Août 25, 2021
Par À Contretemps
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Il y a 150 ans, les 13 et 15 mai 1871, Arthur Rimbaud Ă©crivait les deux fameuses lettres dites « du Voyant Â». Dans sa seconde lettre, il pressait le destinataire de lui rĂ©pondre « vite car dans huit jours, je serai Ă  Paris, peut-ĂȘtre Â». Il n’y sera pas ; les troupes versaillaises Ă©tant entrĂ©es dans la capitale, la Semaine sanglante avait commencĂ©. Loin des clichĂ©s sur la Voyance, ces lettres donnent Ă  voir l’engagement poĂ©tique de l’auteur des Illuminations au miroir de la Commune de Paris [1].

Mal lu et mal compris, ramenĂ© aux proportions convenues du gĂ©nie romantique, le programme poĂ©tique que dĂ©veloppent les lettres de la mi-mai 1871 reprend en rĂ©alitĂ© nombre d’idĂ©es et de jugements qui Ă©taient, sinon dans l’air du temps, du moins dans le fouillis chaotique de courants culturels plus ou moins marginaux, en ces temps marquĂ©s par la fin de l’Empire, la guerre et la rĂ©volution communarde. Rimbaud Ă©crit vite, dresse un bilan partial et abrupt de la poĂ©sie, opĂšre une critique du moi romantique et du lyrisme – du moins, d’un certain lyrisme –, reprenant Ă  son compte ce que, assoiffĂ© de lectures et de fugues, il avait lu ici ou lĂ .

L’originalitĂ© de ces lettres tient, en rĂ©alitĂ©, au montage particulier de ces divers Ă©lĂ©ments, sous la forme d’une (auto-)critique de la poĂ©sie Ă  l’aune de la Commune de Paris. À la « poĂ©sie subjective Â» – poĂ©sie auto-satisfaite et « horriblement fadasse Â» – Rimbaud oppose la « poĂ©sie objective Â». PlutĂŽt que de glisser sur la surface des choses, de s’en tenir Ă  l’évidence artificielle du donnĂ©, du dĂ©jĂ -lĂ , il s’agit d’« arriver Ă  l’inconnu Â», par le « dĂ©rĂšglement de tous les sens Â».

Une lecture superficielle en fait un simple hymne aux drogues, Ă  l’ivresse, au flux inconscient d’images stupĂ©fiantes, aux portes ouvertes de la perception, que sais-je encore. On passe ainsi Ă  cĂŽtĂ© de la mĂ©thode et de sa fin. Le dĂ©rĂšglement se doit, en effet, d’ĂȘtre « raisonnĂ© Â», fruit d’une expĂ©rience, qui est tout Ă  la fois Ă©tude, devoir et travail. Et ce qui doit ĂȘtre dĂ©rĂ©glĂ©, ce n’est pas seulement les sens et la vision, les formes et la parole, mais bien les conditions et la fonction sociale de la poĂ©sie, auxquelles ils participent.

Une critique poétique

La mĂȘme semaine oĂč Rimbaud Ă©crit ses lettres, la Colonne VendĂŽme est renversĂ©e. La dĂ©cision avait Ă©tĂ© prise un mois plus tĂŽt : ce « symbole de force brute et de fausse gloire Â», « affirmation du militarisme Â», devait ĂȘtre dĂ©moli. Elle le fut au cours d’une grande fĂȘte ; l’une des derniĂšres de la Commune de Paris. Lorsque la colonne tomba, la tĂȘte de la statue de NapolĂ©on Ier qui trĂŽnait Ă  son sommet, sous le choc, fut arrachĂ©e et roula au loin. C’est Ă  un geste iconoclaste similaire que se prĂȘtent les lettres de Rimbaud, entendant vandaliser les monuments romantiques, renverser les « vieilles Ă©normitĂ©s crevĂ©es Â», et dĂ©gager la voie Ă  la poĂ©sie nouvelle.

La critique qui est faite, dans ces lettres, de Hugo et de Baudelaire, deux rĂ©fĂ©rences centrales et admirĂ©es, permet de mieux cerner la refonte du principe poĂ©tique auquel Rimbaud espĂšre arriver (« bien d’autres espĂšrent la mĂȘme chose Â», rajoute-t-il). Car c’est aussi en fonction de leur situation qu’il les juge. Le premier, « trop cabochard Â», recourt Ă  des idĂ©es et Ă  des formes surannĂ©es, empreintes d’une grandiloquence politique et mystique, en porte-Ă -faux avec l’élan rĂ©volutionnaire ; le second, « un vrai Dieu Â», a « vĂ©cu dans un milieu trop artiste Â», d’oĂč la mesquinerie parfois de sa forme poĂ©tique.

