Janvier 9, 2020
Par Bibliotheque Anarchiste
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AVANT-PROPOS

Que l’on n’ait apparemment toujours pas de conception claire de ce probl√®me dans les milieux anarchistes, et ce malgr√© son importance pour le mouvement en lui-m√™me et pour son d√©veloppement futur, est tout le contraire d’un signe r√©jouissant. Les diff√©rents points de vue sur cette question sont tout particuli√®rement confus, principalement ici, en Allemagne, les circonstances sp√©cifiques dans lesquelles l’anarchisme moderne s’y est d√©velopp√© en √©tant naturellement pour une bonne part responsables. Une partie des ¬ę anarchistes ¬Ľ allemands refuse par principe toute organisation aux lignes directrices pr√©cises, estimant qu’elle va directement √† l’encontre des id√©es anarchistes. D’autres, en revanche, reconnaissent la n√©cessit√© de petits groupes, mais refusent toute liaison plus √©troite de ces groupes entre eux, comme c’est par exemple le cas au sein de la F√©d√©ration anarchiste allemande : ils ne voient dans une semblable concentration de forces que limitation de la libert√© individuelle et mise en tutelle autoritaire de l’individu. Pour notre part, nous pensons que de telles conceptions sont dues √† une totale incompr√©hension de la v√©ritable question, c’est-√†-dire √† une totale m√©connaissance de ce que l’on entend commun√©ment par anarchisme.

L’anarchisme, bien qu’il parte de l’individu dans ses consid√©rations sur les diff√©rentes institutions et courants d’id√©es sociaux, n’en reste pas moins une th√©orie sociale qui s’est d√©velopp√©e de mani√®re ind√©pendante au sein du peuple. L’homme est en effet en premier lieu un √™tre social, dans lequel toute l’esp√®ce sommeille et reste √† l’Ňďuvre de mani√®re permanente, s’y reconfirmant sans cesse et y c√©l√©brant √† chaque instant sa r√©surrection. L’homme n’est pas l’inventeur de la vie commune en soci√©t√©, il en est l’h√©ritier : il avait d√©j√† h√©rit√© l’instinct social de ses anc√™tres animaux en franchissant le seuil de l’humanit√©. Il a toujours v√©cu et lutt√© dans le cadre de la soci√©t√© et, si la vie commune en soci√©t√© est la condition initiale et l’√©l√©ment essentiel de son existence individuelle, la soci√©t√© est la forme premi√®re de toute organisation.

L’attachement tenace √† de vieilles formes d√©pass√©es propre √† la majorit√© des hommes n’est au fond pas autre chose qu’une expression particuli√®re de cet instinct social profond‚ÄĮ! Ne pouvant encore concevoir le nouveau, leur imagination leur fait se repr√©senter la dissolution de toutes les relations sociales, et la peur de n’avoir plus qu’√† s’ab√ģmer dans le n√©ant les fait s’accrocher d√©sesp√©r√©ment aux formes traditionnelles du donn√© historique. C’est l√† sans doute un des revers de la vie commune des hommes, mais il r√©v√®le bien le caract√®re ind√©racinable du lien entre l’instinct social et la vie de chaque √™tre particulier. Qui ignore ce fait irr√©cusable ou ne le saisit que partiellement, obtiendra peut-√™tre de tr√®s beaux r√©sultats dans ses exercices d’abstraction de la quintessence des concepts mais ne parviendra jamais √† une conscience claire des forces motrices de l’√©volution humaine.

Les formes de la vie commune des hommes en soci√©t√© ne restent pas identiques, elles se transforment au cours de l’histoire, mais la soci√©t√© demeure, exer√ßant une influence permanente sur la vie personnelle des individus. Qui s’est habitu√© √† tourner sans cesse en rond dans le cercle magique des repr√©sentations abstraites – activit√© pour laquelle les Allemands ont une tendance toute particuli√®re – r√©ussit certes √† d√©lier l’individu particulier de ses innombrables rapports au monde en g√©n√©ral, toutefois ce n’est, en fin de compte, pas l’homme qui lui reste mais seulement sa caricature, une ombre bl√™me sans chair ni sang, menant une existence fantomatique dans le seul royaume n√©buleux des abstractions et compl√®tement introuvable, en revanche, dans la vie r√©elle. Il lui advient la m√™me chose qu’√† ce Bavarois qui, ayant voulu faire passer √† sa vache l’habitude de manger, s’√©cria au comble du d√©sespoir, lorsqu’elle eut fini par crever : ¬ę Quel malheur‚ÄĮ! E√Ľt-elle seulement v√©cu un jour de plus, et elle aurait pu s’en tirer sans plus aucun fourrage‚ÄĮ! ¬Ľ.

LA POSITION DES GRANDS FONDATEURS

Les grands fondateurs de l’anarchisme moderne – Proudhon, Bakounine et Kropotkine – ont toujours soulign√© la base sociale de la doctrine anarchiste, dont ils ont fait le point de d√©part de leurs r√©flexions. Ils ont combattu l’Etat, non seulement en sa qualit√© de d√©fenseur des monopoles et des diff√©rences de classe √† l’int√©rieur de la soci√©t√©, mais encore en tant que destructeur de toute organisation naturelle, qui se d√©veloppe de bas en haut du sein du peuple pour la r√©alisation des t√Ęches communes et la d√©fense des int√©r√™ts g√©n√©raux contre les attaques de tout ordre. L’Etat, cet instrument de coercition aux mains de minorit√©s privil√©gi√©es dans la soci√©t√©, dont la fonction est de mettre les larges masses sous le joug de l’exploitation √©conomique et de la tutelle intellectuelle, est l’ennemi jur√© de tous les rapports directs des hommes entre eux‚ÄĮ; il cherchera toujours √† ce que ceux-ci ne s’√©tablissent que par l’interm√©diaire de ses m√©diateurs. De m√™me que le pr√™tre ne permet au croyant d’entrer en liaison avec son Dieu que par sa m√©diation, l’Etat veut voir toutes les affaires humaines r√©gl√©es par celle de ses repr√©sentants officiels. Il se consid√®re comme la providence terrestre et ne peut permettre que des √©l√©ments profanes viennent g√Ęcher l’Ňďuvre du Cr√©ateur.

Aussi l’histoire de l’Etat est celle de la servitude de l’homme, l’exploitation √©conomique des peuples, principale et on peut m√™me dire unique t√Ęche de l’Etat, n’√©tant possible que gr√Ęce √† son existence. En cherchant √† emp√™cher, ou, partout o√Ļ il ne le peut, √† paralyser, par toute esp√®ce d’intervention l√©gale, toute initiative directe des citoyens et toute association naturelle des hommes pour la protection de leurs int√©r√™ts communs, il est devenu l’ennemi mortel de toute solidarit√© et de toute libert√© naturelles, ces deux r√©sultats les plus hauts de la vie commune en soci√©t√© qui ne sont, √† vrai dire, qu’une seule et m√™me notion. Proudhon l’avait parfaitement compris, comme le prouve cette notation de ses Confessions d’un r√©volutionnaire :

¬ę Consid√©r√©es d’un point de vue social, libert√© et solidarit√© sont deux concepts identiques. La libert√© de chacun ne trouvant plus une limite, comme le proclame la D√©claration des Droits de l’homme et du citoyen de 1793, mais un soutien dans la libert√© des autres, l’homme libre est celui qui a le plus de rapports avec ses cong√©n√®res ¬Ľ.

L’anarchisme, cet √©ternel adversaire de tous les monopoles √©conomiques, politiques et sociaux, combat dans l’Etat √† la fois leur protecteur et le farouche ennemi de toutes relations directes et imm√©diates des hommes entre eux, mais il n’a jamais √©t√© l’ennemi de toute organisation. Au contraire, un de ses plus lourds griefs contre le syst√®me de violence √©tatique r√©sulte pr√©cis√©ment de ce qu’il a reconnu dans l’Etat le plus grand obstacle √† une v√©ritable organisation s’appuyant sur les int√©r√™ts √©gaux de tous. Les grands fondateurs de la philosophie anarchiste avaient clairement compris que moins il y a d’oppositions d’int√©r√™ts dans les formations sociales, plus √©troits sont les liens mutuels des hommes et plus √©lev√© le degr√© de libert√© personnelle dont jouit l’individu √† l’int√©rieur de la communaut√©. Aussi ont- ils vu dans l’anarchie un √©tat social dans lequel les d√©sirs et les besoins individuels des hommes naissent de leurs sentiments sociaux ou, en d’autres termes, leur sont plus ou moins identiques. Ils ont reconnu dans le sentiment de la r√©ciprocit√© le moteur le plus efficace de toute √©volution sociale et le r√©sultat naturel des int√©r√™ts g√©n√©raux. C’est pourquoi ils refus√®rent de faire de la contrainte des lois le ciment de l’organisation humaine et d√©velopp√®rent l’id√©e du libre accord comme base de toute forme d’organisation sociale. La domination des lois est toujours celle des privil√®ges sur la grande masse de ceux qui en sont exclus, le symbole de la violence brutale sous le masque d’une justice commutative.

Des hommes li√©s entre eux par des int√©r√™ts g√©n√©raux se donnent des lignes g√©n√©rales de conduite sous la forme de libres accords qui servent de normes √† leur comportement. Le contrat entre √©gaux constitue la base morale de toute organisation authentique. Toute autre forme d’association humaine n’est que contrainte et despotisme des privil√®ges. C’est dans ce sens que Proudhon con√ßut l’id√©e d’une r√©organisation sociale de l’humanit√©, qu’il formula comme suit dans son importante
Id√©e g√©n√©rale de la r√©volution au XIXe si√®cle :

¬ę Ce que nous mettons √† la place des lois, ce sont les contrats. Point de lois vot√©es ni √† la majorit√© ni √† l’unanimit√©‚ÄĮ; chaque citoyen, chaque commune ou corporation fait la sienne.

Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sont les forces économiques.

Ce que nous mettons à la place des anciennes classes de citoyens, noblesse et roture, bourgeoisie et prolétariat, ce sont les catégories et spécialités de fonctions, Agriculture, Industrie, Commerce, etc.

Ce que nous mettons √† la place de la force publique, c’est la force collective.

Ce que nous mettons √† la place des arm√©es permanentes, ce sont les compagnies industrielles. Ce que nous mettons √† la place de la police, c’est l’identit√© des int√©r√™ts.

Ce que nous mettons √† la place de la centralisation politique, c’est la centralisation √©conomique.

L’apercevez-vous maintenant, cet ordre sans fonctionnaires, cette unit√© professionnelle et tout intellectuelle‚ÄĮ? Ah‚ÄĮ! vous n’avez jamais su ce que c’est que l’unit√©, vous ne pouvez la concevoir qu’avec un attelage de l√©gislateurs, de pr√©fets, de procureurs g√©n√©raux, de douaniers, de gendarmes‚ÄĮ! Ce que vous appelez unit√© et centralisation n’est autre chose que le chaos √©ternel, servant de base √† un arbitraire sans fin‚ÄĮ; c’est l’anarchie des forces sociales prise pour argument du despotisme, qui sans cette anarchie n’existerait pas ¬Ľ.

Bakounine a tr√®s souvent d√©velopp√© de semblables conceptions dans ses √©crits et ses d√©clarations publiques‚ÄĮ; il suffira de rappeler ici son discours au premier congr√®s de la Ligue pour la paix et la libert√©, √† Gen√®ve en 1867. Nous ne dirons rien de Kropotkine, dont les Ňďuvres principales sont aujourd’hui accessibles aussi au public allemand. Contentons-nous de renvoyer √† son beau livre sur L’Entraide mutuelle, dans lequel il d√©crit les formes d’organisation adopt√©es par les hommes depuis les temps recul√©s, nommant solidarit√© ce plus beau r√©sultat de la vie commune en soci√©t√© qu’il pr√īne comme le facteur le plus important et le plus puissant dans l’histoire de la vie sociale.

DES FORMES D’ORGANISATION N√ČES DU PEUPLE

Proudhon, Bakounine et Kropotkine n’√©taient pas non plus des ¬ę immoralistes ¬Ľ comme maints Allemands pauvres d’esprit qui, rab√Ęchant Nietzsche, se disent anarchistes et, dans leur modestie inn√©e, se proclament des ¬ę surhommes ¬Ľ. Ils ne se sont pas construit arbitrairement une ¬ę morale des ma√ģtres et des esclaves ¬Ľ pour en d√©duire toutes les conclusions possibles et imaginables, mais ont bien plut√īt cherch√© √† d√©couvrir l’origine des sentiments moraux de l’homme et l’ont trouv√©e dans la vie commune en soci√©t√©. Loin de donner √† la morale une quelconque interpr√©tation religieuse ou m√©taphysique, ils ont vu dans les sentiments moraux de l’homme le r√©sultat naturel de son √™tre social, peu √† peu cristallis√© dans des us et coutumes pr√©cis qui servent de fondement aux formes d’organisation n√©es du peuple. Bakounine, et encore bien plus Kropotkine, sont ceux qui ont le plus clairement reconnu cet aspect‚ÄĮ; le dernier, qui a √©tudi√© cette question jusqu’√† la fin de sa vie, a rassembl√© les r√©sultats de ses recherches dans une oeuvre dont quelques passages seulement sont jusqu’ici connus du public. C’est justement pour cette raison qu’ils furent de si ardents porte-parole de la justice sociale, qui trouve son expression la plus achev√©e dans le d√©sir permanent de libert√© personnelle et d’√©galit√© √©conomique ressenti par l’homme.

