Octobre 20, 2020
Par Conspiracy Watch
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En cherchant à prouver que le « Russiagate » n’est qu’une « fake news », le site France Soir démontre surtout qu’il a basculé dans le complotisme le plus échevelé.

Capture d’écran du site France Soir (07/10/2020).

« Soyez vigilants : ce site web ne respecte pas plusieurs principes journalistiques de base. » L’appréciation de Newsguard – entreprise américaine qui s’est donné pour mission de mesurer la « crédibilité » et la « transparence » des sites d’actualité – est sans appel. « Le site de France Soir, un ancien grand journal national qui a été relancé en ligne en 2015 a publié des allégations non fondées sur la pandémie de Covid-19. » En juin dernier, ce sont les Décodeurs du Monde qui épinglent le site pour sa présentation trompeuse d’un graphique censé prouver que le confinement aurait augmenté la mortalité de la pandémie. Puis CheckNews, en août, au sujet d’un autre article erroné traitant là encore du Covid-19.

Autrefois considéré comme un grand titre de la presse française, France Soir a été racheté par la société de Xavier Azalbert en 2014. En 2019, après deux mois de grève, il licencie tous les journalistes de sa rédaction, ce qui ne l’empêche pas de continuer à alimenter son site depuis. La chroniqueuse de France Inter, Sonia Devillers, se demandait alors « France Soir est-il encore un média ? ». Le site de Xavier Azalbert est en tout cas devenu un incontournable sur la scène complotiste française.

Avec l’interview de William Binney, publiée le 7 octobre dernier, France Soir continue sur sa lancée. Intitulé « Élections américaines 2020 : la réalité du RussiaGate par William Binney ancien directeur de la NSA », l’article est un véritable bingo de désinformation où l’on affirme que le « Russiagate » n’est qu’une « fake news ». Le site conspirationniste Wikistrike ne s’y est pas trompé en le republiant.

« William Binney démontrera que les serveurs du Comité national démocrate (DNC) n’ont jamais été piratés par les Russes lors de la campagne présidentielle de 2016, et mettra en lumière comment les agences de renseignement britanniques et leurs homologues américaines ont systématiquement supprimé ces preuves au cours des trois dernières années », annonce le site.

Qu’est-ce que le « Russiagate » ?

Pour comprendre cette affaire dite du « Russiagate », la chronologie est cruciale. Il faut donc revenir cinq ans en arrière. En mars 2015, Hillary Clinton et Bernie Sanders se font face dans la course à l’investiture démocrate quand éclate l’affaire des e-mails. Clinton est accusée par le New York Times d’avoir utilisé un serveur privé pour l’envoi de ses courriels alors qu’elle était secrétaire d’État – c’est-à-dire chef de la diplomatie américaine –, mettant ainsi en danger la sécurité des États-Unis. Le FBI lance une enquête, nom de code Investigation Midyear. Le 5 juillet 2016, son directeur, James Comey, rend public ses conclusions : Clinton s’est bien rendue coupable d’une « négligence extrême », mais n’a rien commis d’illégal et ne sera donc pas poursuivie.

Deux semaines plus tard, WikiLeaks publie des e-mails volés au parti démocrate, révélant entre autre que les cadres du parti ont favorisé Hillary Clinton contre Bernie Sanders. Fin juillet, le FBI lance une autre enquête, Crossfire Hurricane, après avoir appris que certains cadres de la campagne de Donald Trump seraient en contact avec des officiels russes pour partager des informations compromettantes au sujet d’Hillary Clinton. Trump remporte la présidentielle en novembre et s’installe dans le bureau ovale en janvier 2017. Le nouveau président américain n’est pas directement visé par l’enquête du FBI, jusqu’en mai. James Comey accuse alors Trump d’obstruction et l’ajoute à sa liste des suspects. Il est aussitôt limogé par la Maison Blanche, sans avoir pu terminer son travail.

L’ex directeur du FBI James Comey auditionné au Sénat par John McCain le 8 juin 2017 (capture d’écran NBC News).

