L’une des “gueules” de l’extrême droite française depuis plus de cinquante ans est mort dans la nuit du 29 au 30 janvier : Roger Holeindre, dit “Popeye”, dont la passion pour les mouvements de jeunesse tradis n’avait d’égal que sa nostalgie pour le “bon temps des colonies”. Sans attendre les hagiographies que l’extrême droite la plus nostalgique ne manquera pas de produire dans les prochains jours, nous vous proposons de redécouvrir son parcours politique, à travers la mise à jour d’un article que nous avions publié il y a deux ans.

Dès l’annonce de son décès, les hommages se sont enchaînés à l’extrême droite, y compris au Rassemblement national.

Bruno Gollnisch salue la mémoire “d’un homme, un vrai“, tandis que Marine Le Pen, plus sobrement, rend hommage au membre fondateur du FN en précisant qu’il était “résistant à 15 ans” mais sans préciser qu’Holeindre, sur ses vieux jours, a fini à La Tribune d’une soirée de “l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain“… Comme on ne peut pas tout dire dans un tweet, on vous propose de compléter ces biographies pour le moins lacunaires !

Holeindre à 14 ans.

Roger Holeindre, né en 1929, participe effectivement dans son adolescence, au sein de son organisation scoute clandestine (cf. photo ci-contre), à quelques opérations nocturnes contre l’occupant allemand. La légende veut qu’il ait dérobé, seule et de nuit, deux mitrailleuses à l’ennemi… Mais c’est surtout en participant dès 17 ans aux guerres coloniales (il aurait falsifié pour cela ses papiers d’identité) que le jeune Roger trouve le combat de sa vie, d’abord en Indochine puis surtout en Algérie. En 1962, il crée le maquis OAS « Bonaparte » dans le Constantinois, ce qui lui vaut d’être arrêté et mis en prison pour un an, avant d’être finalement amnistié.

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De haut en bas, et de gauche à droite : Roher Holeindre en Indochine, puis en Algérie ; sur la photo du bas, il est tout à droite au deuxième rang, au sein d’un groupe de paras du 8e RPC déguisés en fellagas à des fins d’anti-guérilla.

Holeindre entame une carrière de journaliste, d’abord à Paris-Match[], qui se poursuivra dans les années 1980 à Magazine-Hebdo (créé par Alain Lefebvre, un ancien de la Fédération des Étudiants Nationalistes (FEN), une organisation étudiante d’extrême droite dans les années 1960), puis dans les années 1990 au Figaro Magazine.

Passé de l’extrême droite dure (Europe-Action est le journal de la FEN) à des positions ultra-libérales (défendues dans Magazine Hebdo), le parcours d’Alain Lefebvre sera celui d’autres militants nationalistes, tels Alain Madelin ou Gérard Longuet.

Parallèlement, il s’engage  politiquement en  1965 aux côtés du populiste Tixier-Vignacour, à la fois au sein des Comités Jeunes TV, et dans le service d’ordre du mouvement. Holeindre s’investit ensuite dans d’autres mouvements de jeunesse aux méthodes musclées : d’abord en présidant le Front Uni de Soutien au Sud-Vietnam, puis, après mai 1968, en fondant les Jeunesses Patriotiques et sociales (JPS), qui participent avec le GUD à une attaque contre les maoïstes du lycée Louis-le-Grand (Paris), au cours de laquelle un gauchiste a une main arrachée par une grenade.

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À gauche : haranguant les foules au sein du Front uni de soutien au Sud-Viet-Nam (cf. affiche en médaillon). À droite : légèrement amoché après le saccage de son exposition en mai 1968. [Archives : La Horde]

Holeindre tente par la suite, sans succès, de rassembler autour de lui différentes chapelles d’extrême droite : après avoir lancé différents mouvements (Centre de Ralliement national, Parti national populaire qui devient Parti de l’unité française), c’est finalement en rejoignant le Front National (FN) qu’il va atteindre cet objectif, puisqu’on le retrouve au sein du bureau politique du FN dès 1972.

Le CNC, c’est pas du cinéma

« Popeye » est très attaché à la transmission d’une certaine tradition, et c’est la raison pour laquelle il fonde en 1985 le Centre National des Combattants (CNC), une organisation satellite du FN qui se donne comme objet la défense matérielle et morale des frontistes anciens combattants (principalement des guerres coloniales). Dès la profession de foi du CNC, le ton est donné : “si vous êtes convaincus de la nécessité de défendre notre identité française contre les attaques incessantes dont elle est l’objet… Si vous en entendez dénoncer et combattre ces actes de trahison susceptibles d’attenter à l’intégrité du territoire national… Si vous êtes conscients que le combat continue et si vous ne craignez pas de vous engager… Rejoignez le CN !

mais aussi l’éducation de la jeunesse chargée d’en prolonger la mémoire et les valeurs, avec une structure de type scout : les Cadets du CNC, pour inculquer aux enfants «le respect de l’ordre, la nécessité de la discipline, le culte du drapeau et l’amour de la patrie».

