Septembre 12, 2021
Par Antiopées
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Reza Zia-Ebrahimi, Antisémitisme & Islamophobie. Une histoire croisée, Éditions Amsterdam, 2021

Voici quelques années, j’avais rendu compte ici-même de ma lecture d’un essai d’Ilan Halevi : Islamophobie et Judéophobie. L’effet miroir. Son auteur affirmait vouloir « montrer que l’islamophobie, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à sa tante maternelle, la judéophobie (“l’antisémitisme”), fonctionne de la même façon, joue un rôle comparable, et qu’elle en est une excroissance et un développement. Mieux, que toute tentative de se mesurer à l’une sans prendre l’autre à bras-le-corps est par définition futile, car l’islamophobie, sous-catégorie du racisme en général, apparaît dans la nature sociale comme une métastase de l’antisémitisme ». D’origine juive et persécuté comme tel sous l’Occupation, puis, après la Seconde Guerre mondiale, engagé au côté des Palestiniens dans le Fatah, Ilan Halevi (décédé en 2013), abordait le sujet, qu’il connaissait bien, en militant. Tel n’est pas le cas de Reza Zia-Ebrahimi, qui se présente comme chercheur et universitaire. Je pense cependant qu’il approuverait sans doute l’esprit de la citation ci-dessus. Ainsi dit-il dans son introduction (p. 17) que « [sa] conviction d’historien des idées, passionné par la généalogie intellectuelle des racismes, est que la seule manière théoriquement et empiriquement valable d’étudier l’antisémitisme, l’islamophobie, ainsi que les autres constructions de l’altérité est de les replacer dans un cadre global, celui du racisme. » Cela dit, on voit bien, à travers les titres des deux livres comme à travers les deux citations que je viens d’en donner, que leurs approches diffèrent. Là où Halévi parlait d’une succession historique (la judéophobie comme « tante maternelle » de l’islamophobie, et cette dernière comme « métastase » de la judéophobie) Zia-Ebrahimi se propose quant à lui d’étudier leur « histoire croisée », ce qui n’est évidemment pas la même chose. Selon lui, « l’antisémitisme et l’islamophobie ont sans aucun doute chacun une histoire propre et bien distincte » ce qui n’empêche pas qu’il « existe cependant une zone d’intersection, qui n’aurait probablement pas surpris nos ancêtres si on la leur avait révélée, mais qui a été passée sous silence à partir du XXe siècle en raison de la question palestinienne, de la Shoah et des stratégies de concurrence victimaires qui se sont mises en place au cours de cette période. » (Introduction, p. 18) Or, poursuit-il, cette concurrence victimaire non seulement constitue un obstacle à la compréhension de l’histoire de l’antisémitisme et de l’islamophobie, mais, « puisque tous les racismes proviennent d’un ensemble cohérent de croyances et de pratiques » l’approche « de ceux qui s’imaginent que les ressources dont dispose la société pour reconnaître le statut de victime du racisme sont limitées, qu’il faudrait à tout prix préserver pour une minorité spécifique, à l’exclusion de toutes les autres », une telle approche, donc, « ne serait pas à même d’en saper les fondements, mais conduirait au contraire à maintenir, voire à renforcer, le système global du racisme ». (Introduction, p. 19)

Reza Zia-Ebrahemi commence par indiquer (Introduction, p. 23-24) quelles définitions de la race, du racisme et de la racialisation (ou racisation) il utilise dans son ouvrage :

« La race est un groupe socialement construit, et l’appartenance à ce groupe est perçue à tort comme déterminant les caractéristiques psychologiques, comportementales et morales de tous les individus qui en sont membres. » (C’est ce qui permet de parler d’islamophobie ou d’antisémitisme comme de racismes, car « les musulmans » ou « les juifs » sont des groupes socialement construits.)

« Le racisme est une structure sociale dans laquelle les idées raciales sont employées afin de perpétuer la domination économique, sociale et culturelle exercée par une majorité sur un ou plusieurs groupes minoritaires. » (C’est pourquoi la notion de « racisme anti-Blancs » est plus que douteuse.)

