations, mais elle travaille ailleurs, dans l’entrepĂŽt d’un magasin de sport. C’est une famille prolĂ©taire complexe qui ne correspond pas Ă  la vision du monde de la droite ou de la gauche. Rafiq a une compagne, Liliya, et afin de subvenir aux besoins de sa future famille, il a optĂ© pour le service militaire sous contrat aprĂšs avoir Ă©tĂ© appelĂ© et avoir passĂ© son annĂ©e sous les drapeaux. Il Ă©tait motivĂ© par le salaire dans l’armĂ©e et par la possibilitĂ© que cela lui offrait de trouver un endroit oĂč vivre. Visiblement, il ne souhaitait pas faire les trois-huit et payer une hypothĂšque pendant vingt ou trente ans. Mais l’alternative Ă©tait de vendre son Ăąme au diable, enfin Ă  Poutine. VoilĂ  toute l’histoire.

Je n’ai aucune envie de justifier tous les Rafiqs, et bien sĂ»r qu’ils mĂ©ritent une bonne raclĂ©e pour qu’ils apprennent qu’« on ne s’immisce pas dans le monastĂšre des autres Â» [7], mais je sais aussi qu’il existe beaucoup de Rafiqs, d’Ivanovs, et d’autres types comme eux en Russie, et que quelque chose doit ĂȘtre fait pour eux. Poutine se fout de leurs vies – il a besoin que les Ivans et les Rafiqs le servent loyalement et donnent courageusement leurs vies dans ses expĂ©ditions militaires, ou qu’ils utilisent leurs matraques pour battre d’autres Ivans et d’autres Rafiqs qui ont eu un peu plus de chance et ont rĂ©alisĂ© que ce n’était lĂ  pas une façon de vivre.

Et ce n’est vraiment pas une façon de vivre. Entrer dans les forces de l’ordre ne devrait pas ĂȘtre la seule façon d’ĂȘtre dĂ©cemment payĂ©. On ne peut pas laisser les gens endettĂ©s pour vingt ou trente ans auprĂšs des banquiers, juste pour disposer d’une maison. Cela vaut-il la peine que Rafiq pourrisse dans les champs d’Ukraine ? Cela vaut-il la peine pour Lilia de fonder une famille avec un homme qui, pour son propre bonheur, est prĂȘt Ă  Ă©craser celui des autres ? Rafik et Lilia sont plus proches de moi que Poutine, Medvedev, Gref, Rotenberg, Timchenko, Prigojine [des oligarques russes bien connus], et les autres Russes influents, quelle que soit leur nationalitĂ©. Je souhaite donc la victoire Ă  Sashko et Tonya [8] d’Ukraine dans l’espoir qu’avec Rafiq et Lilia, c’est-Ă -dire avec la classe ouvriĂšre russe, nous commencions enfin Ă  nous battre, non contre des banderistes ukrainiens imaginaires (les partisans de Stepan Bandera, collaborateur nazi et hĂ©ros national ukrainien), mais contre celles et ceux qui ont fait de nous leurs esclaves. Sans cela, aucun « communisme Â» ou « antifascisme Â» ne pourra nous venir en aide.

PS : D’ailleurs, Sashko et Tonya commenceront aussi, quand la Russie abandonnera, Ă  combattre les Akhmetov, les KolomoĂŻsky, les Porochenko, et autres [oligarques ukrainiens]. Nous ne pourrons les aider que si nous nous occupons d’abord de nos dirigeants. En attendant, Sashko et Tonya peuvent sans doute nous apprendre un truc ou deux, mais l’inverse n’est pas vrai.



Appel des militantes du Groupe de la huitiĂšme initiative

Ce texte a Ă©tĂ© publiĂ© le 10 mars sur la page Instagram du groupe de la huitiĂšme initiative, un groupe fĂ©ministe d’organisation de la rĂ©sistance Ă  l’invasion de l’Ukraine.

Le 5 mars 2022, la police antiĂ©meute a fait irruption dans les maisons de nos militantes, de celles d’autres mouvements fĂ©ministes, et de quelques inconnu⋅es Ă©galement. Une marche antiguerre Ă©tait prĂ©vue dans toute la Russie pour le 6 mars, et incluait un cortĂšge fĂ©ministe, que nous prĂ©parions toutes ensemble.

