Novembre 16, 2021
Par Partage Noir
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Qui connaît en France le nom de Rudolf Rocker ? L’opinion publique, quand elle évoque l’Allemagne, ne pense souvent qu’à Bismark, Marx ou à la discipline militaire… Bref, diverses facettes d’un autoritarisme séculaire ! L’idée qu’une tradition libertaire ait pu exister outre-Rhin ne correspond pas aux idées véhiculées par les mass médias : pour eux, au nord, l’ordre et la discipline, au sud le romantisme et l’exubérance. Ce qui correspond, quand on parle du mouvement anar­chiste, à l’affirmation que l’anar­chisme s’adapte mieux au tempéra­ment latin et le marxisme à la « rigi­dité » prussienne… C’est faire de la géopolitique de bas étage, mais ces idées sont si largement répandues que des gens s’étonnent encore que l’anar­chisme ait pu exister en Allemagne.

Censures de tous bords bien sûr, mais aussi – surtout en France – peu de traductions d’œuvres écrites par des anarchistes allemands. Et pourtant, quel exemple merveilleux que Rudolf Rocker, à la fois théoricien de l’anarcho-syndicalisme, propagandiste libertaire et écrivain comparé à Ber­trand Russel.

De l’opposition à l’intérieur de la social-démocratie allemande à la cons­truction de l’Association internatio­nale des travailleurs, le chemin a été long pour Rudolf Rocker, mais la vie militante bien remplie. A côté des Louise Michel, Errico Malatesta, Makhno ou Durruti (qu’il a tous connu), il mérite sa place, plus qu’une référence germanique de l’anarchisme.

La jeunesse et le premier exil

Né en 1873 à Mainz, le jeune Rudolf grandit dans une ambiance de liberté dirigée contre les prétentions prussiennes et en référence à l’idéal de la Révolution française. Orphelin très tôt, il apprit le métier de relieur et participa à la vie sociale de sa ville natale. Bien que militant au parti social-démocrate allemand, lisant Marx et son Capital, le jeune Rocker fut aussi influencé dans ses premières lectures par une histoire de la guerre des paysans allemands. Episode phare des mouve­ments sociaux du Moyen Age qui illus­trait plus le fédéralisme libertaire que le centralisme marxiste.

Au sein du SPD (Parti ouvrier social-démocrate), agissait une opposi­tion appelée les « Jungen » (les Jeu­nes). C’est au sein de cette tendance que Rudolf Rocker se reconnaîtra, pour évoluer ensuite vers l’anarchisme. Les zones d’influence des « Jungen » étaient Berlin, Magdeburg et Dresden. Les élections au parlement étaient con­sidérées comme un moyen d’agitation, une arme parmi d’autres. Ils dénon­çaient l’intégration bourgeoise qui fai­sait carrière et privilégiaient l’action de la classe ouvrière dans le processus d’une révolution sociale.

Domela Nieuwenhuis

C’est au sein de cette turbulente opposition que Rudolf Rocker, avant d’être exclu du SPD, lu pour la pre­mière fois un journal anarchiste : le Freiheit de Johann Most. C’est en août 1891, au cours du Congrès socialiste de Bruxelles, qu’il comprendra dans toute sa clarté l’opposition entre anarchistes et marxistes. Le futur auteur de La faillite du communisme d’État en Rus­sie y rencontra de jeunes anarchistes allemands et fut très impressionné par Domela Nieuwenhuis [1], Tout ce qu’il gardait en lui de critiques envers la direction de son parti éclata au grand jour dans des interventions où s’affir­maient déjà ses talents d’orateur. Si déterminée était son évolution politi­que qu’il revint en Allemagne avec des brochures anarchistes clandestines. Le journal anarchiste allemand Autono­mie confectionné à Londres, Dieu et l’État de Bakounine, La morale anar­chiste de Kropotkine, étaient sur la liste des ouvrages que lui avait confiées l’anarchiste allemand Karl Hofer, qui organisait le passage de tous ces ouvra­ges de Belgique en Allemagne.

De retour à Mayence, le jeune Rudolf mit en pratique militante l’énergie révolutionnaire que lui avait insufflée la lecture de Bakounine [2] et un groupe anarchiste était créé dans sa ville natale. Celui-ci était en fait adhé­rent au Vereins Unhabhängiger Sozia­listen (Union des socialistes indépen­dants), menant encore de front une politique oppositionnelle dans la social-démocratie allemande et la pro­pagande anarchiste. Toujours en con­tact avec l’exil qui mêlait aussi parti­sans des « Jungen » et militants anar­chistes, Rudolf Rocker fréquenta le stimérien Mac Kay, tout en affirmant sa détermination pour une révolution sociale menée par les travailleurs. Un certain découragement militant, des tracasseries policières l’amenèrent à un premier exil à Paris.