Les nombreux auteurs bourgeois et socialistes d’Etat qui ont jusqu’ici √©tudi√© l’anarchisme d’une mani√®re critique ont la plupart du temps totalement m√©connu le profond caract√®re social de cette doctrine – de mani√®re √©videmment volontaire chez des gens comme Wilhelm Liebknecht, Plekhanov et toute une s√©rie d’autres. C’est en effet la seule fa√ßon d’expliquer que l’on ait pu artificiellement construire, dans leur camp, une contradiction aussi absurde que non fond√©e entre anarchisme et socialisme. On s’appuie principalement, pour √©tayer cette curieuse classification, sur Stirner, sans penser que son Ňďuvre g√©niale n’eut pas la moindre influence sur la naissance et le d√©veloppement du mouvement anarchiste proprement dit et que l’on peut tout au plus, comme le remarque tr√®s justement l’anarchiste italien Luigi Fabbri , le consid√©rer comme¬ę un des pr√©curseurs et des parents les plus √©loign√©s de l’anarchisme ¬Ľ. L’Unique parut en 1845 et tomba dans un oubli total. 95% des anarchistes n’avaient pas la moindre id√©e de la personne ni de l’Ňďuvre de ce philosophe allemand jusqu’√† ce que son livre, apr√®s avoir √©t√© exhum√© au d√©but des ann√©es 90 en Allemagne, se voie traduit en plusieurs langues. Mais, m√™me alors, l’influence des id√©es de Stirner sur le mouvement anarchiste dans les pays latins, o√Ļ les doctrines de Proudhon, Bakounine et Kropotkine en exer√ßaient une d√©cisive depuis des d√©cennies, sur de larges couches de la classe ouvri√®re, fut extr√™mement faible et elle n’est pas devenue plus importante depuis. Certes, son Ňďuvre ne fut pas sans fasciner certains milieux intellectuels fran√ßais qui flirtaient provisoirement √† l’√©poque avec les anarchistes et dont la plupart sont depuis longtemps repass√©s ¬ę de ce c√īt√©-ci de la barricade ¬Ľ, mais elle ne toucha pas la grande majorit√© des anarchistes militants de ces pays. Aucun des premiers fondateurs du mouvement anarchiste n’aurait jamais pens√©, m√™me en r√™ve, qu’on puisse lui refuser un jour le nom de socialiste. Tous se sentaient et se voulaient tels, car ils √©taient profond√©ment p√©n√©tr√©s du caract√®re social de leur doctrine. C’est pourquoi ils se d√©nomm√®rent d’abord beaucoup plus souvent ¬ę socialistes r√©volutionnaires ¬Ľ ou, par opposition aux ¬ę socialistes d’Etat ¬Ľ, socialistes anti-autoritaires, le terme d’¬ęanarchistes ¬Ľ ne s’implantant progressivement chez eux que plus tard.

PROUDHON ET LE F√ČD√ČRALISME

Il est clair que les grands repr√©sentants de l’anarchisme et les fondateurs du mouvement anarchiste moderne, qui ne se lass√®rent jamais de souligner le caract√®re social de leurs id√©es, ne pouvaient √™tre des adversaires de l’organisation et ne le furent de fait jamais. Ils combattirent la forme d’organisation centraliste copi√©e sur celle de l’Eglise et de l’Etat, mais reconnurent tous la n√©cessit√© absolue d’une organisation qui rassemble toutes les forces, dont ils pens√®rent avoir trouv√© la forme la plus ad√©quate dans le f√©d√©ralisme.

On conna√ģt l’influence de Proudhon sur les associations ouvri√®res fran√ßaises. Nous ne nous √©tendrons pas ici sur l’histoire de ce mouvement extraordinairement int√©ressant, qui repr√©sente sans aucun doute l’un des chapitres les plus exaltants de la grande lutte du travail contre la puissance exploiteuse du r√©gime capitaliste. Ce qui nous int√©resse ici, ce sont seulement les positions de Proudhon vis-√†-vis des organisations coop√©ratives. S’il avait en effet soumis l’id√©e originelle d’association √† une dure critique dans son journal, il se donna le plus grand mal pour l’enrichir de ses propres conceptions. Gr√Ęce au travail infatigable de ses amis √† l’int√©rieur des associations, il r√©ussit √† d√©truire l’influence qu’y exer√ßait le communiste d’Etat Louis Blanc et √† en transformer profond√©ment l’esprit. Il encouragea les coop√©ratives par tous les moyens et celles-ci, en retour, furent loyalement √† ses c√īt√©s dans toutes les luttes contre le gouvernement. C’est avec leur aide que les id√©es du grand penseur fran√ßais p√©n√©tr√®rent vraiment en milieu ouvrier, y prenant forme pratiquement. Le c√©l√®bre projet de Banque du Peuple s’appuyait principalement sur les associations coop√©ratives des travailleurs, qui lui accord√®rent leur soutien le plus d√©vou√©. Elle devait √† la fois cr√©er un lien naturel entre les associations dans tout le pays et couper l’herbe sous les pieds du capital. Nous ne voulons pas estimer ici de mani√®re critique la valeur et la signification pratique de ce projet, impos√© par l’√©poque et ses conditions extraordinaires, mais seulement montrer que Proudhon et ses disciples furent de fervents partisans de l’organisation : ne s’agissait-il pas l√†, en effet, d’une entreprise organisationnelle de grand style, puisque Proudhon lui-m√™me pensait qu’elle compterait, apr√®s une ann√©e d’existence, plus de deux millions d’associ√©s‚ÄĮ?

Il suffit d’ailleurs de se reporter aux innombrables expos√©s sur la nature et le but des structures organisationnelles que l’on rencontre un peu partout aussi bien dans ses Ňďuvres que dans les revues qu’il a √©dit√©es, pour se rendre compte de la profondeur et du s√©rieux avec lesquels il avait compris ce qui fait l’essence de toutes les formes d’organisation sociale, comme il ressort de mani√®re tout particuli√®rement frappante de ses deux ouvrages Du principe f√©d√©ratif et De la capacit√© politique des classes ouvri√®res.

Les nombreux disciples qu’avait acquis Proudhon dans la classe ouvri√®re √©taient tous partisans convaincus de l’organisation. Ils furent parmi les principaux √©l√©ments qui contribu√®rent √† la cr√©ation de la Premi√®re Internationale, et les premi√®res √©tapes du d√©veloppement de la grande association ouvri√®re furent enti√®rement plac√©es sous leur influence th√©orique. Mais tous ces efforts, qui trouvaient leur expression dans les organisations des ¬ę Mutualistes ¬Ľ, comme se nomm√®rent les disciples de Proudhon, ne peuvent √™tre consid√©r√©s que comme les tout premiers d√©buts et les ph√©nom√®nes pr√©curseurs du mouvement anarchiste. Celui-ci ne commence qu’avec l’Internationale et, principalement avec l’accroissement progressif de l’influence de Bakounine et de ses amis dans les f√©d√©rations des pays latins. Bakounine lui-m√™me fut toute sa vie un √©nergique et infatigable repr√©sentant de l’id√©e d’organisation

(*) Les intertitres et les notes sont de Spartacus.

et la plus grande partie de son activit√© en Europe consiste en des tentatives ininterrompues pour rassembler en une organisation les √©l√©ments r√©volutionnaires et libertaires et les pousser √† l’action. Son activit√© en Italie, la fondation de l’¬ę Alliance ¬Ľ, sa puissante propagande au sein de l’Internationale, furent toujours anim√©es par cette id√©e, d√©velopp√©e dans une s√©rie de brillants articles parus dans L’Egalit√© genevoise, de l’organisation de l’Internationale comme rassemblement de f√©d√©rations √©conomiques en opposition √† tous les partis politiques. Dans ceux intitul√©s¬ę La politique et l’Internationale ¬Ľ, parus dans les num√©ros du 8 au 28 ao√Ľt 1869, il explique aux travailleurs que toute la politique de la bourgeoisie, quelles que soient les formes qu’elle rev√™te, ne poursuit au fond qu’un seul but, √† savoir le maintien de la domination de la bourgeoisie, ce qui signifie en m√™me temps l’esclavage du prol√©tariat. Aussi les ouvriers n’ont-ils aucun int√©r√™t √† participer √† la politique bourgeoise dans l’espoir d’√™tre ainsi en mesure d’am√©liorer leur situation, toute tentative en ce sens ne pouvant qu’amener de cruelles d√©ceptions et qu’√©loigner le moment de la lib√©ration du travail du joug du capital. Le seul moyen d’ouvrir la voie √† la lib√©ration du prol√©tariat est le rassemblement des travailleurs dans des organisations √©conomiques de combat, tel qu’il est r√©alis√© par exemple au sein de l’Internationale. En tant qu’individu isol√©, le travailleur est √† la merci de la puissance organis√©e du capital, m√™me s’il dispose de capacit√©s extraordinaires et d’une grande √©nergie personnelle. Ce n’est que dans l’organisation que se d√©veloppent les forces de tous, en se concentrant dans l’action commune.

BAKOUNINE ET L’ORGANISATION

Jusqu’√† son dernier souffle, Bakounine resta un inflexible partisan de l’organisation, si totalement persuad√© de sa n√©cessit√© qu’il n’oublia pas de la mentionner encore une fois tout sp√©cialement dans l’√©mouvante lettre d’adieu adress√©e par lui peu apr√®s le congr√®s de Gen√®ve de 1873 aux fr√®res de la F√©d√©ration jurassienne et que l’on peut consid√©rer comme son testament √† ses amis et compagnons de lutte :

¬ę Le temps n’est plus aux id√©es, mais aux faits et aux actes. L’essentiel aujourd’hui, c’est l’organisation des forces du prol√©tariat. Mais cette organisation doit √™tre l’Ňďuvre du prol√©tariat lui-m√™me. Si j’√©tais encore jeune, je m’√©tablirais au milieu des travailleurs, partageant la vie laborieuse de mes fr√®res de travail et participant avec eux √† la grande Ňďuvre de l’organisation ¬Ľ.

A la fin de la m√™me lettre, Bakounine nomme encore les deux conditions qui seules, √† son avis, peuvent assurer la victoire du travail :

¬ę 1- Tenez-vous fermement au principe d’une grande et large libert√© du peuple, o√Ļ l’√©galit√© et la solidarit√© ne soient pas un mensonge.

2-Organisez toujours plus l’Internationale et la solidarit√© pratique des travailleurs de tous les m√©tiers et de tous les pays et n’oubliez jamais que, si vous √™tes faibles en tant qu’individus isol√©s et simples organisations locales ou nationales, vous trouverez une force immense et une puissance irr√©sistible dans une union universelle ¬Ľ.

Bakounine, ce grand proph√®te d’une libert√© individuelle qu’il ne con√ßut jamais autrement que dans le cadre des int√©r√™ts de tous, reconnaissait ainsi pleinement que la n√©cessit√© d’une certaine subordination des individus √† des d√©cisions prises librement et √† des directives g√©n√©rales, a son fondement dans la nature m√™me de l’organisation. Il n’y voyait aucunement un ¬ę viol de la libre personnalit√© ¬Ľ, comme tant d’esprits dogmatiques p√©trifi√©s qui, enivr√©s par une douzaine de slogans vides, n’ont jamais saisi la nature proprement dite des id√©es anarchistes bien qu’ils se fassent continuellement passer, avec une indiscr√®te importunit√©, pour des chevaliers du Graal des ¬ę principes anarchistes ¬Ľ. C’est ainsi qu’il d√©clare par exemple dans sa grande Ňďuvre L’Empire knouto-germanique et la r√©volution sociale , √©crite sous l’impression toute r√©cente de la Commune de Paris :

¬ę Quelle que soit mon hostilit√© √† ce que l’on appelle en France la discipline, je reconnais cependant qu’une certaine discipline, non pas automatique mais librement consentie, est et sera toujours n√©cessaire, l√† o√Ļ des hommes librement r√©unis entreprendront un travail commun ou voudront mettre en train une action commune. Une telle discipline n’est autre chose que l’accord volontaire et issu d’une m√Ľre r√©flexion de tous les efforts individuels pour la poursuite d’un but commun ¬Ľ.

