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publié
le lundi 24 août 2020 à 10:55 |

http://www.cnt-f.org/international/Rouge-vert-et-noir-pas-de-lutte-des-classes-sans-luttes-pour-les-terres.html


  • Se rĂ©approprier la mĂ©moire

Le 19 juin, les dockers d’Oakland en Californie, bientĂŽt suivis dans toutes les villes de la cĂŽte Pacifique jusqu’au Canada, se mettent en grĂšve pour dĂ©noncer le racisme qui a fait de Georges Floyd la victime exemplaire d’un systĂšme d’état raciste. A l’occasion du Juneteenth, qui commĂ©more l’abolition de l’esclavage au Texas le 19 juin 1865, la grĂšve massive qui paralyse le transport maritime rappelle que l’histoire n’est pas finie. Cette manifestation a Ă©tĂ© appelĂ©e par le syndicat ILWU, a rassemblĂ© des milliers de personnes pour dĂ©filer au son de « Get up, stand up Â», de Bob Marley, et a aussi attirĂ© l’attention sur la privatisation du port contre laquelle se bat le syndicat, et qui menace de dĂ©truire des centaines d’emplois, majoritairement occupĂ©s par des Noirs. Convergence des luttes et refus d’un ordre oligarchique qui dĂ©termine pour chacun-e sa place dans le monde, en haut ou en bas.

Un mois plus tard, c’est en Martinique que des Ă©vĂ©nements mettent le feu Ă  l’üle.

Depuis plusieurs semaines, des statues sont rĂ©guliĂšrement dĂ©boulonnĂ©es, malgrĂ© les propos de Macron qui condamnent la « violence Â» de cette « nĂ©gation de l’histoire Â», avec une superbe inversion des rĂŽles. Statues des nĂ©griers, des maĂźtres de l’üle, statues de tous ceux qui se sont partagĂ© les terres, les hommes et le pouvoir pour la gloire de la France, sont systĂ©matiquement abattues dans un mouvement populaire de rĂ©appropriation de l’histoire nationale. En parallĂšle, des militants anti-chlordĂ©cone (1)manifestent pour exiger la reconnaissance des dĂ©gĂąts causĂ©s par le pesticide massivement utilisĂ© dans la culture des bananes, et appellent au boycott des entreprises de l’üle qui appartiennent au groupe Bernard Hayot, un bĂ©kĂ© Ă  qui appartiennent aussi les immenses bananeraies oĂč l’on a continuĂ© d’utiliser le chlordĂ©cone malgrĂ© sa dangerositĂ© : pompes Ă  essence, centres commerciaux, enseignes comme Carrefour ou M.Bricolage. AprĂšs l’arrestation de 7 militants lors de l’un des appels au boycott, la situation devient explosive. Une manifestation rĂ©unit des centaines de personnes le 16 juillet Ă  Fort-de-France. Au cours de la manifestation, les gendarmes venus de France pour garantir « l’ordre Â», s’en prennent aux manifestants, notamment une femme ĂągĂ©e, accompagnĂ©e de son fils qui tente de s’interposer quand elle est jetĂ©e Ă  terre oĂč son bras se casse. Il est alors violemment saisi, rouĂ© de coups, Ă  tel point qu’il passera plusieurs jours Ă  l’hĂŽpital. Face Ă  de tels Ă©vĂ©nements, des Ă©meutes Ă©clatent dans la nuit, et la Martinique se rĂ©volte pendant plusieurs jours
 Ă  l’issue desquels se sont de nouvelles interpellations qui ont lieu, essentiellement des militants anti-chlordĂ©cone. Le dĂ©mantĂšlement des statues des anciens esclavagistes ne « rĂ©Ă©crit Â» pas l’histoire, elle condamne le prĂ©sent, le colonialisme toujours aussi violemment imposĂ© dans les Antilles, la marchandisation des corps soumis aux ravages des pesticides pour enrichir Hayot et consort.

