AVANT-PROPOS

Que l’on n’ait apparemment toujours pas de conception claire de ce problème dans les milieux anarchistes, et ce malgré son importance pour le mouvement en lui-même et pour son développement futur, est tout le contraire d’un signe réjouissant. Les différents points de vue sur cette question sont tout particulièrement confus, principalement ici, en Allemagne, les circonstances spécifiques dans lesquelles l’anarchisme moderne s’y est développé en étant naturellement pour une bonne part responsables. Une partie des « anarchistes » allemands refuse par principe toute organisation aux lignes directrices précises, estimant qu’elle va directement à l’encontre des idées anarchistes. D’autres, en revanche, reconnaissent la nécessité de petits groupes, mais refusent toute liaison plus étroite de ces groupes entre eux, comme c’est par exemple le cas au sein de la Fédération anarchiste allemande : ils ne voient dans une semblable concentration de forces que limitation de la liberté individuelle et mise en tutelle autoritaire de l’individu. Pour notre part, nous pensons que de telles conceptions sont dues à une totale incompréhension de la véritable question, c’est-à-dire à une totale méconnaissance de ce que l’on entend communément par anarchisme.

L’anarchisme, bien qu’il parte de l’individu dans ses considérations sur les différentes institutions et courants d’idées sociaux, n’en reste pas moins une théorie sociale qui s’est développée de manière indépendante au sein du peuple. L’homme est en effet en premier lieu un être social, dans lequel toute l’espèce sommeille et reste à l’œuvre de manière permanente, s’y reconfirmant sans cesse et y célébrant à chaque instant sa résurrection. L’homme n’est pas l’inventeur de la vie commune en société, il en est l’héritier : il avait déjà hérité l’instinct social de ses ancêtres animaux en franchissant le seuil de l’humanité. Il a toujours vécu et lutté dans le cadre de la société et, si la vie commune en société est la condition initiale et l’élément essentiel de son existence individuelle, la société est la forme première de toute organisation.

L’attachement tenace à de vieilles formes dépassées propre à la majorité des hommes n’est au fond pas autre chose qu’une expression particulière de cet instinct social profond ! Ne pouvant encore concevoir le nouveau, leur imagination leur fait se représenter la dissolution de toutes les relations sociales, et la peur de n’avoir plus qu’à s’abîmer dans le néant les fait s’accrocher désespérément aux formes traditionnelles du donné historique. C’est là sans doute un des revers de la vie commune des hommes, mais il révèle bien le caractère indéracinable du lien entre l’instinct social et la vie de chaque être particulier. Qui ignore ce fait irrécusable ou ne le saisit que partiellement, obtiendra peut-être de très beaux résultats dans ses exercices d’abstraction de la quintessence des concepts mais ne parviendra jamais à une conscience claire des forces motrices de l’évolution humaine.

Les formes de la vie commune des hommes en société ne restent pas identiques, elles se transforment au cours de l’histoire, mais la société demeure, exerçant une influence permanente sur la vie personnelle des individus. Qui s’est habitué à tourner sans cesse en rond dans le cercle magique des représentations abstraites – activité pour laquelle les Allemands ont une tendance toute particulière – réussit certes à délier l’individu particulier de ses innombrables rapports au monde en général, toutefois ce n’est, en fin de compte, pas l’homme qui lui reste mais seulement sa caricature, une ombre blême sans chair ni sang, menant une existence fantomatique dans le seul royaume nébuleux des abstractions et complètement introuvable, en revanche, dans la vie réelle. Il lui advient la même chose qu’à ce Bavarois qui, ayant voulu faire passer à sa vache l’habitude de manger, s’écria au comble du désespoir, lorsqu’elle eut fini par crever : « Quel malheur ! Eût-elle seulement vécu un jour de plus, et elle aurait pu s’en tirer sans plus aucun fourrage ! ».

LA POSITION DES GRANDS FONDATEURS

Les grands fondateurs de l’anarchisme moderne – Proudhon, Bakounine et Kropotkine – ont toujours souligné la base sociale de la doctrine anarchiste, dont ils ont fait le point de départ de leurs réflexions. Ils ont combattu l’Etat, non seulement en sa qualité de défenseur des monopoles et des différences de classe à l’intérieur de la société, mais encore en tant que destructeur de toute organisation naturelle, qui se développe de bas en haut du sein du peuple pour la réalisation des tâches communes et la défense des intérêts généraux contre les attaques de tout ordre. L’Etat, cet instrument de coercition aux mains de minorités privilégiées dans la société, dont la fonction est de mettre les larges masses sous le joug de l’exploitation économique et de la tutelle intellectuelle, est l’ennemi juré de tous les rapports directs des hommes entre eux ; il cherchera toujours à ce que ceux-ci ne s’établissent que par l’intermédiaire de ses médiateurs. De même que le prêtre ne permet au croyant d’entrer en liaison avec son Dieu que par sa médiation, l’Etat veut voir toutes les affaires humaines réglées par celle de ses représentants officiels. Il se considère comme la providence terrestre et ne peut permettre que des éléments profanes viennent gâcher l’œuvre du Créateur.

Aussi l’histoire de l’Etat est celle de la servitude de l’homme, l’exploitation économique des peuples, principale et on peut même dire unique tâche de l’Etat, n’étant possible que grâce à son existence. En cherchant à empêcher, ou, partout où il ne le peut, à paralyser, par toute espèce d’intervention légale, toute initiative directe des citoyens et toute association naturelle des hommes pour la protection de leurs intérêts communs, il est devenu l’ennemi mortel de toute solidarité et de toute liberté naturelles, ces deux résultats les plus hauts de la vie commune en société qui ne sont, à vrai dire, qu’une seule et même notion. Proudhon l’avait parfaitement compris, comme le prouve cette notation de ses Confessions d’un révolutionnaire :

« Considérées d’un point de vue social, liberté et solidarité sont deux concepts identiques. La liberté de chacun ne trouvant plus une limite, comme le proclame la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1793, mais un soutien dans la liberté des autres, l’homme libre est celui qui a le plus de rapports avec ses congénères ».

L’anarchisme, cet éternel adversaire de tous les monopoles économiques, politiques et sociaux, combat dans l’Etat à la fois leur protecteur et le farouche ennemi de toutes relations directes et immédiates des hommes entre eux, mais il n’a jamais été l’ennemi de toute organisation. Au contraire, un de ses plus lourds griefs contre le système de violence étatique résulte précisément de ce qu’il a reconnu dans l’Etat le plus grand obstacle à une véritable organisation s’appuyant sur les intérêts égaux de tous. Les grands fondateurs de la philosophie anarchiste avaient clairement compris que moins il y a d’oppositions d’intérêts dans les formations sociales, plus étroits sont les liens mutuels des hommes et plus élevé le degré de liberté personnelle dont jouit l’individu à l’intérieur de la communauté. Aussi ont- ils vu dans l’anarchie un état social dans lequel les désirs et les besoins individuels des hommes naissent de leurs sentiments sociaux ou, en d’autres termes, leur sont plus ou moins identiques. Ils ont reconnu dans le sentiment de la réciprocité le moteur le plus efficace de toute évolution sociale et le résultat naturel des intérêts généraux. C’est pourquoi ils refusèrent de faire de la contrainte des lois le ciment de l’organisation humaine et développèrent l’idée du libre accord comme base de toute forme d’organisation sociale. La domination des lois est toujours celle des privilèges sur la grande masse de ceux qui en sont exclus, le symbole de la violence brutale sous le masque d’une justice commutative.

Des hommes liés entre eux par des intérêts généraux se donnent des lignes générales de conduite sous la forme de libres accords qui servent de normes à leur comportement. Le contrat entre égaux constitue la base morale de toute organisation authentique. Toute autre forme d’association humaine n’est que contrainte et despotisme des privilèges. C’est dans ce sens que Proudhon conçut l’idée d’une réorganisation sociale de l’humanité, qu’il formula comme suit dans son importante
Idée générale de la révolution au XIXe siècle :

« Ce que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats. Point de lois votées ni à la majorité ni à l’unanimité ; chaque citoyen, chaque commune ou corporation fait la sienne.

Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sont les forces économiques.

Ce que nous mettons à la place des anciennes classes de citoyens, noblesse et roture, bourgeoisie et prolétariat, ce sont les catégories et spécialités de fonctions, Agriculture, Industrie, Commerce, etc.

Ce que nous mettons à la place de la force publique, c’est la force collective.

Ce que nous mettons à la place des armées permanentes, ce sont les compagnies industrielles. Ce que nous mettons à la place de la police, c’est l’identité des intérêts.

Ce que nous mettons à la place de la centralisation politique, c’est la centralisation économique.

L’apercevez-vous maintenant, cet ordre sans fonctionnaires, cette unité professionnelle et tout intellectuelle ? Ah ! vous n’avez jamais su ce que c’est que l’unité, vous ne pouvez la concevoir qu’avec un attelage de législateurs, de préfets, de procureurs généraux, de douaniers, de gendarmes ! Ce que vous appelez unité et centralisation n’est autre chose que le chaos éternel, servant de base à un arbitraire sans fin ; c’est l’anarchie des forces sociales prise pour argument du despotisme, qui sans cette anarchie n’existerait pas ».

Bakounine a très souvent développé de semblables conceptions dans ses écrits et ses déclarations publiques ; il suffira de rappeler ici son discours au premier congrès de la Ligue pour la paix et la liberté, à Genève en 1867. Nous ne dirons rien de Kropotkine, dont les œuvres principales sont aujourd’hui accessibles aussi au public allemand. Contentons-nous de renvoyer à son beau livre sur L’Entraide mutuelle, dans lequel il décrit les formes d’organisation adoptées par les hommes depuis les temps reculés, nommant solidarité ce plus beau résultat de la vie commune en société qu’il prône comme le facteur le plus important et le plus puissant dans l’histoire de la vie sociale.

DES FORMES D’ORGANISATION NÉES DU PEUPLE

Proudhon, Bakounine et Kropotkine n’étaient pas non plus des « immoralistes » comme maints Allemands pauvres d’esprit qui, rabâchant Nietzsche, se disent anarchistes et, dans leur modestie innée, se proclament des « surhommes ». Ils ne se sont pas construit arbitrairement une « morale des maîtres et des esclaves » pour en déduire toutes les conclusions possibles et imaginables, mais ont bien plutôt cherché à découvrir l’origine des sentiments moraux de l’homme et l’ont trouvée dans la vie commune en société. Loin de donner à la morale une quelconque interprétation religieuse ou métaphysique, ils ont vu dans les sentiments moraux de l’homme le résultat naturel de son être social, peu à peu cristallisé dans des us et coutumes précis qui servent de fondement aux formes d’organisation nées du peuple. Bakounine, et encore bien plus Kropotkine, sont ceux qui ont le plus clairement reconnu cet aspect ; le dernier, qui a étudié cette question jusqu’à la fin de sa vie, a rassemblé les résultats de ses recherches dans une oeuvre dont quelques passages seulement sont jusqu’ici connus du public. C’est justement pour cette raison qu’ils furent de si ardents porte-parole de la justice sociale, qui trouve son expression la plus achevée dans le désir permanent de liberté personnelle et d’égalité économique ressenti par l’homme.