Nous considĂ©rons que les perquisitions et les arrestations qui ont visĂ© les militantes fĂ©ministes exactement la veille de cette manifestation ne sont pas le fruit du hasard. Ils voulaient lancer une attaque prĂ©ventive et y sont parvenus – le 6 mars, toutes les personnes qui ont participĂ© Ă  la marche n’ont pas pu compter sur notre aide ou notre coordination. Nous considĂ©rons les accusations « fausses alertes Ă  la bombe Â», absurdes et inventĂ©es de toutes piĂšces, comme une tentative de dĂ©truire notre mouvement et de nous rĂ©duire au silence. Mais nous ne nous laisserons pas ĂȘtre dĂ©truites, ni silenciĂ©es.

Nous sommes un mouvement populaire et horizontal. Peu importe Ă  quel point les forces de sĂ©curitĂ© veulent « couper la tĂȘte Â» du Groupe de la huitiĂšme initiative, de la RĂ©sistance fĂ©ministe contre la guerre, ou de nos autres camarades, elles n’y parviendront pas. Il n’y a pas de tĂȘte Ă  couper. Nous n’avons pas de leaders – et ça, ils ne le comprendront jamais. Maintenant nous allons rassembler toutes nos forces en un poing et continuer Ă  travailler – car pour nous ce n’est pas un choix, mais un devoir.

« Voici un sticker dont le code QR mĂšne Ă  notre site internet. Imprimez-le oĂč vous pouvez le faire en sĂ©curitĂ©, collez-le sur votre boĂźte aux lettres ou sur celles de vos voisin⋅es, dans les rues et les cours. Partagez tout ce que vous savez Ă  vos connaissances pour que, derriĂšre les couches de la propagande tĂ©lĂ©visuelle, les gens puissent voir le vĂ©ritable visage de la guerre – laid, sanglant et meurtrier. Â»

Oui, la rĂ©alitĂ© a changĂ©. Les risques sont plus grands que jamais et le travail plus difficile. Il est fort probable que nous ne vous appelions pas directement Ă  descendre dans la rue – nous ne voulons pas entraĂźner les militant⋅es dans de nouvelles affaires criminelles. Peut-ĂȘtre que la meilleure stratĂ©gie Ă  prĂ©sent est de mener des actions de « guĂ©rilla Â» dispersĂ©es : continuez Ă  distribuer des tracts, Ă  diffuser l’information par tous les moyens possibles et surtout, joignez-vous les un⋅es aux autres.

Dans le bandeau de notre profil [Instagram], vous pouvez trouver un lien vers une page qui hĂ©berge nos tracts antiguerre. Les rubans verts sont un symbole de paix et de protestation antiguerre. Utilisez-les. De mĂȘme, le mouvement antiguerre russe dispose d’un drapeau – blanc-bleu-blanc. La symbolique est trĂšs importante pour la protestation, c’en est un pilier fondamental. Nous continuons notre lutte et vous exhortons Ă  ne pas dĂ©sespĂ©rer et Ă  ne pas abandonner – mais soyez quand mĂȘme extrĂȘmement prudent⋅es. L’essentiel est que nous sommes des millions, et que le bon sens, la conscience et la vĂ©ritĂ© sont de notre cĂŽtĂ©. Merci pour tout ce que vous faites et de continuer Ă  lutter pour la paix avec nous.

VidĂ©o antiguerre d’anarchafĂ©ministes Ă  Moscou, publiĂ©e par Action autonome le 19 mars.

Le temps gelĂ© : s’habituer Ă  l’horreur et Ă  la folie

Ce texte est sorti en tant qu’épisode du 27 mars du podcast publiĂ© par Action autonome, la plateforme web crĂ©Ă©e par le plus important rĂ©seau antiautoritaire russophone. Pour des questions de concision, nous avons laissĂ© de cĂŽtĂ© la partie concernant les nouvelles sur la rĂ©pression d’État, une rubrique trĂšs rĂ©pandue dans l’édition anarchiste russe.

Un peu plus d’un mois de la soi-disant « opĂ©ration militaire spĂ©ciale Â» en Ukraine et d’autres mesures insensĂ©es des autoritĂ©s russes aura suffi Ă  ce que de nombreuses personnes s’y habituent.

Nous nous habituons aux messages et aux reportages en provenance de l’Ukraine en guerre, aux photos et vidĂ©os de villes dĂ©truites, aux nouvelles de la mort d’ami⋅es, de connaissances ou de personnes cĂ©lĂšbres, au flux de rĂ©fugiĂ©â‹…es, qui a dĂ©jĂ  dĂ©passĂ© les trois millions de personnes. Le nombre de personnes ayant quittĂ© leur foyer depuis le dĂ©but de la « dĂ©nazification Â» s’élĂšve Ă  plus de six millions.