Des terres et des droits

En Amazonie brĂ©silienne, les peuples quilombolas doublement menacĂ©s par le Covid et par les incendies qui ont repris de plus belle cette annĂ©e (silence mĂ©diatique, aprĂšs l’indignation de 2019, on s’habitue Ă  la dĂ©forestation), sont aussi directement menacĂ©s par le gouverneur du Minas Gerais, qui s’approprie leurs terres, en violation de la convention 169 de l’OIT sur les droits des peuples autochtones, pour en faire des terres agraires. Selon Autres BrĂ©sils, « avec cette dĂ©cision, 450 familles occupant l’usine dĂ©saffectĂ©e Ariadnopolis de Campo do Meio-MG, 1 200 hectares de cultures de maĂŻs, de haricots, de manioc et de courges, 40 hectares de jardin agro-Ă©cologique et 520 hectares de cafĂ© seront dĂ©truits. Des centaines de maisons, d’enclos et des kilomĂštres de clĂŽture seront Ă©galement dĂ©truits. Cet ordre a Ă©tĂ© appliquĂ© vendredi 14 aoĂ»t, dĂ©truisant tout ce que les gens ont construit en deux dĂ©cennies de travail.» Soutenues par le Mouvement des Travailleurs Ruraux sans terre, les familles ont rĂ©sistĂ© plus de 56 heures malgrĂ© la destruction de leurs champs, de l’école, des bĂątiments. Cet accaparement de terres d’agriculture vivriĂšre et d’habitation pour agrandir les surfaces des exploitations de monoculture, catastrophiques pour la biodiversitĂ© et les sols, est donc Ă  la fois combattu par les habitants quilombolas et par les paysans sans terre. L’accaparement de terres a Ă©tĂ© facilitĂ© au BrĂ©sil par l’urgence lĂ©gislative due Ă  la gravitĂ© de l’épidĂ©mie de covid. Quant Ă  l’autorisation de 19 produits extrĂȘmement toxiques dans l’agriculture, interdits dans de nombreux autres pays, a Ă©tĂ© rendue possible dĂšs l’avĂšnement au pouvoir de Bolsonaro, et contribue largement Ă  la destruction de l’agriculture traditionnelle du BrĂ©sil au profit des propriĂ©tĂ©s de plus en plus vastes oĂč les cĂ©rĂ©ales sont cultivĂ©es Ă  perte de vue pour le profit des propriĂ©taires fonciers.

En Amazonie pĂ©ruvienne la communautĂ© kukama, trĂšs touchĂ©e par le Covid, s’est mobilisĂ©e pour obtenir un accĂšs aux soins et dĂ©noncer les fuites de pĂ©trole Ă  rĂ©pĂ©tition qui affectent son territoire, Ă  cause de la compagnie canadienne d’hydrocarbures PetroTal. 70 hommes, armĂ©s de lances traditionnelles, dans la nuit du 3 aoĂ»t, qui cĂ©lĂšbre les peuples indigĂšnes, ont tentĂ© de pĂ©nĂ©trer dans un campement de PetroTal Ă  Bretaña, dans la rĂ©gion de Loreto. Trois d’entre eux ont alors Ă©tĂ© tuĂ©s par les forces de l’ordre, aprĂšs une rĂ©pression violente de la manifestation.
Ces revendications faisaient suite Ă  une trĂšs forte mortalitĂ©, car 70 % de la communautĂ© a contractĂ© le virus, dans l’une des rĂ©gions les plus touchĂ©es du pays, lui-mĂȘme trĂšs affectĂ©.

  • Oradour-sur-BĂ­o-bĂ­o

Dans la soirĂ©e du 2 aoĂ»t, des civils mapuche, dont des femmes, des enfants, des veillards, viennent une fois encore pacifiquement devant la MunicipalitĂ© de Curacautin, au Chili, pour rĂ©clamer l’application de la rĂ©solution 169 de l’OIT sur les prisonniers politiques, emprisonnĂ©s dans les prisons d’Angol et Temuco dans des conditions pĂ©rilleuses oĂč ils sont en grĂšve de la faim. C’est le lendemain de la visite du nouveau ministre de l’IntĂ©rieur, Victor PĂ©rez, Ă  Temuco, oĂč il a recommandĂ© aux maires d’expulser les indigĂšnes mapuche sans hĂ©siter. Le 2 aoĂ»t, prĂ©voyant cette occupation, un groupe fasciste demande expressĂ©ment aux carabiniers de les laisser les dĂ©loger de la MuncipalitĂ© sans intervenir. Ils encerclent le bĂątiment, commencent Ă  y mettre le feu. Quand les gens commencent Ă  sortir, ils sont tabassĂ©s par des centaines de personnes armĂ©es de barres de fer et autres armes. Avec la complicitĂ© aveugles des gendarmes, qui vont laisser faire de longues heures, puis interpeler des Mapuche qui tentent de fuir pour terrorisme.