C’est en ce sens que les anarchistes de la p√©riode bakouninienne concevaient l’organisation et cherchaient √† lui ouvrir la voie dans la pratique‚ÄĮ; en ce sens qu’ils agirent dans les sections et les f√©d√©rations de l’Internationale qu’ils enrichirent de leurs id√©es. Ils organis√®rent les travailleurs en sections de propagande et groupes syndicalistes locaux, qui √©taient rattach√©s aux unions r√©gionales elles-m√™mes reli√©es aux f√©d√©rations nationales, qui se r√©unissaient toutes dans la grande association internationale.

Si l’on veut se faire une id√©e de l’activit√© organisatrice extraordinaire que d√©ploy√®rent les anarchistes √† cette √©poque, il suffit de jeter un coup d’Ňďil sur le rapport pr√©sent√© par la F√©d√©ration espagnole au VI√®me congr√®s de l’Internationale (Gen√®ve 1873), texte particuli√®rement important du fait qu’en Espagne,l’Internationale fut organis√©e et conduite d√®s le d√©but selon les principes anarchistes. Si l’anarchisme est rest√© jusqu’√† pr√©sent le facteur pr√©dominant dans le mouvement ouvrier espagnol en g√©n√©ral, se montrant toujours capable de repousser toutes les tentatives social-d√©mocrates, c’est principalement parce que les anarchistes espagnols sont rest√©s tr√®s scrupuleusement fid√®les √† leurs principes et m√©thodes originels, malgr√© les pers√©cutions auxquelles ils furent p√©riodiquement soumis, comme ils le sont encore actuellement. Ils ne succomb√®rent jamais √† la maladie de la ¬ę surhumanit√© ¬Ľ et de ce sot √©go√Įsme dont les pitoyables victimes sombrent toujours dans l’admiration muette de leur propre nombril, croyant pour ainsi dire que l’organisation pourrait porter tort √† leur minuscule petite personne. Non, les anarchistes espagnols ont toujours conserv√© leurs racines dans le mouvement ouvrier dont ils cherch√®rent de toutes leurs forces √† augmenter l’efficacit√© th√©orique et organisationnelle et aux combats duquel ils ont toujours pris part √† une place √©minente.

Ainsi peut-on lire dans le rapport de la F√©d√©ration espagnole √©voqu√© ci- dessus :

¬ę La F√©d√©ration espagnole comptait au 20 ao√Ľt 1872, 65 f√©d√©rations locales, soit 224 sections syndicales et 49 sections de diff√©rents m√©tiers. Elle avait en outre des membres isol√©s dans 11 villes. Au 20 ao√Ľt 1873, elle comptait 162 f√©d√©rations locales comprenant un total de 454 organisations syndicales et de 77 sections de diff√©rents m√©tiers.

Si l’on ajoute aux f√©d√©rations locales d√©j√† existantes celles en cours de formation (c’est-√†-dire les sections en train de se grouper en f√©d√©rations), on obtient les chiffres suivants :

La F√©d√©ration espagnole comptait en tout jusqu’au 20 ao√Ľt 1872, 204 f√©d√©rations locales d√©j√† form√©es et en cours de formation, soit 571 sections syndicales et 114 sections de diff√©rents m√©tiers. Elle avait en outre des membres isol√©s dans 11 villes o√Ļ n’existait encore aucune organisation.

Au 20 ao√Ľt 1873, elle comptait 270 f√©d√©rations locales existantes et en cours de formation, soit 557 sections syndicales et 117 sections de diff√©rents m√©tiers ¬Ľ.

Je pourrais encore citer ici d’autres extraits des diff√©rents rapports de la F√©d√©ration italienne ou du Jura, etc., ayant tous trait √† leur activit√© organisationnelle, mais cela nous m√®nerait trop loin. Toute la litt√©rature, journaux et brochures de cette √©poque sont remplis d’allusions √† la n√©cessit√© de l’organisation et il n’y avait alors personne, dans les rangs anarchistes, pour soutenir un autre point de vue sur cette question. Tous soulignaient le caract√®re social des conceptions anarchistes et tous √©taient fermement convaincus que l’√©mancipation sociale ne pouvait √™tre obtenue que par l’information et l’organisation des masses et que l’organisation √©tait la condition premi√®re et pr√©alable de toute action commune.

CLANDESTINIT√Č ET ACTION CONSTRUCTIVE

Ce trait caract√©ristique du mouvement se modifia peu √† peu apr√®s la guerre franco-allemande et principalement apr√®s la terrible d√©faite de la Commune. La victoire de l’Allemagne et de la politique de Bismarck avait cr√©√© un fait historique nouveau en Europe, d√©sormais impossible √† annuler. La cr√©ation, au cŇďur de l’Europe, d’un Etat militaire bureaucratique √©quip√© de tous les moyens du pouvoir ne pouvait manquer d’avoir une forte influence sur le d√©veloppement g√©n√©ral de la r√©action qui relevait alors puissamment la t√™te – et ce fut en effet ce qui se passa. Le centre de gravit√© du mouvement ouvrier europ√©en s’√©tait d√©plac√© de France en Allemagne, o√Ļ il conduisit √† l’√©panouissement du mouvement social-d√©mocrate, dont le d√©veloppement influen√ßa √©galement de mani√®re d√©cisive tous les autres pays, √† quelques exceptions pr√®s. Ainsi commen√ßa cette p√©riode fatale qui devait voir d’une part l’Europe devenir de plus en plus la proie d’une militarisation g√©n√©rale, partie d’Allemagne, tandis que, de l’autre et sous l’influence grandissante de la social-d√©mocratie allemande, le mouvement ouvrier dans son ensemble s’enlisait lentement dans un pitoyable possibilisme.

Dans les pays latins, o√Ļ l’aile libertaire de l’Internationale exer√ßait une tr√®s forte influence, une furieuse r√©action se d√©cha√ģna au d√©but des ann√©es 70. En France, o√Ļ les √©l√©ments les meilleurs et les plus intelligents du mouvement ouvrier avaient trouv√© la mort dans le cruel √©crasement de la Commune ou, dans la mesure o√Ļ ils n’avaient pas r√©ussi √† gagner l’√©tranger, avaient √©t√© d√©port√©s en Nouvelle-Cal√©donie pour y mener la vie pleine d’inqui√©tudes et de soucis des exil√©s, toutes les organisations furent r√©prim√©es par le gouvernement et la presse r√©volutionnaire interdite. Les m√™mes √©v√©nements se r√©p√©t√®rent deux ans plus tard en Espagne apr√®s l’√©crasement sanglant de la r√©volte cantonaliste et la capitulation de la Commune de Carthag√®ne . Le mouvement ouvrier tout entier fut impitoyablement r√©prim√© et toute manifestation publique de la classe ouvri√®re r√©volutionnaire rendue impossible pour de longues ann√©es. En Italie, on pourchassait les membres de l’Internationale comme des b√™tes sauvages, leur rendant toute propagande publique si difficile qu’ils √©taient de plus en plus oblig√©s de se limiter aux organisations secr√®tes auxquelles ils √©taient plus enclins que leurs camarades d’autres pays, en tant qu’Italiens et dans la vieille tradition des Carbonari et des soci√©t√©s secr√®tes de Mazzini.

Ainsi le mouvement anarchiste disparut-il pour des ann√©es de la vie publique dans les pays latins par suite des nombreuses pers√©cutions qu’il subit et fut-il oblig√© de chercher refuge dans les associations secr√®tes qu’il se cr√©a. Cependant, la p√©riode de r√©action se prolongeant plus que la plupart ne l’avaient pr√©vu, sa psychologie se transforma, devenant peu √† peu tout √† fait diff√©rente de celle de ses origines. Des mouvements clandestins sont certes capables de porter, dans leurs cercles restreints, l’√©mouvant esprit de d√©vouement et de sacrifice des individus √† la cause r√©volutionnaire √† un degr√© extraordinairement √©lev√©, mais il leur manque ce large contact avec les masses populaires qui peut seul rendre leur efficacit√© f√©conde, en maintenir la vigueur et en assurer la continuit√©. C’est ainsi qu’il arrive que les membres isol√©s de tels mouvements perdent, sans s’en apercevoir, tout juste crit√®re pour l’appr√©ciation des manifestations propres de la vie r√©elle et que le souhait devienne chez eux p√®re de la pens√©e. Perdant peu √† peu le sens de l’activit√© constructive, celle-ci en vient √† prendre une tournure purement n√©gative. Ils perdent, en un mot et sans en avoir clairement conscience, toute compr√©hension d’un mouvement de masse. Ce processus s’accomplit tr√®s souvent √† une vitesse surprenante et peut, en quelques ann√©es, donner un tout autre aspect √† un mouvement, √† supposer que les conditions ext√©rieures – dans le cas pr√©sent, les poursuites aveugles des gouvernements – favorisent le d√©veloppement de l’organisation clandestine.

Il est clair que, dans les p√©riodes de r√©action g√©n√©ralis√©e, lorsque le gouvernement enl√®ve √† un mouvement toute possibilit√© de vie publique, l’organisation clandestine est le seul moyen qui reste √† ce dernier de ne pas mourir. Mais tout en reconnaissant ce fait, on ne peut se laisser aller √† en m√©conna√ģtre les in√©vitables d√©fauts ou m√™me √† en surestimer l’importance. Une organisation clandestine ne peut jamais √™tre consid√©r√©e que comme un moyen rendu n√©cessaire par un danger momentan√©, mais elle ne sera jamais capable de pr√©parer efficacement ou m√™me d’initier une v√©ritable transformation sociale. Les transformations sociales pr√©supposent toujours la propagande la plus intensive et la plus large dans les masses, dont l’id√©e du changement doit s’emparer avant qu’elles puissent √™tre mises en mouvement. Or, c’est pr√©cis√©ment ce fait irr√©futable qu’oublie trop facilement l’individu isol√© dans l’atmosph√®re particuli√®re des associations secr√®tes et l’influence fascinante qu’elles exercent principalement sur les √©l√©ments les plus jeunes d’un mouvement, plus enclins au romantisme, est un tr√®s gros obstacle √† la perception lucide des proportions r√©elles, qui rend bien des gens aveugles √† la simple r√©alit√©. On voit alors toujours les choses comme transfigur√©es, non pas comme elles sont en r√©alit√© mais comme on souhaiterait les voir.

Les organisations secr√®tes des anciens r√©volutionnaires russes ont certes accompli d’√©tonnantes prouesses, mais elles n’en furent pas moins incapables de faire p√©n√©trer leurs id√©es dans les masses et ne purent que se vider lentement de leur sang. Ce n’est que lorsque, avec le d√©veloppement de l’industrie, de larges masses de la classe ouvri√®re ainsi qu’√©galement une partie de la paysannerie russe furent touch√©es par les id√©es socialistes, que le mouvement devint invincible.

Mais un mouvement clandestin porte encore en lui toute une s√©rie de graves d√©savantages in√©vitablement li√©s √† son existence m√™me – par exemple et en premier lieu son incessant combat avec les organismes de surveillance de l’Etat, qui sont partout et toujours aux aguets pour d√©couvrir les conspirations ou, au besoin, les cr√©er eux-m√™mes gr√Ęce √† leurs provocateurs. Cette lutte ininterrompue, en obligeant toujours le conspirateur √† de nouvelles mesures de prudence, non seulement repr√©sente une tr√®s grande d√©pense d’√©nergie, mais fait aussi na√ģtre √† la longue chez lui une m√©fiance carr√©ment maladive, qui devient m√™me tr√®s souvent une seconde nature, envers tout un chacun. Les soup√ßons, qu’on a d√©j√† vus ruiner pour toujours mainte vie d’homme, s’insinuent partout √† pas de loup (je ne veux rappeler ici que l’affaire Peukert , qui fut non seulement la trag√©die de la vie de cet homme mais d√©chira aussi de mani√®re effroyable l’ensemble du mouvement allemand pour de longues ann√©es, paralysant toutes ses forces). Il est √©galement clair que des querelles personnelles ne peuvent, dans un tel mouvement, que prendre des formes beaucoup plus aigu√ęs et funestes, le champ de leur efficacit√© restant toujours limit√© : que l’on se rem√©more par exemple la lutte impitoyable entre Barb√®s et Blanqui au sein des soci√©t√©s secr√®tes sous Louis-Philippe, qui paralysa pour longtemps leur activit√©.

Tous ces ph√©nom√®nes conf√®rent √† un mouvement clandestin un caract√®re tout √† fait particulier et exercent une tr√®s forte influence sur l’esprit de ses membres. Mais ils nuisent avant tout √† son d√©veloppement th√©orique et √† ses capacit√©s cr√©atrices, puisqu’une telle organisation est toujours oblig√©e de placer l’efficacit√© destructrice au premier plan de ses activit√©s.