Il faudra attendre mars 2019 et la publication du rapport Mueller pour avoir, en partie, le fin mot de l’histoire. Les conclusions du procureur spécial Robert Mueller sont claires : la Russie a bien interféré dans l’élection de 2016 et favorisé Donald Trump. Le GRU, le renseignement militaire russe, est directement accusé d’avoir piraté les mails du parti démocrate. Enfin, le rapport pointe de nombreux liens entre le Kremlin et l’équipe de campagne de Donald Trump, sans établir qu’elle se soit pour autant coordonnée avec l’opération de piratage russe. Mais Mueller précise également que certaines preuves ont été supprimées par l’entourage de Trump, et qu’il n’est donc pas en mesure de nier la possibilité que ces informations auraient pu l’amener à des conclusions différentes.

Alerte aux « lanceurs d’alertes »

À l’aube de la nouvelle élection présidentielle, le « Russiagate » continue d’empoisonner la vie démocratique américaine. Pour cette fameuse interview de William Binney, France Soir rebondit en fait sur un article récent de Fox News, qui « révèle que le directeur de la CIA a, ce mardi, déclassifié les notes de son prédécesseur Brennan ainsi que celle de la CIA sur Hillary Clinton ». On y reviendra.

Dès le titre de son article, France Soir écrit une contre-vérité. William Binney n’a en fait jamais été directeur de la National Security Agency (NSA). Il n’en a été qu’un directeur technique (comme le précise France Soir, mais dans une discrète note de bas de page), avant de se retirer lui-même en 2001. Binney est notamment connu pour avoir développé ThinThread, un programme d’interception électronique de la NSA abandonné au lendemain du 11-Septembre au profit d’un autre programme, TrailBlazer, lui-même abandonné en 2006.

L’ancien directeur technique de la NSA avait alors pris la parole publiquement pour dénoncer ce choix, affirmant que son programme aurait été plus efficace pour la lutte anti-terroriste, plus respectueux des libertés individuelles, moins coûteux, et aurait même permis d’éviter les attentats de 2001. Il dénonce au passage le pouvoir exorbitant accordé à la NSA, qui dispose selon lui d’outils dont n’auraient pas osé rêver « le KGB, la Stasi, la Gestapo ou les SS ». Il est ainsi considéré comme l’un des tous premiers lanceurs d’alerte de la NSA, juste avant Edward Snowden.

William Binney auditionné par la commission d’enquête sur la réforme des systèmes de surveillance du parlement britannique, en 2016 (capture d’écran chaîne parlementaire britannique).

Quoi qu’il en soit, William Binney ne fait donc plus partie de la communauté du renseignement américain depuis près de vingt ans, et n’a jamais occupé une fonction aussi élevée que le prétend France Soir. Surtout, il n’a pas plus accès que quiconque à des informations confidentielles concernant les élections américaines de 2016 ou de 2020, ayant démissionné de la NSA en octobre 2001. Ce qui n’empêche pas le site de lui demander « le RussiaGate est-il une fake news ? ».

France Soir précise que Binney est aussi « membre de VIPS », sans pour autant expliquer à ses lecteurs de quoi il s’agit. Omission volontaire ? Le Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS) est un groupe regroupant plusieurs anciens cadres du renseignement américain. Il a été co-fondé en 2003 par Ray McGovern, membre de la CIA jusqu’en 1990. En quelques années Ray McGovern est passé de la dénonciation de l’intervention américaine en Irak à la négation des crimes de guerre commis par Bachar el-Assad en Syrie. Sur la chaîne de propagande russe RT, l’Américain a ainsi affirmé, en dépit de toutes les preuves du contraire, que le sarin utilisé pour l’attaque chimique de 2013 sur la Ghouta de Damas n’avait pas été fabriqué par le régime syrien.

