On s’est interrogé ce mois-ci sur le succès de la série américaine et britannique Chernobyl, « un immense succès surprise » (Télérama), en l’associant à la question climatique, aux fake news ou à qualité artistique de la série. On n’a pas eu la malice d’y lire un reliquat de guerre froide et cette sorte de « plaisir d’offrir » qui n’a pourtant pas manqué de faire mouche côté russe. Plus généralement, il me semble que Tchernobyl est l’un des noms les plus courants d’un engouement de l’époque pour un objet à l’histoire pluriséculaire mais à l’actualisation contemporaine tout à fait remarquable : la ruine. Detroit, Pripiat, les « friches », l’île de Hashima, Mad Max, l’Europe de l’Est via la photographie des années 1990, le cinéma catastrophe récent, le mobilier postindustriel forment une seule et même nébuleuse d’objets et d’images dont je pose qu’elle s’éclaire d’être saisie depuis cette catégorie de la ruine.

J’ai essayé d’entrer dans le détail de cet amour, qui se distingue nettement de la tradition de la ruine antique, dans un petit essai : Ruine. Invention d’un objet critique paru aux éditions Amsterdam en mai. À la lumière de ce désir de ruines, le succès de Chernobyl n’est pas une surprise.

Il y a pourtant lieu de s’étonner. Cette passion pour Pripiat ou pour Detroit n’est-elle pas bien étrange ? Ces lieux sont marqués d’horreur : l’impuissance, l’irresponsabilité, la mort en masse et le mensonge d’État d’un côté, l’anarchie capitaliste, les émeutes raciales, l’abandon par l’Etat et la crise des subprimes de l’autre – dans les deux cas, la répression et la mort. Detroit est probablement l’une des villes américaines qui a ouvert la désormais très claire et avérée diminution de l’espérance de vie en Occident. Pour ne rien dire de l’incommensurable ravage du nucléaire. Néanmoins, nous ne cessons de vouloir en regarder ou en fabriquer des images, nous y tournons des films, nous adorons ce potlatch de l’immensité industrielle défaite. Detroit et Tchernobyl sont parmi les plus « gros » signifiants de la photogénie contemporaine mais, soviétiques ou capitalistes, ces ruines sont celles de la technique et de l’État – ruines de l’Occident en ses deux incarnations anthropologiques majeures. Quelle est la fonction de cet engouement ? L’alarme politique s’emploie à montrer que nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Mais ce que nous nous donnons à voir raconte que nous contemplons la scie avec passion.




Freud s’est emparé de manière décisive de la notion de fétiche. Il en a fait un concept conjointement psychanalytique et social, au-delà de la bizarrerie érotique ou du trait sauvage. Le fétiche est une structure de rapport à la vérité. Il permet de croire tout à la fois que la mère l’a et ne l’a pas, il est un conflit de croyances qui autorise la division de l’objet en sa vérité. L’esthétisation de la ruine vient convertir le réel de la catastrophe en fétiches. C’est une des hypothèses du livre : l’usine en déshérence, le cinéma post-apocalyptique, la vaisselle ouvrière gentrifiée et le vintage soviétoïde sont des ruines-fétiches qui nous murmurent : « Nous sommes et nous ne sommes plus, nous n’existons aujourd’hui comme objets de consommation qu’à condition de n’être plus comme réel social ». Ces ruines tiennent un discours de déni sur l’histoire. Nous ne nous amusons en réalité de la série Chernobyl qu’à la condition du refoulement de l’affect d’effroi devant les dizaines de milliers de morts que ce nom symbolise. La ruine refoule la tumeur. La modalité fétiche de la ruine contemporaine permet de voir la fin du monde sans en prendre acte.

1.

Dans le petit conte d’Andersen « Les habits de l’empereur », les sujets voient que l’empereur n’a pas de vêtements mais maintiennent qu’il en a, jusqu’à ce qu’un enfant – chez Benjamin le critique est au croisement de l’enfant et du cannibale – s’écrie devant tout le monde : « mais le roi est nu ! ». Cette histoire est une fiction fétichiste par excellence. Andersen répète et inverse Freud (à rebours chronologiquement) : c’est un corps d’homme dénoncé par un enfant, et non le corps de la mère dénié par l’enfant.