Anarchisme et exil

Au 34, rue du Faubourg-du­Temple, au club parisien des Unab­hangigen Sozialisten, se réunissaient chaque samedi des exilés allemands [3], C’est à travers eux que Rudolf Rocker prend contact avec le mouvement anarchiste français, en particulier avec Jean Grave qui dirigeait à cette époque la Révolte. Rocker continuera à Paris son métier de relieur, comme plus tard dans son exil londonien. En lien direct avec le mouvement anarchiste fran­çais, comme avec les exilés allemands, il participe aux polémiques qui opposè­rent à cette époque ceux qui préconi­saient la propagande par le fait et ceux qui posaient les jalons pour la création des Bourses du Travail et de la CGT. C’est donc à Paris que Rudolf Rocker, anarchiste venu de la social-démocratie allemande, s’imprégna des fondements du syndicalisme.

En 1894, en butte à la police fran­çaise, il prend le train pour Londres, alors « capitale » européenne de l’exil politique. La Grande-Bretagne, avec sa tradition démocratique, semblait être alors un havre de paix pour tous ceux qui luttaient pour la liberté comme pour ceux qui cherchaient du travail. Avec presque 5 millions d’habitants, Londres était alors la plus grande ville du monde et régnait sur l’industrie la plus développée. Outre­-Manche, Rudolf Rocker retrouvera comme à Paris des groupes de l’exil (entre autres le groupe Autonomie, partisan de Johann Most), les groupes anglais autour de Freedom avec Kropotkine, ou des personnalités comme Louise Michel, Errico Malatesta…

Dans un premier temps, Rocker vécu et milita au sein des groupes et clubs allemands de l’exil. Les polémiques au sujet de la forme que devrait prendre le mouvement anarchiste en Allemagne, les oppositions entre partisans de Most et de Machner laissèrent tout de même du temps à Rocker pour achever la traduction en langue allemande de Paroles d’un révolté de Kropotkine (1895). A travers le groupe éditeur de Freedom, Rocker rencontre Max Nettlau avec lequel il sera tou­jours très lié.

C’est alors qu’il quitte l’atmosphère de polémiques de l’exil allemand et milite activement dans le mouvement juif anarchiste pour devenir le leader charismatique des ouvriers juifs de Londres [4]. Il avait déjà été en con­tact à Paris avec des juifs anarchistes qui discutaient « ardemment » des projets de société et lisaient Arbeter fraynt ou Fraye arbeter Shtimme (L’ami des travailleurs, La voix des travailleurs libres). Le yiddish présen­tait des similitudes avec son platt deutsch natal et il se lia d’amitié avec ces militants qui l’invitèrent à donner des conférences en allemand. Quand, à Londres, il s’occupait de la bibliothè­que de la première section de l’Union éducative communiste, outre Louise Michel et Errico Malatesta, il avait de fréquents contacts avec des militants juifs anarchistes comme Yanovsky. Il connaîtra à travers eux les taudis de l’East End de Londres. Pourtant, dans un premier temps, il ne songe pas à s’établir en Grande-Bretagne. Envisa­geant avec sa compagne Millie Witkop d’émigrer aux États-Unis, c’est à son retour en Angleterre, à Liverpool, après avoir été refoulé de New York [5], que tout se décide.

En effet l’insistance de ses camara­des lui fait accepter la direction d’un nouvel hebdomadaire juif, Das fraye­vort (La libre parole). Bien qu’au début, ne sachant ni lire ni écrire le yid­dish, Rudolf Rocker sera profondé­ment lié à ce mouvement ouvrier juif, largement influencé par l’anarchisme. La Libre parole ne verra que huit numéros, mais après ce sera la réappa­rition de Arbeter fraynt, laissant en 1900 la place à Germinal. En 1903, l’Arbeter fraynt reprendra sa parution jusqu’en 1914.

Meetings communs d’ouvriers juifs et anglais, par l’écrit et par la voix, Rudolf Rocker est partout, comme s’il voulait rattraper le temps perdu. Citons la grève des tailleurs de l’East End (1906) avec piquets de grève, où même si la bataille ne fut pas entière­ment gagnée, la solidarité de l’East End avec les syndicats anglais fut démontrée. Quand, en 1912, les tail­leurs (non juifs) du West End se mirent en grève, ils étaient près de 8 000. Les tailleurs juifs de l’East End, sous l’impulsion de Rudolf Rocker et des militants de l’Arbeter fraynt, se solida­risèrent avec les Anglais du West End. Une fois la grève gagnée, les tailleurs et tous les travailleurs juifs de l’East End soutinrent les dockers qui poursui­vaient leur lutte.

