Juin 7, 2021
Par Lundi matin
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Ces courriers sont des lettres de rupture. À Rimbaud lui reprochant de «  rouler dans la bonne orniĂšre  Â», Izambard, rĂ©publicain modĂ©rĂ©, probablement choquĂ© par la radicalitĂ© des idĂ©es de son ancien Ă©lĂšve, et ne comprenant pas ses nouveaux poĂšmes, lui rĂ©pond qu’«  ĂȘtre absurde, c’est Ă  la portĂ©e de tout le monde  Â». Quant Ă  Demeny, il est Ă  supposer qu’il ait laissĂ© le courrier sans rĂ©ponse.

Dans ces deux lettres, Rimbaud Ă©voque l’«  avenir matĂ©rialiste  Â» et insĂšre des poĂšmes «  faits pour rester  Â». « Le PoĂšte se fait voyant par un long, immense et raisonnĂ© dĂ©rĂšglement de tous les sens Â», thĂ©orise-t-il. La folie « fut d’abord une Ă©tude  Â», prĂ©cise-t-il dans Une saison en enfer deux ans plus tard, relatant le parcours initiatique qui mĂšne Ă  l’invention de formes nouvelles. On pense Ă  Charles Fourier et Ă  l’orientation des passions. Aussi, alors que « moderne Â» et « français Â» sont toujours pĂ©joratifs sous la plume de Rimbaud, les termes d’«  inconnu  Â» et d’«  harmonie  Â» dĂ©signent l’utopie, et notamment celle des villes nouvelles prĂ©sentes dans les Illuminations, oĂč s’agitent ouvriers et danseurs. PrĂ©sence lĂ  encore de Saint-Simon et Fourier, dont les Ă©crits sont Ă  l’époque popularisĂ©s par des brochures distribuĂ©es dans des cercles frĂ©quentĂ©s par Rimbaud.

Dans les Lettres du voyant comme dans ses Ă©crits ultĂ©rieurs, l’invention de nouvelles formes est liĂ©e au renversement de l’ordre en place : « les colĂšres folles me poussent vers la bataille de Paris â€” oĂč tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous Ă©cris ! Â». Quant Ă  la femme, elle doit, pour se faire poĂšte et, elle aussi, «  trouver de l’inconnu  Â», sortir de son « infini servage  Â».

S’il est difficile de connaĂźtre le rĂŽle exact que joua Rimbaud au sein de la Commune de Paris (bien qu’un rapport de police l’ait mentionnĂ© en tant qu’«  ancien franc-tireur de Paris  Â», et que son ami Ernest Delahaye ait affirmĂ© qu’il fut tirailleur pendant deux semaines, sans ĂȘtre « jamais armĂ© ni habillĂ© Â»), il ne subsiste Ă  l’inverse aucun doute sur le fait que l’évĂ©nement marque un tournant dans l’Ɠuvre de Rimbaud. La prose elliptique des Lettres du voyant, faite de glissements et de passages, rĂ©vĂšle un style qu’on retrouvera dans Une saison en enfer. Rimbaud y critique ses anciens maĂźtres, dont Victor Hugo. Il rejette la poĂ©sie « subjective Â», et affirme la nĂ©cessitĂ© d’une poĂ©sie tournĂ©e vers l’objet. Peu aprĂšs, Ă  ThĂ©odore de Banville, chef du Parnasse, qu’il disait admirer un an auparavant, Rimbaud envoie Ce qu’on dit au poĂšte Ă  propos de fleurs, poĂšme Ă  l’ironie mordante. L’heure n’est plus Ă  l’acadĂ©misme ni au lyrisme auto-centrĂ©.

En 1872, viennent les vers nouveaux. Dans Qu’est-ce pour nous, Mon CƓur
, les destructions s’enchaĂźnent, et notamment celle de l’alexandrin. En 1873, Une saison en enfer est marquĂ©e par l’écrasement de la Commune, la critique du positivisme, et la recherche d’une utopie.