Leur poĂ©sie est rĂ©glĂ©e sur un positionnement social, intellectuel, sensible – prophĂšte contemplateur ou dandy –, qui entrave ou interdit « inventions d’inconnus Â» et « formes nouvelles Â», faute de se situer correctement dans la mĂȘlĂ©e, et d’étreindre la « rĂ©alitĂ© rugueuse Â» (« Adieu Â» dans Une saison en enfer). Mais cette rĂ©Ă©valuation de la poĂ©sie a partie liĂ©e avec un reclassement plus gĂ©nĂ©ral, intensifiĂ© par l’évĂ©nement rĂ©volutionnaire.

« â€Š Tandis que je vous Ă©cris ! Â»

Ces lettres, tendues vers l’avenir, sont Ă©crites, en accord avec la Commune, tandis que gronde « la bataille de Paris oĂč tant de travailleurs meurent Â». Rimbaud dit l’avenir de la poĂ©sie, l’émergence du poĂšte en harmonie avec la sociĂ©tĂ© nouvelle, qui doit Ă©merger – qui est dĂ©jĂ  en train d’émerger –, en mĂȘme temps que l’insurrection parisienne. En donnant Ă  celle-ci une focale plus large, et en appliquant Ă  son triomphe – espĂ©rĂ©, annoncĂ© – une logique Ă  la fois sociale et poĂ©tique. Oui, « ces poĂštes seront Â», affirme Rimbaud, quand « sera brisĂ© l’infini servage de la femme Â», quand « viendront d’autres horribles travailleurs Â».

Le poĂšte lie donc Ă©troitement le renouvellement des formes au sort du soulĂšvement populaire alors en cours. Soit Ă  des conditions sociales non (directement) poĂ©tiques, et plus particuliĂšrement Ă  l’émancipation des femmes et des travailleurs, mais qui rĂšglent le possible ou l’impossible de l’action comme de la poĂ©sie, et plus encore d’une poĂ©sie « en avant Â» de l’action. La Semaine sanglante, d’abord, la rĂ©pression et le retour Ă  l’ordre, ensuite, Ă©toufferont cet Ă©lan, obligeant de reposer Ă  nouveau frais la question de la poĂ©sie dans un monde d’oĂč elle a Ă©tĂ© chassĂ©e.

« Je serai un travailleur : c’est l’idĂ©e qui me retient, Ă©crit Rimbaud, quand les colĂšres folles me poussent vers la bataille de Paris oĂč tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous Ă©cris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grĂšve. Â»

Les lettres font correspondre la prose Ă©crite et le soulĂšvement des travailleurs. Elles mettent en Ă©vidence la permĂ©abilitĂ© des temps de l’écriture et de la lutte, et l’espace commun de l’insurrection parisienne et de la rĂ©volution poĂ©tique. Être poĂšte, c’est se reconnaĂźtre tel, et se transformer en poĂšte, par un travail d’inspection et d’expĂ©rimentation ; un travail « horrible Â», « monstrueux Â», analogue Ă  celui des travailleurs de Paris.

Or, en ce mois de mai 1871, sous la Commune, en quoi consiste ce travail ? À refuser justement de travailler – du moins Ă  travailler comme avant –, Ă  dĂ©rĂ©gler l’asservissement du labeur, en luttant pour « la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des dĂ©mons Â» (« Matin Â» dans Une saison en enfer). Bref, Ă  opĂ©rer Ă  rebours, Ă  contre-emploi, en renversant la fonction sociale du travailleur. Et c’est Ă  la mĂȘme opĂ©ration qu’en appelle Rimbaud pour les poĂštes.