Les nombreux auteurs bourgeois et socialistes d’Etat qui ont jusqu’ici étudié l’anarchisme d’une manière critique ont la plupart du temps totalement méconnu le profond caractère social de cette doctrine – de manière évidemment volontaire chez des gens comme Wilhelm Liebknecht, Plekhanov et toute une série d’autres. C’est en effet la seule façon d’expliquer que l’on ait pu artificiellement construire, dans leur camp, une contradiction aussi absurde que non fondée entre anarchisme et socialisme. On s’appuie principalement, pour étayer cette curieuse classification, sur Stirner, sans penser que son œuvre géniale n’eut pas la moindre influence sur la naissance et le développement du mouvement anarchiste proprement dit et que l’on peut tout au plus, comme le remarque très justement l’anarchiste italien Luigi Fabbri , le considérer comme« un des précurseurs et des parents les plus éloignés de l’anarchisme ». L’Unique parut en 1845 et tomba dans un oubli total. 95% des anarchistes n’avaient pas la moindre idée de la personne ni de l’œuvre de ce philosophe allemand jusqu’à ce que son livre, après avoir été exhumé au début des années 90 en Allemagne, se voie traduit en plusieurs langues. Mais, même alors, l’influence des idées de Stirner sur le mouvement anarchiste dans les pays latins, où les doctrines de Proudhon, Bakounine et Kropotkine en exerçaient une décisive depuis des décennies, sur de larges couches de la classe ouvrière, fut extrêmement faible et elle n’est pas devenue plus importante depuis. Certes, son œuvre ne fut pas sans fasciner certains milieux intellectuels français qui flirtaient provisoirement à l’époque avec les anarchistes et dont la plupart sont depuis longtemps repassés « de ce côté-ci de la barricade », mais elle ne toucha pas la grande majorité des anarchistes militants de ces pays. Aucun des premiers fondateurs du mouvement anarchiste n’aurait jamais pensé, même en rêve, qu’on puisse lui refuser un jour le nom de socialiste. Tous se sentaient et se voulaient tels, car ils étaient profondément pénétrés du caractère social de leur doctrine. C’est pourquoi ils se dénommèrent d’abord beaucoup plus souvent « socialistes révolutionnaires » ou, par opposition aux « socialistes d’Etat », socialistes anti-autoritaires, le terme d’«anarchistes » ne s’implantant progressivement chez eux que plus tard.

PROUDHON ET LE FÉDÉRALISME

Il est clair que les grands représentants de l’anarchisme et les fondateurs du mouvement anarchiste moderne, qui ne se lassèrent jamais de souligner le caractère social de leurs idées, ne pouvaient être des adversaires de l’organisation et ne le furent de fait jamais. Ils combattirent la forme d’organisation centraliste copiée sur celle de l’Eglise et de l’Etat, mais reconnurent tous la nécessité absolue d’une organisation qui rassemble toutes les forces, dont ils pensèrent avoir trouvé la forme la plus adéquate dans le fédéralisme.

On connaît l’influence de Proudhon sur les associations ouvrières françaises. Nous ne nous étendrons pas ici sur l’histoire de ce mouvement extraordinairement intéressant, qui représente sans aucun doute l’un des chapitres les plus exaltants de la grande lutte du travail contre la puissance exploiteuse du régime capitaliste. Ce qui nous intéresse ici, ce sont seulement les positions de Proudhon vis-à-vis des organisations coopératives. S’il avait en effet soumis l’idée originelle d’association à une dure critique dans son journal, il se donna le plus grand mal pour l’enrichir de ses propres conceptions. Grâce au travail infatigable de ses amis à l’intérieur des associations, il réussit à détruire l’influence qu’y exerçait le communiste d’Etat Louis Blanc et à en transformer profondément l’esprit. Il encouragea les coopératives par tous les moyens et celles-ci, en retour, furent loyalement à ses côtés dans toutes les luttes contre le gouvernement. C’est avec leur aide que les idées du grand penseur français pénétrèrent vraiment en milieu ouvrier, y prenant forme pratiquement. Le célèbre projet de Banque du Peuple s’appuyait principalement sur les associations coopératives des travailleurs, qui lui accordèrent leur soutien le plus dévoué. Elle devait à la fois créer un lien naturel entre les associations dans tout le pays et couper l’herbe sous les pieds du capital. Nous ne voulons pas estimer ici de manière critique la valeur et la signification pratique de ce projet, imposé par l’époque et ses conditions extraordinaires, mais seulement montrer que Proudhon et ses disciples furent de fervents partisans de l’organisation : ne s’agissait-il pas là, en effet, d’une entreprise organisationnelle de grand style, puisque Proudhon lui-même pensait qu’elle compterait, après une année d’existence, plus de deux millions d’associés ?

Il suffit d’ailleurs de se reporter aux innombrables exposés sur la nature et le but des structures organisationnelles que l’on rencontre un peu partout aussi bien dans ses œuvres que dans les revues qu’il a éditées, pour se rendre compte de la profondeur et du sérieux avec lesquels il avait compris ce qui fait l’essence de toutes les formes d’organisation sociale, comme il ressort de manière tout particulièrement frappante de ses deux ouvrages Du principe fédératif et De la capacité politique des classes ouvrières.

Les nombreux disciples qu’avait acquis Proudhon dans la classe ouvrière étaient tous partisans convaincus de l’organisation. Ils furent parmi les principaux éléments qui contribuèrent à la création de la Première Internationale, et les premières étapes du développement de la grande association ouvrière furent entièrement placées sous leur influence théorique. Mais tous ces efforts, qui trouvaient leur expression dans les organisations des « Mutualistes », comme se nommèrent les disciples de Proudhon, ne peuvent être considérés que comme les tout premiers débuts et les phénomènes précurseurs du mouvement anarchiste. Celui-ci ne commence qu’avec l’Internationale et, principalement avec l’accroissement progressif de l’influence de Bakounine et de ses amis dans les fédérations des pays latins. Bakounine lui-même fut toute sa vie un énergique et infatigable représentant de l’idée d’organisation

(*) Les intertitres et les notes sont de Spartacus.

et la plus grande partie de son activité en Europe consiste en des tentatives ininterrompues pour rassembler en une organisation les éléments révolutionnaires et libertaires et les pousser à l’action. Son activité en Italie, la fondation de l’« Alliance », sa puissante propagande au sein de l’Internationale, furent toujours animées par cette idée, développée dans une série de brillants articles parus dans L’Egalité genevoise, de l’organisation de l’Internationale comme rassemblement de fédérations économiques en opposition à tous les partis politiques. Dans ceux intitulés« La politique et l’Internationale », parus dans les numéros du 8 au 28 août 1869, il explique aux travailleurs que toute la politique de la bourgeoisie, quelles que soient les formes qu’elle revête, ne poursuit au fond qu’un seul but, à savoir le maintien de la domination de la bourgeoisie, ce qui signifie en même temps l’esclavage du prolétariat. Aussi les ouvriers n’ont-ils aucun intérêt à participer à la politique bourgeoise dans l’espoir d’être ainsi en mesure d’améliorer leur situation, toute tentative en ce sens ne pouvant qu’amener de cruelles déceptions et qu’éloigner le moment de la libération du travail du joug du capital. Le seul moyen d’ouvrir la voie à la libération du prolétariat est le rassemblement des travailleurs dans des organisations économiques de combat, tel qu’il est réalisé par exemple au sein de l’Internationale. En tant qu’individu isolé, le travailleur est à la merci de la puissance organisée du capital, même s’il dispose de capacités extraordinaires et d’une grande énergie personnelle. Ce n’est que dans l’organisation que se développent les forces de tous, en se concentrant dans l’action commune.

BAKOUNINE ET L’ORGANISATION

Jusqu’à son dernier souffle, Bakounine resta un inflexible partisan de l’organisation, si totalement persuadé de sa nécessité qu’il n’oublia pas de la mentionner encore une fois tout spécialement dans l’émouvante lettre d’adieu adressée par lui peu après le congrès de Genève de 1873 aux frères de la Fédération jurassienne et que l’on peut considérer comme son testament à ses amis et compagnons de lutte :

« Le temps n’est plus aux idées, mais aux faits et aux actes. L’essentiel aujourd’hui, c’est l’organisation des forces du prolétariat. Mais cette organisation doit être l’œuvre du prolétariat lui-même. Si j’étais encore jeune, je m’établirais au milieu des travailleurs, partageant la vie laborieuse de mes frères de travail et participant avec eux à la grande œuvre de l’organisation ».

A la fin de la même lettre, Bakounine nomme encore les deux conditions qui seules, à son avis, peuvent assurer la victoire du travail :

« 1- Tenez-vous fermement au principe d’une grande et large liberté du peuple, où l’égalité et la solidarité ne soient pas un mensonge.

2-Organisez toujours plus l’Internationale et la solidarité pratique des travailleurs de tous les métiers et de tous les pays et n’oubliez jamais que, si vous êtes faibles en tant qu’individus isolés et simples organisations locales ou nationales, vous trouverez une force immense et une puissance irrésistible dans une union universelle ».

Bakounine, ce grand prophète d’une liberté individuelle qu’il ne conçut jamais autrement que dans le cadre des intérêts de tous, reconnaissait ainsi pleinement que la nécessité d’une certaine subordination des individus à des décisions prises librement et à des directives générales, a son fondement dans la nature même de l’organisation. Il n’y voyait aucunement un « viol de la libre personnalité », comme tant d’esprits dogmatiques pétrifiés qui, enivrés par une douzaine de slogans vides, n’ont jamais saisi la nature proprement dite des idées anarchistes bien qu’ils se fassent continuellement passer, avec une indiscrète importunité, pour des chevaliers du Graal des « principes anarchistes ». C’est ainsi qu’il déclare par exemple dans sa grande œuvre L’Empire knouto-germanique et la révolution sociale , écrite sous l’impression toute récente de la Commune de Paris :

« Quelle que soit mon hostilité à ce que l’on appelle en France la discipline, je reconnais cependant qu’une certaine discipline, non pas automatique mais librement consentie, est et sera toujours nécessaire, là où des hommes librement réunis entreprendront un travail commun ou voudront mettre en train une action commune. Une telle discipline n’est autre chose que l’accord volontaire et issu d’une mûre réflexion de tous les efforts individuels pour la poursuite d’un but commun ».