Entre-temps, Ă  Londres, Rimbaud a frĂ©quentĂ© nombre de Communards en exil, Vermersch, Lissagaray, Andrieu ; tous essaient de comprendre l’échec de la Commune. ConsidĂ©rĂ© comme un « frĂšre d’esprit Â» par Rimbaud selon le tĂ©moignage de Delahaye, Andrieu, membre de l’Internationale sans ĂȘtre marxiste, lecteur de Fourier sans ĂȘtre fouriĂ©riste, Ă©crit dans ses Notes pour servir Ă  l’histoire de la Commune de Paris  : « La Commune a Ă©tĂ© violente et faible. Elle devait ĂȘtre radicale et forte.  Â»

Andrieu pressent que si la Commune a Ă©chouĂ©, c’est aussi parce qu’elle n’a pas su inventer de nouvelles formes, qu’elle a cĂ©dĂ© au mythe du progrĂšs et Ă  la tentation de rejouer la RĂ©volution française. Dans Mauvais sang, deuxiĂšme texte d’Une saison en enfer, le narrateur reconnaĂźt avoir « la cervelle Ă©troite, et la maladresse dans la lutte  Â». Il s’identifie aux Gaulois, «  brĂ»leurs d’herbe les plus ineptes de leur temps  Â».

Dans diverses publications favorables aux Versaillais, nombre d’auteurs rĂ©actionnaires ont amalgamĂ© la race et la classe, ou mĂȘme animalisĂ© les Communards. « Paris Ă©tait au pouvoir des nĂšgres Â», bavait Alphonse Daudet. «  Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes Ă  qui elles ressemblent quand elles sont mortes Â», expectorait Dumas fils dans les colonnes du Figaro. Dans Une saison en enfer, le narrateur se rĂȘve Ă  diffĂ©rents moments de l’histoire de France, toujours opposĂ© aux classes dominantes ; il affirme ironiquement ĂȘtre «  une brute  Â», «  une bĂȘte, un nĂšgre  Â».

Du prologue Ă  l’Adieu, Une saison en enfer donne Ă  voir un narrateur aux prises avec l’Occident qui fait son malheur. Le narrateur est « esclave de son baptĂȘme Â», les valeurs chrĂ©tiennes sont dĂ©passĂ©es, et la science, «  nouvelle noblesse  Â», nouveau pouvoir, est « trop lente Â». PlutĂŽt que de suivre « l’EcclĂ©siaste moderne Â», il s’agit donc de faire advenir « la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des dĂ©mons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — NoĂ«l sur la terre !  Â». L’enfer est social, et l’ñge d’or doit ĂȘtre au prĂ©sent.

Enfin, dans les Illuminations le sujet lyrique fait face au culte de la Raison ; il se lance Ă  la recherche de la « nouvelle harmonie  Â». LĂ  aussi, l’amour est Ă  rĂ©inventer. ’Quel ennui, l’heure du « cher corps Â» et « cher cƓur Â»â€™, s’écrit-il, en dĂ©nonçant le dualisme cartĂ©sien et la forme prise par l’amour dans le couple bourgeois. A la dĂ©ception exprimĂ©e dans MatinĂ©e d’ivresse, succĂšde l’«  extase harmonique  Â» de Mouvement. Les Illuminations s’évanouissent dans les Soldes, y compris celles des «  applications de calcul et [d]es sauts d’harmonie inouĂŻs  Â».

Peu aprĂšs, Rimbaud quitte l’Europe et la littĂ©rature. PoĂšte et non idĂ©ologue, il nous aura aidĂ© Ă  comprendre que toute idĂ©e de rĂ©volution rĂ©side dans ce que Foucault dĂ©crira un siĂšcle plus tard comme « le lien du dĂ©sir Ă  la rĂ©alitĂ©  Â».

Vivian Petit




Source: Lundi.am