Continuer Ă  Ă©crire des poĂšmes comme auparavant, c’est se dĂ©tourner des « colĂšres folles Â», trahir tout Ă  la fois les ouvriers en lutte, le principe d’une poĂ©sie objective et la convergence des poĂštes et des travailleurs. Il faut, au contraire, contre-fonctionner, dĂ©monter le flux normal d’images et de rĂ©tributions sociales, dĂ©traquer les machines productive et littĂ©raire, qui reproduisent l’aliĂ©nation du travailleur comme du poĂšte ; l’un Ă  la mesure de l’autre, et l’un en fonction de l’autre. Rimbaud se dĂ©clare en grĂšve. Il le restera, aprĂšs l’écrasement de la Commune. Jusqu’au silence ?

La grĂšve n’équivaut pas Ă  l’abandon de la poĂ©sie, mais bien Ă  l’arrĂȘt de son fonctionnement routinier, indiffĂ©rent aux « colĂšres folles Â», se laissant porter par le courant, « insoucieux de tous les Ă©quipages Â» (Le Bateau ivre). Il s’agit de dĂ©rĂ©gler la mĂ©canique du poĂšte – intacte Ă  force de sĂ©paration –, de l’arracher Ă  la naĂŻvetĂ© du touriste et Ă  la « magie bourgeoise Â» (« Soir historique Â» dans Illuminations), qui font des souffrances et des rĂ©bellions un spectacle.

La promesse de la poĂ©sie doit ĂȘtre tenue, au risque de l’ivresse des images merveilleuses et des aubes navrantes (Le Bateau ivre), de l’enchantement des contes pour enfants et des Ă©clats fugitifs et dĂ©risoires, au risque, aussi et surtout, du chant sans changement et des visions sans rĂ©volte. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© de disputer la puissance de l’émerveillement Ă  l’illusion de la religion, Ă  l’esthĂ©tisation de la politique et Ă  la magie charmante de l’Art. Et tous les poĂšmes de Rimbaud, jusque dans l’« Ă©lan insensĂ© et infini aux splendeurs invisibles Â» (« Solde Â» dans Illuminations) et les plages de silence qui dĂ©coupent l’horizon, sont aussi, et dans le mĂȘme temps, une mise en abĂźme du lyrisme, ainsi qu’une autocritique de la poĂ©sie qui ne font pas l’économie du bouleversement poĂ©tique des ĂȘtres et du monde.

« Les aubes sont navrantes Â»

Le triomphe de la Commune, son extension, devaient s’accompagner du dĂ©veloppement de la poĂ©sie objective. La Semaine sanglante a mis fin Ă  cette chance. Rimbaud a gardĂ© un temps – jusqu’à quand, jusqu’au bout de l’écriture, jusqu’au bout du silence ? – l’espoir de prochaines rĂ©volutions. Si la poĂ©sie objective n’était plus Ă  l’ordre du jour, il lui Ă©tait impossible de cĂ©der pour autant Ă  la poĂ©sie subjective, et il a refusĂ© de faire du poĂšme un miroir fĂ©erique du retour Ă  l’ordre.

Le Bateau ivre donne une mesure prĂ©cise de son ardeur et de ses refus. Avec ses visions traversĂ©es « d’horreurs mystiques Â» et d’un « million d’oiseaux d’or Â», faisant le voyage de « l’Aube exaltĂ©e Â» aux « Aubes (…) navrantes Â», du passage devant « l’Ɠil niais des falots Â» jusqu’à l’impossibilitĂ© finale de « nager sous les yeux horribles des pontons ! Â». Ces pontons, vaisseaux dĂ©sarmĂ©s et dĂ©mĂątĂ©s, immobiles, Ă  quelques encablures des ports, qui servaient alors de prison flottante Ă  quelques trente milles communards, ne sont pas seulement l’antithĂšse du Bateau ivre ; ils en sont la dĂ©rision et la nĂ©gation.

Les pontons dĂ©noncent et dĂ©montent l’autosatisfaction poĂ©tique, dont le principe revient Ă  se griser de mots et d’images, sans en percevoir les enjeux, Ă  passer devant l’horreur sans la voir ni mĂȘme comprendre qu’elle fausse le voyage et l’ivresse. Rimbaud ne renonce ni Ă  l’un ni Ă  l’autre, mais, « vaincu, stupide (…) entĂȘtĂ© Â» (Les PoĂštes de sept ans), il ne fait pas semblant et, aux dĂ©parts illusoires, prĂ©fĂšre « la flache noire et froide Â», qui prĂ©serve, avec la mĂ©moire de la dĂ©faite, la frĂȘle espĂ©rance d’une « future Vigueur Â» (Le Bateau ivre).