Parallèlement à son investissement dans le mouvement ouvrier juif de Grande-Bretagne, Rudolf Rocker par­ticipait à la vie internationale du mou­vement anarchiste. Ainsi, en 1907, au célèbre congrès d’Amsterdam, il est proposé pour faire partie du bureau de l’Internationale anarchiste avec Errico Malatesta, Alexandre Shapiro et Jean Willquet [6]. Quelques années plus tôt (1896) il avait assisté au congrès de l’Internationale socialiste où les anar­chistes furent exclus des travaux et des débats. Cela raffermit, s’il en était encore besoin, l’anarchisme de Roc­ker, lui rappelant ses désillusions à Bruxelles.

En 1912 à Londres. Groupe d’anarchistes juifs : Ernst Simmerling, Rudolf Rocker, Wuppler, Lazar Sabelinsky, Loefler, Milly Witkop, Milly Sabel.

Mais la Première Guerre mondiale approchait, après la déclaration de guerre à l’Allemagne la situation devient difficile pour les internationa­listes et Rudolf Rocker. A Londres, des anarchistes allemands et français gèrent une cantine pour les chômeurs étrangers, l’Arbeter tsaytang se déclare contre la guerre impérialiste. Rudolf Rocker est arrêté, comme nombre d’autres militants. La police ferme les locaux de l’Arbeter tsaytang et en interdit la publication. Ce sera un coup fatal pour le mouvement anarchiste juif en Grande-Bretagne. En désaccord avec Kropotkine et ceux du Manifeste des Seize [7], mobilisés, déserteurs ou peu à peu gagnés par la révolution en Russie, les anarchistes juifs de Grande­-Bretagne s’éparpillent et le mouvement se désagrège avec la Première Guerre mondiale.

Jusqu’à la fin de la guerre, Rudolf Rocker fut interné par les autorités anglaises comme étranger dange­reux dans un camp de concentration. Il lui fallut attendre mars 1918 pour être expulsé vers l’Allemagne. Renvoyé en Hollande, il vécut quelque temps chez Nieuwenhuis à Amsterdam, avant de prêter main-forte à la révolution allemande à Berlin. Après les camps anglais il connut, grâce à « Bluthund » Noske, les camps allemands. Une fois libéré, le militant Rocker ayant vu les renoncements de la social-démocratie et des autres devant la boucherie de 14-18 n’a qu’une idée en tête : arracher le mouvement ouvrier allemand à toute emprise politique ou étatique.

L’anarcho-syndicalisme et l’après-guerre

L’entre-deux-guerres sera peut-être la période la plus féconde de la vie de Rudolf Rocker. Il est enfin revenu en Allemagne et renoue les contacts avec ceux qui constituèrent le mouvement anarchiste à la fin du XIXe siècle autour de journaux comme Der freie Arbeiter. Mais, fort de son expérience de l’East End de Londres, il concentrera surtout ses efforts sur la constitu­tion d’un mouvement ouvrier liber­taire.

En 1897, avait été créée la Freie Vereinigung deutscher Gewerkschaf­ten (l’Union libre des syndicats alle­mands) qui rassemblait avant la Première Guerre mondiale près de 8 000 membres. C’est à partir de cette organisation, qui avait entre autres comme fondateur Fritz Kater [8], que prit essor le mouvement anarcho­-syndicaliste allemand. Atteignant 60 000 membres en 1919, la FVDG se transforma la même année en Freie Arbeiter Union Deutschlands. La déci­sion avait été prise lors d’une confé­rence extraordinaire en septembre 1919 à Düsseldorf et ratifiée trois mois plus tard par le 12e congrès de la FVDG à Berlin.

Groupe de congressistes du congrès constitutif de l’Association internationale des travailleurs (AIT) (Berlin, décembre 1922). De gauche à droite, ci-dessus : Hermann Ritter, Schuster, Armando Borghi, Lindstam, Zelm, Th. J. Dissel ; au centre : Orlando, Augustin Souchy, Alexander Schapiro, Rudolf Rocker, Arturo Giovannitti, B. Lansink ; ci-dessous : Frans Severin, Virgilia de Andrea, Diego Abad de Santillán.

C’est trois années plus tard (en décembre 1922) que se créa, toujours à Berlin, l’Association internationale des travailleurs (AlT), organisation à laquelle adhéra la CNT espagnole. Augustin Souchy, Alexandre Shapiro et Rudolf Rocker en furent les pre­miers membres du secrétariat interna­tional. La position clef de Berlin, étape obligatoire des délégués européens en chemin vers les réunions de l’Interna­tionale des syndicats rouges, l’expé­rience internationale des militants de la FAUD, contribuèrent à renforcer l’AIT que seuls la guerre et le fascisme affaiblirent.