C’est en ce sens que les anarchistes de la période bakouninienne concevaient l’organisation et cherchaient à lui ouvrir la voie dans la pratique ; en ce sens qu’ils agirent dans les sections et les fédérations de l’Internationale qu’ils enrichirent de leurs idées. Ils organisèrent les travailleurs en sections de propagande et groupes syndicalistes locaux, qui étaient rattachés aux unions régionales elles-mêmes reliées aux fédérations nationales, qui se réunissaient toutes dans la grande association internationale.

Si l’on veut se faire une idée de l’activité organisatrice extraordinaire que déployèrent les anarchistes à cette époque, il suffit de jeter un coup d’œil sur le rapport présenté par la Fédération espagnole au VIème congrès de l’Internationale (Genève 1873), texte particulièrement important du fait qu’en Espagne,l’Internationale fut organisée et conduite dès le début selon les principes anarchistes. Si l’anarchisme est resté jusqu’à présent le facteur prédominant dans le mouvement ouvrier espagnol en général, se montrant toujours capable de repousser toutes les tentatives social-démocrates, c’est principalement parce que les anarchistes espagnols sont restés très scrupuleusement fidèles à leurs principes et méthodes originels, malgré les persécutions auxquelles ils furent périodiquement soumis, comme ils le sont encore actuellement. Ils ne succombèrent jamais à la maladie de la « surhumanité » et de ce sot égoïsme dont les pitoyables victimes sombrent toujours dans l’admiration muette de leur propre nombril, croyant pour ainsi dire que l’organisation pourrait porter tort à leur minuscule petite personne. Non, les anarchistes espagnols ont toujours conservé leurs racines dans le mouvement ouvrier dont ils cherchèrent de toutes leurs forces à augmenter l’efficacité théorique et organisationnelle et aux combats duquel ils ont toujours pris part à une place éminente.

Ainsi peut-on lire dans le rapport de la Fédération espagnole évoqué ci- dessus :

« La Fédération espagnole comptait au 20 août 1872, 65 fédérations locales, soit 224 sections syndicales et 49 sections de différents métiers. Elle avait en outre des membres isolés dans 11 villes. Au 20 août 1873, elle comptait 162 fédérations locales comprenant un total de 454 organisations syndicales et de 77 sections de différents métiers.

Si l’on ajoute aux fédérations locales déjà existantes celles en cours de formation (c’est-à-dire les sections en train de se grouper en fédérations), on obtient les chiffres suivants :

La Fédération espagnole comptait en tout jusqu’au 20 août 1872, 204 fédérations locales déjà formées et en cours de formation, soit 571 sections syndicales et 114 sections de différents métiers. Elle avait en outre des membres isolés dans 11 villes où n’existait encore aucune organisation.

Au 20 août 1873, elle comptait 270 fédérations locales existantes et en cours de formation, soit 557 sections syndicales et 117 sections de différents métiers ».

Je pourrais encore citer ici d’autres extraits des différents rapports de la Fédération italienne ou du Jura, etc., ayant tous trait à leur activité organisationnelle, mais cela nous mènerait trop loin. Toute la littérature, journaux et brochures de cette époque sont remplis d’allusions à la nécessité de l’organisation et il n’y avait alors personne, dans les rangs anarchistes, pour soutenir un autre point de vue sur cette question. Tous soulignaient le caractère social des conceptions anarchistes et tous étaient fermement convaincus que l’émancipation sociale ne pouvait être obtenue que par l’information et l’organisation des masses et que l’organisation était la condition première et préalable de toute action commune.

CLANDESTINITÉ ET ACTION CONSTRUCTIVE

Ce trait caractéristique du mouvement se modifia peu à peu après la guerre franco-allemande et principalement après la terrible défaite de la Commune. La victoire de l’Allemagne et de la politique de Bismarck avait créé un fait historique nouveau en Europe, désormais impossible à annuler. La création, au cœur de l’Europe, d’un Etat militaire bureaucratique équipé de tous les moyens du pouvoir ne pouvait manquer d’avoir une forte influence sur le développement général de la réaction qui relevait alors puissamment la tête – et ce fut en effet ce qui se passa. Le centre de gravité du mouvement ouvrier européen s’était déplacé de France en Allemagne, où il conduisit à l’épanouissement du mouvement social-démocrate, dont le développement influença également de manière décisive tous les autres pays, à quelques exceptions près. Ainsi commença cette période fatale qui devait voir d’une part l’Europe devenir de plus en plus la proie d’une militarisation générale, partie d’Allemagne, tandis que, de l’autre et sous l’influence grandissante de la social-démocratie allemande, le mouvement ouvrier dans son ensemble s’enlisait lentement dans un pitoyable possibilisme.

Dans les pays latins, où l’aile libertaire de l’Internationale exerçait une très forte influence, une furieuse réaction se déchaîna au début des années 70. En France, où les éléments les meilleurs et les plus intelligents du mouvement ouvrier avaient trouvé la mort dans le cruel écrasement de la Commune ou, dans la mesure où ils n’avaient pas réussi à gagner l’étranger, avaient été déportés en Nouvelle-Calédonie pour y mener la vie pleine d’inquiétudes et de soucis des exilés, toutes les organisations furent réprimées par le gouvernement et la presse révolutionnaire interdite. Les mêmes événements se répétèrent deux ans plus tard en Espagne après l’écrasement sanglant de la révolte cantonaliste et la capitulation de la Commune de Carthagène . Le mouvement ouvrier tout entier fut impitoyablement réprimé et toute manifestation publique de la classe ouvrière révolutionnaire rendue impossible pour de longues années. En Italie, on pourchassait les membres de l’Internationale comme des bêtes sauvages, leur rendant toute propagande publique si difficile qu’ils étaient de plus en plus obligés de se limiter aux organisations secrètes auxquelles ils étaient plus enclins que leurs camarades d’autres pays, en tant qu’Italiens et dans la vieille tradition des Carbonari et des sociétés secrètes de Mazzini.

Ainsi le mouvement anarchiste disparut-il pour des années de la vie publique dans les pays latins par suite des nombreuses persécutions qu’il subit et fut-il obligé de chercher refuge dans les associations secrètes qu’il se créa. Cependant, la période de réaction se prolongeant plus que la plupart ne l’avaient prévu, sa psychologie se transforma, devenant peu à peu tout à fait différente de celle de ses origines. Des mouvements clandestins sont certes capables de porter, dans leurs cercles restreints, l’émouvant esprit de dévouement et de sacrifice des individus à la cause révolutionnaire à un degré extraordinairement élevé, mais il leur manque ce large contact avec les masses populaires qui peut seul rendre leur efficacité féconde, en maintenir la vigueur et en assurer la continuité. C’est ainsi qu’il arrive que les membres isolés de tels mouvements perdent, sans s’en apercevoir, tout juste critère pour l’appréciation des manifestations propres de la vie réelle et que le souhait devienne chez eux père de la pensée. Perdant peu à peu le sens de l’activité constructive, celle-ci en vient à prendre une tournure purement négative. Ils perdent, en un mot et sans en avoir clairement conscience, toute compréhension d’un mouvement de masse. Ce processus s’accomplit très souvent à une vitesse surprenante et peut, en quelques années, donner un tout autre aspect à un mouvement, à supposer que les conditions extérieures – dans le cas présent, les poursuites aveugles des gouvernements – favorisent le développement de l’organisation clandestine.

Il est clair que, dans les périodes de réaction généralisée, lorsque le gouvernement enlève à un mouvement toute possibilité de vie publique, l’organisation clandestine est le seul moyen qui reste à ce dernier de ne pas mourir. Mais tout en reconnaissant ce fait, on ne peut se laisser aller à en méconnaître les inévitables défauts ou même à en surestimer l’importance. Une organisation clandestine ne peut jamais être considérée que comme un moyen rendu nécessaire par un danger momentané, mais elle ne sera jamais capable de préparer efficacement ou même d’initier une véritable transformation sociale. Les transformations sociales présupposent toujours la propagande la plus intensive et la plus large dans les masses, dont l’idée du changement doit s’emparer avant qu’elles puissent être mises en mouvement. Or, c’est précisément ce fait irréfutable qu’oublie trop facilement l’individu isolé dans l’atmosphère particulière des associations secrètes et l’influence fascinante qu’elles exercent principalement sur les éléments les plus jeunes d’un mouvement, plus enclins au romantisme, est un très gros obstacle à la perception lucide des proportions réelles, qui rend bien des gens aveugles à la simple réalité. On voit alors toujours les choses comme transfigurées, non pas comme elles sont en réalité mais comme on souhaiterait les voir.

Les organisations secrètes des anciens révolutionnaires russes ont certes accompli d’étonnantes prouesses, mais elles n’en furent pas moins incapables de faire pénétrer leurs idées dans les masses et ne purent que se vider lentement de leur sang. Ce n’est que lorsque, avec le développement de l’industrie, de larges masses de la classe ouvrière ainsi qu’également une partie de la paysannerie russe furent touchées par les idées socialistes, que le mouvement devint invincible.

Mais un mouvement clandestin porte encore en lui toute une série de graves désavantages inévitablement liés à son existence même – par exemple et en premier lieu son incessant combat avec les organismes de surveillance de l’Etat, qui sont partout et toujours aux aguets pour découvrir les conspirations ou, au besoin, les créer eux-mêmes grâce à leurs provocateurs. Cette lutte ininterrompue, en obligeant toujours le conspirateur à de nouvelles mesures de prudence, non seulement représente une très grande dépense d’énergie, mais fait aussi naître à la longue chez lui une méfiance carrément maladive, qui devient même très souvent une seconde nature, envers tout un chacun. Les soupçons, qu’on a déjà vus ruiner pour toujours mainte vie d’homme, s’insinuent partout à pas de loup (je ne veux rappeler ici que l’affaire Peukert , qui fut non seulement la tragédie de la vie de cet homme mais déchira aussi de manière effroyable l’ensemble du mouvement allemand pour de longues années, paralysant toutes ses forces). Il est également clair que des querelles personnelles ne peuvent, dans un tel mouvement, que prendre des formes beaucoup plus aiguës et funestes, le champ de leur efficacité restant toujours limité : que l’on se remémore par exemple la lutte impitoyable entre Barbès et Blanqui au sein des sociétés secrètes sous Louis-Philippe, qui paralysa pour longtemps leur activité.

Tous ces phénomènes confèrent à un mouvement clandestin un caractère tout à fait particulier et exercent une très forte influence sur l’esprit de ses membres. Mais ils nuisent avant tout à son développement théorique et à ses capacités créatrices, puisqu’une telle organisation est toujours obligée de placer l’efficacité destructrice au premier plan de ses activités.