À dĂ©faut d’une poĂ©sie objective, Rimbaud a Ă©prouvĂ© l’objectivation de la poĂ©sie, en rĂ©glant celle-ci, fĂ»t-ce en nĂ©gatif, sur « le lieu et la formule Â» de l’explosion. Pourquoi Ă©crire, de toute façon, sinon pour participer au renversement d’un monde faussĂ©, en affirmant ce que le poĂšme n’était pas et en faisant entrevoir ce qu’il pouvait, Ă  certaines conditions, provoquer ? Reste que ses vellĂ©itĂ©s d’ĂȘtre publiĂ© sont vite venues buter sur l’hĂ©gĂ©monie morale, politique et culturelle des vainqueurs, aggravĂ©es encore par son attitude, qui rejouait, pour mieux les tourner, les stigmates attachĂ©s aux communards : intellectuel dĂ©classĂ©, mauvais travailleur et mauvais poĂšte, homosexuel, blasphĂ©mateur et buveur ; en un mot, barbare.

L’avenir d’une dĂ©faite

Dans leurs prĂ©cipitations et approximations, dans leurs raccourcis et dĂ©tournements, les surrĂ©alistes restent peut-ĂȘtre ceux qui ont le mieux compris le souffle des poĂšmes de Rimbaud. Ils ont prolongĂ© la collision de l’idĂ©e morale et d’un monde sans poĂ©sie, pour la faire retentir dans la configuration d’expĂ©riences bouleversantes. En tentant de fondre l’ivresse et le dĂ©senchantement, le dĂ©paysement et le banal quotidien dans une mĂȘme soif et un mĂȘme Ă©tat de fureur. Et c’est Rimbaud qui catalysa leur saut politique : la PremiĂšre Guerre mondiale, la colonisation et la rĂ©volution russe reconfigurĂšrent, Ă  cinquante ans de distance, les conditions de la Commune de Paris et de son Ă©crasement [2].

Peu avant d’ĂȘtre exĂ©cutĂ©, au cours de la Semaine sanglante, EugĂšne Varlin dit Ă  VallĂšs : « Oui, nous serons dĂ©pecĂ©s vivants. Morts, nous serons traĂźnĂ©s dans la boue. On a tuĂ© les combattants. On tuera les prisonniers, on achĂšvera les blessĂ©s. Ceux qu’on Ă©pargnera, s’il en reste, iront mourir au bagne. Â»

C’est ce que firent effectivement les vainqueurs. En outre, ils ajoutĂšrent la dĂ©lation Ă  la dĂ©solation, la rĂ©pression Ă  la rĂ©pression, le silence aux milliers de pages, pour dĂ©figurer l’évĂ©nement. De poĂ©sie, il ne pouvait plus ĂȘtre question. Sinon, comme butin ou comme lot de compensation. Et celles et ceux qui Ă©chappĂšrent aux exĂ©cutions et au bagne, vinrent nourrir la proscription, au sein de laquelle, Ă  Bruxelles et Ă  Londres, Verlaine et Rimbaud vĂ©curent. Le premier, restĂ© Ă  son poste, sous la Commune, fut rĂ©voquĂ©. Le second a-t-il physiquement participĂ© Ă  la rĂ©volution communarde, comme le prĂ©tendent divers tĂ©moins et rapports de police ? C’est possible. Toujours est-il que son engagement – le plus dĂ©terminant, le plus structurant – fut essentiellement poĂ©tique. Au sens que Rimbaud donnait Ă  la poĂ©sie.

« Peut-ĂȘtre a-t-il des secrets pour changer la vie ? Â» s’interroge la Vierge folle dans Une saison en enfer. Et de rĂ©pondre tout de suite aprĂšs : « Non, il ne fait qu’en chercher Â». C’est l’espace entre ce peut-ĂȘtre et cette recherche que les poĂšmes de Rimbaud investissent. C’est le temps Ă©clatĂ© entre le soulĂšvement de la Commune de Paris, catalyseur de visions Ă  peine entraperçues, et la mĂ©lancolie, parfois rageuse, du vaincu, immobilisĂ© et enchaĂźnĂ© Ă  la sĂ©rie de dĂ©faites, qu’ils donnent Ă  voir. Sa poĂ©sie garde la promesse d’un changement radical comme un secret.

FrĂ©dĂ©ric THOMAS [3]




Source: Acontretemps.org