Il faudrait prendre le temps de déplier la manière dont la scène politique actuelle agit le fétiche. « Le roi est nu » pourrait être le conte de notre époque au titre de l’étonnante étanchéité de la croyance aux faits. La droite néolibérale tient aujourd’hui sa légitimité symbolique sinon réelle de sa supposée lutte contre l’extrême-droite. Pourtant la directrice du FMI Christine Lagarde s’est félicitée du programme économique de Jair Bolsonaro ; le MEDEF dirigé par un catholique déclaré vient d’inviter Marion Maréchal à son université d’été ; dans l’hommage à Jean d’Ormesson aux Invalides en 2017 Emmanuel Macron a cité ses grands amis parmi lesquels figuraient des collaborationnistes et des antisémites notoires ; un an plus tard il programmait un hommage à Pétain ; l’Europe ne trouve rien à redire à l’extrême-droite italienne fors la question du déficit budgétaire. Plutôt Hitler que le Front populaire, disait le grand patronat français pendant les années 1930.

Il faut relire aujourd’hui les pages du printemps 2017 de Lacan Quotidien, la parution électronique de l’Ecole de la cause freudienne, qui opposaient avec beaucoup d’énergie Macron-la démocratie-l’humanité-les Lumières contre la honte-l’abstention-la haine-le populisme. Au silence de ces électeurs devant la violence de la répression politique française et son impunité, on a aujourd’hui une idée assez précise de la définition qu’ils se font de l’état de droit et de la démocratie. On peut au contraire y lire récemment un médusant parallèle entre le massacre de Christchurch et le mouvement des Gilets jaunes au titre des « haines » contemporaines. (Pierre Naveau, « Effrayant », LQ n°825, mars 2019). Citons : « la haine est bien là au rendez-vous. (…) Deux exemples. Le vendredi 15 mars, au sud de la Nouvelle Zélande, à Christchurch, un homme, fou à lier, perpètre un massacre dans un lieu de prière. Plus proche de nous, notamment à̀ Paris, des jeunes hommes pour la plupart, tirent profit, au maximum, de l’apparente naïveté de nos gouvernants, pour démontrer à quel point ceux-ci peuvent être réduits à l’impuissance. » Il n’y a pas de répression d’Etat, pas de mort et pas de mutilés, dit Naveau, terrifié par la nudité du père. La symétrie stratégique entre extrême gauche et extrême droite est une vieille antienne sociale-démocrate qui a pour fonction de séparer la droite fréquentable du fascisme. On perçoit à ce système d’oppositions et d’assimilations l’épreuve de vérité qu’il s’agit de dénier, la scène primitive du XXe siècle qui fut le soutien massif du haut patronat allemand à la nomination de Hitler par Hindenburg.




En France aujourd’hui la coalescence de la droite et de l’extrême-droite aura rarement été si patente, qu’elle en passe par l’agencement dialectique ou par le nuancier asymptotique. L’agencement dialectique consiste à dénoncer l’extrême droite pour en mieux importer le programme – c’est l’opération discursive engagée par Sarkozy et jamais refermée depuis, Hollande inclus. Le nuancier asymptotique est sa conséquence directe : nous en sommes à subdiviser sans fin les cinquante nuances d’extrême-droite du pays – Maréchal-Le Pen-Estrosi-Collomb-Castaner-Valls : le nuancier se raffine à l’extrême.

Ce compagnonnage historique entre capital et violence d’État se joue sous Macron dans un abouchement sociologique précis : la jonction libidinale entre la crapule et le fils de bonne famille, chacun étant l’objet métonymique de l’autre. Benalla-Macron représente le couple homothétique de la structure sociale qui tient le régime en place, il symbolise l’alliance objective entre la bourgeoisie et la BAC. La police pourrait bien être le seul corps intermédiaire duquel Macron, qui se vantait de les dissoudre (populisme s’il en est), tient encore son pouvoir.

2.

Il n’y a de répétition qu’à la condition d’un nouveau, dixit Lacan. Aujourd’hui l’insistance sur la « culture » est ce nouveau-là. Dans la parade du roi la culture dite savante tient la fonction stratégique de ce qui vient décoller le néo-libéralisme du fascisme. Non, la droite d’aujourd’hui ça n’est pas que les rednecks néonazis de l’Amérique inculte, c’est aussi cette longue tradition du pétainisme de province qui couvre d’un plaid de sous-préfet aux champs les petites frappes du néo-thatchérisme européen. « Macron » est le nom de cette opération de relégitimation de la droite française. Nous renouerions avec une vieille France pompidolienne mâtinée d’humanités que l’on croyait historiquement liquidée avec l’arrivée d’un personnel politique formé à l’entreprise. Sarkozy a raison : « Macron c’est moi en mieux. ».