Le mouvement anarchiste étant entré au début des années 70 dans une telle période de réaction et d’associations secrètes, il était naturel qu’il ne pût se soustraire entièrement à l’influence de la nouvelle atmosphère. En quelques années, on prit l’habitude dans les milieux anarchistes, de considérer l’activité conspiratrice comme un état naturel et les nouveaux éléments, tout particulièrement les recrues de cette période, n’étaient que trop portés à tenir l’organisation secrète et son mode d’activité pour une évidente condition préalable générale du mouvement anarchiste. Point de vue que soutint par exemple le Comité italien pour la révolution sociale, dans sa longue« Adresse au VIème Congrès de l’Internationale » (Bruxelles, novembre 1874), où il rejetait en ces termes toute activité publique des révolutionnaires comme nuisible :

« La répression massive ordonnée par le gouvernement nous pousse à la conjuration entièrement secrète. Cette forme d’organisation étant de beaucoup supérieure, nous ne pouvons que nous réjouir de ce que les persécutions aient mis un terme à l’Internationale publique. Nous continuerons dans la voie de la clandestinité, que nous avons choisie comme la seule susceptible de nous mener à notre but ultime : la révolution sociale »

QUAND VINRENT LES SOCIALISTES ALLEMANDS

Tel était l’état du mouvement, lorsque quelques sociaux-démocrates allemands radicaux en exil passèrent à lui. Les grandes luttes idéologiques au sein de l’Internationale n’avaient presque pas laissé de traces sur la classe ouvrière allemande, l’influence de la grande association ouvrière ayant été pour ainsi dire nulle en Allemagne. Les précurseurs isolés, et déjà assez vieux, de l’anarchisme y étaient depuis longtemps tombés dans l’oubli, lorsque les travailleurs allemands se mirent à s’organiser de manière autonome. Les écrits de Karl Grün, Moïse Hess, Wilhelm Marr, etc., leur étaient totalement inconnus, tout comme les nombreuses traductions de Proudhon publiées au cours des années 40 et 50. Le mouvement tout entier, sans exception, était sous l’influence de la social-démocratie.

Les terribles persécutions contre le mouvement anarchiste dans les pays latins avaient amené un grand nombre de réfugiés en Suisse romande : des Français, des Italiens, des Espagnols s’y étaient retrouvés. Leur cercle s’accrut encore lorsque la loi contre les socialistes entra en vigueur en Allemagne et que les poursuites obligèrent de nombreux travailleurs à s’exiler. La Fédération jurassienne exerçait encore une certaine influence en Suisse au milieu des années 70, se livrant à une intense propagande, à laquelle prenaient aussi part les réfugiés. C’est dans ce milieu que des ouvriers allemands comme Emil Werner, Eisenhauer et August Reinsdorf firent connaissance avec l’anarchisme – au cours donc de cette phase particulière dont nous venons de parler, ce qui devait donner un caractère tout particulier à leur propre développement personnel. C’est également dans l’esprit de cette époque que fut rédigé le Journal des travailleurs, la première revue anarchiste de langue allemande, fondée à Berne en juillet 1876. L’adoption, deux ans plus tard, par le Reichstag de la loi contre les socialistes, qui mettait hors la loi l’ensemble du mouvement socialiste, ne pouvait évidemment que contribuer puissamment à pousser la nouvelle direction sur les voies les plus extrémistes.

Un facteur d’un poids considérable vint encore s’ajouter à ceux que nous avons énumérés : l’impitoyable et terrible combat de la Narodnaïa Wolija contre les représentants de l’autocratie tsariste venait de commencer en Russie, où il se développait avec une passion telle que nous n’en avons plus connue depuis dans l’histoire européenne. Les actes des révolutionnaires russes avaient une influence véritablement fascinante sur le mouvement socialiste européen, principalement là où il était mis hors la loi par le gouvernement. Rien ne peut plus contribuer à réveiller en l’homme les instincts violents et le désir de vengeance que de traîner perpétuellement sa dignité dans la boue ; il faut avoir vécu personnellement une période semblable pour pouvoir en apprécier justement les effets funestes. Les éternelles persécutions policières, les basses chicanes auxquelles sont quotidiennement exposés les individus, les brimades matérielles et la chasse d’un endroit à l’autre peuvent pousser au désespoir même l’homme le plus débonnaire. Si c’est le sort d’un homme d’une grande audace personnelle comme August Reinsdorf, véritablement pourchassé de ville en ville comme une bête sauvage, il est clair qu’il en viendra peu à peu à n’être plus animé que de sentiments de vengeance, qui ne peuvent pas ne pas avoir une influence prépondérante sur toute sa propagande. Plus il tombe de victimes et plus croît en lui le désir de les venger, jusqu’à s’emparer progressivement de tout son être.

LA CONSPIRATION ET L’ACTION DE MASSE

Dans un tel état d’esprit, on ne peut évidemment que montrer bien peu de compréhension pour le développement des idées et les activités créatrices. Le contact intellectuel avec les masses disparaît de plus en plus – précisément dans la mesure où se développent les points de vue extrêmes du révolutionnaire isolé. Celui-ci demeure toutefois convaincu qu’il se rapproche ainsi du peuple, bien que ce soit exactement le contraire qui se passe. La compréhension psychologique d’un individu particulier est tout simplement impossible aussi longtemps que l’atmosphère déterminée de sa sphère d’activité nous reste inaccessible, ce qui était ici le cas dans une très large mesure. Le sens d’une plus grande activité organisatrice parmi les masses populaires, destinée à y faire pénétrer les idées nouvelles afin d’être soi-même à son tour enrichi par leur vie pratique, cette influence réciproque, sans laquelle un mouvement populaire authentique n’est même pas pensable, se perd peu à peu complètement pour faire place à toutes sortes d’hallucinations, généralement tout à fait brouillées avec la réalité de la vie. Il ne reste d’ailleurs pas d’autre possibilité, toute activité plus large à l’intérieur des masses étant rendue illusoire par l’état d’exception. La grande et féconde idée de l’organisation des masses, telle qu’elle fut incarnée par l’Internationale, passe progressivement tout à fait à l’arrière-plan ; dans la mesure où on lui accorde encore une importance, l’organisation devient une petite société de conspirateurs qui ne peut naturellement plus avoir qu’un rayon d’action très limité. C’est dans ce sens que la concevait Reinsdorf, lorsqu’il développait, en juillet 1880, les idées suivantes dans le journal de Most, Freiheit (Liberté) :

« Si nous examinons les causes du terrorisme exercé actuellement à l’encontre des ouvriers socialistes de langue allemande par une petite coterie de députés au Reichstag et de journalistes, qui culmine dans l’exclusion du parti de Hasselmann et de Most dans les insultes aux ouvriers social révolutionnaires et la diffamation de toute activité révolutionnaire, force nous est de trouver l’origine de cet attristant phénomène dans le fait que les ouvriers allemands se sont créé eux- mêmes, par leur type d’organisation centraliste, ces idoles qui n’hésitent pas maintenant, en tant que partis, à se dresser contre toute action individuelle et à lancer leurs anathèmes dignes des papes contre tous ceux qui mettent en doute leur infaillibilité. Préserver à l’avenir leur droit individuel à l’auto-détermination contre tout soi-disant « chef », telle est la grande leçon que les ouvriers socialistes allemands doivent tirer de ces faits. Tout individu doit avoir le droit d’organiser son activité révolutionnaire comme bon lui semble ; chaque groupe autonome doit avoir le droit d’employer au niveau local le poison, le poignard ou la dynamite comme moyen de libération, sans être pour cela accusé d’être au service de la police ou irresponsable. Chaque groupe doit en outre avoir le droit de s’associer à un ou à plusieurs autres groupes pour une action commune, sans être accusé d’activité contraire à la tactique du Parti ou d’autres inventions ou chicanes aussi peu naturelles, qui n’ont eu jusqu’ici pour but que de créer des privilèges. Liberté de l’activité révolutionnaire pour chaque individu et chaque groupe, liberté de coalition pour chaque groupe et chaque individu favorisant les initiatives et la confiance dans la capacité de l’individu d’être utile à la cause par l’action et, ce qui est essentiel, libération de ce poids de plomb que représente la tutelle de chefs incapables d’agir, voilà le résultat d’une organisation anti-autoritaire des ouvriers, des travailleurs socialistes révolutionnaires ».

En 1880, revenant encore une fois dans le n°39 du Freiheit sur l’organisation des anarchistes, Reinsdorf écrivait :

« Qu’en est-il de l’organisation des anarchistes aujourd’hui ? On n’entend pas beaucoup parler de longs congrès, de discours ni de résolutions : sans être accusé de rébellion contre une soi-disant « discipline de parti » (le mot a des accents vraiment militaristes), chaque groupe, voire même chaque membre isolé, oeuvre à sa manière pour la Révolution, sûr de la compréhension solidaire de tous ses camarades, dès qu’il s’agit d’un acte de propagande. Mais un éclair éblouissant sur les bords de la Néva, un flamboiement sur les rives du Dniester, une révolte paysanne en Romagne, une attaque à main armée contre des préposés aux impôts dans les vallées de la Sierra Nevada, une manifestation grandiose dans la métropole aux bords de la Seine ou un combat avec la police sur les rives républicaines de l’Aar, voilà les signes de vie qu’ils donnent de-ci, de-là, et la preuve de ce qu’ils gardent immuablement en vue leur but : le renversement de la société actuelle ».

Comme on peut le voir, Reinsdorf se représentait l’organisation presque exclusivement sous l’angle de la conjuration et de l’action terroriste et c’est le même point de vue que soutenaient presque tous les anarchistes allemands à cette époque. Ils n’avaient pas du tout, ou du moins que très incomplètement et superficiellement, pris connaissance du sens originel de l’anarchisme et la plupart d’entre eux confondaient une forme provisoire du mot, imposée par les circonstances, avec un élément essentiel de la propagande anarchiste. Il arrivait en même temps très souvent à Reinsdorf de se perdre dans des conceptions purement blanquistes et de se laisser influencer par des idées extrêmement autoritaires sans qu’il s’en rendît compte lui-même. Ainsi devait-il publier en septembre 1880 dans Freiheit une correspondance dans laquelle il incitait les travailleurs allemands à étudier avec soin le Catéchisme du révolutionnaire qu’il attribuait, faussement comme tant d’autres, à Bakounine alors qu’il est dû en fait à Netchaïev. Mais ce document qui l’enthousiasmait tellement, ne représente-t-il pas précisément l’abjuration de toute espèce de sentiment personnel, et même de toute personnalité ? Il n’était d’ailleurs pas le seul dans son genre : ainsi le soi-disant « Comité exécutif révolutionnaire » de New York, dont J. Most parlait tant dans les années 80 et qui exista sûrement plus dans son imagination que dans la réalité, ne fut certainement pas un produit des conceptions anarchistes. Mais, dans de telles périodes de réaction généralisée, où les mouvements révolutionnaires ne peuvent exister que dans la clandestinité, de semblables erreurs sont inévitables : il y règne en effet une atmosphère de confusion à laquelle personne ne peut complètement se soustraire.

