Depuis le 17 novembre, Etienne H. suit le mouvement des Gilets jaunes rouennais. RéguliÚrement il documente et filme les ronds-points comle les manifestations. Le 9 mai dernier, 25 policiers déboulent chez sa compagne et retournent la maison à la recherche de matériel informatique. Il comprendra bien plus tard que la police le soupçonne de contribuer au média alternatif Rouen dans la rue.
Depuis le mois de fĂ©vrier, une quinzaine de « cellules spĂ©ciales dâenquĂȘtes Gilets jaunes » a Ă©tĂ© créée dans les commissariats des principales villes mobilisĂ©es : Paris, Toulouse, Bordeaux mais aussi Tours ou encore Rouen. Des spĂ©cialistes de lâinvestigation mettent leurs efforts en commun pour scruter les vidĂ©os postĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux, dĂ©cortiquer les images des journalistes et par un travail de fourmi, identifier les Gilets jaunes auteurs de violences ou dĂ©gradations pour ensuite les interpeler. Au vu des milliers de manifestations et des dizaines de milliers dâactes rĂ©prĂ©hensibles commis ces derniers mois partout en France, on imagine la tĂąche fastidieuse voire impossible. Comme on nâexigerait de personne dâaller chercher une aiguille dans une meule de foin, on ne sâattend pas davantage Ă ce que ces super enquĂȘteurs retrouvent chaque lanceur de canette vide au coeur de mille Ă©chauffourĂ©es. Il sâagit donc de commencer par trier et sĂ©lectionner les mĂ©faits les plus graves ou symboliques puis, dâinvestiguer. Il arrive cependant que ces enquĂȘtes se dĂ©roulent Ă lâenvers, la police choisi alors le Gilet jaune quâelle souhaite mettre hors dâĂ©tat de nuire puis tente tant bien que mal de lui imputer tel ou tel mĂ©fait. Câest ce qui est arrivĂ© Ă Etienne H., Gilet jaune rouennais repĂ©rĂ© par les renseignements territoriaux et soupçonnĂ© de rĂ©guliĂšrement filmer et documenter les manifestations. Il passe en procĂšs vendredi 21 juin pour un jet de peinture.
Dans une vidéo posté sur facebook, le jeune rouennais explique ses récents déboires avec la police.
AprĂšs nous ĂȘtre longuement entretenus avec son avocate ChloĂ© Chalot nous avons pu retracer le cheminement judiciaire de ces poursuites rocambolesques.
Tout dĂ©bute, ou semble dĂ©buter, jeudi 9 mai Ă 6h du matin. Environ 25 policiers dĂ©barquent en fanfare dans la collocation de la compagne dâEtienne H.. Brassards, cris, cagoules, on sort le jeune homme du lit pour lâinterpeler et le placer en garde Ă vue. Ă aussi nombreux dans un logement exigĂŒe, on dĂ©range forcĂ©ment quelques bibelots, il semblerait dâailleurs quâun groupe de policiers soit expressĂ©ment mandatĂ© pour cela. Toute la maison est passĂ©e au peigne fin. Alors que certains enquĂȘteurs partent Ă la recherche de vĂȘtements et de chaussures intĂ©ressant on lâimagine leur enquĂȘte, un autre groupe cagoulĂ© farfouille dans les papiers, les livres, les carnets et le matĂ©riel informatique. AprĂšs plus de 3 heures de perquisition, les policiers rĂ©ussissent Ă saisir pas moins 9 ordinateurs, 3 tĂ©lĂ©phones, 3 appareils photos et des dizaines de clefs USB ou autres cartes SD, certains en Ă©tat de marche, dâautres hors service depuis des annĂ©es. Etienne H. peut enfin connaĂźtre le motif de sa garde Ă vue : dĂ©gradations. On lui reproche dâavoir jetĂ© de la peinture sur le tribunal de grande instance de Rouen le 19 janvier 2018 lors de lâacte X des Gilets jaunes.
Pourquoi un tel dĂ©ploiement policier ? Pourquoi avoir fouillĂ© et saisi lâĂ©quivalent dâun coffre de monospace de matĂ©riel Ă©lectronique et multimedia ? Le jeune homme ne le sait pas encore et ça va tarder.
- Une perquisition : avant/aprĂšs.