Nous nous habituons au blocage des rĂ©seaux sociaux et de certains sites internet en Russie, Ă  l’arrestation et Ă  la dĂ©tention des personnes qui s’opposent Ă  la guerre, aux poursuites pĂ©nales pour diffusion de « fausses informations Â» sur l’armĂ©e russe – il y en a dĂ©jĂ  plus de soixante dans tout le pays. Nous nous habituons Ă  l’exode massif de Russie d’activistes, de journalistes, de personnalitĂ©s, et de toutes celles et ceux qui ne veulent tout simplement plus vivre sous le rĂ©gime de Poutine. Nous nous habituons Ă  toutes les nouvelles sanctions, Ă  la hausse des prix, aux rayons vides, Ă  la pĂ©nurie de plusieurs produits essentiels.

Pendant la « dĂ©nazification Â» de Kharkiv, un des survivants d’Auschwitz Boris Romanchenko, ĂągĂ© de 96 ans, a Ă©tĂ© tuĂ© dans un bombardement. Au mĂȘme endroit, l’anarchiste Igor Volokhov, qui combattait les envahisseurs au sein des unitĂ©s territoriales d’autodĂ©fense est mort sous les roquettes de Poutine. Toujours dans le voisinage de Kharkiv, selon le ministĂšre ukrainien de la DĂ©fense, les bombardements russes ont endommagĂ© le mĂ©morial des victimes de l’Holocauste.

Le 12 mars Ă  Saint-PĂ©tersbourg, des anarchistes se tiennent Ă  cĂŽtĂ© d’une banderole sur laquelle on pouvait lire « dĂ©nazifie ton propre anus, chien ! Â». À ce instant, on comptait plus de flics antiĂ©meute que d’ĂȘtres humains dans le centre-ville.

Oksana Baulina, une journaliste du mĂ©dia The Insider – bloquĂ© en Russie –, a Ă©tĂ© tuĂ©e dans un bombardement Ă  Kyiv. Elle travaillait prĂ©cĂ©demment pour FBK, avant d’’ĂȘtre contrainte Ă  quitter la Russie en raison des risques de poursuites pĂ©nales. À Marioupol, les mort⋅es sont enterrĂ©â‹…es dans les cours des immeubles rĂ©sidentiels dĂ©truits.

Le 21 mars, la sociĂ©tĂ© internationale Meta a Ă©tĂ© ajoutĂ©e Ă  la liste des « organisations extrĂ©mistes Â». Ses produits (Instagram, Whatsapp et Facebook, qui avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© bloquĂ© en Russie) ont Ă©tĂ© et sont toujours utilisĂ©s par des millions de Russes, ainsi que par des institutions, dont des agences gouvernementales et des entreprises d’État. La dĂ©cision devrait entrer en vigueur aprĂšs un appel dont le rĂ©sultat est couru d’avance ; les avocat⋅es sont encore en train de spĂ©culer sur les consĂ©quences que cette dĂ©cision aura sur les utilisateur⋅ices et les entreprises.

Le rĂ©seau social VK bloque Ă©galement certaines pages Ă  la demande du bureau du procureur gĂ©nĂ©ral. Sont par exemple concernĂ©es les pages de la politologue libĂ©rale Yekaterina Schulman, les pages de l’Action socialiste de gauche, de l’Union des socialistes dĂ©mocrates, du parti politique « Yabloko Â», du magazine Ă©tudiant DOXA, et de notre page VK pour avtonom.org.

Un tribunal Ă  Moscou a considĂ©rĂ©, entre autres choses, que le slogan « Le fascisme ne passera pas ! Â»[« Đ€Đ°ŃˆĐžĐ·ĐŒ ĐœĐ” ĐżŃ€ĐŸĐčЎДт ! Â»] Ă©tait une « fausse information concernant l’armĂ©e russe Â» (on se demande lequel de ces trois mots
).

À Oufa, les membres du Cercle marxiste ont Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©â‹…es groupe terroriste et envoyĂ©â‹…es en centre de dĂ©tention provisoire ; on leur reproche d’avoir eu l’intention de renverser le gouvernement.

À Khabarovsk, des personnes ont anonymement annoncĂ© un rassemblement « en soutien Ă  l’armĂ©e russe Â». Les rĂ©sident⋅es ont Ă©tĂ© invitĂ©â‹…es Ă  apporter des drapeaux ukrainiens, des portraits de Stepan Bandera, Taras Chevtchenko ou d’autres personnalitĂ©s ukrainiennes pour les brĂ»ler solennellement en Ă©change d’une distribution de sucre. Cependant, l’évĂ©nement n’a finalement pas eu lieu. À part la police et les journalistes, seul⋅es quelques personnes sont venues « combattre le serpent nazi Â» pour quelques denrĂ©es rares.