LES ACTES ISOLÉS NE PEUVENT SERVIR DE BASE À UN MOUVEMENT SOCIAL

Tout comme ils ont beaucoup surestimé l’importance des organisations conspiratives, les anarchistes de la période dont il est ici question en vinrent peu à peu à attribuer une signification exagérée aux actes révolutionnaires isolés. Beaucoup allèrent jusqu’à voir dans ce qu’ils appelaient la « propagande par le fait » l’activité essentielle du mouvement. Dans des périodes de réaction désespérée et de cruelles persécutions, les actes terroristes isolés de caractère passionné sont certes compréhensibles et explicables – les anarchistes ne furent d’ailleurs pas les seuls à en commettre mais, avec eux, des représentants de toutes les tendances et de tous les partis sans exception. On peut même dire sans crainte que les anarchistes, comparés aux partisans réactionnaires du terrorisme individuel, furent de véritables enfants de chœur. Cependant une chose est sûre : de tels actes n’ont en eux-mêmes rien de commun avec l’anarchisme. Chez les anarchistes isolés, qui sont des hommes comme tous les autres, des conditions déterminées ont déclenché des actes déterminés, tout comme ce fut le cas chez des gens animés d’autres convictions. Seules les terribles persécutions auxquelles les anarchistes furent soumis dans différents pays, permettent d’expliquer pourquoi l’on a démesurément surestimé, dans leurs milieux et pendant cette terrible période, l’importance de ces actes isolés.

Ceux-ci ne peuvent jamais servir de base à un mouvement social, et tout aussi peu changer un système social. S’ils peuvent effrayer pour un temps des soutiens isolés du système dominant, c’est sans avoir aucune influence sur ce système lui- même, ce que n’ont d’ailleurs jamais prétendu les anarchistes. Seuls, certains individus sont doués pour les actions terroristes et ce fait est, à lui seul, la meilleure preuve que l’on ne peut bâtir un mouvement sur leur base. Les transformations sociales ne peuvent être effectuées que par les mouvements de masse, phénomène que les anarchistes de la première période avaient bien compris, eux qui, pour cette raison, concentrèrent leur activité sur la propagande en leur sein, cherchant à les rassembler dans des unions économiques et dans des groupes sociaux d’études. Ce n’est que lorsque la réaction toujours grandissante eut mis fin à cette activité et une fois le mouvement anarchiste déclaré hors la loi, que s’y développa cette nouvelle tendance.

Sous le règne de la loi sur les socialistes, le mouvement anarchiste allemand développa une activité souterraine qui se limita cependant principalement à la diffusion clandestine de la littérature – journaux et brochures – étrangère. Ainsi introduisit-on en contrebande par les frontières belge et hollandaise des organes comme le Freiheit de Most et l’Anarchiste paraissant tous deux à New York, mais aussi l’Autonomie de Londres. Cette diffusion coûtait d’énormes sacrifices et les camarades qui tombèrent entre les mains des policiers furent presque tous condamnés à des peines de prison. Bien qu’il n’ait jamais été très fort, le mouvement eut partout à combattre d’immenses difficultés, puisqu’il dut subir non seulement toutes les persécutions gouvernementales mais encore les attaques les plus haineuses et les plus démesurées des chefs sociaux-démocrates, qui ne reculèrent devant aucune calomnie : ainsi Wilhelm Liebknecht accusa-t-il August Reinsdorf d’être au service de la police alors qu’il venait d’être condamné à mort.

Il y eut des groupes à Berlin, Hambourg, Hanovre, Halle, Magdebourg, Francfort-sur-le-Main, Mayence, Mannheim, dans différentes villes du Bas-Rhin, en Saxe et en Allemagne du Sud. La plupart de leur membres, principalement dans les dernières années de la loi sur les socialistes, étaient de jeunes enthousiastes qui concevaient l’anarchisme plus sentimentalement que rationnellement, ce qui n’avait d’ailleurs rien d’étonnant, la littérature anarchiste, dans la mesure où elle avait paru en langue allemande, ne pouvant absolument pas prétendre à la richesse. En dehors de Dieu et l’Etat de Bakounine, il n’existait à cette époque que des brochures tout à fait dépareillées de Kropotkine, Most et Peukert – et voilà la liste à peu près close. Il ne faut pas non plus oublier de dire que les rudes paroles de Most faisaient alors sur nous autres, jeunes garçons, une impression plus forte que les traités les plus sérieux de Kropotkine, ce qui, psychologiquement, est facilement compréhensible. Dans un pays où toute libre et franche parole était interdite, les expressions les plus radicales ne pouvaient naturellement qu’avoir la plus grande influence, même si elles ne contenaient rien de profond.

Avec l’abrogation de la loi sur les socialistes en 1890, le mouvement ouvrier allemand subit aussi une transformation profonde, même si elle ne se fit que peu à peu. L’opposition à l’intérieur de la social démocratie, qui était déjà devenue très nette dans les dernières phases de la loi d’exception, se fit alors publique, s’en prenant durement aux chefs du parti. Ceux-ci cherchèrent à leur tour par tous les moyens à faire taire ces« Jeunes » et, y ayant échoué, préparèrent ouvertement une scission. C’est ainsi que les porte-parole de l’opposition furent exclus au congrès d’Erfurt en 1891. Ils fondèrent alors une nouvelle organisation, le Parti des socialistes indépendants, avec son propre organe à Berlin, le Socialiste.

Ces événements donnèrent aussi aux anarchistes la possibilité de présenter leurs idées publiquement et ceci tout d’abord dans la capitale, où ils organisèrent leurs premières réunions publiques. Deux ans plus tard, on essaya de donner à l’anarchisme son propre organe en Allemagne, l’Arbeiter Zeitung (le Journal ouvrier) qui s’appelait l’Organe des anarchistes d’Allemagne et qui devait paraître à Berlin en novembre 1893 mais qui fut immédiatement confisqué par le gouvernement. A l’exception de quelques exemplaires, le tirage entier du premier numéro tomba entre les mains de la police. Le Socialiste évolua aussi de plus en plus en direction de l’anarchisme jusqu’à ce que se fasse au sein des socialistes indépendants une scission sous la direction de G. Landauer et que la grande majorité de l’organisation se déclare pour l’anarchisme. A partir de cette époque, le Socialiste devint purement anarchiste.

Autrefois, c’est-à-dire pendant la première moitié des années 90, il aurait été peut-être possible de regrouper dans une seule organisation les différents groupes anarchistes et de poser ainsi les fondements d’un mouvement vivant et sain.

Il y avait, de fait, cette intention chez une partie des anarchistes allemands. C’est juste à cette époque que débutèrent les dissensions internes qui firent trembler pendant des années ce jeune mouvement. Tout un flot d’idées d’ordre différent s’abattit sur le mouvement anarchiste et produisit un trouble infini dans les esprits. Si la possibilité avait été donnée au mouvement de se développer dans l’opinion publique quelques années sans être troublé et de pouvoir se renforcer intellectuellement, les nombreuses idées avec lesquelles il fit connaissance à ce moment auraient pu contribuer à accélérer son évolution intellectuelle. Hélas ! il ne connaissait pas une situation favorable. Au contraire, il manquait à la majorité de ses partisans d’alors, la maturité intellectuelle qui seule pouvait le rendre capable de tester de manière indépendante et critique toutes les idées nouvelles qui s’abattaient soudainement sur lui.

Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des anarchistes allemands de l’époque n’avaient pas la moindre idée des mouvements anarchistes précurseurs et de leurs aspirations. Grâce à l’entremise des journaux et des brochures anarchistes publiés à l’étranger ils avaient connaissance de manière superficielle d’une certaine phase du mouvement mais les rapports sociaux qui avaient conduit à cette nouvelle forme du mouvement leur étaient totalement inconnus. Les camarades qui eux avaient appris à connaître la période souterraine du mouvement en Allemagne étaient sans exception des partisans de l’anarchisme communiste. Ils ne savaient rien d’une autre tendance. En 1891 parut à Zürich le roman célèbre de John

Henri Mackay, les Anarchistes. Le livre suscita un grand intérêt dans les cercles anarchistes allemands bien que son fondement théorique fût extrêmement faible et fort contestable. Des débats interminables s’ensuivirent dans les assemblées des groupes et dans les soirées sur la question : anarchisme individuel ou anarchisme communiste ? Et ceux qui étaient convaincus que l’individualisme représentait la quintessence de l’anarchisme n’étaient pas rares. D’autres suivirent Mackay si loin qu’ils dénièrent à la tendance communiste le droit de s’appeler anarchiste. Il est toujours remarquable que ce sont toujours les représentants les plus zélés de la liberté qui veulent imposer les limites les plus étroites.

Un an plus tard, parut, dans la collection de la « Bibliothèque universelle » chez Reclam, une nouvelle édition de l’œuvre de Stirner, l’Unique et sa propriété, qui était presque totalement tombée dans l’oubli. (Une deuxième édition du livre parue en 1882 n’eut aucune diffusion notable et resta totalement inconnue des cercles anarchistes.) La parution de ce livre étrange fut un événement pour le mouvement anarchiste d’Allemagne. Rares à l’époque étaient ceux qui avaient une idée du moment et du contexte dans lesquels l’œuvre de Stirner avait été conçue. Tous les grands combats d’idées antérieurs à 1848 étaient oubliés depuis longtemps et ainsi il allait de soi que beaucoup d’entre ceux qui dévoraient littéralement l’Unique ne comprenaient pas les sorties polémiques violentes du livre ou bien ne les connaissaient qu’imparfaitement. C’est bien facile à comprendre car il n’y avait plus guère de traces de cette époque dans la littérature qui s’est développée depuis qui nous permettent d’approcher cette période éloignée.

Car, pour beaucoup, l’œuvre de Stirner fut une véritable révélation, une sorte de vérité première qui ne pourrait plus être dépassée. Il est paradoxal que cette œuvre classique des négations qui n’a pas eu son pareil sous cette forme dans toute la littérature, devint pour beaucoup d’anarchistes de cette période une nouvelle Bible, que l’on commentait et que l’on expliquait. Et on ne manqua pas, hélas ! de glossateurs de cette sorte. Il me semble que la tragédie de tous les grands esprits, ou peut-être de l’esprit en général c’est que les cerveaux les plus vides et les bavards les plus superficiels se sentent appelés à se prendre pour leurs apôtres. Ce fut en large part le cas pour Stirner et Nietzsche et cela ne les a pas servis. Dans de nombreux groupes anarchistes, il y eut autrefois des commentateurs de Stirner de cette espèce qui sortaient constamment leurs citations de l’« Egocratie », ce qu’ils entendaient par là et qui rendaient impossible tout travail raisonnable. Ça signifie que dans chaque groupe, un de ces esprits pouvait toujours exercer ses talents en y consacrant tout son temps et si une grande âme du même style surgissait dans un tel cercle, cela conduisait inévitablement à la fondation d’un nouveau groupe.