Le racisme d’état qui condamne des “peuples autochtones” Ă  subir la politique dĂ©vastatrice et profondĂ©ment inĂ©galitaire de l’oligarchie blanche issue de l’immigration europĂ©enne est aussi revenu frapper la Bolivie, depuis le coup d’état de Jeanine Añez. La Central Obrera Boliviana, le 3 aoĂ»t, jour des Peuples IndigĂšnes, organise une manifestation pour dĂ©noncer le report des Ă©lections. En effet, sous prĂ©texte de fraude Ă©lectorale – dont il a finalement Ă©tĂ© prouvĂ© qu’il n’y en avait pas eu- un gouvernement intĂ©rimaire d’extrĂȘme-droite s’impose en octobre 2019, et les Ă©lections prĂ©vues sont retardĂ©es sous prĂ©texte de crise sanitaire. Ouvriers, paysans, indigĂšnes venus Ă  pied du Chapare jusqu’à El Alto, militants du MAS et de l’état pluriethnique de Bolivie, sont venus rĂ©clamer le retour Ă  la dĂ©mocratie. La rĂ©action de Luis Arce, candidat d’extrĂȘme-droite issu de la rĂ©gion de Sucre, oĂč se concentrent les richesses et les descendants europĂ©ens, a Ă©tĂ© de dĂ©noncer une tentative de propager le virus Ă  la capitale. L’accusation de mise en danger sanitaire pourrait valoir 8 ans de prison aux manifestants porteurs du virus. Les populations indigĂšnes, sĂ©vĂšrement atteintes et laissĂ©es dans le plus grand dĂ©nuement, sont ainsi criminalisĂ©es alors qu’elles dĂ©noncent l’accaparement du pouvoir par une Ă©lite blanche raciste. Or les inĂ©galitĂ©s d’accĂšs Ă  la santĂ© ont Ă©tĂ© particuliĂšrement dĂ©noncĂ©es. Une loi trĂšs demandĂ©e par les orateurs lors du rassemblement qui a culminĂ© Ă  El Alto est celle qui oblige les cliniques privĂ©es Ă  prendre en charge les patients atteints du Covid-19 Ă  un prix rĂ©glementĂ©, payĂ© par l’Etat. Cette loi, approuvĂ©e par l’AssemblĂ©e lĂ©gislative, a Ă©tĂ© contestĂ©e par Áñez et ne peut donc pas ĂȘtre exĂ©cutĂ©e. La majoritĂ© de l’opposition au Parlement a Ă©galement envisagĂ© d’autoriser l’utilisation du dioxyde de chlore qualifiĂ© de « sel miracle Â» [de fait un agent javellisant toxique] dans la lutte contre le coronavirus. Cette substance dĂ©sinfectante a Ă©tĂ© interdite par les autoritĂ©s sanitaires, bien qu’elle soit utilisĂ©e par les secteurs populaires de la population, qui rĂ©clament sa lĂ©galisation par une partie de la fraction parlementaire du MAS.

Les Ă©vĂ©nements de cet Ă©tĂ© montrent donc Ă  la fois de nombreuses tentatives de se rĂ©approprier les terres, les moyens de production, l’ histoire et la dignitĂ©, et se heurtent Ă  une rĂ©pression d’une violence hallucinante, qui criminalise leur action alors que les forces de l’ordre de ces Ă©tats policiers, dont la France est le complice ou le meilleur reprĂ©sentant dans les Antilles, sont gouvernĂ©s pour le seul profit d’une Ă©lite majoritairement blanche, volontiers raciste, prĂ©datrice et prĂȘte Ă  laisser mourir des pans entiers de sa population, noire, blanche, mĂ©tisse ou indigĂšne, des consĂ©quences de sa politique productiviste. Il reste encore bien des statues Ă  dĂ©boulonner, avant d’arriver Ă  la fin de l’idĂŽlatrie marchande.

Claire, GT Amérique

(1. http://frisechlordecone.com/)


Article publié le 24 AoĂ»t 2020 sur Nantes.indymedia.org