SergeĂŻ Savostyanov, le dĂ©putĂ© communiste de la ville de Moscou, estime que les troupes russes devraient Ă©galement « dĂ©nazifier Â» les États baltes, la Pologne, la Moldavie et le Kazakhstan. Cet « Ă©lu du peuple Â» a Ă©tĂ© soutenu par le « vote intelligent Â» de 2019. [9]

L’un des journalistes poursuivis pour « fausses informations Â», Alexander Nevzorov, qui s’est fait connaĂźtre depuis la perestroĂŻka, cherchait Ă  rendre publiques certaines preuves datant des annĂ©es 1990 et pouvant compromettre certains reprĂ©sentants de la clique au pouvoir. Mais il a conclu avec justesse qu’aprĂšs tout ce qu’ils ont fait et continuent Ă  faire en Ă©tant au pouvoir, rien ne pourra les discrĂ©diter.

Un sticker Ă  Moscou, sur la Colline des Moineaux, prĂšs de l’UniversitĂ© d’État de Moscou : « Mort au poutinisme – paix aux peuples. Â»

DĂ©sertion et soutien Ă  l’« OpĂ©ration spĂ©ciale Â».

DĂšs le dĂ©but de la guerre, un message (pas encore confirmĂ©) a Ă©tĂ© reçu d’Ukraine, Ă  propos d’un navire de guerre russe dont l’équipage aurait refusĂ© de prendre d’assaut Odessa. Plus rĂ©cemment, des publications fiables ont commencĂ© Ă  apparaĂźtre dans la presse russe au sujet de soldats ayant quittĂ© leurs unitĂ©s, de la recherche des conscrits dont la participation Ă  l’« opĂ©ration spĂ©ciale Â» n’avait pas Ă©tĂ© reconnue par le ministĂšre de la DĂ©fense, d’officiers russes de diffĂ©rentes rĂ©gions qui refusent de prendre part aux opĂ©rations de combat.

RĂ©cemment, en KaratchaĂŻĂ©vo-Tcherkessie, un groupe de femmes audacieuses a bloquĂ© le trafic sur un pont, et exigĂ© qu’on leur donne des informations sur leurs proches qui participent Ă  l’« opĂ©ration spĂ©ciale Â» et qui ne donnent plus signe de vie.

Comme nous l’avions dĂ©jĂ  relevĂ© auparavant, l’annonce de la « dĂ©nazification Â» et de la « dĂ©militarisation Â» de l’Ukraine n’a pas provoquĂ© de « sursaut patriotique Â» comme l’avait fait la « rĂ©cupĂ©ration de la CrimĂ©e Â» en 2014. Au cours des huit derniĂšres annĂ©es, outre les hostilitĂ©s provoquĂ©es par les marionnettes du Kremlin au Donbass, nous avons Ă©galement vĂ©cu une crise Ă©conomique de plus en plus profonde, une baisse du revenu moyen sur fond de hausse des prix, l’« optimisation Â» de l’éducation et de la santĂ© [c’est-Ă -dire des mesures d’austĂ©ritĂ©], l’augmentation de l’ñge de dĂ©part Ă  la retraite, et des mesures extrĂȘmement impopulaires de lutte contre le Covid-19. La cote de popularitĂ© et la confiance dans les autoritĂ©s ont dĂ©gringolĂ©.

Plusieurs sondages semblent montrer que 60 Ă  70 % des personnes interrogĂ©es soutiennent l’« opĂ©ration spĂ©ciale Â» en Ukraine. Cependant, les sociologues qui les ont rĂ©alisĂ©s dĂ©clarent que la plupart d’entre elles et eux refusent tout simplement de rĂ©pondre aux questions. Quant Ă  celles et ceux qui expriment leur approbation, il s’avĂšre, aprĂšs examen plus approfondi, qu’iels approuvent en fait l’image que renvoie la tĂ©lĂ©vision russe, qui montre des troupes russes libĂ©rant les Ukrainien⋅nes des nazis. Ce n’est pas un hasard si le soutien Ă  la soi-disant « opĂ©ration spĂ©ciale Â» est directement liĂ© Ă  l’ñge des personnes interrogĂ©es – dans les groupes plus ĂągĂ©s, les personnes reçoivent proportionnellement plus les informations sur ce qui se passe exclusivement par le biais de la tĂ©lĂ©vision. Les Russes qui croient les propagandistes de la tĂ©lĂ©vision en viennent parfois Ă  refuser de croire leurs proches ukrainien⋅nes qui ont survĂ©cu aux bombardements.

