Y’avait 270 foyers ici, y’en a que 16 qui s’opposent, ce ne sont pas les 16 qui vont faire la loi. (…) Je suis mandaté pour que les institutions mènent à bien leur projet parce que c’est le mandat populaire que nous avons reçu par le vote. Tant que nous sommes en démocratie ce sera comme ça.

J-L Moudenc, 23 mars 2022 [1]

Le quartier monte au ciel, massif, tout en béton. Ses plaies sont visibles, des chantiers ouverts, des appartements fermés, et ses habitant·es progressivement poussé·es dehors. « Dans 20 ans ce sera la Reyne-elle-pleure, on sera plus là, ce ne sera plus le même décor » [2]. Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut remettre le quartier dans sa courte histoire.

Reynerie est l’un des trois quartiers historiques du « projet Mirail » avec Bellefontaine et Mirail-Université. Au départ, il y a un maire « bâtisseur » et la croissance de la ville est dopée par la politique dite des « métropoles d’équilibre » qui doit pallier la disproportion entre Paris et le reste de la France. Ce sont les années 60, la modernité est synonyme de béton et il faut loger les masses. Entre autres projets, l’idée d’une « ville nouvelle » de 25 000 logements et 100 000 habitant·es est dans les cartons. Elle doit s’étendre sur plus de 200 hectares. Louis Bazerque, le maire de service, l’appelle « Ville Miroir », celle-ci devant renvoyer une image de modernité à la ville ancienne. Et en proportion c’est effectivement presque l’équivalent de la ville historique, mais avec une réflexion d’ensemble qui est censée produire l’harmonie.

Le Mirail : bâtir la vie

Des architectes audacieux et utopiques remportent le concours : Candilis, Josic et Woods. « Nous avons essayé de faire un quartier de Toulouse, ni grand ensemble, ni ville nouvelle » [3] affirme le premier en 1970. Le Mirail ne doit pas être une banlieue, mais un vrai centre. Les concepteurs affichent une préoccupation humaniste : la dalle et les coursives en sont l’expression architecturale. La dalle permet en effet une circulation piétonne dans l’ensemble du quartier et les coursives installent des rues aux 5ème et 9ème étages. Il s’agit en quelque sorte de réinventer la rue en la délivrant de l’emprise de l’automobile, pour lui redonner sa fonction de lien et d’espace de rencontre. Les appartements ne sont pas en reste, traversants, ils sont spacieux, lumineux et aérés.

Enfin, les quartiers peuvent bénéficier de nombreux espaces verts, d’un parc avec un lac (à Reynerie justement), des équipements culturels et de nombreux commerces. On y construit aussi des écoles primaires, des collèges, une université, une école d’architecture. Des zones d’activités alentours doivent garantir la possibilité de l’emploi. Le chantier commencé en 1964 n’arrivera pas au bout du « rêve ». Il devient casus belli de la campagne municipale de 1971 : « Le Mirail est un satellite sans âme imposé d’autorité aux portes d’une cité souriante. Il est urgent de rentabiliser le Mirail… » proclame André Turcat, le futur adjoint de Pierre [André Turcat, pilote d’essai du Concorde futur adjoint au logement de Pierre Baudis qui ravira à Louis Bazerque la mairie de Toulouse. Voir M.C. Jaillet, Mohamed Zendjebil, Le Mirail : un projet de « quasi-ville nouvelle » au destin de grand ensemble » Histoire urbaine n°17, 2006.]]. En effet, le projet attaque directement la rente foncière en limitant administrativement les constructions hors du Mirail. Dès 1974, la dalle subit de premières démolitions et le projet d’ensemble est abandonné pour des projets partiels confiés à de la promotion privée, ce qui correspond aussi au souhait de l’État de privilégier le pavillonnaire et l’accès à la propriété. Fin d’une époque.

Un quartier sous pression

Le Mirail va connaître des crises multiples. D’abord, il y a les mécanismes du marché et du logement social qui concentrent les richesses comme la pauvreté. Mais à cela il faut ajouter le racisme qui traverse la société française et la gestion policière de la question sociale. La dalle et les coursives ne sont pas pratiques pour les patrouilles. Le quartier est un labyrinthe et les jeunes stagnent dans les coins, le quartier commence à se faire une réputation. Alors, les coursives sont murées, la dalle est démantelée par morceaux, d’autant que les faibles revenus de la population et les hypermarchés font une méchante concurrence aux commerces de proximité qui sont nombreux à fermer.