Pendant sa garde Ă vue, le jeune homme refuse de reconnaĂźtre son statut de peintre en bĂątiment de justice et attend sereinement de savoir Ă quelle sauce il va ĂȘtre mangĂ©. Pour seule preuve, les enquĂȘteurs ont une vidĂ©o surveillance de mauvaise qualitĂ© du tribunal de Rouen sur laquelle on peut difficilement apercevoir un Gilet jaune masquĂ© jeter ce qui pourrait ĂȘtre une bouteille de peinture. Sur lâenregistrement, rien ne permet de rapprocher lâindividu flou dâEtienne H., lĂ encore aiguille et meule de foin. DĂ©fĂ©rĂ© en comparution immĂ©diate, il refuse le jugement expĂ©ditif et demande un dĂ©lai pour prĂ©parer sa dĂ©fense qui lui est accordĂ©. LâenquĂȘte Ă©tant terminĂ©e, son conseil Me Chalot demande Ă ce que le matĂ©riel photographique, informatique et Ă©lectronique de son client lui soit restituĂ©. Pendant toute une semaine, les policiers du commissariat de Brisout de Barneville useront de stratagĂšme plus ou moins habiles pour garder le matĂ©riel dans leurs locaux, prĂ©textant lâabsence du collĂšgue dĂ©tenteur de la clef du cagibi, ne plus savoir oĂč il a Ă©tĂ© entreposĂ©, etc. Finalement, ils insisteront pour quâEtienne H. vienne rĂ©cupĂ©rer lui-mĂȘme ses affaires. Sauf quâĂ son arrivĂ© au commissariat, un officier de police judiciaire lui explique que les choses ne vont pas ĂȘtre si simples : le matĂ©riel informatique mis sous scellĂ©s ne va finalement pas pouvoir lui ĂȘtre restituĂ© tout de suite car une nouvelle enquĂȘte a Ă©tĂ© ouverte, cette fois pour les chefs dâ « incitation Ă attroupement armĂ© », « organisation de manifestation non-dĂ©clarĂ©e » et « dĂ©tention dâengin incendiaire ». InterloquĂ©, Etienne H. sâenquiert auprĂšs du policier de ce qui pourrait justifier de pareilles et nouvelles accusations : il participerait Ă un « site de propagande », en lâespĂšce le site dâinformations locales et indĂ©pendantes Rouen dans la Rue. Le matĂ©riel informatique est donc replacĂ© sous scellĂ©s mais le jeune rouennais peut tout de mĂȘme rĂ©cupĂ©rer ses appareils photos. Malheureusement, un des boĂźtiers dâune valeur de 800 euros a malencontreusement Ă©tĂ© brisĂ©.
La perquisition Ă 25 policiers, les hommes cagoulĂ©s qui retournent la maison et les accusations fantasques pour des faits somme toute mineurs, tout cela serait-il donc liĂ© Ă la participation supposĂ©e dâEtienne H. au site et Ă la page facebook Rouen dans la Rue ? Câest en tous cas ainsi que le jeune homme interprĂšte le dĂ©mesure des moyens dĂ©ployĂ©s Ă son encontre. Mais câest aussi lâavis ou du moins lâintuition appuyĂ©e de son avocate :
« Il y a en effet quelque chose qui cloche dans ce dossier, plusieurs mĂȘme. Tout dâabord, il faut prĂ©ciser que dans un premier temps, la cellule Gilets jaunes est bien incapable de faire le moindre rapprochement entre mon client et la silhouette jaune et noir qui projette de la peinte sur le tribunal ; ce qui est dâailleurs impossible au vu de la trĂšs mauvaise qualitĂ© des images de vidĂ©osurveillance. Ce sont en rĂ©alitĂ© les services du renseignement territorial qui vont orienter les enquĂȘteurs vers Etienne H. quâils prĂ©sentent comme Ă©tant “principal instigateur de nombreuses exactions commises au cours de manifestations depuis plusieurs annĂ©es”. PrĂ©cisons que mon client nâa jamais Ă©tĂ© condamnĂ© pour le moindre dĂ©bordement par le passĂ© ! Sur quoi les services de renseignements sâappuient-ils pour porter ces graves accusations ? Nous ne le saurons jamais tant leur rapport sâapparente Ă ces fameuses “notes blanches” qui ne souffrent aucune contradiction dans la mesure oĂč elles ne sâappuient sur aucun fait ou document. »
Mais lâĂ©tonnement du conseil ne sâarrĂȘte pas lĂ . Deux autres Ă©lĂ©ments du dossier interpellent :
Pour procĂ©der Ă la perquisition de son domicile, les enquĂȘteurs ont expressĂ©ment demandĂ© la prĂ©sence dâun expert en « cyber criminalitĂ© » et lâautorisation auprĂšs du parquet de Rouen de pouvoir saisir « tout Ă©lĂ©ment vidĂ©o ayant permis de filmer et dâalimenter [âŠ] les sites de propagande gilets jaunes ».
Contrairement Ă ce que la procĂ©dure et lâenchaĂźnement des poursuites contre Etienne H. laisse penser, ce nâest donc pas le rĂ©sultat des perquisitions qui amĂšne les enquĂȘteurs Ă le soupçonner dâalimenter un mĂ©dia indĂ©pendant mais bien sa participation supposĂ©e Ă ce mĂ©dia qui a justifiĂ© une telle perquisition Ă son domicile. On peut dĂšs lors sâinterroger : de telles opĂ©rations de police nâauraient-elles pas pour but dâintimider et rĂ©primer celles et ceux qui animent des sites internet trop favorables aux gilets jaunes ou aux luttes sociales ? Lâaffaire Gaspard Glantz ou plus rĂ©cemment lâarrestation et la confiscation du tĂ©lĂ©phone de Taha Bouaffs sont des prĂ©cĂ©dents inquiĂ©tants, le boitier dâappareil photo cassĂ© dâEtienne H. un indice supplĂ©mentaire. Lâaudience qui se tiendra Ă Rouen le 21 juin prochain nous Ă©clairera peut-ĂȘtre.
- Une perquisition : avant/aprĂšs.
Source: Lundi.am