Le mouvement anarchiste √©tant entr√© au d√©but des ann√©es 70 dans une telle p√©riode de r√©action et d’associations secr√®tes, il √©tait naturel qu’il ne p√Ľt se soustraire enti√®rement √† l’influence de la nouvelle atmosph√®re. En quelques ann√©es, on prit l’habitude dans les milieux anarchistes, de consid√©rer l’activit√© conspiratrice comme un √©tat naturel et les nouveaux √©l√©ments, tout particuli√®rement les recrues de cette p√©riode, n’√©taient que trop port√©s √† tenir l’organisation secr√®te et son mode d’activit√© pour une √©vidente condition pr√©alable g√©n√©rale du mouvement anarchiste. Point de vue que soutint par exemple le Comit√© italien pour la r√©volution sociale, dans sa longue¬ę Adresse au VI√®me Congr√®s de l’Internationale ¬Ľ (Bruxelles, novembre 1874), o√Ļ il rejetait en ces termes toute activit√© publique des r√©volutionnaires comme nuisible :

¬ę La r√©pression massive ordonn√©e par le gouvernement nous pousse √† la conjuration enti√®rement secr√®te. Cette forme d’organisation √©tant de beaucoup sup√©rieure, nous ne pouvons que nous r√©jouir de ce que les pers√©cutions aient mis un terme √† l’Internationale publique. Nous continuerons dans la voie de la clandestinit√©, que nous avons choisie comme la seule susceptible de nous mener √† notre but ultime : la r√©volution sociale ¬Ľ

QUAND VINRENT LES SOCIALISTES ALLEMANDS

Tel √©tait l’√©tat du mouvement, lorsque quelques sociaux-d√©mocrates allemands radicaux en exil pass√®rent √† lui. Les grandes luttes id√©ologiques au sein de l’Internationale n’avaient presque pas laiss√© de traces sur la classe ouvri√®re allemande, l’influence de la grande association ouvri√®re ayant √©t√© pour ainsi dire nulle en Allemagne. Les pr√©curseurs isol√©s, et d√©j√† assez vieux, de l’anarchisme y √©taient depuis longtemps tomb√©s dans l’oubli, lorsque les travailleurs allemands se mirent √† s’organiser de mani√®re autonome. Les √©crits de Karl Gr√ľn, Mo√Įse Hess, Wilhelm Marr, etc., leur √©taient totalement inconnus, tout comme les nombreuses traductions de Proudhon publi√©es au cours des ann√©es 40 et 50. Le mouvement tout entier, sans exception, √©tait sous l’influence de la social-d√©mocratie.

Les terribles pers√©cutions contre le mouvement anarchiste dans les pays latins avaient amen√© un grand nombre de r√©fugi√©s en Suisse romande : des Fran√ßais, des Italiens, des Espagnols s’y √©taient retrouv√©s. Leur cercle s’accrut encore lorsque la loi contre les socialistes entra en vigueur en Allemagne et que les poursuites oblig√®rent de nombreux travailleurs √† s’exiler. La F√©d√©ration jurassienne exer√ßait encore une certaine influence en Suisse au milieu des ann√©es 70, se livrant √† une intense propagande, √† laquelle prenaient aussi part les r√©fugi√©s. C’est dans ce milieu que des ouvriers allemands comme Emil Werner, Eisenhauer et August Reinsdorf firent connaissance avec l’anarchisme – au cours donc de cette phase particuli√®re dont nous venons de parler, ce qui devait donner un caract√®re tout particulier √† leur propre d√©veloppement personnel. C’est √©galement dans l’esprit de cette √©poque que fut r√©dig√© le Journal des travailleurs, la premi√®re revue anarchiste de langue allemande, fond√©e √† Berne en juillet 1876. L’adoption, deux ans plus tard, par le Reichstag de la loi contre les socialistes, qui mettait hors la loi l’ensemble du mouvement socialiste, ne pouvait √©videmment que contribuer puissamment √† pousser la nouvelle direction sur les voies les plus extr√©mistes.

Un facteur d’un poids consid√©rable vint encore s’ajouter √† ceux que nous avons √©num√©r√©s : l’impitoyable et terrible combat de la Narodna√Įa Wolija contre les repr√©sentants de l’autocratie tsariste venait de commencer en Russie, o√Ļ il se d√©veloppait avec une passion telle que nous n’en avons plus connue depuis dans l’histoire europ√©enne. Les actes des r√©volutionnaires russes avaient une influence v√©ritablement fascinante sur le mouvement socialiste europ√©en, principalement l√† o√Ļ il √©tait mis hors la loi par le gouvernement. Rien ne peut plus contribuer √† r√©veiller en l’homme les instincts violents et le d√©sir de vengeance que de tra√ģner perp√©tuellement sa dignit√© dans la boue‚ÄĮ; il faut avoir v√©cu personnellement une p√©riode semblable pour pouvoir en appr√©cier justement les effets funestes. Les √©ternelles pers√©cutions polici√®res, les basses chicanes auxquelles sont quotidiennement expos√©s les individus, les brimades mat√©rielles et la chasse d’un endroit √† l’autre peuvent pousser au d√©sespoir m√™me l’homme le plus d√©bonnaire. Si c’est le sort d’un homme d’une grande audace personnelle comme August Reinsdorf, v√©ritablement pourchass√© de ville en ville comme une b√™te sauvage, il est clair qu’il en viendra peu √† peu √† n’√™tre plus anim√© que de sentiments de vengeance, qui ne peuvent pas ne pas avoir une influence pr√©pond√©rante sur toute sa propagande. Plus il tombe de victimes et plus cro√ģt en lui le d√©sir de les venger, jusqu’√† s’emparer progressivement de tout son √™tre.

LA CONSPIRATION ET L’ACTION DE MASSE

Dans un tel √©tat d’esprit, on ne peut √©videmment que montrer bien peu de compr√©hension pour le d√©veloppement des id√©es et les activit√©s cr√©atrices. Le contact intellectuel avec les masses dispara√ģt de plus en plus – pr√©cis√©ment dans la mesure o√Ļ se d√©veloppent les points de vue extr√™mes du r√©volutionnaire isol√©. Celui-ci demeure toutefois convaincu qu’il se rapproche ainsi du peuple, bien que ce soit exactement le contraire qui se passe. La compr√©hension psychologique d’un individu particulier est tout simplement impossible aussi longtemps que l’atmosph√®re d√©termin√©e de sa sph√®re d’activit√© nous reste inaccessible, ce qui √©tait ici le cas dans une tr√®s large mesure. Le sens d’une plus grande activit√© organisatrice parmi les masses populaires, destin√©e √† y faire p√©n√©trer les id√©es nouvelles afin d’√™tre soi-m√™me √† son tour enrichi par leur vie pratique, cette influence r√©ciproque, sans laquelle un mouvement populaire authentique n’est m√™me pas pensable, se perd peu √† peu compl√®tement pour faire place √† toutes sortes d’hallucinations, g√©n√©ralement tout √† fait brouill√©es avec la r√©alit√© de la vie. Il ne reste d’ailleurs pas d’autre possibilit√©, toute activit√© plus large √† l’int√©rieur des masses √©tant rendue illusoire par l’√©tat d’exception. La grande et f√©conde id√©e de l’organisation des masses, telle qu’elle fut incarn√©e par l’Internationale, passe progressivement tout √† fait √† l’arri√®re-plan‚ÄĮ; dans la mesure o√Ļ on lui accorde encore une importance, l’organisation devient une petite soci√©t√© de conspirateurs qui ne peut naturellement plus avoir qu’un rayon d’action tr√®s limit√©. C’est dans ce sens que la concevait Reinsdorf, lorsqu’il d√©veloppait, en juillet 1880, les id√©es suivantes dans le journal de Most, Freiheit (Libert√©) :

¬ę Si nous examinons les causes du terrorisme exerc√© actuellement √† l’encontre des ouvriers socialistes de langue allemande par une petite coterie de d√©put√©s au Reichstag et de journalistes, qui culmine dans l’exclusion du parti de Hasselmann et de Most dans les insultes aux ouvriers social r√©volutionnaires et la diffamation de toute activit√© r√©volutionnaire, force nous est de trouver l’origine de cet attristant ph√©nom√®ne dans le fait que les ouvriers allemands se sont cr√©√© eux- m√™mes, par leur type d’organisation centraliste, ces idoles qui n’h√©sitent pas maintenant, en tant que partis, √† se dresser contre toute action individuelle et √† lancer leurs anath√®mes dignes des papes contre tous ceux qui mettent en doute leur infaillibilit√©. Pr√©server √† l’avenir leur droit individuel √† l’auto-d√©termination contre tout soi-disant ¬ę chef ¬Ľ, telle est la grande le√ßon que les ouvriers socialistes allemands doivent tirer de ces faits. Tout individu doit avoir le droit d’organiser son activit√© r√©volutionnaire comme bon lui semble‚ÄĮ; chaque groupe autonome doit avoir le droit d’employer au niveau local le poison, le poignard ou la dynamite comme moyen de lib√©ration, sans √™tre pour cela accus√© d’√™tre au service de la police ou irresponsable. Chaque groupe doit en outre avoir le droit de s’associer √† un ou √† plusieurs autres groupes pour une action commune, sans √™tre accus√© d’activit√© contraire √† la tactique du Parti ou d’autres inventions ou chicanes aussi peu naturelles, qui n’ont eu jusqu’ici pour but que de cr√©er des privil√®ges. Libert√© de l’activit√© r√©volutionnaire pour chaque individu et chaque groupe, libert√© de coalition pour chaque groupe et chaque individu favorisant les initiatives et la confiance dans la capacit√© de l’individu d’√™tre utile √† la cause par l’action et, ce qui est essentiel, lib√©ration de ce poids de plomb que repr√©sente la tutelle de chefs incapables d’agir, voil√† le r√©sultat d’une organisation anti-autoritaire des ouvriers, des travailleurs socialistes r√©volutionnaires ¬Ľ.

En 1880, revenant encore une fois dans le n¬į39 du Freiheit sur l’organisation des anarchistes, Reinsdorf √©crivait :

¬ę Qu’en est-il de l’organisation des anarchistes aujourd’hui‚ÄĮ? On n’entend pas beaucoup parler de longs congr√®s, de discours ni de r√©solutions : sans √™tre accus√© de r√©bellion contre une soi-disant ¬ę discipline de parti ¬Ľ (le mot a des accents vraiment militaristes), chaque groupe, voire m√™me chaque membre isol√©, oeuvre √† sa mani√®re pour la R√©volution, s√Ľr de la compr√©hension solidaire de tous ses camarades, d√®s qu’il s’agit d’un acte de propagande. Mais un √©clair √©blouissant sur les bords de la N√©va, un flamboiement sur les rives du Dniester, une r√©volte paysanne en Romagne, une attaque √† main arm√©e contre des pr√©pos√©s aux imp√īts dans les vall√©es de la Sierra Nevada, une manifestation grandiose dans la m√©tropole aux bords de la Seine ou un combat avec la police sur les rives r√©publicaines de l’Aar, voil√† les signes de vie qu’ils donnent de-ci, de-l√†, et la preuve de ce qu’ils gardent immuablement en vue leur but : le renversement de la soci√©t√© actuelle ¬Ľ.

Comme on peut le voir, Reinsdorf se repr√©sentait l’organisation presque exclusivement sous l’angle de la conjuration et de l’action terroriste et c’est le m√™me point de vue que soutenaient presque tous les anarchistes allemands √† cette √©poque. Ils n’avaient pas du tout, ou du moins que tr√®s incompl√®tement et superficiellement, pris connaissance du sens originel de l’anarchisme et la plupart d’entre eux confondaient une forme provisoire du mot, impos√©e par les circonstances, avec un √©l√©ment essentiel de la propagande anarchiste. Il arrivait en m√™me temps tr√®s souvent √† Reinsdorf de se perdre dans des conceptions purement blanquistes et de se laisser influencer par des id√©es extr√™mement autoritaires sans qu’il s’en rend√ģt compte lui-m√™me. Ainsi devait-il publier en septembre 1880 dans Freiheit une correspondance dans laquelle il incitait les travailleurs allemands √† √©tudier avec soin le Cat√©chisme du r√©volutionnaire qu’il attribuait, faussement comme tant d’autres, √† Bakounine alors qu’il est d√Ľ en fait √† Netcha√Įev. Mais ce document qui l’enthousiasmait tellement, ne repr√©sente-t-il pas pr√©cis√©ment l’abjuration de toute esp√®ce de sentiment personnel, et m√™me de toute personnalit√©‚ÄĮ? Il n’√©tait d’ailleurs pas le seul dans son genre : ainsi le soi-disant ¬ę Comit√© ex√©cutif r√©volutionnaire ¬Ľ de New York, dont J. Most parlait tant dans les ann√©es 80 et qui exista s√Ľrement plus dans son imagination que dans la r√©alit√©, ne fut certainement pas un produit des conceptions anarchistes. Mais, dans de telles p√©riodes de r√©action g√©n√©ralis√©e, o√Ļ les mouvements r√©volutionnaires ne peuvent exister que dans la clandestinit√©, de semblables erreurs sont in√©vitables : il y r√®gne en effet une atmosph√®re de confusion √† laquelle personne ne peut compl√®tement se soustraire.