Les rassemblements antiguerre et les performances de rue se poursuivent en Russie malgrĂ© les interdictions, les arrestations et les procĂ©dures administratives et pĂ©nales, mais le nombre de personnes qui y participent n’est pas comparable Ă  ce qu’il Ă©tait entre fin fĂ©vrier et dĂ©but mars. D’un autre cĂŽtĂ©, les rubans verts et les tracts et graffitis antiguerre sont bien plus courants dans les villes russes que les lettres Z sur les voitures. Nous imaginons qu’au moins pour les semaines ou les mois Ă  venir, jusqu’à ce que la situation en Russie change radicalement, la protestation ne s’exprimera plus tellement sous la forme de rassemblements de masse, mais plutĂŽt par du « partisanisme Â» de rue [action directe individuelle et anonyme] et par un sabotage croissant de la part des membres des forces de sĂ©curitĂ© et de leurs proches.

Il est possible qu’il reste encore des gens au pouvoir qui n’aient pas complĂštement perdu contact avec la rĂ©alitĂ©, et que cela explique peut-ĂȘtre pourquoi la loi martiale et la conscription gĂ©nĂ©ralisĂ©e n’ont pas encore Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©es en Russie – sĂ»rement par peur que cela n’engendre un sabotage Ă  trĂšs grande Ă©chelle.

« [Écraser] la guerre. Â» L’une des nouvelles affiches antiguerre d’Action autonome.

Les censurés demandent plus de censure

La semaine derniĂšre, le mouvement masculiniste tristement cĂ©lĂšbre « Ă‰tat masculin Â» [ndt : ĐœŃƒĐ¶ŃĐșĐŸĐ” ĐłĐŸŃŃƒĐŽĐ°Ń€ŃŃ‚ĐČĐŸ], dĂ©jĂ  reconnu comme « organisation extrĂ©miste Â», a finalement Ă©tĂ© ajoutĂ© Ă  la liste des organisations interdites. Cependant, cette dĂ©cision des forces de l’ordre russes n’a pas empĂȘchĂ© ces nĂ©onazis de soutenir l’« opĂ©ration spĂ©ciale Â» du Kremlin ou d’aider le gouvernement Ă  persĂ©cuter les rĂ©fractaires. Hier, c’était Ă  notre tour : Pozdnyakov, le chef de l’« Ă‰tat masculin Â» a appelĂ© ses associĂ©s Ă  Ă©crire des dĂ©nonciations au Roskomnadzor pour demander la fermeture des pages de avtonom.org au nom de notre position antiguerre. Notre compte Vkontakte public avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© bloquĂ© sur le territoire de la FĂ©dĂ©ration Russe Ă  la requĂȘte du bureau du procureur gĂ©nĂ©ral dĂšs le 24 fĂ©vrier. Il n’est actuellement visible que depuis l’extĂ©rieur de la Russie (ou via VPN).

De toute façon, internet ne nous sert plus qu’à regarder des photos de chats. Et il vaut mieux ne mĂȘme pas l’utiliser pour ça d’ailleurs.

Le blocage du canal Telegram de Pozdnyakov ne l’empĂȘche pas de rĂ©ouvrir de nouvelles chaĂźnes et des salons de discussions publics en ligne. Les talibans sont Ă©galement toujours interdits en Russie, ce qui n’empĂȘche pas leurs reprĂ©sentants de nĂ©gocier avec les autoritĂ©s russes et d’ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des « partenaires normaux Â». Il est possible que les nĂ©onazis de l’« Ă‰tat masculin Â» rĂȘvent Ă©galement d’accĂ©der aux plus hauts Ă©chelons du pouvoir russe. Et dans cette folie ambiante, il n’est pas impossible qu’ils y parviennent.

« On est toujours responsable de son choix – quel est le vĂŽtre ? Â» L’une des nouvelles affiches antiguerre d’Action autonome.

Le temps gelé

MalgrĂ© que les Ă©vĂ©nements catastrophiques continuent de s’enchaĂźner Ă  une vitesse folle, le temps lui-mĂȘme semble s’ĂȘtre comme gelĂ© dans l’incertitude. Il est clair que la situation actuelle est instable et ne durera pas indĂ©finiment. Mais le temps ne pourra se remettre en marche tant que l’on ne saura pas clairement quand et comment la crise actuelle qui touche l’Ukraine, la Russie et le monde entier sera rĂ©solue.