Ces petits messieurs combattirent par principe toute activité organisée et regardèrent avec un souverain mépris le « grand troupeau ». On oubliait ainsi que Stirner lui-même avait parlé jusqu’à un certain point de l’organisation lorsqu’il aborda l’« Association des Egoïstes ». J’ai tellement appris à connaître ces « inébranlables » qui étaient constamment aux aguets pour pouvoir apporter à l’individu leurs expressions banales comme « troupeaux de vaches » et « masses idiotes » et seule l’expérience m’a appris que la majorité de ces extraordinaires saints reste toujours au-dessous du niveau moral moyen du peuple et que pour la plupart d’entre eux le mot d’ordre : « Allez aux masses », était intempestif. Il en allait de même quant à leurs manies de dénoncer l’autorité. Ils sont toujours prêts à abattre toute autorité dans le mouvement, mais en règle générale, ils étaient eux- mêmes les plus intolérants que l’on puisse imaginer, animés d’une volonté farouche (presque maladive) d’avoir raison qui rendait impossible à la longue tout travail commun avec eux.

Mais ce ne furent pas les seuls effets récents que subit le jeune mouvement, bien que sans aucun doute ils aient eu une influence déterminante sur son évolution. En 1892, parut l’ouvrage très facile à lire du Dr Benedikt Friedlânder, Le socialisme libertaire contre l’esclavagisme étatique marxiste, qui rappela à la mémoire des anarchistes d’alors l’œuvre d’Eugène Dühring restée jusque-là inconnue à la majorité des jeunes. Ainsi, de nombreux anarchistes se mirent à étudier l’œuvre d’Eugène Dühring, en particulier lorsque la nouvelle tendance publia en 1894 son propre organe, L’Esprit populaire moderne, à Berlin, qui lui permit de diffuser ses idées de manière plus intensive.

En outre, le mouvement Freiland de Theodor Hertzka eut une influence non négligeable sur le mouvement anarchiste de cette époque. Ses ouvrages Freiland, Un voyage à Freiland, etc., furent beaucoup lus dans les cercles des anarchistes allemands et abondamment mentionnés dans le Socialiste.

En 1894, le Dr Bruno Wille publia son ouvrage la Philosophie de la libération par un instrument pur, qui donna lieu à de larges controverses et qui remit au premier plan plus particulièrement la question de l’usage de la violence comme moyen de lutte tactique que Wille rejetait naturellement par principe.

Il ne saurait être ici question des nombreuses autres choses qui ont eu une influence plus ou moins forte sur l’évolution du mouvement anarchiste en Allemagne, mais il suffit de mentionner les courants les plus importants. Nous rappelons une fois encore que toutes ces idées et inspirations nouvelles qui, à cette époque, assaillirent de tous côtés le jeune mouvement, auraient pu grosso modo le renforcer, à supposer que celui-ci ait eu le temps nécessaire pour se renforcer idéologiquement et créer une certaine base pour son activité. Comme ce ne fut malheureusement pas le cas, toutes ces influences nouvelles firent exploser le mouvement encore jeune et le désintégrèrent de plus en plus. La rédaction du Socialiste, qui avait trouvé en Gustav Landauer un brillant représentant, se donna un mal fou pour clarifier et rassembler le mouvement ; mais ce n’était pas un mince travail et, de plus, il fut rendu plus difficile par les incessantes persécutions et tracasseries policières que subit le mouvement à cette époque. Les attentats de Ravachol, Vaillant, Henri, Pallas et autres qui eurent lieu en France et en Espagne avaient rendu la police allemande ombrageuse et lui avaient inspiré une chasse sauvage à l’anarchiste. Les nombreuses poursuites tombèrent avec fracas sur le mouvement et furent dirigées principalement contre l’édition du Socialiste que l’on voulait à tout prix mettre sous le boisseau. Pendant la courte durée de son existence, c’est-à-dire de novembre 1891 à janvier 1895, au moins dix-sept rédacteurs responsables furent inculpés et, sauf deux, durent fuir à l’étranger avant d’être condamnés. Quand cela ne servait à rien, on violait directement les lois pour empêcher la parution de cette feuille tant redoutée, ce qui arriva finalement.

Les éditeurs du Socialiste avaient tout d’abord l’objectif de faire paraître la feuille à l’étranger, mais ils réussirent à refaire paraître le journal après sept mois d’interruption à Berlin en entamant une « nouvelle série ». Mais la façon de l’écrire avait changé. Le nouveau Socialiste avait abandonné le ton impertinent et offensif de ses premières années et s’occupait presque exclusivement de questions purement théoriques sur lesquelles, on peut bien le dire, il est intervenu de manière très brillante. On ne mentionnera ici, par exemple, que les excellentes contributions sur le marxisme et particulièrement les analyses critiques que la « conception matérialiste de l’histoire » y a subies. Seulement les articles du Dr E.H. Schmidt, de Ladislas Gumplowicz, B. Friedlânder, Bruno Wille, Ommerdonn, Binde, etc., si bons pouvaient ils être en eux-mêmes, ne correspondaient pas aux besoins des travailleurs anarchistes qui n’étaient en grande partie pas assez éduqués pour pouvoir suivre le déroulement des pensées des intellectuels. Aussi, petit à petit, un malentendu profond s’installa au sein du mouvement berlinois qui peu à peu s’étendit à d’autres villes. Les éditeurs du Socialiste eux-mêmes comprirent que quelque chose devait être fait pour aplanir les contradictions les plus criantes et on fondit ainsi en 1896 le Pauvre Conrad, en quelque sorte un supplément populaire au Socialiste. Le nouveau journal qui parut sous la direction de A. Weidner était d’une très bonne tenue, seulement son format était beaucoup trop petit pour qu’il puisse remplir efficacement sa tâche. De plus, les dissensions internes que la manière d’écrire du Socialiste avait provoquées étaient allées beaucoup trop loin. Avec un peu de bonne volonté, on aurait pu établir un équilibre raisonnable qui aurait pu être utile à l’ensemble du mouvement en Allemagne où ce type de conflit prend plus qu’ailleurs une tournure haïssable mais cela fut malheureusement impossible.

Aussi, en 1897, un nouvel organe anarchiste intitulé la Nouvelle Vie fut créé par le cercle constitué des membres insatisfaits par le style d’écriture du Socialiste. Seulement ces phénomènes doivent être analysés aussi selon un autre point de vue. Sans doute, parmi les anarchistes allemands de cette époque, se trouvait-il une bonne partie d’éléments que l’on pourrait plutôt qualifier de sociaux-démocrates aigris plutôt que de véritables anarchistes. Il était dès lors facile à comprendre que ces camarades ne considéraient pas le Socialiste comme leur organe.

Mais, il y avait encore une autre raison qui joua un rôle dans cette lutte entre anarchistes et qui eut une plus grande signification. Une partie des ouvriers anarchistes sentait instinctivement que la position que le Socialiste avait prise s’éloignait de plus en plus de la classe ouvrière car une fraction significative de ses collaborateurs s’était perdue dans des discours qui étaient totalement étrangers à la réalité de la vie et de ses luttes quotidiennes. On sentait comment le contact intense avec le mouvement ouvrier échouait généralement et on ressentait un malaise qui ne pouvait que porter préjudice à l’évolution ultérieure du mouvement.

Le simple ouvrier, généralement, ressent ces choses de manière plus fine et plus sensible que l’intellectuel bien qu’il ne possède pas toujours la capacité d’exprimer ses sentiments avec justesse. La majorité des camarades allemands aspirait à un mouvement ouvrier anarchiste et reconnaissait instinctivement que l’accent unilatéral mis sur des théories purement abstraites, sur la « souveraineté illimitée de l’individu » et ainsi de suite, qui permettaient d’imaginer le tout et son contraire, éloignaient le mouvement des masses et le figeait au niveau d’une secte. Ces raisons entraînèrent de nombreux camarades à adopter une position contre le Socialiste et à prendre d’autres voies. Qu’à cette occasion l’on ait été injuste avec un homme comme Gustav Landauer fut, bien sûr, profondément regrettable tant du point de vue strictement humain que dans l’intérêt du mouvement. Un regard sur son« Appel au socialisme » suffit pour reconnaître que Landauer a justement été un des rares en Allemagne à avoir compris le plus précisément l’essence sociale de l’anarchisme. Mais, d’ailleurs, il serait injuste de ramener ce conflit exclusivement à des haines personnelles ou à un entêtement psychologique, quoique, hélas ! dans de telles luttes ces choses ne puissent jamais être évitées.

C’était le bon sens qui poussait de nombreux travailleurs anarchistes à aspirer à une liaison solide et profonde de l’anarchisme avec le mouvement ouvrier. Cela se passa peut-être chez beaucoup de manière plus instinctive que consciente. On en ressentait bien la nécessité intrinsèque, seulement on n’était pas sûr des voies à prendre. La période transitoire de la Nouvelle Vie n’a sûrement pas été la bonne voie, pourtant elle a pu, chez beaucoup, accélérer la prise de conscience. Et cette clarification a eu lieu dans les rangs des anarchistes allemands, particulièrement et fortement influencés par les événements qui ont touché le mouvement anarchiste à l’étranger à cette époque. En France, le jeune mouvement syndicaliste- révolutionnaire se développa avec une rapidité surprenante. De nombreux anarchistes actifs consacrèrent toute leur énergie au nouveau mouvement et participèrent à de nombreuses luttes. L’idée d’un mouvement de masse révolutionnaire s’était fortement développée après avoir été au plus bas pendant si longtemps sous les « lois d’exception ». La grande idée de la grève générale commença à gagner les masses dans les pays latins et sous l’influence directe des violentes luttes ouvrières qui firent trembler dans les premières années du siècle l’Espagne, l’Italie, la France, la Suisse francophone, les Pays-Bas, la Hongrie et d’autres pays, le mouvement anarchiste entra lui aussi dans une nouvelle phase de son évolution qui le rapprocha de ses précurseurs plus anciens.

En janvier 1904, à Berlin, l’Ouvrier libre commença à paraître ; ses éditeurs se plaçaient tout à fait sur le terrain du mouvement de masse révolutionnaire et parlaient de grève générale et d’action directe. Une tentative énergique dans la même direction avait déjà été faite auparavant par Rudolf Lange et quelques autres camarades qui avaient publié dans ce but l’Anarchiste. Mais, au moment même où l’on se plaçait sur le terrain du mouvement de masse révolutionnaire, la question de l’organisation revint au premier plan. De fait, Rudolf Lange avait été constamment un des plus solides partisans d’une organisation anarchiste et avait ainsi plus d’une fois éveillé l’opposition d’une grande partie des camarades allemands. Lorsque la conférence de Mannheim de l’A.F.D. (Fédération anarchiste d’Allemagne) eut défini puis adopté certaines directives allant dans ce sens, les décisions, comme on pouvait s’y attendre, suscitèrent de nombreuses protestations à l’intérieur du mouvement anarchiste d’Allemagne où naturellement le vieux précepte de« l’autonomie inconditionnelle de l’individu souverain » ne jouait pas un rôle négligeable.