LES ACTES ISOL√ČS NE PEUVENT SERVIR DE BASE √Ä UN MOUVEMENT SOCIAL

Tout comme ils ont beaucoup surestim√© l’importance des organisations conspiratives, les anarchistes de la p√©riode dont il est ici question en vinrent peu √† peu √† attribuer une signification exag√©r√©e aux actes r√©volutionnaires isol√©s. Beaucoup all√®rent jusqu’√† voir dans ce qu’ils appelaient la ¬ę propagande par le fait ¬Ľ l’activit√© essentielle du mouvement. Dans des p√©riodes de r√©action d√©sesp√©r√©e et de cruelles pers√©cutions, les actes terroristes isol√©s de caract√®re passionn√© sont certes compr√©hensibles et explicables – les anarchistes ne furent d’ailleurs pas les seuls √† en commettre mais, avec eux, des repr√©sentants de toutes les tendances et de tous les partis sans exception. On peut m√™me dire sans crainte que les anarchistes, compar√©s aux partisans r√©actionnaires du terrorisme individuel, furent de v√©ritables enfants de chŇďur. Cependant une chose est s√Ľre : de tels actes n’ont en eux-m√™mes rien de commun avec l’anarchisme. Chez les anarchistes isol√©s, qui sont des hommes comme tous les autres, des conditions d√©termin√©es ont d√©clench√© des actes d√©termin√©s, tout comme ce fut le cas chez des gens anim√©s d’autres convictions. Seules les terribles pers√©cutions auxquelles les anarchistes furent soumis dans diff√©rents pays, permettent d’expliquer pourquoi l’on a d√©mesur√©ment surestim√©, dans leurs milieux et pendant cette terrible p√©riode, l’importance de ces actes isol√©s.

Ceux-ci ne peuvent jamais servir de base √† un mouvement social, et tout aussi peu changer un syst√®me social. S’ils peuvent effrayer pour un temps des soutiens isol√©s du syst√®me dominant, c’est sans avoir aucune influence sur ce syst√®me lui- m√™me, ce que n’ont d’ailleurs jamais pr√©tendu les anarchistes. Seuls, certains individus sont dou√©s pour les actions terroristes et ce fait est, √† lui seul, la meilleure preuve que l’on ne peut b√Ętir un mouvement sur leur base. Les transformations sociales ne peuvent √™tre effectu√©es que par les mouvements de masse, ph√©nom√®ne que les anarchistes de la premi√®re p√©riode avaient bien compris, eux qui, pour cette raison, concentr√®rent leur activit√© sur la propagande en leur sein, cherchant √† les rassembler dans des unions √©conomiques et dans des groupes sociaux d’√©tudes. Ce n’est que lorsque la r√©action toujours grandissante eut mis fin √† cette activit√© et une fois le mouvement anarchiste d√©clar√© hors la loi, que s’y d√©veloppa cette nouvelle tendance.

Sous le r√®gne de la loi sur les socialistes, le mouvement anarchiste allemand d√©veloppa une activit√© souterraine qui se limita cependant principalement √† la diffusion clandestine de la litt√©rature – journaux et brochures – √©trang√®re. Ainsi introduisit-on en contrebande par les fronti√®res belge et hollandaise des organes comme le Freiheit de Most et l’Anarchiste paraissant tous deux √† New York, mais aussi l’Autonomie de Londres. Cette diffusion co√Ľtait d’√©normes sacrifices et les camarades qui tomb√®rent entre les mains des policiers furent presque tous condamn√©s √† des peines de prison. Bien qu’il n’ait jamais √©t√© tr√®s fort, le mouvement eut partout √† combattre d’immenses difficult√©s, puisqu’il dut subir non seulement toutes les pers√©cutions gouvernementales mais encore les attaques les plus haineuses et les plus d√©mesur√©es des chefs sociaux-d√©mocrates, qui ne recul√®rent devant aucune calomnie : ainsi Wilhelm Liebknecht accusa-t-il August Reinsdorf d’√™tre au service de la police alors qu’il venait d’√™tre condamn√© √† mort.

Il y eut des groupes √† Berlin, Hambourg, Hanovre, Halle, Magdebourg, Francfort-sur-le-Main, Mayence, Mannheim, dans diff√©rentes villes du Bas-Rhin, en Saxe et en Allemagne du Sud. La plupart de leur membres, principalement dans les derni√®res ann√©es de la loi sur les socialistes, √©taient de jeunes enthousiastes qui concevaient l’anarchisme plus sentimentalement que rationnellement, ce qui n’avait d’ailleurs rien d’√©tonnant, la litt√©rature anarchiste, dans la mesure o√Ļ elle avait paru en langue allemande, ne pouvant absolument pas pr√©tendre √† la richesse. En dehors de Dieu et l’Etat de Bakounine, il n’existait √† cette √©poque que des brochures tout √† fait d√©pareill√©es de Kropotkine, Most et Peukert – et voil√† la liste √† peu pr√®s close. Il ne faut pas non plus oublier de dire que les rudes paroles de Most faisaient alors sur nous autres, jeunes gar√ßons, une impression plus forte que les trait√©s les plus s√©rieux de Kropotkine, ce qui, psychologiquement, est facilement compr√©hensible. Dans un pays o√Ļ toute libre et franche parole √©tait interdite, les expressions les plus radicales ne pouvaient naturellement qu’avoir la plus grande influence, m√™me si elles ne contenaient rien de profond.

Avec l’abrogation de la loi sur les socialistes en 1890, le mouvement ouvrier allemand subit aussi une transformation profonde, m√™me si elle ne se fit que peu √† peu. L’opposition √† l’int√©rieur de la social d√©mocratie, qui √©tait d√©j√† devenue tr√®s nette dans les derni√®res phases de la loi d’exception, se fit alors publique, s’en prenant durement aux chefs du parti. Ceux-ci cherch√®rent √† leur tour par tous les moyens √† faire taire ces¬ę Jeunes ¬Ľ et, y ayant √©chou√©, pr√©par√®rent ouvertement une scission. C’est ainsi que les porte-parole de l’opposition furent exclus au congr√®s d’Erfurt en 1891. Ils fond√®rent alors une nouvelle organisation, le Parti des socialistes ind√©pendants, avec son propre organe √† Berlin, le Socialiste.

Ces √©v√©nements donn√®rent aussi aux anarchistes la possibilit√© de pr√©senter leurs id√©es publiquement et ceci tout d’abord dans la capitale, o√Ļ ils organis√®rent leurs premi√®res r√©unions publiques. Deux ans plus tard, on essaya de donner √† l’anarchisme son propre organe en Allemagne, l’Arbeiter Zeitung (le Journal ouvrier) qui s’appelait l’Organe des anarchistes d’Allemagne et qui devait para√ģtre √† Berlin en novembre 1893 mais qui fut imm√©diatement confisqu√© par le gouvernement. A l’exception de quelques exemplaires, le tirage entier du premier num√©ro tomba entre les mains de la police. Le Socialiste √©volua aussi de plus en plus en direction de l’anarchisme jusqu’√† ce que se fasse au sein des socialistes ind√©pendants une scission sous la direction de G. Landauer et que la grande majorit√© de l’organisation se d√©clare pour l’anarchisme. A partir de cette √©poque, le Socialiste devint purement anarchiste.

Autrefois, c’est-√†-dire pendant la premi√®re moiti√© des ann√©es 90, il aurait √©t√© peut-√™tre possible de regrouper dans une seule organisation les diff√©rents groupes anarchistes et de poser ainsi les fondements d’un mouvement vivant et sain.

Il y avait, de fait, cette intention chez une partie des anarchistes allemands. C’est juste √† cette √©poque que d√©but√®rent les dissensions internes qui firent trembler pendant des ann√©es ce jeune mouvement. Tout un flot d’id√©es d’ordre diff√©rent s’abattit sur le mouvement anarchiste et produisit un trouble infini dans les esprits. Si la possibilit√© avait √©t√© donn√©e au mouvement de se d√©velopper dans l’opinion publique quelques ann√©es sans √™tre troubl√© et de pouvoir se renforcer intellectuellement, les nombreuses id√©es avec lesquelles il fit connaissance √† ce moment auraient pu contribuer √† acc√©l√©rer son √©volution intellectuelle. H√©las‚ÄĮ! il ne connaissait pas une situation favorable. Au contraire, il manquait √† la majorit√© de ses partisans d’alors, la maturit√© intellectuelle qui seule pouvait le rendre capable de tester de mani√®re ind√©pendante et critique toutes les id√©es nouvelles qui s’abattaient soudainement sur lui.

Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des anarchistes allemands de l’√©poque n’avaient pas la moindre id√©e des mouvements anarchistes pr√©curseurs et de leurs aspirations. Gr√Ęce √† l’entremise des journaux et des brochures anarchistes publi√©s √† l’√©tranger ils avaient connaissance de mani√®re superficielle d’une certaine phase du mouvement mais les rapports sociaux qui avaient conduit √† cette nouvelle forme du mouvement leur √©taient totalement inconnus. Les camarades qui eux avaient appris √† conna√ģtre la p√©riode souterraine du mouvement en Allemagne √©taient sans exception des partisans de l’anarchisme communiste. Ils ne savaient rien d’une autre tendance. En 1891 parut √† Z√ľrich le roman c√©l√®bre de John

Henri Mackay, les Anarchistes. Le livre suscita un grand int√©r√™t dans les cercles anarchistes allemands bien que son fondement th√©orique f√Ľt extr√™mement faible et fort contestable. Des d√©bats interminables s’ensuivirent dans les assembl√©es des groupes et dans les soir√©es sur la question : anarchisme individuel ou anarchisme communiste‚ÄĮ? Et ceux qui √©taient convaincus que l’individualisme repr√©sentait la quintessence de l’anarchisme n’√©taient pas rares. D’autres suivirent Mackay si loin qu’ils d√©ni√®rent √† la tendance communiste le droit de s’appeler anarchiste. Il est toujours remarquable que ce sont toujours les repr√©sentants les plus z√©l√©s de la libert√© qui veulent imposer les limites les plus √©troites.

Un an plus tard, parut, dans la collection de la ¬ę Biblioth√®que universelle ¬Ľ chez Reclam, une nouvelle √©dition de l’Ňďuvre de Stirner, l’Unique et sa propri√©t√©, qui √©tait presque totalement tomb√©e dans l’oubli. (Une deuxi√®me √©dition du livre parue en 1882 n’eut aucune diffusion notable et resta totalement inconnue des cercles anarchistes.) La parution de ce livre √©trange fut un √©v√©nement pour le mouvement anarchiste d’Allemagne. Rares √† l’√©poque √©taient ceux qui avaient une id√©e du moment et du contexte dans lesquels l’Ňďuvre de Stirner avait √©t√© con√ßue. Tous les grands combats d’id√©es ant√©rieurs √† 1848 √©taient oubli√©s depuis longtemps et ainsi il allait de soi que beaucoup d’entre ceux qui d√©voraient litt√©ralement l’Unique ne comprenaient pas les sorties pol√©miques violentes du livre ou bien ne les connaissaient qu’imparfaitement. C’est bien facile √† comprendre car il n’y avait plus gu√®re de traces de cette √©poque dans la litt√©rature qui s’est d√©velopp√©e depuis qui nous permettent d’approcher cette p√©riode √©loign√©e.

Car, pour beaucoup, l’Ňďuvre de Stirner fut une v√©ritable r√©v√©lation, une sorte de v√©rit√© premi√®re qui ne pourrait plus √™tre d√©pass√©e. Il est paradoxal que cette Ňďuvre classique des n√©gations qui n’a pas eu son pareil sous cette forme dans toute la litt√©rature, devint pour beaucoup d’anarchistes de cette p√©riode une nouvelle Bible, que l’on commentait et que l’on expliquait. Et on ne manqua pas, h√©las‚ÄĮ! de glossateurs de cette sorte. Il me semble que la trag√©die de tous les grands esprits, ou peut-√™tre de l’esprit en g√©n√©ral c’est que les cerveaux les plus vides et les bavards les plus superficiels se sentent appel√©s √† se prendre pour leurs ap√ītres. Ce fut en large part le cas pour Stirner et Nietzsche et cela ne les a pas servis. Dans de nombreux groupes anarchistes, il y eut autrefois des commentateurs de Stirner de cette esp√®ce qui sortaient constamment leurs citations de l’¬ę Egocratie ¬Ľ, ce qu’ils entendaient par l√† et qui rendaient impossible tout travail raisonnable. √áa signifie que dans chaque groupe, un de ces esprits pouvait toujours exercer ses talents en y consacrant tout son temps et si une grande √Ęme du m√™me style surgissait dans un tel cercle, cela conduisait in√©vitablement √† la fondation d’un nouveau groupe.