« La racialisation est une stratégie discursive qui postule l’existence d’une race sur la base de certaines caractéristiques perçues comme essentielles. » (Si l’on rapproche cette dernière définition de la première, on voit que l’on a affaire à un cercle vicieux, voire infernal.)

Zia-Ebrahemi termine son introduction en distinguant trois modes de conceptualisation des races : un mode biologique (certains ont la peau noire, d’autres sont blancs), un mode religio-culturel (le juif usurier, banquier, cosmopolite, etc., le musulman qui égorge le mouton de l’Aïd dans sa baignoire et voile ses femmes, etc.). Ces deux premiers modes se combinent et fonctionnent ensemble. Et puis il y a le troisième : le racisme conspiratoire, « dont les théories du complot [le Protocole des sages de Sion pour, ou plutôt contre les juifs, le Grand Remplacement contre les musulmans] forment l’articulation conceptuelle » (p. 29).

Ensuite, le livre s’organise en cinq brefs chapitres et une conclusion.

Le chapitre 1 s’intitule « Apocalypse et reconquête ». Il nous rappelle qu’au début des Croisades, l’Église de se méfie aussi bien des juifs que des musulmans (les « Sarrasins »), ces monothéistes qui rejettent le dogme de la Trinité – des hérétiques, en somme (et cela sans même parler du fait que les juifs sont « le peuple déicide » aux yeux des chrétiens les plus radicaux). En conséquence de quoi se développe chez les chrétiens une « alliance du juif et du musulman » (contre « nous », cela va de soi). Aussi, lorsqu’en l’an 1010 le calife fatimide Al-Hakim détruit le Saint-Sépulcre et d’autres églises et force ses sujets chrétiens à se convertir à l’islam, une première théorie du complot se répand qui prétend que ce seraient les juifs qui auraient appelé le calife à agir ainsi… Suite à quoi les souverains chrétiens d’Europe forcent leurs sujets juifs à se convertir, faute de quoi ils seront massacrés. Les premiers pogromes accompagneront les premières Croisades. « La croyance en une collusion des juifs et des musulmans est historiquement intéressante, car ce récit de complot se place déjà – comme ses avatars contemporains – à une échelle civilisationnelle et dans un cadre de racialisation conspiratoire : le but du complot n’est rien moins que l’annihilation de la chrétienté. » (p. 41)

Apparaît plus tard une forme de racialisation « biologique » dont on a trop souvent dit qu’elle n’était apparue qu’au XIXe siècle avec le développement du racisme « scientifique ». En effet, avec la dite « Reconquista », qui chasse les Arabes d’Al-Andalus, qu’ils avaient dominé sept siècles, vivant en relative bonne intelligence avec leurs sujets juifs et chrétiens, les rois et reines très catholiques de Castille commencent par imposer la conversion des juifs (on appellera « marranes » les convertis) et des musulmans (qui, eux, seront désignés comme « morisques »). Le but est d’éradiquer toute trace de la civilisation d’Al-Andalus, y compris la langue arabe et tous les ouvrages religieux, encyclopédiques, traités scientifiques, poétiques, etc. Mais le sang, lui, demeure hérétique aux yeux des inquisiteurs… C’est la tristement célèbre politique de limpieza de sangre, de pureté du sang, que l’on retrouvera des siècles plus tard aux États-Unis (une goutte de sang noir fait de vous un Noir), en Afrique du Sud ou sous le Troisième Reich. Sans les certificats de « pureté de sang », on n’accède à aucun poste ecclésiastique, civil ou militaire, et cela jusqu’au XIXe siècle !

