Juin 17, 2019
Par Lundi matin
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Depuis le 17 novembre, Etienne H. suit le mouvement des Gilets jaunes rouennais. RĂ©guliĂšrement il documente et filme les ronds-points comle les manifestations. Le 9 mai dernier, 25 policiers dĂ©boulent chez sa compagne et retournent la maison Ă  la recherche de matĂ©riel informatique. Il comprendra bien plus tard que la police le soupçonne de contribuer au mĂ©dia alternatif Rouen dans la rue.

Depuis le mois de fĂ©vrier, une quinzaine de « cellules spĂ©ciales d’enquĂȘtes Gilets jaunes Â» a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e dans les commissariats des principales villes mobilisĂ©es : Paris, Toulouse, Bordeaux mais aussi Tours ou encore Rouen. Des spĂ©cialistes de l’investigation mettent leurs efforts en commun pour scruter les vidĂ©os postĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux, dĂ©cortiquer les images des journalistes et par un travail de fourmi, identifier les Gilets jaunes auteurs de violences ou dĂ©gradations pour ensuite les interpeler. Au vu des milliers de manifestations et des dizaines de milliers d’actes rĂ©prĂ©hensibles commis ces derniers mois partout en France, on imagine la tĂąche fastidieuse voire impossible. Comme on n’exigerait de personne d’aller chercher une aiguille dans une meule de foin, on ne s’attend pas davantage Ă  ce que ces super enquĂȘteurs retrouvent chaque lanceur de canette vide au coeur de mille Ă©chauffourĂ©es. Il s’agit donc de commencer par trier et sĂ©lectionner les mĂ©faits les plus graves ou symboliques puis, d’investiguer. Il arrive cependant que ces enquĂȘtes se dĂ©roulent Ă  l’envers, la police choisi alors le Gilet jaune qu’elle souhaite mettre hors d’état de nuire puis tente tant bien que mal de lui imputer tel ou tel mĂ©fait. C’est ce qui est arrivĂ© Ă  Etienne H., Gilet jaune rouennais repĂ©rĂ© par les renseignements territoriaux et soupçonnĂ© de rĂ©guliĂšrement filmer et documenter les manifestations. Il passe en procĂšs vendredi 21 juin pour un jet de peinture.

Dans une vidéo posté sur facebook, le jeune rouennais explique ses récents déboires avec la police.

AprĂšs nous ĂȘtre longuement entretenus avec son avocate ChloĂ© Chalot nous avons pu retracer le cheminement judiciaire de ces poursuites rocambolesques.

Tout dĂ©bute, ou semble dĂ©buter, jeudi 9 mai Ă  6h du matin. Environ 25 policiers dĂ©barquent en fanfare dans la collocation de la compagne d’Etienne H.. Brassards, cris, cagoules, on sort le jeune homme du lit pour l’interpeler et le placer en garde Ă  vue. À aussi nombreux dans un logement exigĂŒe, on dĂ©range forcĂ©ment quelques bibelots, il semblerait d’ailleurs qu’un groupe de policiers soit expressĂ©ment mandatĂ© pour cela. Toute la maison est passĂ©e au peigne fin. Alors que certains enquĂȘteurs partent Ă  la recherche de vĂȘtements et de chaussures intĂ©ressant on l’imagine leur enquĂȘte, un autre groupe cagoulĂ© farfouille dans les papiers, les livres, les carnets et le matĂ©riel informatique. AprĂšs plus de 3 heures de perquisition, les policiers rĂ©ussissent Ă  saisir pas moins 9 ordinateurs, 3 tĂ©lĂ©phones, 3 appareils photos et des dizaines de clefs USB ou autres cartes SD, certains en Ă©tat de marche, d’autres hors service depuis des annĂ©es. Etienne H. peut enfin connaĂźtre le motif de sa garde Ă  vue : dĂ©gradations. On lui reproche d’avoir jetĂ© de la peinture sur le tribunal de grande instance de Rouen le 19 janvier 2018 lors de l’acte X des Gilets jaunes.

Pourquoi un tel dĂ©ploiement policier ? Pourquoi avoir fouillĂ© et saisi l’équivalent d’un coffre de monospace de matĂ©riel Ă©lectronique et multimedia ? Le jeune homme ne le sait pas encore et ça va tarder.

Une perquisition : avant/aprĂšs.