Il y eut pourtant dans les années 80 le festival Racines qui avait une notoriété importante et drainait des gens de partout autour du lac de Reynerie. Mais le festival n’arrive pas à se maintenir au-delà de 1994 et c’est peut-être un moment de bascule. Le métro arrive au cœur du quartier en 1993, mais rien n’y fait : chômage, discriminations, manque de perspective, bref « la galère » s’installe et le mépris s’accumule. Peut-être que l’un des points marquants de cette époque c’est la mort de Habib Ould Mohammed, dit « Pipo », touché par le tir du brigadier Henri Blois. Il sera abandonné par la patrouille et mourra de ses blessures, le 13 décembre 1998. Il avait 17 ans. Le quartier s’enflamme pour quatre jours d’émeutes mémorables. Et pour ceux qui y ont participé ce n’était pas qu’une réaction, c’était vital : « Le seul moyen pour ces gens-là de penser et de comprendre notre souffrance, qu’ils n’avaient pas tué un chat ou un chien, c’était de réagir. » [4]

Deux ans plus tard, en septembre 2001, c’est l’explosion d’AZF, les quartiers prennent de plein fouet le souffle de l’explosion qui fait de nombreux blessé·es. La gestion de la catastrophe sera marquée par le mépris, on se souvient encore de l’arrivée des CRS avant les équipes de nettoyage. À certains endroits, c’est du plastique noir qui fera office de fenêtre en attendant que le problème soit réglé. Deux ans après, en 2003, on en voyait encore sur certaines barres.

En 2002, le coup est plus discret mais il aura des conséquences à long terme. L’État, la mairie, la région, le département et les bailleurs signent la première convention dans le cadre du Grand Projet de Ville (GPV). C’est le début d’un projet de « renouvellement urbain » qui sous diverses formes s’étend jusqu’à aujourd’hui et bouleverse en profondeur la vie du quartier, en chantier depuis vingt ans. Si dans un premier temps les déménagements se sont fait plus ou moins à l’amiable, la situation se durcit de plus en plus et la violence sociale induite par la rénovation augmente. Le traitement dont ont fait l’objet les collégiens du quartier [5] après la fermeture de leur collège montre la violence réelle et symbolique de cette politique, qui montre d’autres facettes peu reluisantes.

Partir c’est mourir un peu, rester c’est souffrir beaucoup

Je visite le quartier avec Karine. Elle le connaît bien, sa mère a acheté en 1979 un appartement à Messager, l’un des immeubles Candilis. Désormais c’est elle qui en est propriétaire et elle est l’une des résistantes à l’expropriation. En venant du métro Mirail-Université, elle m’indique le jardin partagé sur l’emplacement du grand Varèse, la nouvelle médiathèque et la nouvelle école. Et puis c’est la litanie de la vacance qui commence. Pour Gluck c’est plus de 180 logements qui sont vides, à Grand d’Indy on en compte 220 et Messager est lui aussi déserté. Et les vitres cassées des appartements lui donnent un air fantomatique et inquiétant. Il y a aussi Cambert, récemment rénové, mais également promis à la démolition en 2024 ! Ça l’a bien fait rire, Karine, de voir ma mine déconfite. Et elle ajoute que c’est pareil chez elle. Le bailleur, principal propriétaire, a fait voter des travaux en juin 2010, pour une remise aux normes électriques et l’isolation des pignons, et a annoncé la démolition six mois plus tard. À l’époque le « plan de sauvegarde » à l’étude va conclure à la nécessité de la démolition, la rénovation étant trop chère pour les habitant·es. La barre va être progressivement vidée, jusqu’à aujourd’hui où seuls 16 appartements restent occupés par leurs propriétaires qui résistent encore.

Selon Karine, les habitant·es qui n’ont pas « la chance » d’être relogé·es à proximité sont : « dispersé·es à Colomier, Blagnac, Balma, Cugnaux, Tournefeuille, Plaisance, Portet, Muret, voire même Cazères et Pamiers ! Des personnes qui au bout de deux ou trois mois, voyant qu’ils n’ont plus de transports, de commerces ou de relations de voisinage, demandent à revenir ». Une minorité d’entre eux a été relogée au domaine du Lac : « c’est la nouvelle façon de construire, maintenant, on fait des cubes ». C’était prévu pour de l’accession à la propriété mais personne n’a acheté, alors c’est de la location. Les appartements sont plus petits et plus chers. L’un des leviers pour empêcher les gens de rester c’est en effet de ne plus produire de grands appartements. « Il n’y a plus de T5 quasiment, enfin si, il y en a, mais dans les barres promises à la démolition ». Et Karine de rigoler devant l’absurdité de la situation. Ce n’est pourtant pas très drôle ce qu’il se passe, « on est en travaux depuis 22 ans, avec les machines, les gravats, la poussière… et quand le vent se lève comme aujourd’hui c’est pénible. »