Le chapitre 2, « Naissance et mort des Sémites », m’a fait découvrir à quel point le développement du racisme était passé, non d’abord par des savants en sciences naturelles, comme je l’avais cru, mais bien par des philologues et des linguistes. Pour résumer, on invente au XVIIIe siècle les langues « indo-européennes ». C’est un brillant linguiste anglais qui, étudiant le sanscrit en Inde (on notera le contexte d’expansion coloniale), découvre que sa structure serait apparentée à celles du persan, du grec et du latin. D’une « famille » de langues à une race, il n’y a qu’un pas et il est vite franchi : les locuteurs des langues indo-européennes sont les Aryens, peuples dominants. Tandis que les « autres », les dominés bien sûr, ce sont les Sémites, « naturellement », parmi lesquels on trouve les juifs et les Arabes. Ici (enfin, un siècle plus tard) intervient Renan : « En tant que philologue, il étudie principalement l’histoire des langues et des religions sémitiques, caractéristiques culturelles qu’il considère comme essentielles dans la formation raciale des Sémites. » (p. 60) Ce savant étudie « les propriétés des langues sémitiques, [les relie] à l’histoire religieuse des Sémites, pour en déduire ensuite les qualités essentielles de la race sémitique. » Et quelles sont-elles, ces qualités ? D’abord, que la science et la philosophie leur sont étrangères. Qu’ils sont incapables de réflexion rationnelle. Que leur « intolérance […] est la conséquence nécessaire de leur monothéisme », et c’est pourquoi l’on ne trouve pas chez eux (au contraire des Aryens) de « liberté de penser », d’« esprit d’examen [ni] de recherche individuelle ». Par ailleurs ils n’ont « ni mythologie, ni épopée, ni science, ni philosophie, ni fiction, ni arts plastiques, ni vie civile ». (p. 61) Ce pourrait être drôle à force d’être grotesque si ces idées n’avaient pas exercé une influence profonde à travers toute l’Europe et en particulier en France (que l’on se souvienne d’Édouard Drumond et de son ignoble France juive, puis de l’affaire Dreyfus, sans parler de la collaboration pétainiste au génocide des juifs) et bien sûr en Allemagne où devait s’inventer un peu plus tard le terme d’anti-sémit-isme, comme un racisme fièrement revendiqué et dont on sait jusqu’où il allait mener. Je ne sais pas vous, mais quant à moi, je ne suis pas fier d’avoir grandi dans un pays qui a enfanté de pareilles ordures intellectuelles[1].

Pour continuer à résumer (à la serpe, hein, j’en suis bien conscient) le propos de Zia-Ebrahimi, je dirai que la « mort des Sémites » est la conséquence de la fondation de l’État d’Israël. En effet, il devient difficile à partir de ce moment-là de maintenir dans une même catégorie « arriérée » des juifs colonisateurs soutenus par les nations « aryennes » et ces indécrottables sémites que demeurent les Arabes… Au cas où cette formulation paraîtrait par trop brutale, je précise d’abord qu’elle est de moi et pas de l’auteur du livre et je renvoie ensuite à la deuxième des définitions citées au début de ce texte (sur le lien entre racisme et domination économique, sociale et culturelle, à quoi l’on pourrait ajouter, en l’occurrence, politico-militaire).

Le troisième chapitre est consacré au « mythe du complot juif ». L’auteur rappelle d’abord que la première théorie moderne du complot apparaît sous la plume de l’abbé Barruel qui, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme parus en 1797, « explique » la Révolution française par un complot ourdi par les « Illuminati » (une obédience de francs-maçons inspirés par la philosophie des Lumières[2]). Comme il l’avait fait pour les termes race, racisme et racialisation, l’auteur pose d’abord une définition, s’appuyant en particulier sur les travaux d’Emmanuel Kreis[3] : « une théorie du complot est [selon ce dernier] “une construction historique alternative” fondée sur la tétrade narrative suivante : 1) des comploteurs, identifiables bien qu’occultes, 2) ourdissent un complot, 3) avec l’aide consciente ou inconsciente de collaborateurs et 4) dans le but de dominer, si ce n’est d’anéantir une nation, toute la civilisation occidentale ou la chrétienté, selon les cas. » (p. 91) Ainsi, bien avant la fable du grand remplacement chère à l’écrivain Renaud Camus et qui vise les musulmans, ce sont bien entendu les juifs qui firent les frais de ce genre de délires. Zia-Ebrahimi cite en premier lieu un ouvrage aujourd’hui oublié et peu remarqué à sa sortie en 1869, mais qui devint par la suite la « bible de l’antisémitisme moderne » : Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, de l’écrivain Henri Roger Gougenot des Mousseaux, et, par la suite, La France juive d’Édouard Drumond, ouvrage publié en 1886 et largement inspiré de Gougenot des Mousseaux.