Ces petits messieurs combattirent par principe toute activit√© organis√©e et regard√®rent avec un souverain m√©pris le ¬ę grand troupeau ¬Ľ. On oubliait ainsi que Stirner lui-m√™me avait parl√© jusqu’√† un certain point de l’organisation lorsqu’il aborda l’¬ę Association des Ego√Įstes ¬Ľ. J’ai tellement appris √† conna√ģtre ces ¬ę in√©branlables ¬Ľ qui √©taient constamment aux aguets pour pouvoir apporter √† l’individu leurs expressions banales comme ¬ę troupeaux de vaches ¬Ľ et ¬ę masses idiotes ¬Ľ et seule l’exp√©rience m’a appris que la majorit√© de ces extraordinaires saints reste toujours au-dessous du niveau moral moyen du peuple et que pour la plupart d’entre eux le mot d’ordre : ¬ę Allez aux masses ¬Ľ, √©tait intempestif. Il en allait de m√™me quant √† leurs manies de d√©noncer l’autorit√©. Ils sont toujours pr√™ts √† abattre toute autorit√© dans le mouvement, mais en r√®gle g√©n√©rale, ils √©taient eux- m√™mes les plus intol√©rants que l’on puisse imaginer, anim√©s d’une volont√© farouche (presque maladive) d’avoir raison qui rendait impossible √† la longue tout travail commun avec eux.

Mais ce ne furent pas les seuls effets r√©cents que subit le jeune mouvement, bien que sans aucun doute ils aient eu une influence d√©terminante sur son √©volution. En 1892, parut l’ouvrage tr√®s facile √† lire du Dr Benedikt Friedl√Ęnder, Le socialisme libertaire contre l’esclavagisme √©tatique marxiste, qui rappela √† la m√©moire des anarchistes d’alors l’Ňďuvre d’Eug√®ne D√ľhring rest√©e jusque-l√† inconnue √† la majorit√© des jeunes. Ainsi, de nombreux anarchistes se mirent √† √©tudier l’Ňďuvre d’Eug√®ne D√ľhring, en particulier lorsque la nouvelle tendance publia en 1894 son propre organe, L’Esprit populaire moderne, √† Berlin, qui lui permit de diffuser ses id√©es de mani√®re plus intensive.

En outre, le mouvement Freiland de Theodor Hertzka eut une influence non négligeable sur le mouvement anarchiste de cette époque. Ses ouvrages Freiland, Un voyage à Freiland, etc., furent beaucoup lus dans les cercles des anarchistes allemands et abondamment mentionnés dans le Socialiste.

En 1894, le Dr Bruno Wille publia son ouvrage la Philosophie de la lib√©ration par un instrument pur, qui donna lieu √† de larges controverses et qui remit au premier plan plus particuli√®rement la question de l’usage de la violence comme moyen de lutte tactique que Wille rejetait naturellement par principe.

Il ne saurait √™tre ici question des nombreuses autres choses qui ont eu une influence plus ou moins forte sur l’√©volution du mouvement anarchiste en Allemagne, mais il suffit de mentionner les courants les plus importants. Nous rappelons une fois encore que toutes ces id√©es et inspirations nouvelles qui, √† cette √©poque, assaillirent de tous c√īt√©s le jeune mouvement, auraient pu grosso modo le renforcer, √† supposer que celui-ci ait eu le temps n√©cessaire pour se renforcer id√©ologiquement et cr√©er une certaine base pour son activit√©. Comme ce ne fut malheureusement pas le cas, toutes ces influences nouvelles firent exploser le mouvement encore jeune et le d√©sint√©gr√®rent de plus en plus. La r√©daction du Socialiste, qui avait trouv√© en Gustav Landauer un brillant repr√©sentant, se donna un mal fou pour clarifier et rassembler le mouvement‚ÄĮ; mais ce n’√©tait pas un mince travail et, de plus, il fut rendu plus difficile par les incessantes pers√©cutions et tracasseries polici√®res que subit le mouvement √† cette √©poque. Les attentats de Ravachol, Vaillant, Henri, Pallas et autres qui eurent lieu en France et en Espagne avaient rendu la police allemande ombrageuse et lui avaient inspir√© une chasse sauvage √† l’anarchiste. Les nombreuses poursuites tomb√®rent avec fracas sur le mouvement et furent dirig√©es principalement contre l’√©dition du Socialiste que l’on voulait √† tout prix mettre sous le boisseau. Pendant la courte dur√©e de son existence, c’est-√†-dire de novembre 1891 √† janvier 1895, au moins dix-sept r√©dacteurs responsables furent inculp√©s et, sauf deux, durent fuir √† l’√©tranger avant d’√™tre condamn√©s. Quand cela ne servait √† rien, on violait directement les lois pour emp√™cher la parution de cette feuille tant redout√©e, ce qui arriva finalement.

Les √©diteurs du Socialiste avaient tout d’abord l’objectif de faire para√ģtre la feuille √† l’√©tranger, mais ils r√©ussirent √† refaire para√ģtre le journal apr√®s sept mois d’interruption √† Berlin en entamant une ¬ę nouvelle s√©rie ¬Ľ. Mais la fa√ßon de l’√©crire avait chang√©. Le nouveau Socialiste avait abandonn√© le ton impertinent et offensif de ses premi√®res ann√©es et s’occupait presque exclusivement de questions purement th√©oriques sur lesquelles, on peut bien le dire, il est intervenu de mani√®re tr√®s brillante. On ne mentionnera ici, par exemple, que les excellentes contributions sur le marxisme et particuli√®rement les analyses critiques que la ¬ę conception mat√©rialiste de l’histoire ¬Ľ y a subies. Seulement les articles du Dr E.H. Schmidt, de Ladislas Gumplowicz, B. Friedl√Ęnder, Bruno Wille, Ommerdonn, Binde, etc., si bons pouvaient ils √™tre en eux-m√™mes, ne correspondaient pas aux besoins des travailleurs anarchistes qui n’√©taient en grande partie pas assez √©duqu√©s pour pouvoir suivre le d√©roulement des pens√©es des intellectuels. Aussi, petit √† petit, un malentendu profond s’installa au sein du mouvement berlinois qui peu √† peu s’√©tendit √† d’autres villes. Les √©diteurs du Socialiste eux-m√™mes comprirent que quelque chose devait √™tre fait pour aplanir les contradictions les plus criantes et on fondit ainsi en 1896 le Pauvre Conrad, en quelque sorte un suppl√©ment populaire au Socialiste. Le nouveau journal qui parut sous la direction de A. Weidner √©tait d’une tr√®s bonne tenue, seulement son format √©tait beaucoup trop petit pour qu’il puisse remplir efficacement sa t√Ęche. De plus, les dissensions internes que la mani√®re d’√©crire du Socialiste avait provoqu√©es √©taient all√©es beaucoup trop loin. Avec un peu de bonne volont√©, on aurait pu √©tablir un √©quilibre raisonnable qui aurait pu √™tre utile √† l’ensemble du mouvement en Allemagne o√Ļ ce type de conflit prend plus qu’ailleurs une tournure ha√Įssable mais cela fut malheureusement impossible.

Aussi, en 1897, un nouvel organe anarchiste intitul√© la Nouvelle Vie fut cr√©√© par le cercle constitu√© des membres insatisfaits par le style d’√©criture du Socialiste. Seulement ces ph√©nom√®nes doivent √™tre analys√©s aussi selon un autre point de vue. Sans doute, parmi les anarchistes allemands de cette √©poque, se trouvait-il une bonne partie d’√©l√©ments que l’on pourrait plut√īt qualifier de sociaux-d√©mocrates aigris plut√īt que de v√©ritables anarchistes. Il √©tait d√®s lors facile √† comprendre que ces camarades ne consid√©raient pas le Socialiste comme leur organe.

Mais, il y avait encore une autre raison qui joua un r√īle dans cette lutte entre anarchistes et qui eut une plus grande signification. Une partie des ouvriers anarchistes sentait instinctivement que la position que le Socialiste avait prise s’√©loignait de plus en plus de la classe ouvri√®re car une fraction significative de ses collaborateurs s’√©tait perdue dans des discours qui √©taient totalement √©trangers √† la r√©alit√© de la vie et de ses luttes quotidiennes. On sentait comment le contact intense avec le mouvement ouvrier √©chouait g√©n√©ralement et on ressentait un malaise qui ne pouvait que porter pr√©judice √† l’√©volution ult√©rieure du mouvement.

Le simple ouvrier, g√©n√©ralement, ressent ces choses de mani√®re plus fine et plus sensible que l’intellectuel bien qu’il ne poss√®de pas toujours la capacit√© d’exprimer ses sentiments avec justesse. La majorit√© des camarades allemands aspirait √† un mouvement ouvrier anarchiste et reconnaissait instinctivement que l’accent unilat√©ral mis sur des th√©ories purement abstraites, sur la ¬ę souverainet√© illimit√©e de l’individu ¬Ľ et ainsi de suite, qui permettaient d’imaginer le tout et son contraire, √©loignaient le mouvement des masses et le figeait au niveau d’une secte. Ces raisons entra√ģn√®rent de nombreux camarades √† adopter une position contre le Socialiste et √† prendre d’autres voies. Qu’√† cette occasion l’on ait √©t√© injuste avec un homme comme Gustav Landauer fut, bien s√Ľr, profond√©ment regrettable tant du point de vue strictement humain que dans l’int√©r√™t du mouvement. Un regard sur son¬ę Appel au socialisme ¬Ľ suffit pour reconna√ģtre que Landauer a justement √©t√© un des rares en Allemagne √† avoir compris le plus pr√©cis√©ment l’essence sociale de l’anarchisme. Mais, d’ailleurs, il serait injuste de ramener ce conflit exclusivement √† des haines personnelles ou √† un ent√™tement psychologique, quoique, h√©las‚ÄĮ! dans de telles luttes ces choses ne puissent jamais √™tre √©vit√©es.

C’√©tait le bon sens qui poussait de nombreux travailleurs anarchistes √† aspirer √† une liaison solide et profonde de l’anarchisme avec le mouvement ouvrier. Cela se passa peut-√™tre chez beaucoup de mani√®re plus instinctive que consciente. On en ressentait bien la n√©cessit√© intrins√®que, seulement on n’√©tait pas s√Ľr des voies √† prendre. La p√©riode transitoire de la Nouvelle Vie n’a s√Ľrement pas √©t√© la bonne voie, pourtant elle a pu, chez beaucoup, acc√©l√©rer la prise de conscience. Et cette clarification a eu lieu dans les rangs des anarchistes allemands, particuli√®rement et fortement influenc√©s par les √©v√©nements qui ont touch√© le mouvement anarchiste √† l’√©tranger √† cette √©poque. En France, le jeune mouvement syndicaliste- r√©volutionnaire se d√©veloppa avec une rapidit√© surprenante. De nombreux anarchistes actifs consacr√®rent toute leur √©nergie au nouveau mouvement et particip√®rent √† de nombreuses luttes. L’id√©e d’un mouvement de masse r√©volutionnaire s’√©tait fortement d√©velopp√©e apr√®s avoir √©t√© au plus bas pendant si longtemps sous les ¬ę lois d’exception ¬Ľ. La grande id√©e de la gr√®ve g√©n√©rale commen√ßa √† gagner les masses dans les pays latins et sous l’influence directe des violentes luttes ouvri√®res qui firent trembler dans les premi√®res ann√©es du si√®cle l’Espagne, l’Italie, la France, la Suisse francophone, les Pays-Bas, la Hongrie et d’autres pays, le mouvement anarchiste entra lui aussi dans une nouvelle phase de son √©volution qui le rapprocha de ses pr√©curseurs plus anciens.

En janvier 1904, √† Berlin, l’Ouvrier libre commen√ßa √† para√ģtre‚ÄĮ; ses √©diteurs se pla√ßaient tout √† fait sur le terrain du mouvement de masse r√©volutionnaire et parlaient de gr√®ve g√©n√©rale et d’action directe. Une tentative √©nergique dans la m√™me direction avait d√©j√† √©t√© faite auparavant par Rudolf Lange et quelques autres camarades qui avaient publi√© dans ce but l’Anarchiste. Mais, au moment m√™me o√Ļ l’on se pla√ßait sur le terrain du mouvement de masse r√©volutionnaire, la question de l’organisation revint au premier plan. De fait, Rudolf Lange avait √©t√© constamment un des plus solides partisans d’une organisation anarchiste et avait ainsi plus d’une fois √©veill√© l’opposition d’une grande partie des camarades allemands. Lorsque la conf√©rence de Mannheim de l’A.F.D. (F√©d√©ration anarchiste d’Allemagne) eut d√©fini puis adopt√© certaines directives allant dans ce sens, les d√©cisions, comme on pouvait s’y attendre, suscit√®rent de nombreuses protestations √† l’int√©rieur du mouvement anarchiste d’Allemagne o√Ļ naturellement le vieux pr√©cepte de¬ę l’autonomie inconditionnelle de l’individu souverain ¬Ľ ne jouait pas un r√īle n√©gligeable.