Les mêmes phénomènes se passèrent presque partout sous une forme plus ou moins semblable. Il s’agissait même de questions qui devaient produire les mêmes effets. Le célèbre anarchiste hollandais Christian Cornelissen a décrit de manière perspicace cette situation dans son étude intéressante Sur l’évolution de l’anarchisme, dans laquelle il formulait son opinion de la manière suivante :

« Dans différents pays modernes, l’anarchisme s’est pratiquement frayé la voie au sein des associations ouvrières en tant qu’opposition à la social-démocratie centralisée et disciplinée. Et cette opposition, comme c’est d’ailleurs le cas pour tous les mouvements d’opposition, est tombée très facilement dans l’extrême inverse. A côté de l’influence des éléments artistiques et littéraires, cela a beaucoup contribué à prêter un certain soutien à l’individualisme en tant qu’enseignement et a même, ici et là, introduit la désorganisation dans le mouvement. Particulièrement au début des années 90, à l’époque où la soi-disante action individuelle conduisit en France à différents attentats à la bombe, de même qu’en Italie, Allemagne, Pays-Bas, Bohême, etc., la critique individualiste a attaqué tout d’abord la forme d’organisation puis l’organisation en tant que telle. L’esprit individualiste de la désorganisation s’exprima dans les syndicats dès le départ quand vint à l’ordre du jour, dans les associations récemment créées, la question de savoir si toute règle syndicale, tout bureau n’amenait pas en lui le germe d’une nouvelle domination. Peu satisfaits de critiquer les malentendus de l’organisation et d’utiliser tous les moyens pour empêcher que les membres des bureaux prennent trop de pouvoir entre leurs mains dans les syndicats, eux qui n’étaient en principe que les mandataires des membres, les individualistes commencèrent à combattre l’organisation elle-même, rêvant toujours à de nouveaux tyrans là même où il s’agissait du règlement d’affaires syndicales les plus élémentaires. Là aussi, des phrases comme « la tyrannie de la majorité sur la minorité » et « la soumission de la liberté individuelle » furent utilisées de manière répétitive. Pourtant, la critique individualiste négligea aussi le danger pour l’organisation ouvrière de l’absence de toute réglementation ; l’autorité personnelle et même la dictature d’individus puissants peuvent s’y effectuer justement beaucoup plus facilement que dans les vieux syndicats que l’on avait attaqués. Cette espèce d’individualisme s’est manifestée dans cette période de transition dans les groupes d’études et d’activistes qui s’opposèrent aux associations social-démocrates encore plus que dans les syndicats. Ce n’est que quelques années plus tard que l’on discutera dans les différents pays des problèmes suivants : dans le groupe révolutionnaire n’est-ce pas une atteinte grave à la liberté de l’individu que de se mettre d’accord pour prendre une décision en utilisant la procédure du vote ? Est-il permis d’amener les membres de ces groupes à régler régulièrement leurs cotisations à la caisse du groupe ? A-t-on le droit d’élire un président dans les groupes qui regarde, qui demande la parole ou un secrétaire et plus particulièrement un caissier et est-il responsable devant la totalité des membres ? Ce serait encore de nouveaux maîtres comme dans la social-démocratie. Et, de plus, en ce qui concerne la responsabilité, l’individu souverain ne serait ainsi responsable que de lui-même. On ne croirait pas que cela ait été exagéré. Il s’agit là de phénomènes qui eurent bien lieu à l’échelle internationale. Encore au Congrès révolutionnaire international de Londres (1896), il y eut parmi les présents un stirnérien incorrigible qui, à chaque décision que les autres voulaient prendre, s’écriait : « Une décision, une résolution ! Mais je ne veux pas de décision, je ne suis pas ici pour passer des pactes avec les autres. Je souhaite seulement rester moi-même! » Mais alors, la tendance communiste avait déjà l’hégémonie, et on lui répondit : « Vous auriez dû rester chez vous pour rester vous-même. Vous n’aviez pas besoin de venir ici pour nous ennuyer ».

J’ai cité longuement Cornelissen parce qu’il a mis le doigt par ses descriptions sur le point sensible et parce qu’il a vécu lui-même ces choses de la même manière que moi. D’ailleurs, l’esprit de cette époque n’a pas disparu aujourd’hui tout à fait du mouvement anarchiste d’Allemagne et hante encore, ici et là, la tête de gens qui se laissent griser par les phrases creuses et auxquelles il n’a pas été donné d’entrer dans l’essence des concepts. Ces personnes s’attachent constamment aux apparences des choses car ils sont atteints du fétichisme des mots et parce que les images que produit leur force d’imagination rend la vraie réalité complètement magique. Je me souviens seulement du tract que les Bourses ouvrières de Cologne ont trouvé bon de diffuser à l’occasion du dernier Congrès syndicaliste à Düsseldorf. Le même verbiage sur l’autorité, le même vieux mot d’ordre sur lequel l’expérience du temps est passée sans laisser de traces. Une seule chose a changé. Le tract est signé« Les avancés ». C’est, de fait, quelque chose de nouveau. Car qu’il puisse y avoir dans une société si illustre d’individus souverains aussi des« avancés », on n’y avait pas encore pensé autrefois. Tout cela n’est que passé, apparition de fantômes vers minuit aux premières heures du jour.

Dès que le mouvement anarchiste se plaça au niveau des actions de masse comme ses grands devanciers de l’époque de l’Internationale, la question de l’organisation revint au premier plan. Et c’est principalement cette question qui conduisit à la convocation du Congrès anarchiste international d’Amsterdam et à la création de l’Internationale anarchiste. Le camarade français Dunois introduisit le point « anarchisme et organisation » par un court rapport dans lequel il affirmait le caractère social des idéaux anarchistes et expliquait que l’anarchisme n’était pas individualiste mais fédéraliste et que l’on pouvait le définir comme le « fédéralisme à tous les niveaux ». Dans la discussion, tous les camarades, à l’exception de l’individualiste néerlandais Croiset, se prononcèrent pour la nécessité de l’organisation et plus particulièrement notre vieux camarade Errico Malatesta qui a été pendant toute son existence un partisan infatigable de l’idée d’organisation.

« Gardons-nous de la conception erronée, dit Malatesta, que l’absence d’organisation soit une garantie de liberté. Les faits les plus crus nous montrent le contraire. Un seul exemple : il y a en France des journaux anarchistes qui ne sont soumis à aucune organisation ; mais leurs colonnes sont fermées à tous ceux dont les idées, le style ou la personne ont le malheur de déplaire à l’éditeur. Dans ce cas, des pouvoirs beaucoup trop importants sont entre les mains de quelques

personnes pour limiter la liberté d’expression des autres que si le journal était publié par une organisation. On parle beaucoup d’autorité et d’autoritarisme. Tout d’abord, mettons les choses au clair une fois pour toutes sur ce que cela signifie. Il ne fait pas de doute que nous sommes tous du plus profond de notre cœur, et que nous le serons toujours, contre l’autorité qui est représentée par l’Etat qui ne poursuit comme objectif que celui de maintenir l’esclavage économique pour le profit de la société. Mais pas un anarchiste, sans exception, ne refusera de respecter une autorité purement morale qui ne doit son origine qu’à l’expérience, l’intelligence et le talent. C’est une grosse erreur d’accuser les partisans de l’organisation, les fédéralistes, d’autoritarisme et c’est aussi une grosse erreur de croire que les adversaires de l’organisation, les individualistes seraient condamnés volontairement à l’isolement total. Je pense que le débat entre les individualistes (*) et les partisans de l’organisation tourne simplement autour de mots vides de sens qui ne peuvent pas tenir devant les faits. En Italie, il arrive souvent que les individualistes soient plus organisés, malgré leur rejet de l’organisation, que de nombreux partisans de l’organisation qui en affirment la nécessité mais qui ne la mettent jamais en pratique. On trouve aussi bien à l’intérieur de ces groupes qui parlent toujours bruyamment de la liberté de l’individu beaucoup plus de véritable autoritarisme que dans les groupes que l’on décrit habituellement comme « autoritaires » parce qu’ils ont un bureau et prennent des décisions. Assez de mots creux, tournons-nous vers l’action ! Les mots divisent, l’action unit. Il est temps que nous rassemblions organisationnellement nos forces pour pouvoir avoir une influence réelle sur les événements sociaux ».

Le Congrès adopta dans ce sens plusieurs résolutions et s’engagea à fonder un bureau international qui devait assurer la liaison entre différentes organisations nationales. Le Deuxième Congrès de l’Internationale anarchiste qui devait siéger à Londres pendant l’été 1914 et pour lequel déjà 21 délégations de 21 pays différents d’Europe et d’Amérique étaient annoncées, fut empêché par le déclenchement de la guerre mondiale et les cinq membres du bureau furent dispersés dans tous les pays.

(*) Les individualistes italiens se définissent comme des anarchistes communistes pour manifester leur opposition à l’organisation. (Note de Rocker.)

L’ENJEU DE L’ORGANISATION EN 1919

La première partie d’une catastrophe gigantesque est désormais derrière nous ; ce que la seconde nous apportera n’est pas encore prévu et on ne peut l’entrevoir que sous les jours les plus sombres. D’énormes problèmes s’amoncellent devant nous et sont suspendus à sa solution. Le mouvement anarchiste de tous les pays a été plongé durement dans la douleur de la guerre et on comprend que les camarades des différents pays devaient faire les plus grands efforts pour rassembler les forces éparpillées et recommencer à agir. On comprend aujourd’hui partout que le mouvement anarchiste a besoin d’une base organisée s’il doit être présent dans les grandes luttes qui s’annoncent, s’il veut durer et pour que les socialistes d’Etat de l’une ou de l’autre tendance ne soient pas les héritiers hilares de notre activité et de notre sacrifice. La Russie nous a donné sur ce point un exemple mémorable. Le mouvement anarchiste, malgré l’énorme influence dont il disposait dans le peuple et malgré le sacrifice énorme que ses membres ont fait à la cause de la révolution, a été victime de ses propres dissensions internes et de son manque d’organisation. Il a aidé le bolchevisme à obtenir le pouvoir qu’aujourd’hui même nos camarades connaissent dans toute son amertume. Et ce sera partout la même chose aussi longtemps que nous ne réussirons pas à nous unir sur des directives déterminées et à rassembler nos forces organisationnellement.