On y vérifie la définition de la théorie du complot. 1) Des comploteurs : les juifs bien sûr, particulièrement les plus puissants d’entre eux 2) complotent : la description du complot ne sera nulle part aussi fantastique que dans le Protocole des Sages de Sion, mais chez les deux auteurs déjà cités, elle est déjà très suggestive. Il ne s’agit rien moins que « d’une mise à la glèbe de toute une nation par une minorité infime mais cohésive » (Drumont) ou de l’exercice d’un pouvoir occulte sur l’économie, la politique et jusqu’au « Roi et [aux] Chambres] » grâce à l’or à travers lequel « le Juif nous possède » (Gougenot des Mousseaux). 3) Les complices conscients et inconscients : l’ensemble des juifs, bien sûr, mais aussi (et surtout ?) les libéraux et pire, les « républicains cosmopolites ». 4) Le but : « judaïser le monde et détruire la civilisation chrétienne » (Gougenot des Mousseaux) ou… La France juive, tout simplement, selon Drumond.

Ce troisième chapitre s’intéresse ensuite à la diffusion de ces horreurs racistes et à leur épanouissement dans Le Protocole des Sages de Sion, dont Adolf Hitler ne doutait pas un seul instant de la véracité. Ainsi écrivait-il dans Mein Kampf que les Protocoles, « que les Juifs renient officiellement avec une telle violence, ont montré d’une façon incomparable combien l’existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent. » (p. 110) On sait quelle vérité défendirent les nazis.

Je m’étendrai moins sur le chapitre suivant : « Le ventre, l’épée et la charia ». Cette note de lecture devient trop longue et puis, il me semble que l’on peut appliquer à peu près à l’identique le schéma complotiste cité plus haut à la campagne qui vise désormais, et depuis quelques décennies déjà, les musulmans. Zia-Ebrahimi ne se contente pas, comme je le ferai ici, de citer les porte-drapeaux les plus connus de l’islamophobie – Renaud Camus et son Grand Remplacement, Oriana Fallacci avec La Rage et l’Orgueil et Eurabia, ou encore Michel Houellebecq avec Soumission… Il remonte plus loin dans l’histoire et dresse rapidement une petite généalogie de l’islamophobie. Il souligne aussi à quel point les thèses islamophobes ont été reprises et soutenues largement : « on peut citer la position centrale et dominante d’une Fallacci dans l’espace public italien, l’omniprésence des thèses de Zemmour [tiens, à propos…] et de Camus dans les débats télévisés en France et, aux États-Unis, le soutien affiché de l’ancien président Donald Trump aux thèses conspirationnistes islamophobes (son premier conseiller à la Sécurité nationale, Michael Flynn, étant lui-même un théoricien de l’islamisation). » (p. 157) Enfin, Zia-Ebrahimi pointe quelques différences entre théories du complot antisémite et islamophobe – chronologie et  procédés narratifs différents (ainsi du petit groupe de comploteurs du Protocole et de la masse invasive du Grand Remplacement).