Les m√™mes ph√©nom√®nes se pass√®rent presque partout sous une forme plus ou moins semblable. Il s’agissait m√™me de questions qui devaient produire les m√™mes effets. Le c√©l√®bre anarchiste hollandais Christian Cornelissen a d√©crit de mani√®re perspicace cette situation dans son √©tude int√©ressante Sur l’√©volution de l’anarchisme, dans laquelle il formulait son opinion de la mani√®re suivante :

¬ę Dans diff√©rents pays modernes, l’anarchisme s’est pratiquement fray√© la voie au sein des associations ouvri√®res en tant qu’opposition √† la social-d√©mocratie centralis√©e et disciplin√©e. Et cette opposition, comme c’est d’ailleurs le cas pour tous les mouvements d’opposition, est tomb√©e tr√®s facilement dans l’extr√™me inverse. A c√īt√© de l’influence des √©l√©ments artistiques et litt√©raires, cela a beaucoup contribu√© √† pr√™ter un certain soutien √† l’individualisme en tant qu’enseignement et a m√™me, ici et l√†, introduit la d√©sorganisation dans le mouvement. Particuli√®rement au d√©but des ann√©es 90, √† l’√©poque o√Ļ la soi-disante action individuelle conduisit en France √† diff√©rents attentats √† la bombe, de m√™me qu’en Italie, Allemagne, Pays-Bas, Boh√™me, etc., la critique individualiste a attaqu√© tout d’abord la forme d’organisation puis l’organisation en tant que telle. L’esprit individualiste de la d√©sorganisation s’exprima dans les syndicats d√®s le d√©part quand vint √† l’ordre du jour, dans les associations r√©cemment cr√©√©es, la question de savoir si toute r√®gle syndicale, tout bureau n’amenait pas en lui le germe d’une nouvelle domination. Peu satisfaits de critiquer les malentendus de l’organisation et d’utiliser tous les moyens pour emp√™cher que les membres des bureaux prennent trop de pouvoir entre leurs mains dans les syndicats, eux qui n’√©taient en principe que les mandataires des membres, les individualistes commenc√®rent √† combattre l’organisation elle-m√™me, r√™vant toujours √† de nouveaux tyrans l√† m√™me o√Ļ il s’agissait du r√®glement d’affaires syndicales les plus √©l√©mentaires. L√† aussi, des phrases comme “la tyrannie de la majorit√© sur la minorit√©” et “la soumission de la libert√© individuelle” furent utilis√©es de mani√®re r√©p√©titive. Pourtant, la critique individualiste n√©gligea aussi le danger pour l’organisation ouvri√®re de l’absence de toute r√©glementation‚ÄĮ; l’autorit√© personnelle et m√™me la dictature d’individus puissants peuvent s’y effectuer justement beaucoup plus facilement que dans les vieux syndicats que l’on avait attaqu√©s. Cette esp√®ce d’individualisme s’est manifest√©e dans cette p√©riode de transition dans les groupes d’√©tudes et d’activistes qui s’oppos√®rent aux associations social-d√©mocrates encore plus que dans les syndicats. Ce n’est que quelques ann√©es plus tard que l’on discutera dans les diff√©rents pays des probl√®mes suivants : dans le groupe r√©volutionnaire n’est-ce pas une atteinte grave √† la libert√© de l’individu que de se mettre d’accord pour prendre une d√©cision en utilisant la proc√©dure du vote‚ÄĮ? Est-il permis d’amener les membres de ces groupes √† r√©gler r√©guli√®rement leurs cotisations √† la caisse du groupe‚ÄĮ? A-t-on le droit d’√©lire un pr√©sident dans les groupes qui regarde, qui demande la parole ou un secr√©taire et plus particuli√®rement un caissier et est-il responsable devant la totalit√© des membres‚ÄĮ? Ce serait encore de nouveaux ma√ģtres comme dans la social-d√©mocratie. Et, de plus, en ce qui concerne la responsabilit√©, l’individu souverain ne serait ainsi responsable que de lui-m√™me. On ne croirait pas que cela ait √©t√© exag√©r√©. Il s’agit l√† de ph√©nom√®nes qui eurent bien lieu √† l’√©chelle internationale. Encore au Congr√®s r√©volutionnaire international de Londres (1896), il y eut parmi les pr√©sents un stirn√©rien incorrigible qui, √† chaque d√©cision que les autres voulaient prendre, s’√©criait : “Une d√©cision, une r√©solution‚ÄĮ! Mais je ne veux pas de d√©cision, je ne suis pas ici pour passer des pactes avec les autres. Je souhaite seulement rester moi-m√™me!” Mais alors, la tendance communiste avait d√©j√† l’h√©g√©monie, et on lui r√©pondit : “Vous auriez d√Ľ rester chez vous pour rester vous-m√™me. Vous n’aviez pas besoin de venir ici pour nous ennuyer”.

J’ai cit√© longuement Cornelissen parce qu’il a mis le doigt par ses descriptions sur le point sensible et parce qu’il a v√©cu lui-m√™me ces choses de la m√™me mani√®re que moi. D’ailleurs, l’esprit de cette √©poque n’a pas disparu aujourd’hui tout √† fait du mouvement anarchiste d’Allemagne et hante encore, ici et l√†, la t√™te de gens qui se laissent griser par les phrases creuses et auxquelles il n’a pas √©t√© donn√© d’entrer dans l’essence des concepts. Ces personnes s’attachent constamment aux apparences des choses car ils sont atteints du f√©tichisme des mots et parce que les images que produit leur force d’imagination rend la vraie r√©alit√© compl√®tement magique. Je me souviens seulement du tract que les Bourses ouvri√®res de Cologne ont trouv√© bon de diffuser √† l’occasion du dernier Congr√®s syndicaliste √† D√ľsseldorf. Le m√™me verbiage sur l’autorit√©, le m√™me vieux mot d’ordre sur lequel l’exp√©rience du temps est pass√©e sans laisser de traces. Une seule chose a chang√©. Le tract est sign√©¬ę Les avanc√©s ¬Ľ. C’est, de fait, quelque chose de nouveau. Car qu’il puisse y avoir dans une soci√©t√© si illustre d’individus souverains aussi des¬ę avanc√©s ¬Ľ, on n’y avait pas encore pens√© autrefois. Tout cela n’est que pass√©, apparition de fant√īmes vers minuit aux premi√®res heures du jour.

D√®s que le mouvement anarchiste se pla√ßa au niveau des actions de masse comme ses grands devanciers de l’√©poque de l’Internationale, la question de l’organisation revint au premier plan. Et c’est principalement cette question qui conduisit √† la convocation du Congr√®s anarchiste international d’Amsterdam et √† la cr√©ation de l’Internationale anarchiste. Le camarade fran√ßais Dunois introduisit le point ¬ę anarchisme et organisation ¬Ľ par un court rapport dans lequel il affirmait le caract√®re social des id√©aux anarchistes et expliquait que l’anarchisme n’√©tait pas individualiste mais f√©d√©raliste et que l’on pouvait le d√©finir comme le ¬ę f√©d√©ralisme √† tous les niveaux ¬Ľ. Dans la discussion, tous les camarades, √† l’exception de l’individualiste n√©erlandais Croiset, se prononc√®rent pour la n√©cessit√© de l’organisation et plus particuli√®rement notre vieux camarade Errico Malatesta qui a √©t√© pendant toute son existence un partisan infatigable de l’id√©e d’organisation.

¬ę Gardons-nous de la conception erron√©e, dit Malatesta, que l’absence d’organisation soit une garantie de libert√©. Les faits les plus crus nous montrent le contraire. Un seul exemple : il y a en France des journaux anarchistes qui ne sont soumis √† aucune organisation‚ÄĮ; mais leurs colonnes sont ferm√©es √† tous ceux dont les id√©es, le style ou la personne ont le malheur de d√©plaire √† l’√©diteur. Dans ce cas, des pouvoirs beaucoup trop importants sont entre les mains de quelques

personnes pour limiter la libert√© d’expression des autres que si le journal √©tait publi√© par une organisation. On parle beaucoup d’autorit√© et d’autoritarisme. Tout d’abord, mettons les choses au clair une fois pour toutes sur ce que cela signifie. Il ne fait pas de doute que nous sommes tous du plus profond de notre cŇďur, et que nous le serons toujours, contre l’autorit√© qui est repr√©sent√©e par l’Etat qui ne poursuit comme objectif que celui de maintenir l’esclavage √©conomique pour le profit de la soci√©t√©. Mais pas un anarchiste, sans exception, ne refusera de respecter une autorit√© purement morale qui ne doit son origine qu’√† l’exp√©rience, l’intelligence et le talent. C’est une grosse erreur d’accuser les partisans de l’organisation, les f√©d√©ralistes, d’autoritarisme et c’est aussi une grosse erreur de croire que les adversaires de l’organisation, les individualistes seraient condamn√©s volontairement √† l’isolement total. Je pense que le d√©bat entre les individualistes (*) et les partisans de l’organisation tourne simplement autour de mots vides de sens qui ne peuvent pas tenir devant les faits. En Italie, il arrive souvent que les individualistes soient plus organis√©s, malgr√© leur rejet de l’organisation, que de nombreux partisans de l’organisation qui en affirment la n√©cessit√© mais qui ne la mettent jamais en pratique. On trouve aussi bien √† l’int√©rieur de ces groupes qui parlent toujours bruyamment de la libert√© de l’individu beaucoup plus de v√©ritable autoritarisme que dans les groupes que l’on d√©crit habituellement comme “autoritaires” parce qu’ils ont un bureau et prennent des d√©cisions. Assez de mots creux, tournons-nous vers l’action‚ÄĮ! Les mots divisent, l’action unit. Il est temps que nous rassemblions organisationnellement nos forces pour pouvoir avoir une influence r√©elle sur les √©v√©nements sociaux ¬Ľ.

Le Congr√®s adopta dans ce sens plusieurs r√©solutions et s’engagea √† fonder un bureau international qui devait assurer la liaison entre diff√©rentes organisations nationales. Le Deuxi√®me Congr√®s de l’Internationale anarchiste qui devait si√©ger √† Londres pendant l’√©t√© 1914 et pour lequel d√©j√† 21 d√©l√©gations de 21 pays diff√©rents d’Europe et d’Am√©rique √©taient annonc√©es, fut emp√™ch√© par le d√©clenchement de la guerre mondiale et les cinq membres du bureau furent dispers√©s dans tous les pays.

(*) Les individualistes italiens se d√©finissent comme des anarchistes communistes pour manifester leur opposition √† l’organisation. (Note de Rocker.)

L’ENJEU DE L’ORGANISATION EN 1919

La premi√®re partie d’une catastrophe gigantesque est d√©sormais derri√®re nous‚ÄĮ; ce que la seconde nous apportera n’est pas encore pr√©vu et on ne peut l’entrevoir que sous les jours les plus sombres. D’√©normes probl√®mes s’amoncellent devant nous et sont suspendus √† sa solution. Le mouvement anarchiste de tous les pays a √©t√© plong√© durement dans la douleur de la guerre et on comprend que les camarades des diff√©rents pays devaient faire les plus grands efforts pour rassembler les forces √©parpill√©es et recommencer √† agir. On comprend aujourd’hui partout que le mouvement anarchiste a besoin d’une base organis√©e s’il doit √™tre pr√©sent dans les grandes luttes qui s’annoncent, s’il veut durer et pour que les socialistes d’Etat de l’une ou de l’autre tendance ne soient pas les h√©ritiers hilares de notre activit√© et de notre sacrifice. La Russie nous a donn√© sur ce point un exemple m√©morable. Le mouvement anarchiste, malgr√© l’√©norme influence dont il disposait dans le peuple et malgr√© le sacrifice √©norme que ses membres ont fait √† la cause de la r√©volution, a √©t√© victime de ses propres dissensions internes et de son manque d’organisation. Il a aid√© le bolchevisme √† obtenir le pouvoir qu’aujourd’hui m√™me nos camarades connaissent dans toute son amertume. Et ce sera partout la m√™me chose aussi longtemps que nous ne r√©ussirons pas √† nous unir sur des directives d√©termin√©es et √† rassembler nos forces organisationnellement.