Au début des années vingt, Rudolf Rocker a plus de cinquante ans et avec lui l’anarcho-syndicalisme va rayon­ner, n’étant stoppé que par Hitler. La FAUD et le mouvement libertaire allemand auront donc connu une courte mais forte période (de la fin de la guerre en 1918 à l’incendie du Reichstag en 1933) où ils purent déployer leurs forces face au capita­lisme et à ceux qui s’arc-boutaient con­tre lui.

Pour la FAUD, outre les jour­naux de syndicats d’industrie comme le bois, la métallurgie ou la construction, et quelques Bourses du Travail [9], l’hebdomadaire national était Der Syndikalist. Les jeunesses anarcho­-syndicalistes avaient leur propre organe, Junge Anarchisten, tout comme les femmes Der syndicalistische Frau, Die Schaffende Frau. Quand le gouvernement interdit Der Syndikalist, ce fut le journal des chômeurs Der Arbeitslose qui le remplaça. Outre leurs éditions qui publièrent Bakou­nine, Kropotkine, comme des brochu­res de propagande, la FAUD avait un mensuel, Die Internationale, qui traitait plus des problèmes théoriques. C’est aussi la période la plus fructueuse pour Rocker en tant qu’écri­vain : La faillite du communisme d’État (Berlin, 1921), Anarchistes et rebelles (Buenos Aires, 1922), Johann Most, la vie d’un rebelle (Berlin, 1924), Idéologie et tactique du prolétariat moderne (Barcelone, 1928). Propagan­diste par l’écrit, Rocker l’était aussi en tant qu’orateur, en Allemagne comme en Suède, où en 1929 il fut invité pour une série de conférences et meetings par la Sveriges Arbetaren Central­ Organisation (SAC).

A côté de la FAUD il y avait le regroupement de la FKAD (Fédération des anarchistes communistes d’Allemagne) et de nombreux journaux libertaires à vocation littéraire comme le Kaïn animé par l’anarchiste allemand Erich Mühsam [10]. Une caractéristique de l’importance politique que Berlin avait pris dans cette entre-deux-guerres était l’afflux de militants libertaires cherchant refuge dans la capitale allemande : Berneri, Durruti, Ascaso, Santillan, Makhno, Voline et tous les autres réfugiés rus­ses.

En 1931, Rocker est délégué au 4e congrès de !’AIT qui a lieu à Madrid. Mais deux ans plus tard, après l’incen­die du Reichstag, les premières arresta­tions s’abattent sur le mouvement ouvrier allemand et les camps de con­centration s’ouvrent. Rudolf, Milly Witkop et leurs enfants quittent l’Alle­magne à travers la Suisse, pour gagner ensuite les États-Unis. C’est là qu’il se remet à la propagande en organisant des meetings quand l’Espagne révolu­tionnaire aura besoin de soutien à l’étranger.

En 1937, lui et sa compagne Milly s’établissent dans la communauté anarchiste de Mohigan et la même année verra la publication de Nationa­lisme et Culture. Si son talent d’écri­vain s’adresse alors à un plus grand public (les commentaires élogieux d’Albert Einstein, Bertrand Russel, Thomas Mann sont cités dans l’édition argentine), il n’oubliait pas la propa­gande anarchiste : Anarchosyndica­lism (Londres, 1938), La influencia de las ideas absolutistas en el socialismo (Mexico, 1945). Après la Seconde Guerre mondiale, le retour en Allema­gne lui est refusé [11].

Rocker et Witcop, 1955.

Il resta donc aux États-Unis jusqu’à sa mort en 1958 (sa compagne Milly Witkop était décédée en 1955), en con­tact épistolaire avec ceux de l’AIT de Berlin qui restaient en activité. Ses der­nières œuvres seront ses mémoires (trois tomes en espagnol, une version « poche » raccourcie en allemand, le manuscrit intégral se trouve à Amster­dam) et, en 1950, Max Nettlau, l’héro­dote de l’anarchisme (Mexico, 1950).

Largement méconnu dans son pro­pre pays, Rudolf Rocker n’est pas passé à travers le filtre de tous ceux qui réécrivent l’histoire du mouvement ouvrier. Seuls nos camarades espa­gnols lui ont rendu jusqu’ici l’hom­mage qu’il méritait en publiant la quasi-totalité de son œuvre. Puisse ce numéro d’Itinéraire augurer d’une meilleure connaissance de l’œuvre et de la pensée de Rudolf Rocker dans les pays de langue française !




Source: Partage-noir.fr