Il est important de souligner que dans ce contexte de guerre, de rĂ©pression et de totale incertitude quant Ă  l’avenir, les rĂ©seaux de solidaritĂ© populaire jouent un rĂŽle de plus en plus important. Des rĂ©seaux d’ami⋅es, de volontaires, et de militant⋅es des droits humains permettent de s’assurer que les personnes arrĂȘtĂ©es ne disparaissent pas. Les gens s’entraident pour que les animaux de compagnie des personnes arrĂȘtĂ©es ne restent pas seuls Ă  la maison. Iels trouvent des mĂ©dicaments, se procurent de la nourriture malgrĂ© les pĂ©nuries, iels cherchent et font circuler l’information. Les rĂ©seaux activistes et associatifs collectent de l’aide pour les rĂ©fugiĂ©â‹…es Ă  l’étranger. Souvent, ces rĂ©seaux de solidaritĂ© fonctionnent de façon bien plus efficace que des institutions d’État ou des organisations internationales qui disposent de bien plus de ressources. L’avenir est Ă  l’auto-organisation et Ă  l’autodĂ©termination !

« Attention, avertissement de bon sens : les opĂ©rations militaires provoquent l’augmentation des prix de toutes les catĂ©gories de biens et services. Â» L’une des nouvelles affiches antiguerre d’Action autonome.

La fin de la protestation pacifique

Ce texte a Ă©tĂ© publiĂ© par Combattant anarchiste le 30 mars 2022.

Les manifestations pacifiques et « lĂ©gitimes Â» ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©es en Russie. Elles sont mĂȘme devenues impossibles Ă  mettre en Ɠuvre : l’État a adoptĂ© en quelques jours une nouvelle lĂ©gislation qui rend illĂ©gal ne serait-ce que de chanter « Non Ă  la guerre ! Â». Les militant⋅es libĂ©ra⋅les des droits humains donnent dĂ©jĂ  pour instruction de ne plus crier ou Ă©crire « Non Ă  la guerre ! Â». Les journalistes progouvernement font se retourner Orwell dans sa tombe, en diffusant avec ferveur l’idĂ©e que ce slogan proviendrait des tracts nazis.

Pour quiconque s’intĂ©resse de prĂšs Ă  la politique et Ă©tudie l’histoire des mouvements de contestation, il est Ă©vident que dans les dictatures fascistes (ou les dictatures qui s’efforcent de le devenir), les manifestations seront rĂ©primĂ©es Ă  moins qu’elles n’adoptent des formes radicales et offensives. AprĂšs tout, comment les gens pourraient-ils l’emporter s’ils fuient la police antiĂ©meute ?

Nous savons que les anarchistes et les antifascistes ont participé aux manifestations antiguerre dans de nombreuses villes dans les premiers jours de la guerre. Et iels ont rencontré un certain succÚs.

Cependant, il n’y a dorĂ©navant aucun sens pour des anarchistes Ă  se rendre aux « actions de protestation Â» centralisĂ©es, c’est-Ă -dire aux rassemblements ritualisĂ©s dans les places centrales, auxquelles l’« Ă©quipe de Navalny] Â» et d’autres groupes libĂ©raux continueront Ă  appeler pendant un certain temps : vous serez embarquĂ©â‹…es dans un panier Ă  salade avant d’avoir pu faire quoi que ce soit. Ça n’aura en tout cas pas de sens tant que la rue ne sera pas entrĂ©e dans une nouvelle phase de lutte, tant que les gens ne seront pas prĂȘts Ă  une confrontation active, tant que les cris de « Honte ! Â» ne seront pas complĂ©tĂ©s par des dĂ©luges de bouteilles sur la police. Alors, le moment sera venu de rejoindre les gens qui sont prĂȘts Ă  agir. Mais tenter de convaincre des personnes d’utiliser la force, quand elles rĂ©pondent en vous qualifiant de provocateur⋅ice et en criant « nous sommes pour la paix Â», est suicidaire en plus d’ĂȘtre une pure perte d’énergie – dont nous manquons hĂ©las, dĂ©jĂ  suffisamment.

Anarchistes en Allemagne.

Action directe

Dans ces conditions, nous n’avons que peu de tactiques Ă  notre disposition. À titre d’exemple, pour en revenir au sujet des rassemblements et autres actions similaires, les anarchistes en lien avec d’autres initiatives, pourraient – plutĂŽt que d’organiser un seul rassemblement facilement rĂ©primable – en organiser plusieurs dans diffĂ©rentes parties de la ville, pour glisser entre les mains des flics et distribuer des tracts et brochures le long de la route.

Cependant, nous voulons parler ici d’une autre tactique : l’action directe.