En France, les camarades se retrouvent ensemble dans la F√©d√©ration anarchiste et d√©veloppent une activit√© satisfaisante. En Italie, l’Unione anarchista est aujourd’hui une des organisations les plus importantes et les plus influentes du mouvement ouvrier italien. En Espagne, o√Ļ les anarchistes ont constamment concentr√© leurs activit√©s propagandistes et organisationnelles sur le mouvement syndical r√©volutionnaire, la Confederacion del Trabajo s’est d√©velopp√©e apr√®s la guerre avec une puissance insoup√ßonn√©e. Bien qu’apr√®s une s√©rie de luttes violentes elle ait √©t√© pour ainsi dire contrainte au silence par la r√©action terrible qui depuis deux ans r√®gne sur le pays, elle n’a pas √©t√© malgr√© cela abattue par les pers√©cutions horribles qu’elle a d√Ľ subir et qu’elle subit encore. Ce n’est que gr√Ęce √† leur activit√© organisationnelle in√©puisable que nos camarades espagnols ont √©t√© capables de se maintenir face √† cet √©norme impact de la r√©action et d’affirmer leur existence en tant que mouvement. Mais √©galement au Portugal et dans les r√©publiques d’Am√©rique du Sud o√Ļ le mouvement est proche de celui d’Espagne, nos camarades ont r√©alis√© sur le terrain organisationnel quelque chose de significatif qui justifie les meilleurs espoirs dans l’avenir.

Enfin l’anarchisme en Allemagne a, depuis la r√©volution, des bases solides gr√Ęce √† l’√©volution puissante du mouvement anarcho-syndicaliste qui rassemble tous les √©l√©ments d’un mouvement ouvrier anarchiste. A mon avis, ceci est le ph√©nom√®ne le plus significatif de l’anarchisme en Allemagne et qui n’est pas assez bien √©valu√© par une partie des camarades allemands qui, par principe, se trouvent sur le terrain de l’organisation et du mouvement ouvrier. Celui qui s’applique √† estimer toute la port√©e de cette √©volution doit aussi comprendre que justement les camarades qui ne sont plus des novices dans ce mouvement, doivent prendre un int√©r√™t tout particulier √† donner leurs meilleures forces pour renforcer ce mouvement car un lent √©clatement de celui-ci comme on peut l’observer aujourd’hui dans la majorit√© des organisations de gauche serait au m√™me instant l’√©croulement du mouvement anarchiste qui ne s’en remettrait pas de sit√īt.

Que l’on ne se m√©prenne pas‚ÄĮ! Si nous avons tant insist√© sur l’organisation ce n’est pas pour affirmer qu’il s’agirait l√† de la m√©dicamentation valable pour tous les maux. Nous savons fort bien que c’est en premier lieu l’esprit qui anime et inspire un mouvement. Si cet esprit n’est pas pr√©sent, aucune organisation n’y aide. On ne peut pas faire vivre les morts en les organisant. Ce que nous affirmons c’est que l√† o√Ļ l’esprit existe r√©ellement et l√† o√Ļ les forces n√©cessaires sont pr√©sentes, un rassemblement organisationnel des forces sur une base f√©d√©raliste est le meilleur moyen pour atteindre les plus grands r√©sultats. A l’int√©rieur de l’organisation il y a un espace pour cette force. Justement, cette activit√© collective √©troite des individus pour une cause commune est un moyen puissant pour hausser la puissance sociale et la conscience de la solidarit√© parmi les membres pris un √† un. Il est absolument faux d’affirmer que dans l’organisation le sentiment de la personnalit√© et de l’individualit√© devraient se consumer. C’est justement tout le contraire. C’est justement dans le contact constant avec ses semblables que les meilleures qualit√©s de la personnalit√© se d√©veloppent. Lorsque l’on comprend sous le terme ¬ę individualisme ¬Ľ rien d’autre que l’encensement perp√©tuel de son propre ¬ę Moi ¬Ľ et la crainte ridicule que tout contact avec d’autres personnes est un danger pour sa propre personne, on oublie que c’est justement l√† l’obstacle le plus important √† l’√©volution de l’individualit√©. Plus un homme est li√© √©troitement √† d’autres √™tres humains, plus il ressent profond√©ment ses joies et ses douleurs et plus sa personnalit√© sensitive est riche et plus son individualit√© est grande. Oui, on peut dire tranquillement que la personnalit√© sensible de l’homme est le produit direct de sa sensibilit√© sociale.

Aussi, l’anarchisme n’est-il pas pour ces raisons l’adversaire de l’organisation mais son partisan le plus chaud, √©tant admis qu’il s’agit de l’organisation naturelle du bas vers le haut, qui s’exprime par l’activit√© commune et f√©d√©rative des forces et qui na√ģt des relations sociales des √™tres humains. Et c’est pour la m√™me raison qu’il combat toute compartimentation de cette activit√© commune qui soit impos√©e d’en haut parce qu’elle d√©truit les relations naturelles entre les hommes, base de toute v√©ritable organisation, et qu’elle fait de l’individu une partie automatique d’une grande machine mise en marche par certains principes et travaillant √† certains int√©r√™ts particuliers.

On peut aussi, avec Malatesta, mettre l’accent sur l’organisation des groupes anarchistes et leur regroupement f√©d√©ratif, ou √™tre d’avis avec Kropotkine que les anarchistes doivent maintenir leur petit groupe mais qu’ils doivent consacrer la plus grand part de leurs activit√©s aux organisations syndicales. On peut aussi, avec James Guillaume, le courageux compagnon de lutte de Bakounine, repr√©senter le point de vue que l’on peut se passer d’organisation anarchiste sp√©cifique et travailler exclusivement dans les syndicats r√©volutionnaires pour d√©velopper et enraciner le socialisme libertaire. Ce sont des diff√©rences d’opinion que l’on peut discuter. Mais, en tout cas, la n√©cessit√© de l’organisation subsiste.

Et justement √† notre √©poque, accoucheuse d’orages, cette n√©cessit√© est devenue plus urgente que jamais. Les contradictions sociales se r√©v√®lent de plus en plus aigu√ęs dans tous les pays. Et d’√©normes masses dans la classe ouvri√®re aujourd’hui encore s’illusionnent sur la capacit√© du prol√©tariat √† conqu√©rir la puissance √©tatique afin de r√©gler le probl√®me social. D’ailleurs, le terrible √©croulement √† l’Est pourrait gu√©rir la majeure partie d’entre elles de cette croyance. Il est insens√© de penser que le socialisme d’Etat ait perdu sa puissance secr√®te sur les masses, c’est le contraire. Et c’est justement pour cela que, plus que jamais, il est n√©cessaire d’opposer l’id√©al de libert√© √† l’esprit de l’esclavage g√©n√©ral aux tyrans, √† tous les serviteurs du pouvoir et de la propri√©t√©, quels que soient les masques derri√®re lesquels ils se cachent. Le sort de notre avenir prochain se trouve dans la balance de l’histoire. Aussi faut-il rassembler en une large alliance toutes les forces afin d’ouvrir les portes d’un avenir libre.

[1] Une des organisations anarchistes ant√©rieure √† l’effervescence de la p√©riode r√©volutionnaire (1919-1923), moment o√Ļ les questions d’organisation s’av√®rent cruciales, dans tout le mouvement r√©volutionnaire.

[2] Organisation d’intellectuels bourgeois dont faisaient partie des personnages comme l’√©conomiste anglais John Stuart Mill et Giuseppe Garibaldi. Bakounine y faisait de ¬ę l’entrisme ¬Ľ avant de rompre en 1868.

[3] L’Entraide (1904), derni√®re √©dition : 1979, √©ditions de l’Entraide.

[4] Th√©oricien et militant anarchiste italien (1877-1935)‚ÄĮ; compagnon de Malatesta.

[5] De la capacité politique des classes ouvrières (1864), éditions du Monde libertaire ( 1977). Du principe fédératif, Marcel Rivière (1959).

[6] L’empire knouto-germanique et la r√©volution sociale (1870-1871), volume8 des Oeuvres compl√®tes, Champ libre (1982).

[7] En 1873, sous la conduite de f√©d√©ralistes bourgeois, les villes de Malaga, S√©ville, Barcelone, Valence et Carthag√®ne se constituent en cantons ind√©pendants. Lors de ces √©v√©nements, le r√īle des anarchistes n’est pas moindre. En 1874, cette r√©volte cantonaliste sera r√©prim√©e, et les anarchistes se verront contraints √† la clandestinit√©.

[8] Joseph Peukert (1885-1910), anarchiste autrichien. Leader de la tendance radicale de la social-d√©mocratie autrichienne (1881 1884). Ami de Most avec lequel il partageait la m√™me apologie de la violence et de la terreur individuelle. A la suite d’un de ses discours, un attentat eut lieu le 4 juillet 1882 qui fut suivi d’une r√©pression touchant l’ensemble de la social d√©mocratie autrichienne. Peukert r√©ussit √† s’enfuir aux Etats-Unis. Fut soup√ßonn√©, sans preuves r√©elles, d’√™tre un agent provocateur.

[9] Karl Gr√ľn, √©crivain allemand, membre de la gauche h√©g√©lienne, acquis aux id√©es de Proudhon. Marx le classait parmi les partisans du ¬ę vrai socialisme ¬Ľ (cf. L’Id√©ologie allemande). Mo√Įse (Moses) Hess, √©crivain et philosophe allemand (1812-1875)‚ÄĮ; communiste, il collabora successivement √† la Gazette rh√©nane et √† la Nouvelle Gazette rh√©nane avec Karl Marx. Un des membres fondateurs de la Ligue des communistes, dont il se s√©para en 1848. Son ouvrage Die Philosophie der Tat, publi√© en 1843, exprime un ¬ę anarchisme ¬Ľ o√Ļ les conceptions individualistes et humanistes dominent.

[10] Pionniers de l’anarchisme r√©volutionnaire en Allemagne. Membres de la Soci√©t√© ouvri√®re de Berne fond√©e en 1875 et inspir√©e par Paul Brousse et Kropotkine. Werner sera le leader des ¬ę Jeunes ¬Ľ en 1891‚ÄĮ; Reinsdorf dirigea, en 1883, un groupe qui lan√ßa une bombe contre le Kaiser. D√©couverts, les membres de ce groupe, dont Reinsdorf, furent ex√©cut√©s.

[11] Johann Most (1846-1906], figure du socialisme allemand, d’abord socialiste, plus ou moins disciple de D√Ļrhing, puis anarchiste. Son activit√© se d√©veloppa surtout aux Etats-Unis et en Angleterre. Longtemps ap√ītre de la violence et de l’activisme minoritaire, il fonda en 1879 le journal Freiheit qui fut un des p√īles de l’anarchisme allemand, autour duquel se regroup√®rent les premiers militants ouvriers anarchistes. Rocker, qui fut un de ses disciples, lui consacrera une biographie.

[12] Aux éditions Spartacus, B 43.

[13] Journaux anarchistes de langue allemande publiés par des exilés et des réfugiés, durant les lois antisocialistes bismarckiennes.

[14] Dieu et l’Etat, premi√®re √©dition en 1882.

[15] Les¬ę Jeunes ¬Ľ (Jungen) √©tait une opposition de gauche au sein de la social-d√©mocratie, qui attaquait le r√©formisme officiel, le parlementarisme et l’institutionnalisation du parti social-d√©mocrate. Tr√®s vivace de 1889 √† 1891, date √† laquelle elle fut exclue de la social-d√©mocratie avec la b√©n√©diction de F. Engels (Erfurt, 1891). Ces¬ę Jeunes ¬Ľ se regroup√®rent, un temps, autour de G. Landauer, lui-m√™me un des exclus, et de son journal le Socialiste (1891-1899).

[16] Gustav Landauer (1870-1919), c√©l√®bre figure du mouvement anarchiste allemand. Un des leaders du mouvement des conseils ouvriers en Bavi√®re (1918-1919), assassin√© par la ¬ę soldatesque social-d√©mocrate ¬Ľ.

[17] J.H. Mackay, √©crivain √©cossais, naturalis√© allemand, auteur d’un ouvrage paru en 1891 : Les Anarchistes : un tableau de la soci√©t√© √† la fin du XIX√®me si√®cle. Auteur d’une biographie de Max Stirner.

[19] Am√©d√©e Dunois (1878-1944), anarchiste fran√ßais, syndicaliste r√©volutionnaire et collaborateur de Jean Grave. Il fonda en 1912 la Bataille syndicaliste. Entre √† la SFIO avant la guerre‚ÄĮ; est membre du Parti communiste jusqu’en 1927, date √† laquelle il retourne a la SFIO.

[19] Am√©d√©e Dunois (1878-1944), anarchiste fran√ßais, syndicaliste r√©volutionnaire et collaborateur de Jean Grave. Il fonda en 1912 la Bataille syndicaliste. Entre √† la SFIO avant la guerre‚ÄĮ; est membre du Parti communiste jusqu’en 1927, date √† laquelle il retourne a la SFIO.




Source: Fr.theanarchistlibrary.org