Le VIPS avait également envoyé une lettre ouverte à Barack Obama, accusant les rebelles, ainsi que la Turquie et l’Arabie Saoudite, d’être les vrais auteurs de l’attaque de la Ghouta en 2013. Plus récemment, en 2019, plusieurs membres du VIPS, dont Binney et McGovern, étaient parmi le « panel » rassemblé par WikiLeaks pour examiner les informations du soi-disant lanceur d’alerte de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). Le VIPS a ainsi participé a une vaste campagne de désinformation contre cette institution internationale en reprenant des arguments du Kremlin.

William Binney, que France Soir présente comme un « vétéran de trente ans de la National Security Agency NSA », est donc surtout un complotiste relayant la propagande russe, ainsi qu’un « lanceur d’alerte » qui donne lui aussi des interviews à la chaîne de propagande du principal rival des États-Unis, et coopère avec WikiLeaks, organisation accusée de rouler, elle aussi, pour le Kremlin.

Du complotisme à la secte

Revenons maintenant à Fox News. Dans un article publié le 6 octobre dernier, la chaîne ultra-conservatrice et pro-Trump révèle que le chef du Renseignement national, John Ratcliffe, a déclassifié des notes de l’ancien directeur de la CIA, John Brennan. Ces documents révèlent qu’en 2016, Brennan aurait briefé le président Obama sur une potentielle tentative d’Hillary Clinton de lancer une campagne pour lier Trump au piratage du parti démocrate par la Russie. Les notes de Brennan, publiées par Fox News, sont presque entièrement biffées et n’apprennent pas grand-chose.

Surtout, ces informations n’ont jamais été vérifiées, et émanaient… du renseignement russe ! L’auteur de ces notes, John Brennan, a lui-même critiqué la divulgation de ses notes, précisant qu’il avait alors exprimé à Obama ses doutes sur la fiabilité de ces informations et que, quand bien même elles seraient authentiques, elles ne constitueraient aucun comportement illégal de la part d’Hillary Clinton. « M. Ratcliffe essaie de donner à Trump tout ce qu’il peut pour détourner l’attention des problèmes que Trump rencontre quotidiennement », commentait alors l’ancien directeur de la CIA.

Les notes de John Brennan sont presque intégralement biffées (source).

Sans préciser tout cela, France Soir enchaîne. William Binney affirme : « d’après les preuves circonstancielles que nous avons, [le Russiagate] a commencé à l’intérieur de la CIA. Probablement dans un petit groupe qui a dirigé un programme appelé Hammer pour espionner la campagne Trump et d’autres personnes d’intérêt. » Brève lueur d’espoir quand France Soir lui demande : « Quelles preuves avez-vous sur cela, que vous pourriez partager avec nous ? ». Las. « J’ai soumis ces preuves à la cour fédérale dans le cadre des affaires de Stone et Flynn », répond Binney, avant d’ajouter « le groupe LaRouche a publié ces données pour que tout le monde y ait accès ».

Une fois de plus, France Soir ne rebondit pas. Dommage. Le « groupe LaRouche » est en fait un mouvement créé par le gourou Lyndon Larouche, un activiste conspirationniste américain mort en 2019, antisémite notoire condamné pour fraude et évasion fiscale en 1988. Son mouvement – dont Jacques Cheminade est le représentant en France – est considéré par plusieurs analystes comme une secte. Là aussi, sans doute, un détail.

Restant sur sa faim, Conspiracy Watch a malgré tout cherché les fameuses preuves de Binney sur le site officiel du mouvement Larouche, et n’a pas été en mesure de trouver quoi que ce soit de concluant au milieu des articles pro-Trump et des appels à « broyer l’empire britannique ». Tout juste y trouve-t-on une très amusante vidéo intitulée « la fin définitive du Russiagate » où l’on apprend que Poutine, Xi Jinping et Trump auraient tous les trois pour objectif d’amener « les nations souveraines à travailler ensemble ». De louables intentions qui seraient « menacées par le système britannique ».

Contacté plusieurs fois par téléphone puis par mail, Xavier Azalbert n’a pas donné suite.




Source: Conspiracywatch.info