Les principales activités sont, chaque année, une grande marche d’orientation et un camp qui se tient au château de Neuvy-sur-Barangeon, ancienne propriété du dictateur africain Jean-Bedel Bokassa : : levée des couleurs, serment au drapeau, chants militaires… La totale ! Mais l’aventure s’arrête en 1999, lorsque le préfet du Cher fait fermer le camp des Cadets de France et d’Europe pour divers manquements aux règles d’hébergement, d’encadrement et d’hygiène : il n’y en aura pas d’autres les années suivantes. Suite à cela, Holeindre vouera une haine tenace à Marie-George Buffet, alors ministre communiste de la Jeunesse et des Sports.

Holeindre a fait partie des 35 députés en 1986.

Entre 1986 et 1988, représentant la Seine Saint-Denis, Holeindre est également l’un des 35 députés du FN à siéger à l’Assemblée nationale, où il bataille entre autre pour défendre l’apprentissage dès 14 ans. Il est ensuite élu conseiller régional d’Île-de-France entre 1992 et 1998, période pendant laquelle il se fait remarquer par une certaine liberté de parole, tout en continuant ses activités au sein du CNC.

Propagande du CNC

En 1991, il est ainsi le secrétaire général du « Comité anti-Joxe », une association qui a pour objectif « de mettre un terme à la carrière politique de l’âme damnée de Mitterrand », à la suite de la profanation du cimetière juif de Carpentras en 1990, après laquelle Jean-Marie Le Pen accuse Pierre Joxe d’avoir instrumentalisé l’affaire pour faire porter le chapeau au FN. En 1998, Holeindre, qui n’a décidément pas la langue dans sa poche, continue sa chasse aux ministres “socialistes” et accuse Jack Lang de pédophilie lors de l’université d’été du FNJ. La même année, il est tête de liste aux élections régionales sur sa terre natale, la Corse, où il obtient le plus mauvais score de tous les candidats réunis (4,8%). Dur !

Holeindre en 1998 à Noyon, pour rendre hommage aux gendarmes tués lors de l’attaque de la gendarmerie d’Ouvéa en 1988 par des indépendantistes du FLNKS.

La violence verbale de Roger Holeindre confine parfois à la menace physique. Ainsi, lors du congrès du FN à Strasbourg en 1997, il n’hésite pas à déclarer, face à l’énorme mobilisation antifasciste (plusieurs dizaines de milliers de personnes)  : «Nous sommes contre les voyous de Ras l’front et du Scalp. Demain, nous les mettrons au pas si nous sommes au pouvoir. Ils pleureront des larmes de sang !». (Libération, 27/04/2002).

Pas un gars de la Marine

Au moment de la scission du Front national, “Popeye” se range sans hésitation aux côtés de Jean-Marie Le Pen : une fidélité qui lui vaut d’être nommé premier vice-président du Front national. Populaire auprès de la base frontiste, il participe à de nombreuses rencontres avec les militants pour les inciter à s’engager « avec sérieux », pronostiquant une « surprise » en 2007.

Holeindre, candidat à Savran, en Seine-Saint-Denis, en 2001.

Hélas pour lui, Jean-Marie est en passe de devenir de l’histoire ancienne, et le FN passe lentement mais sûrement aux mains de sa fille Marine : en 2010, Holeindre soutient Bruno Gollnisch comme candidat à la présidence du FN, mais à peine annoncée la victoire de Marine Le Pen, il quitte avec fracas le mouvement au sein duquel il milita durant près de quarante ans, estimant que la nouvelle présidente « ne représentant pas ses idées (…) se tape totalement des cinquante dernières années de la France ». (Le Figaro, daté du 15 janvier 2011.)

Il continue cependant de prendre la parole en tant que président du Cercle National des Combattants pour commenter l’actualité, en particulier les récents attentats islamistes, que ce soit lors de rencontres de Synthèse nationale ou aux manifestations parisiennes en l’honneur de Jeanne d’Arc, au début du mois de mai de chaque année. Il participe aussi à des commémorations à la mémoire des combattants des guerre coloniales, comme celle de 2014 à Nogent-sur-Marne qui rassembla plusieurs personnalités d’extrême droite, et dont le site antifasciste REFLEXes avait fait un compte rendu à lire ici.

Roger Holeindre à la journée de Synthèse nationale le 2 octobre 2016, en compagnie de tout le gratin de l’extrême droite radicale : Jean-Marie Le Pen, Carl Lang, Pierre Vial ou encore Serge Ayoub (à l’extrême gauche, une fois n’est pas coutume !).

Roger Holeindre finit également par rejoindre les autres anciens du FN au sein du Parti de la France de Carl Lang, dont il intègre le bureau politique en 2013 et en devient président d’honneur en 2016, en même temps que Martine Lehideux. Sa fidélité lui fait honneur : car lors du dernier congrès en décembre 2019, alors que tous les anciens, Lang, Martine Lehideux ont quitté le navire, Holeindre est resté au bureau politique.

Par ailleurs, Holeindre est régulièrement invité pour tenir des conférences un peu partout, comme à l’initiative d’Egalité & Réconciliation Aquitaine, le 18 juin 2017.