Pendant sa garde Ă  vue, le jeune homme refuse de reconnaĂźtre son statut de peintre en bĂątiment de justice et attend sereinement de savoir Ă  quelle sauce il va ĂȘtre mangĂ©. Pour seule preuve, les enquĂȘteurs ont une vidĂ©o surveillance de mauvaise qualitĂ© du tribunal de Rouen sur laquelle on peut difficilement apercevoir un Gilet jaune masquĂ© jeter ce qui pourrait ĂȘtre une bouteille de peinture. Sur l’enregistrement, rien ne permet de rapprocher l’individu flou d’Etienne H., lĂ  encore aiguille et meule de foin. DĂ©fĂ©rĂ© en comparution immĂ©diate, il refuse le jugement expĂ©ditif et demande un dĂ©lai pour prĂ©parer sa dĂ©fense qui lui est accordĂ©. L’enquĂȘte Ă©tant terminĂ©e, son conseil Me Chalot demande Ă  ce que le matĂ©riel photographique, informatique et Ă©lectronique de son client lui soit restituĂ©. Pendant toute une semaine, les policiers du commissariat de Brisout de Barneville useront de stratagĂšme plus ou moins habiles pour garder le matĂ©riel dans leurs locaux, prĂ©textant l’absence du collĂšgue dĂ©tenteur de la clef du cagibi, ne plus savoir oĂč il a Ă©tĂ© entreposĂ©, etc. Finalement, ils insisteront pour qu’Etienne H. vienne rĂ©cupĂ©rer lui-mĂȘme ses affaires. Sauf qu’à son arrivĂ© au commissariat, un officier de police judiciaire lui explique que les choses ne vont pas ĂȘtre si simples : le matĂ©riel informatique mis sous scellĂ©s ne va finalement pas pouvoir lui ĂȘtre restituĂ© tout de suite car une nouvelle enquĂȘte a Ă©tĂ© ouverte, cette fois pour les chefs d’ « incitation Ă  attroupement armĂ© Â», « organisation de manifestation non-dĂ©clarĂ©e Â» et « dĂ©tention d’engin incendiaire Â». InterloquĂ©, Etienne H. s’enquiert auprĂšs du policier de ce qui pourrait justifier de pareilles et nouvelles accusations : il participerait Ă  un « site de propagande Â», en l’espĂšce le site d’informations locales et indĂ©pendantes Rouen dans la Rue. Le matĂ©riel informatique est donc replacĂ© sous scellĂ©s mais le jeune rouennais peut tout de mĂȘme rĂ©cupĂ©rer ses appareils photos. Malheureusement, un des boĂźtiers d’une valeur de 800 euros a malencontreusement Ă©tĂ© brisĂ©.


La perquisition Ă  25 policiers, les hommes cagoulĂ©s qui retournent la maison et les accusations fantasques pour des faits somme toute mineurs, tout cela serait-il donc liĂ© Ă  la participation supposĂ©e d’Etienne H. au site et Ă  la page facebook Rouen dans la Rue ? C’est en tous cas ainsi que le jeune homme interprĂšte le dĂ©mesure des moyens dĂ©ployĂ©s Ă  son encontre. Mais c’est aussi l’avis ou du moins l’intuition appuyĂ©e de son avocate :

« Il y a en effet quelque chose qui cloche dans ce dossier, plusieurs mĂȘme. Tout d’abord, il faut prĂ©ciser que dans un premier temps, la cellule Gilets jaunes est bien incapable de faire le moindre rapprochement entre mon client et la silhouette jaune et noir qui projette de la peinte sur le tribunal ; ce qui est d’ailleurs impossible au vu de la trĂšs mauvaise qualitĂ© des images de vidĂ©osurveillance. Ce sont en rĂ©alitĂ© les services du renseignement territorial qui vont orienter les enquĂȘteurs vers Etienne H. qu’ils prĂ©sentent comme Ă©tant “principal instigateur de nombreuses exactions commises au cours de manifestations depuis plusieurs annĂ©es”. PrĂ©cisons que mon client n’a jamais Ă©tĂ© condamnĂ© pour le moindre dĂ©bordement par le passĂ© ! Sur quoi les services de renseignements s’appuient-ils pour porter ces graves accusations ? Nous ne le saurons jamais tant leur rapport s’apparente Ă  ces fameuses “notes blanches” qui ne souffrent aucune contradiction dans la mesure oĂč elles ne s’appuient sur aucun fait ou document. Â»

Mais l’étonnement du conseil ne s’arrĂȘte pas lĂ . Deux autres Ă©lĂ©ments du dossier interpellent :

Pour procĂ©der Ă  la perquisition de son domicile, les enquĂȘteurs ont expressĂ©ment demandĂ© la prĂ©sence d’un expert en « cyber criminalitĂ© Â» et l’autorisation auprĂšs du parquet de Rouen de pouvoir saisir « tout Ă©lĂ©ment vidĂ©o ayant permis de filmer et d’alimenter [
] les sites de propagande gilets jaunes Â».

Contrairement Ă  ce que la procĂ©dure et l’enchaĂźnement des poursuites contre Etienne H. laisse penser, ce n’est donc pas le rĂ©sultat des perquisitions qui amĂšne les enquĂȘteurs Ă  le soupçonner d’alimenter un mĂ©dia indĂ©pendant mais bien sa participation supposĂ©e Ă  ce mĂ©dia qui a justifiĂ© une telle perquisition Ă  son domicile. On peut dĂšs lors s’interroger : de telles opĂ©rations de police n’auraient-elles pas pour but d’intimider et rĂ©primer celles et ceux qui animent des sites internet trop favorables aux gilets jaunes ou aux luttes sociales ? L’affaire Gaspard Glantz ou plus rĂ©cemment l’arrestation et la confiscation du tĂ©lĂ©phone de Taha Bouaffs sont des prĂ©cĂ©dents inquiĂ©tants, le boitier d’appareil photo cassĂ© d’Etienne H. un indice supplĂ©mentaire. L’audience qui se tiendra Ă  Rouen le 21 juin prochain nous Ă©clairera peut-ĂȘtre.

Une perquisition : avant/aprĂšs.



Source: Lundi.am