Il lui en faut du cran pour tenir tête. On lui a proposé 1031 euros du mètre carré quand les appartements neufs (les fameux donc) se vendent à 2300€ du m2 dans la même zone.Et encore l’offre a augmenté de 200 euros depuis 2017. Entre temps, la méthode est simple : laisser pourrir et faire pression. Elle me montre les portes qui ne ferment pas, les traces d’incendies, la saleté des parties communes, les boîtes aux lettres défoncées par les descentes de flics. Pour elle, l’office HLM des chalets (propriétaire principal) a sciemment laissé les appartements être squattés pour ensuite mener une grande opération d’expulsion en demandant aux forces de l’ordre de casser les baies vitrées. Enfin, le bâtiment de quinze étages n’a plus qu’un seul ascenseur qui fonctionne sur les trois existants et il est fréquemment en panne, condamnant les habitant·es les plus âgé·es à un confinement forcé. Pour Karine, « Le mode opératoire pour intimider et menacer les locataires a fonctionné jusqu’en 2017, les bâtiments ont pu être démolis, sauf le petit Varèse. Et ensuite ils ont été confrontés à la résistance de Messager ». Qu’à cela ne tienne, les pouvoirs publics font traîner en longueur, soumettant le quartier à un lent pourrissement.

Cités et démocratie

Depuis plus de 20 ans que le quartier est en chantier, Karine a vu beaucoup de PowerPoint et assisté à de nombreuses réunions de « concertation ». Elle évoque le flou des décisions qui changent, le mépris, les consultations qui n’en sont pas et les sujets impossibles à mettre sur la table. La rénovation des barres en particulier, aujourd’hui portée par un collectif d’architectes qui avancent des arguments patrimoniaux et écologiques : Candilis c’est tout une histoire et la rénovation c’est moins cher au vu du coût final et écologique. Mais ce n’est pas l’avis de la mairie qui ne voit là qu’une opération immobilière au mépris d’une prise en compte globale. Le terrain est devenu une véritable mine d’or. Avec le métro, nous sommes à 20 minutes du centre-ville et l’accès à la route est lui aussi facilité, « on ne peut pas faire mieux » soupire Karine. Ce secteur peut devenir une première couronne très prisée dans une agglomération qui s’étend toujours plus. Bien entendu, si on prend en compte la construction et l’empreinte écologique dans le calcul, c’est une tout autre histoire, d’autant que ces bâtiments sont plutôt simples à rénover. Mais c’est aller à l’encontre d’un discours dépréciatif construit depuis des décennies : le problème de ces quartiers, c’est le béton. Déjà en 2014 l’université du Mirail avait choisi de changer de nom pour ne pas être « associée à un échec » [6]. Cela faisait notamment écho à un article du Monde qui évoquait la « désillusion » du Mirail [7]. Et fidèle à la figure socialiste de la région qui disait « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots », l’université s’est rebaptisée Jean Jaurès.

On a donc voulu imputer aux constructions les problèmes sociaux des habitant·es, alors qu’il ne faut pas avoir fait un doctorat de sociologie pour comprendre qu’avec plus d’argent et moins de racisme ces quartiers auraient eu un autre destin. C’est d’ailleurs l’avis du commissaire enquêteur de l’enquête publique portant sur le projet de renouvellement urbain du quartier Reynerie, en 2017 : « Les études ont malheureusement négligé les aspects socio-économiques de l’habitat pour privilégier l’urbanisme et l’environnement qui sembleraient les seules options pour une requalification du quartier. » [8]. Il avait donc donné un avis défavorable et demandé que les démolitions soient stoppées, trouvant que la volonté exprimée « d’adoucir le paysage urbain » ne valait pas les nuisances provoquées sur le plan humain. Et d’ajouter que « après dix ans d’aménagement, force est de constater que la diversification de l’habitat via l’accession sociale n’a pas fonctionné et ne fonctionne toujours pas. Les niveaux de revenus des habitants sont toujours aussi faibles et ces locataires auront toujours des difficultés à se loger ailleurs que dans ces immeubles où les loyers sont les plus bas. » Qu’à cela ne tienne une nouvelle enquête publique est commandée en 2021, et elle donnera cette fois un avis favorable.

Gaëtan Cognard, l’adjoint au maire en charge du quartier ne dissimile pas ses ambitions : « On ne veut pas forcément faire les mêmes erreurs que dans les années 70 en ne misant que sur l’habitat. J’ai envie qu’à l’avenir la Reynerie soit ’The Place to be’ et que tous les Toulousains y viennent. » [9] Et de promettre une maison pluridisciplinaire de santé, une cité de la danse et une base nautique sur le lac qui deviendrait baignable. Le « renouvellement urbain » est un renouvellement humain, un déplacement de population pour aboutir coûte que coûte à l’effacement de ce quartier populaire.




Source: Iaata.info