La même année, en mars 2017, il sort un journal des Cadets du CNC (qui n’avaient pourtant plus d’activités réelles depuis plusieurs années), sobrement intitulé “Hier, Aujourd’hui, Demain la France“. Dans ce premier numéro qui, à notre connaissance, n’eut pas de suite, et qui se rapproche davantage de l’hagiographie que du bulletin d’information, on trouve pour l’essentiel, entre un éloge de Vladimir Poutine et un article contre Macron, des textes de Roger Holeindre, dont un “conte drôlatique” qu’il avait écrit dans les années 1950 et exhumé par Alain Sanders, intitulé “Les commandos frappadingues“, et des comptes rendus de ces ouvrages.

Car parallèlement, tout au long de sa vie, Holeindre a publié des dizaines de livres sur tous ses sujets de prédilection : l’Indochine (Le levain de la Colère en 1963, Des Pavillons noirs à Diên Biên Phu avec Alain Sanders en 1997, C’était des hommes en 2012), l’éducation des jeunes (Honneur ou décadence en 1965, saisi et interdit à la vente), son ami Jean-Marie (SOS Hystérie en 1992, puis SOS Hystérie 2 en 2003), les racines chrétiennes de la France (Que Dieu sauve la France ! en 2013, présenté en février 2014 lors d’une conférence avec Alain Escada de Civitas), et bien d’autres aux titres évocateurs (À tous ceux qui n’ont rien compris en 1989, Les sanglots de l’homme blanc commencent à me fatiguer en 2010…). Cette frénésie éditoriale s’est poursuivie jusque dans sa dernière année : en mai 2019, il publie une nouvelle édition, aux éditions Dualpha, d’Honneur ou Décadence dans lequel il s’adresse à la jeunesse, qu’il voudrait voir se tourner vers “les vraies valeurs” …

Ses deux obsessions : les colonies perdues et la défense du nationalisme français.

Il prévoyait également de publier un autre livre (le 43ème !), Les Gilets jaunes et le grand mensonge, car “depuis 1945on ment aux Français” en pointant du doigt l’extrême droite. On n’en saura pas beaucoup plus, mais on est content d’avoir échappé à ça ! Enfin, signalons publié en octobre dernier un livre d’entretiens avec Roger Holeindre menés par Arnaud Menu, collaborateur du site internet NR Méridien Zéro et de la revue Synthèse nationale, et rédacteur en chef de Radio Libertés.

Dernière ligne droite

Il faut dire que ces deux dernières années, l’âge et une santé défaillante (il a subi plusieurs opérations) ont rendu plus rares les apparitions d’Holeindre. On le croise quand même aux grands rendez-vous de l’extrême droite radicale, comme les journées de Synthèse nationale ou  la “fête du Pays réel” de Civitas, généralement pour des séances de dédicaces.

Ben, heu, pas trop en fait…

Quand il est invité à parler pour des radios ou des webTV nationalistes, Popeye n’a pas beaucoup changé, et se plaint d’avoir toujours été injustement incompris. Lui, raciste ? Pas du tout, comme il l’explique à ses amis de Radio Libertés en avril 2019 : « Quand je vois un Noir dans la rue qui est dans la merde, je n’hésite pas à lui donner dix balles… Mais ce que je souhaite, c’est qu’il soit rentré chez moi légalement. Et s’il n’est pas rentré légalement, il a qu’un droit, c’est de fermer sa gueule et de repartir ! C’est clair, net et précis, c’est quelque chose de simple, c’est ça la politique que nous avons fait au Front national.» Du racisme ? où ça ?

Ultime initiative, moins de deux moins avant sa mort, Holeindre annonce le come-back du Cercle National des Combattants (qu’il présidait toujours) en annonçant la parution d’un nouveau bulletin et d’une nouvelle équipe autour notamment d’Eric Vieux de Morzadec, nommé par Popeye en novembre dernier secrétaire général du CNC.

Né en 1955, ancien lieutenant-colonel recyclé en responsable achats pour différentes entreprises et vice-président de l’Union Nationale des Parachutistes, Vieux de Morzadec a également, du moins si on en croit ses propres dires,  un parcours plutôt costaud, non seulement sur différents champs de bataille (au Cambodge, en Afghanistan) mais aussi au sein de l’extrême droite radicale (Ordre nouveau, Gud, PFN) où il se vante avoir été de “la plupart des actions, des cognes“. Il est aussi l’auteur d’un ouvrage sur un régiment français de Zouaves ayant combattu dans l’armée confédérée durant la guerre de Sécession.

Eric Vieux de Morzadec

Cela suffira-t-il pour assurer la relève au sein de l’association d’anciens combattants dont la dernière réunion a péniblement rassemblé une trentaine de membres ? Peu probable, car Roger Holeindre emportera probablement dans la tombe non seulement ce qui restait du CNC, mais également un style qui lui était propre, que ses propos bruts de décoffrage comme ses ouvrages illustraient. En ce qui nous concerne, ni l’un ni l’autre ne nous manqueront : bon débarras !

La Horde


Article publié le 31 Jan 2020 sur Lahorde.samizdat.net