Le cinquième et dernier chapitre revient sur « La Palestine et le réagencement des racismes ». « Le dernier acte de l’histoire croisée de l’antisémitisme et de l’islamophobie, nous dit-il, est un cas de réagencement au sens propre, c’est-à-dire de changement d’agent. Auparavant, le sujet occidental était l’agent principal de ces deux constructions de l’altérité : en d’autres termes, c’était lui l’antisémite et l’islamophobe. Avec le tournant historique que nous examinerons ici, l’antisémitisme et l’islamophobie seront repris par leurs victimes potentielles. » (p. 163) Ziad-Ebrahimi constate que les Palestiniens et les Arabes et musulmans sensibles à leur cause ont du mal à reconnaître la Shoah, car « une reconnaissance inconditionnelle […] signifierait l’oubli de la Nakba et de ses conséquences historiques. » Et il cite le poète palestinien Mahmoud Darwich : « Un crime ne saurait être compensé par un autre. Et demander aux Palestiniens et aux autres Arabes de payer pour des crimes qu’ils n’ont pas commis ne saurait compenser la Shoah. » (p. 182) Or, les auteurs anti-Palestiniens en infèrent une identité entre cette position et celle des négationnistes européens. Les Palestiniens et les Arabes acquis à leur cause ne seraient donc rien d’autre que des antisémites.

Mais en Europe aussi, il y a des sympathisants (musulmans et autres) de la cause palestinienne. Contre eux, les publicistes pro-Israéliens ont inventé la thèse du « nouvel antisémitisme ». Elle permet de « faire d’une pierre deux coups : soutenir une position antipalestinienne et s’opposer à l’immigration en provenance de pays à majorité musulmane. » (p.  183) Nouveau ou pas, la dénonciation de l’antisémitisme se porte bien – le président Macron lui-même a qualifié l’antisionisme d’antisémitisme, suivi en cela par une déclaration adoptée au Parlement français.

Aux États-Unis, Zia-Ebrahimi pointe une véritable « industrie islamophobe » promue par des groupes ultra-sionistes liés à l’entreprise de colonisation des territoires palestiniens. Ces « individus et organisations se spécialisent dans la désinformation et la propagation d’idéologies haineuses à l’égard de l’islam et des musulmans. Très actifs sur Internet, ils interviennent aussi régulièrement dans les médias traditionnels, publient sur toutes sortes de supports, organisent conférences et manifestations, et mènent des activités de lobbying au niveau fédéral et étatique. » (p. 189) Ce sont des personnes et des entités très influentes.

Un effet paradoxal de cette propagande islamophobe a été de permettre à certains leaders d’extrême-droite jusque-là tenus en marge des cercles politiques institutionnels à cause de leur antisémitisme traditionnel de se « dédiaboliser » en le remplaçant par une islamophobie devenue de plus en plus consensuelle durant les dernières années. On ainsi pu entendre Heinz-Christian Strache, ancien dirigeant du FPÖ (le parti d’extrême-droite autrichien, fondé par d’anciens nazis à la sortie de la Seconde Guerre mondiale), et vice-chancelier, déclarer : « Si les juifs nous acceptent, nous n’aurons plus de problème. » (p. 194-195)

Ainsi, après avoir été la cible du racisme européen depuis le Moyen-Âge et les premières Croisades jusqu’à l’ère impérialiste, en passant par la Reconquista puis l’invention des « Aryens » et des « Sémites », juifs et musulmans ont fini, « paradoxalement, par se représenter mutuellement dans les termes d’un orientalisme, d’un antisémitisme et d’une islamophobie d’origine européenne », dit Zia-Ebrahimi (p. 196). On ajoutera bien sûr qu’il ne faut pas oublier la deuxième des définitions citées au début de ce texte, soit que le racisme, pour faire court, est plutôt du côté du manche… Notre auteur le dit plus poliment que nous (mais non moins fermement), rappelant que même s’il y a de l’antisémitisme chez les musulmans en Europe, il « n’est pas capable de créer une structure raciste qui serait susceptible de dominer la population juive d’Europe. Pour ce qui est du monde arabe, poursuit-il, l’antisémitisme y est purement discursif et ne s’exerce pas sur une minorité existante, qui a malheureusement déserté la région pour s’installer en Israël et en Occident. » (p. 197) Le départ de cette minorité, ajoute Zia-Ebrahimi, dépasse la problématique de la question palestinienne et de l’antisémitisme du monde arabe. Il a aussi à voir avec les efforts fournis par l’État d’Israël afin d’inciter les juifs à venir s’installer sur son territoire.