Mettre le feu Ă  un centre de recrutement de l’armĂ©e c’est bien, mais pas suffisant. Plus prĂ©cisĂ©ment, le symbole que reprĂ©sente l’incendie d’un bureau d’enregistrement et de recrutement militaire (puisque cela revient Ă  jeter un cocktail Molotov sur un mur de bĂ©ton) ne suffit a priori pas Ă  justifier de risquer la libertĂ© d’un⋅e rĂ©volutionnaire.

Nous sommes peu nombreux⋅ses. Par consĂ©quent, chacune de nos actions doit ĂȘtre aussi efficace que possible. Si vous ĂȘtes prĂȘt⋅e Ă  mettre le feu Ă  un centre de recrutement, faite-le avec une efficacitĂ© maximale. PrĂ©parez-vous pendant un mois s’il le faut, mais faites-le bien.

L’efficacitĂ© de l’action peut ĂȘtre Ă©valuĂ©e selon trois critĂšres : dĂ©gĂąts matĂ©riels causĂ©s Ă  l’État, impact mĂ©diatique et prĂ©servation des capacitĂ©s de combat des partisans.

Il est nĂ©cessaire de viser l’efficacitĂ© maximale sur ces trois aspects, et de n’en sacrifier aucun (et surtout pas le dernier) Ă  moins d’obtenir un avantage dĂ©cisif dans les autres catĂ©gories.

Commençons par le dernier critĂšre. Ce n’est pas le dommage ponctuel que produit l’action qui est essentiel pour nous. MĂȘme si vous rĂ©duisez en cendres un bureau de recrutement, cela ne mettra pas fin Ă  l’agression impĂ©riale. Ce qui importe, c’est le dommage total que lae partisan⋅ne (oĂč les personnes qui s’en seront inspirĂ©) aura le temps de causer avant d’ĂȘtre arrĂȘtĂ©â‹…e. D’oĂč l’importance des mesures de sĂ©curitĂ©, qui ont Ă©tĂ© mentionnĂ©es plus d’une fois (nous n’entrerons pas dans le dĂ©tail ici, car il ne s’agit pas de donner des instructions, mais de discuter d’un concept gĂ©nĂ©ral). Cela implique Ă©galement de trouver un compromis entre la taille du groupe (qui permet d’augmenter les dĂ©gĂąts infligĂ©s et assure une meilleure sĂ©curitĂ© pendant l’action) et les risques de fuite d’information.

« L’autre jour, j’ai mis le feu au bureau d’enregistrement et de recrutement de la ville de Loukhovitsy, dans la rĂ©gion de Moscou, en filmant Ă  la gopro. J’ai peint la porte aux couleurs du drapeau ukrainien et Ă©crit : “Je n’irai pas tuer mes frĂšres !” AprĂšs quoi j’ai escaladĂ© la barriĂšre, arrosĂ© la façade d’essence, brisĂ© les vitres des fenĂȘtres et lancĂ© les cocktails Molotov Ă  l’intĂ©rieur. L’objectif Ă©tait de dĂ©truire les archives contenant les dossiers personnels des recrues qui se trouvent lĂ . Cela devrait empĂȘcher la mobilisation dans le quartier. J’espĂšre que je ne verrai pas mes camarades de classe en captivitĂ© ou sur les listes de morts
 Les Ukrainien⋅nes doivent savoir qu’en Russie nous nous battons pour elles et eux, que tout le monde n’a pas peur et que tout le monde n’est pas indiffĂ©rent⋅e. Nos manifestations doivent ĂȘtre dĂ©terminĂ©es et agir de façon plus dĂ©cisive, cela permettrait de briser davantage le moral de l’armĂ©e russe et du gouvernement. Que ces enfoirĂ©s sachent que leur peuple les dĂ©teste et les anĂ©antira. La terre brĂ»lera bientĂŽt sous leurs pieds, l’enfer les attend chez eux aussi. Â»

Pour discuter des critĂšres de dommages matĂ©riels Ă  l’État et d’impact mĂ©diatique, nous pouvons prendre pour exemple l’action de l’incendiaire de Loukhovitsky. Son but Ă©tait de dĂ©truire les archives contenant les dossiers personnels des recrues, ce qui reprĂ©sente clairement un prĂ©judice important pour l’État (et un objectif atteignable seul·e). Pour diffuser l’information, iel a filmĂ© une vidĂ©o et Ă©crit un communiquĂ©.