L’histoire mérite d’être racontée, encouragés que nous sommes par la vigilance officielle anti-fake : Stéphane Bern et Emmanuel Macron expliquent à une classe d’enfants en visite dans la ville de Villers-Cotterêts que « les ordonnances » du même nom ont imposé la langue française à l’ensemble de la population. La scène est merveilleusement perlée de rires complices. Le Président : « On est tous Français alors qu’on parlait souvent des patois très différents. Et notre pays s’est fait par la langue, parce qu’à ce moment-là, dans ce château, le roi a décidé que tous ceux qui vivaient dans son royaume devaient parler français. » Intéressante à plus d’un titre, cette petite leçon d’histoire. D’abord parce que l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 imposa le français contre le latin dans les actes juridiques et notariés, en aucune façon à l’ensemble de la population. Ce qui est ici acté comme un gain historique décisif, l’unification linguistique nationale, est un fait de la République et non de la monarchie. Elle est le produit des lois scolaires des années 1880, congruentes avec l’invention de l’État-nation, dont l’idée est proprement impensable au XVIe siècle. Ensuite parce que l’identification à la monarchie est telle chez Bern et Macron qu’une rémanence signifiante des « ordonnances de la Loi Travail » a fait passer le singulier de 1539 au pluriel des années 2010. (Cf. Laurence De Cock, Mathilde Larrère, « Les détricoteuses », Mediapart, novembre 2018)

Mise en scène du savoir et savoir de la royauté. La promotion de l’imaginaire monarchique a la même fonction que l’esbroufe autour de la supposée culture de Macron : une relégitimation de la droite par l’autorité, d’où la dimension éminemment réactionnaire que la notion de culture endosse à l’occasion de cette stratégie. La « culture » est homogène au « costard » et se sépare des « illettrées » et des « rien ». La « jeunesse », un certain « cool  » comme nouvel ethos du personnel politique est la mascarade produite pour oblitérer la reverticalisation des rapports de pouvoir à l’œuvre aujourd’hui. « En même temps » l’école publique connait ses dernières heures, ainsi que la recherche et l’université, ruines réelles celles-là d’une destruction sociale moins photogénique que la mise en scène de la culture comme capital vient sceller.

3.

Si nous devons répondre de ce qui sidère – puisque nous sommes convoqués par ce signifiant ces temps-ci – c’est cette résistance de la croyance que la droite actuelle, PS inclus bien entendu, serait un quelconque rempart contre le pire. La lutte contre l’extrême droite et sa cerise de la lutte contre l’antisémitisme sont les fétiches d’une structure de pensée qui permet que puissent tenir ensemble mise en scène du dégoût à l’égard de Trump, Salvini, Bolsonaro (les habits de l’empereur) et soutien à des politiques qui n’en diffèrent en rien (sa nudité). Quel est le statut de ce savoir que nous possédons et dont ne faisons rien ? Sa fonction est son inertie. L’enfant de Andersen se rappelle la phrase de Horkheimer de 1939 : « Celui qui ne veut pas parler du capitalisme doit se taire à propos du fascisme. »




La question n’est donc pas de savoir si nous croyons ou pas à ce qui nous est servi au plan du discours puisque c’est le statut même de la croyance qui est retraité par la séquence politique en cours. Il ne s’agit pas de ce que nous savons mais des stratégies à l’œuvre pour désactiver ce que nous savons – l’affairement autour du fake manque le cœur de ce qui nous point. La ruine comme fétiche politique c’est le désert sous la canicule de Mad Max que nous contemplons à longueur de séries et, dans le même temps, le vote Jadot soutenu par le MEDEF comme authentique sursaut politique. Le « en même temps », qui se veut la marque de la pensée complexe du Président, s’avère l’expression à même la langue du déni dont il est l’agent. L’inertie du savoir c’est la beauté sans fin de la ruine. Les images d’usines désaffectées et les palaces en déshérence sont les condensations d’un savoir

à l’assourdissant silence. Dans le mutisme de ces espaces déserts et somptueux, dans cette matité souveraine de la ruine industrielle, il y a une dimension de savoir coagulé, homologue au silence qui entoure le vacarme des noces répétées du capitalisme et de l’extrême-droite.



Article publié le 21 Juil 2019 sur Lundi.am