Du côté juif, on peut parler en Israël d’un racisme structurel : il n’est guère besoin de revenir ici sur ce qui est désormais reconnu par des ONG internationales comme Human Rights Watch, et même par la principale ONG de défense des droits de l’homme de ce pays, B’Tselem, comme un système d’apartheid. « Ce cas rentre dans la définition du racisme structurel, précise quant à lui Zia-Ebrahimi, puisque l’appareil étatique définit les statuts de citoyen et de sujet colonisé uniquement en fonction de l’appartenance à une ethnie et éventuellement du lieu de résidence. » (p. 197)

Quant aux « pays occidentaux où se décline une idéologie islamophobe à caractère pro-israélien, on observe aussi des formes subtiles de racisme structurel, puisque ces discours affectent négativement des minorités racialisées. Le “nouvel antisémitisme” est ainsi une stratégie discursive élitaire (formulée par des membres des élites intellectuelles, médiatiques et politiques) qui contribue de toute évidence à la stigmatisation de la communauté musulmane dans son ensemble, ainsi qu’au développement de politiques de surveillance et de discipline qui la vise spécifiquement. » (p. 197-198)

Cependant les élites en question jouent un jeu dangereux. Comme on a pu le constater lors d’une série d’attentats meurtriers (entre autres contre des synagogues) aux États-Unis, en Norvège, en Allemagne durant ces dernières années, leurs auteurs, affichant leur islamophobie, n’en proclament pas moins haut et fort leur haine des juifs… Et c’est pourquoi Zia-Ebrahimi titre sa conclusion : « Juifs et musulmans complices du grand remplacement ». « Les différentes formes du racisme se chevauchent et se mélangent, dit-il. Elles s’insèrent toutes dans un système global de croyances altérisantes, qui essentialisent des groupes humains selon un ordre hiérarchique ou antagonique. […] C’est faire preuve d’une naïveté dangereuse que d’imaginer que l’on peut [les] séparer de manière étanche. » (p. 205-206) À cet égard, tout en recommandant la lecture de cet essai clair, concis et bien écrit (directement en français par son auteur qui, dit-il en se présentant au début de son livre, pense en persan, argumente en anglais et lit en français), je ne peux que conseiller également celle d’un autre essai (encore plus bref et dont la lecture ne demande guère plus d’une heure), paru en 2020 chez Lux éditeur, de Sébastien Fontenelle :  Les Empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie et xénophobie. Où l’on verra encore une fois qu’un racisme peut en cacher un autre…

franz himmelbauer

[1] Et « universellement reconnues, hein… Allez faire un tour sur la notice Wikipédia consacré au monsieur si vous ne me croyez pas.

[2] J’en ai déjà parlé ici, à propos d’un livre de Raphaël Josset sur la complosphère, et comme je le faisais alors, je ne résiste pas à recommander encore la lecture d’Yves Pagès (sur son blog Pense-bête) : « Le pseudo-complot sataniste des Illuminati. Deux siècles d’irrésistible mondialisation d’une mystification à la con (1797-2015). » Ça vaut vraiment la peine d’être lu, parce que c’est une démonstration – par l’absurde, mais très concrète – de la plasticité de ce genre de récit fabuleux et de sa capacité d’adaptation tous terrains.

[3] « De la mobilisation contre les “théories du complot” après les attentats de Paris des 7 et 9 janvier 2015 », paru dans Diogène 2015/1-2 (n° 249-250), pages 51 à 63, et aussi ce que Zia-Ebrahimi qualifie de « travail monumental : Quis eut deus ? Antijudéomaçonnisme et occultisme en France sous la IIIe République, Paris, Les Belles Lettres, 2017.




Source: Antiopees.noblogs.org