Si vous voulez causer des dommages matĂ©riels au systĂšme, rĂ©flĂ©chissez bien Ă  la maniĂšre d’y parvenir, aux moyens Ă  utiliser, et Ă  la meilleure cible Ă  frapper. Nous avons connaissance d’un certain nombre de cas oĂč les cocktails molotovs lancĂ©s par les insurgĂ©â‹…es n’ont pas mis le feu Ă  quoi que ce soit et n’ont provoquĂ© aucun prĂ©judice significatif. De plus, ne vous contentez pas d’évaluer le caractĂšre spectaculaire de l’action (par exemple, le lancer de cocktail Molotov), mais considĂ©rez aussi l’efficacitĂ© – il est souvent plus efficace de ne pas utiliser de projectiles, mais plutĂŽt (par exemple) de verser du carburant Ă  travers une vitre brisĂ©e.

Par consĂ©quent, avant de planifier une action, assurez-vous d’étudier les informations relatives aux diffĂ©rentes armes et choisissez celles qui sont Ă  votre disposition. [
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À l’ùre de l’information, une action n’a pas d’effet sans couverture mĂ©diatique suffisante. RĂ©digez un texte court et accessible expliquant pourquoi vous vous attaquez Ă  cet objet en particulier et ce que vous cherchez Ă  obtenir. (La briĂšvetĂ© est importante, car les manifestes verbeux sont difficiles Ă  lire et Ă  comprendre. De plus l’échelle du texte doit correspondre Ă  l’échelle de l’action au risque de devenir involontairement humoristique). RĂ©flĂ©chissez bien par quels moyens de diffusion vous pourrez communiquer votre message en sĂ©curitĂ©.

Pour le moment, l’insurrectionnalisme est un sujet principalement rĂ©servĂ© aux groupes anarchistes clandestins – les autres le rejettent comme provocateur. Par consĂ©quent, il convient de trouver les plus importants canaux de diffusion anarchistes qui pourraient soutenir une telle action et de trouver le meilleur moyen de leur faire parvenir le contenu que vous voulez diffuser.

Vous pouvez Ă©galement essayer de l’envoyer non seulement aux plateformes anarchistes, mais Ă©galement aux mĂ©dias indĂ©pendants. La situation Ă©volue, ce qui signifie que, peut-ĂȘtre, l’un d’entre eux mentionnera Ă©galement votre action, surtout si elle est Ă©tayĂ©e par une vidĂ©o. IntĂ©ressez-vous aux mĂ©dias qui travaillent depuis l’étranger, ils subissent moins l’autocensure. Il serait Ă©galement judicieux qu’un⋅e camarade traduise votre communiquĂ© en anglais pour assurer une couverture Ă  l’étranger.

Pour schĂ©matiser, un cocktail Molotov dirigĂ© contre un commissariat, dont personne n’a connaissance, et qui ne cause aucun dĂ©gĂąt, n’a aucune valeur, voire mĂȘme une valeur nĂ©gative en termes d’efficacitĂ©. En revanche, la destruction d’équipements coĂ»teux ou de documents importants, ou une action qui dĂ©stabilise le travail des institutions d’état sont positives du point de vue de l’efficacitĂ©, et leur valeur peut-ĂȘtre multipliĂ©e par une couverture mĂ©diatique habile.

Rappelons-nous encore une fois de l’incendiaire de Loukhovitsky. La destruction des archives est une bonne chose, mais le fait que des milliers de personnes aient eu connaissance de son action multiplie son efficacitĂ©.

En mĂȘme temps que l’action directe, bien sĂ»r, les rĂ©volutionnaires doivent accomplir d’autres choses. En premier lieu l’agitation, qui doit impliquer le plus grand nombre dans le processus rĂ©volutionnaire. En effet, en plus de l’affaiblissement de l’État (qui est l’objectif des attaques ciblĂ©es), la sociĂ©tĂ© doit aussi reprendre l’initiative sur les Ă©vĂ©nements, et rebĂątir un monde sur la base de la libertĂ© et de l’autodĂ©termination.

Toutefois, il faut garder Ă  l’esprit que dorĂ©navant, mĂȘme la plus inoffensive des prises de position peut-ĂȘtre punie trĂšs sĂ©vĂšrement. Il faut se souvenir des menaces d’Okopnyi, l’ordure du Centre anti-extrĂ©miste, contre une personne qui distribuait des stickers antiguerre. Il est temps de se dĂ©barrasser de la pensĂ©e : « Je ne fais rien d’illĂ©gal, rien ne me menace. Â» Quoique vous fassiez, faites attention Ă  votre propre sĂ©curitĂ© et soyez prĂȘt⋅es Ă  avoir Ă  faire face aux agents de l’État.




Source: Lundi.am