En France, les camarades se retrouvent ensemble dans la Fédération anarchiste et développent une activité satisfaisante. En Italie, l’Unione anarchista est aujourd’hui une des organisations les plus importantes et les plus influentes du mouvement ouvrier italien. En Espagne, où les anarchistes ont constamment concentré leurs activités propagandistes et organisationnelles sur le mouvement syndical révolutionnaire, la Confederacion del Trabajo s’est développée après la guerre avec une puissance insoupçonnée. Bien qu’après une série de luttes violentes elle ait été pour ainsi dire contrainte au silence par la réaction terrible qui depuis deux ans règne sur le pays, elle n’a pas été malgré cela abattue par les persécutions horribles qu’elle a dû subir et qu’elle subit encore. Ce n’est que grâce à leur activité organisationnelle inépuisable que nos camarades espagnols ont été capables de se maintenir face à cet énorme impact de la réaction et d’affirmer leur existence en tant que mouvement. Mais également au Portugal et dans les républiques d’Amérique du Sud où le mouvement est proche de celui d’Espagne, nos camarades ont réalisé sur le terrain organisationnel quelque chose de significatif qui justifie les meilleurs espoirs dans l’avenir.

Enfin l’anarchisme en Allemagne a, depuis la révolution, des bases solides grâce à l’évolution puissante du mouvement anarcho-syndicaliste qui rassemble tous les éléments d’un mouvement ouvrier anarchiste. A mon avis, ceci est le phénomène le plus significatif de l’anarchisme en Allemagne et qui n’est pas assez bien évalué par une partie des camarades allemands qui, par principe, se trouvent sur le terrain de l’organisation et du mouvement ouvrier. Celui qui s’applique à estimer toute la portée de cette évolution doit aussi comprendre que justement les camarades qui ne sont plus des novices dans ce mouvement, doivent prendre un intérêt tout particulier à donner leurs meilleures forces pour renforcer ce mouvement car un lent éclatement de celui-ci comme on peut l’observer aujourd’hui dans la majorité des organisations de gauche serait au même instant l’écroulement du mouvement anarchiste qui ne s’en remettrait pas de sitôt.

Que l’on ne se méprenne pas ! Si nous avons tant insisté sur l’organisation ce n’est pas pour affirmer qu’il s’agirait là de la médicamentation valable pour tous les maux. Nous savons fort bien que c’est en premier lieu l’esprit qui anime et inspire un mouvement. Si cet esprit n’est pas présent, aucune organisation n’y aide. On ne peut pas faire vivre les morts en les organisant. Ce que nous affirmons c’est que là où l’esprit existe réellement et là où les forces nécessaires sont présentes, un rassemblement organisationnel des forces sur une base fédéraliste est le meilleur moyen pour atteindre les plus grands résultats. A l’intérieur de l’organisation il y a un espace pour cette force. Justement, cette activité collective étroite des individus pour une cause commune est un moyen puissant pour hausser la puissance sociale et la conscience de la solidarité parmi les membres pris un à un. Il est absolument faux d’affirmer que dans l’organisation le sentiment de la personnalité et de l’individualité devraient se consumer. C’est justement tout le contraire. C’est justement dans le contact constant avec ses semblables que les meilleures qualités de la personnalité se développent. Lorsque l’on comprend sous le terme « individualisme » rien d’autre que l’encensement perpétuel de son propre « Moi » et la crainte ridicule que tout contact avec d’autres personnes est un danger pour sa propre personne, on oublie que c’est justement là l’obstacle le plus important à l’évolution de l’individualité. Plus un homme est lié étroitement à d’autres êtres humains, plus il ressent profondément ses joies et ses douleurs et plus sa personnalité sensitive est riche et plus son individualité est grande. Oui, on peut dire tranquillement que la personnalité sensible de l’homme est le produit direct de sa sensibilité sociale.

Aussi, l’anarchisme n’est-il pas pour ces raisons l’adversaire de l’organisation mais son partisan le plus chaud, étant admis qu’il s’agit de l’organisation naturelle du bas vers le haut, qui s’exprime par l’activité commune et fédérative des forces et qui naît des relations sociales des êtres humains. Et c’est pour la même raison qu’il combat toute compartimentation de cette activité commune qui soit imposée d’en haut parce qu’elle détruit les relations naturelles entre les hommes, base de toute véritable organisation, et qu’elle fait de l’individu une partie automatique d’une grande machine mise en marche par certains principes et travaillant à certains intérêts particuliers.

On peut aussi, avec Malatesta, mettre l’accent sur l’organisation des groupes anarchistes et leur regroupement fédératif, ou être d’avis avec Kropotkine que les anarchistes doivent maintenir leur petit groupe mais qu’ils doivent consacrer la plus grand part de leurs activités aux organisations syndicales. On peut aussi, avec James Guillaume, le courageux compagnon de lutte de Bakounine, représenter le point de vue que l’on peut se passer d’organisation anarchiste spécifique et travailler exclusivement dans les syndicats révolutionnaires pour développer et enraciner le socialisme libertaire. Ce sont des différences d’opinion que l’on peut discuter. Mais, en tout cas, la nécessité de l’organisation subsiste.

Et justement à notre époque, accoucheuse d’orages, cette nécessité est devenue plus urgente que jamais. Les contradictions sociales se révèlent de plus en plus aiguës dans tous les pays. Et d’énormes masses dans la classe ouvrière aujourd’hui encore s’illusionnent sur la capacité du prolétariat à conquérir la puissance étatique afin de régler le problème social. D’ailleurs, le terrible écroulement à l’Est pourrait guérir la majeure partie d’entre elles de cette croyance. Il est insensé de penser que le socialisme d’Etat ait perdu sa puissance secrète sur les masses, c’est le contraire. Et c’est justement pour cela que, plus que jamais, il est nécessaire d’opposer l’idéal de liberté à l’esprit de l’esclavage général aux tyrans, à tous les serviteurs du pouvoir et de la propriété, quels que soient les masques derrière lesquels ils se cachent. Le sort de notre avenir prochain se trouve dans la balance de l’histoire. Aussi faut-il rassembler en une large alliance toutes les forces afin d’ouvrir les portes d’un avenir libre.

[1] Une des organisations anarchistes antérieure à l’effervescence de la période révolutionnaire (1919-1923), moment où les questions d’organisation s’avèrent cruciales, dans tout le mouvement révolutionnaire.

[2] Organisation d’intellectuels bourgeois dont faisaient partie des personnages comme l’économiste anglais John Stuart Mill et Giuseppe Garibaldi. Bakounine y faisait de « l’entrisme » avant de rompre en 1868.

[3] L’Entraide (1904), dernière édition : 1979, éditions de l’Entraide.

[4] Théoricien et militant anarchiste italien (1877-1935) ; compagnon de Malatesta.

[5] De la capacité politique des classes ouvrières (1864), éditions du Monde libertaire ( 1977). Du principe fédératif, Marcel Rivière (1959).

[6] L’empire knouto-germanique et la révolution sociale (1870-1871), volume8 des Oeuvres complètes, Champ libre (1982).

[7] En 1873, sous la conduite de fédéralistes bourgeois, les villes de Malaga, Séville, Barcelone, Valence et Carthagène se constituent en cantons indépendants. Lors de ces événements, le rôle des anarchistes n’est pas moindre. En 1874, cette révolte cantonaliste sera réprimée, et les anarchistes se verront contraints à la clandestinité.

[8] Joseph Peukert (1885-1910), anarchiste autrichien. Leader de la tendance radicale de la social-démocratie autrichienne (1881 1884). Ami de Most avec lequel il partageait la même apologie de la violence et de la terreur individuelle. A la suite d’un de ses discours, un attentat eut lieu le 4 juillet 1882 qui fut suivi d’une répression touchant l’ensemble de la social démocratie autrichienne. Peukert réussit à s’enfuir aux Etats-Unis. Fut soupçonné, sans preuves réelles, d’être un agent provocateur.

[9] Karl Grün, écrivain allemand, membre de la gauche hégélienne, acquis aux idées de Proudhon. Marx le classait parmi les partisans du « vrai socialisme » (cf. L’Idéologie allemande). Moïse (Moses) Hess, écrivain et philosophe allemand (1812-1875) ; communiste, il collabora successivement à la Gazette rhénane et à la Nouvelle Gazette rhénane avec Karl Marx. Un des membres fondateurs de la Ligue des communistes, dont il se sépara en 1848. Son ouvrage Die Philosophie der Tat, publié en 1843, exprime un « anarchisme » où les conceptions individualistes et humanistes dominent.

[10] Pionniers de l’anarchisme révolutionnaire en Allemagne. Membres de la Société ouvrière de Berne fondée en 1875 et inspirée par Paul Brousse et Kropotkine. Werner sera le leader des « Jeunes » en 1891 ; Reinsdorf dirigea, en 1883, un groupe qui lança une bombe contre le Kaiser. Découverts, les membres de ce groupe, dont Reinsdorf, furent exécutés.

[11] Johann Most (1846-1906], figure du socialisme allemand, d’abord socialiste, plus ou moins disciple de Dùrhing, puis anarchiste. Son activité se développa surtout aux Etats-Unis et en Angleterre. Longtemps apôtre de la violence et de l’activisme minoritaire, il fonda en 1879 le journal Freiheit qui fut un des pôles de l’anarchisme allemand, autour duquel se regroupèrent les premiers militants ouvriers anarchistes. Rocker, qui fut un de ses disciples, lui consacrera une biographie.

[12] Aux éditions Spartacus, B 43.

[13] Journaux anarchistes de langue allemande publiés par des exilés et des réfugiés, durant les lois antisocialistes bismarckiennes.

[14] Dieu et l’Etat, première édition en 1882.

[15] Les« Jeunes » (Jungen) était une opposition de gauche au sein de la social-démocratie, qui attaquait le réformisme officiel, le parlementarisme et l’institutionnalisation du parti social-démocrate. Très vivace de 1889 à 1891, date à laquelle elle fut exclue de la social-démocratie avec la bénédiction de F. Engels (Erfurt, 1891). Ces« Jeunes » se regroupèrent, un temps, autour de G. Landauer, lui-même un des exclus, et de son journal le Socialiste (1891-1899).

[16] Gustav Landauer (1870-1919), célèbre figure du mouvement anarchiste allemand. Un des leaders du mouvement des conseils ouvriers en Bavière (1918-1919), assassiné par la « soldatesque social-démocrate ».

[17] J.H. Mackay, écrivain écossais, naturalisé allemand, auteur d’un ouvrage paru en 1891 : Les Anarchistes : un tableau de la société à la fin du XIXème siècle. Auteur d’une biographie de Max Stirner.

[19] Amédée Dunois (1878-1944), anarchiste français, syndicaliste révolutionnaire et collaborateur de Jean Grave. Il fonda en 1912 la Bataille syndicaliste. Entre à la SFIO avant la guerre ; est membre du Parti communiste jusqu’en 1927, date à laquelle il retourne a la SFIO.

[19] Amédée Dunois (1878-1944), anarchiste français, syndicaliste révolutionnaire et collaborateur de Jean Grave. Il fonda en 1912 la Bataille syndicaliste. Entre à la SFIO avant la guerre ; est membre du Parti communiste jusqu’en 1927, date à laquelle il retourne a la SFIO.


Article publié le 09 Jan 2020 sur Fr.theanarchistlibrary.org