Dans les numéros 28, 30 et 31 de la revue « La Rue », éditée entre 1968 et 1986 par le groupe libertaire Louise-Michel de la Fédération anarchiste, Maurice Joyeux, l’un des principaux animateurs de cette revue et de ce groupe, fit paraître trois articles intitulés « L’affaire Fontenis », « La reconstruction de la Fédération anarchiste » et « La Fédération anarchiste reprend sa place ». Ce sont ces trois articles, dans l’ordre et dans leur intégralité, qui ont été regroupés ici sous le titre d’« Histoire de la Fédération anarchiste (1945-1965) ».

Avant-propos

Depuis les origines, l’historien se collette avec l’histoire à la recherche de la pierre philosophale qui lui permettra de restituer le passé sous sa forme originelle ! Le passé ? Il est constitué par les événements et les hommes qui les ont suscités ou subis. L’historien en rend compte en les mesurant à ses sentiments et aux incidences qu’ils eurent sur le comportement et les orientations des peuples et qu’ils imprimèrent à l’évolution de l’humanité. C’est dire que rien n’est simple lorsqu’il s’agit de reconstituer l’histoire.

L’historien, c’est d’abord à l’homme qui a construit l’événement qu’il s’est intéressé, puis au milieu qui lui imposait une attitude logique de comportement. Ces deux éléments indispensables à la reconstitution du passé nécessitent un équilibre que la nature humaine rend difficile. En avons-nous connu de ces querelles d’hommes de savoir, nourris de science et de passion, opposant l’homme qui agit au milieu qui impose, la personnalité qui force le destin à l’environnement économique qui conduit l’évolution, avec, pour arbitrer le débat, le document, élément fragile, nous disait Michelet, et qui laisse dans l’ombre la substance de l’histoire qui, justement, est ce que le silence et le parchemin masquent. Aujourd’hui, le document fait loi. Le document, la voilà bien la preuve de la vérité ! Soyons sérieux. Le document est l’œuvre des hommes à partir d’un milieu que l’historien condamnera ou exaltera. Que restera-t-il des documents entassés dans le Kremlin lorsqu’on pourra les dépouiller ? Des dates, des faits, dont l’authenticité n’a pas fini de faire couler de l’encre. Les documents n’engagent que ceux qui les rédigent, la relation des faits que celui qui les conte. Et il reste au temps à faire son travail, à dépassionner le débat et aux historiens à confronter les textes pour donner à juger, sans autre certitude qu’en fin de compte le lecteur se déterminera à travers ses passions. A propos de cette affaire Fontenis dont je veux aujourd’hui vous parler, on a vu un historien sérieux et honnête donner comme important une réunion au Mans de quelques personnages qui ne jouèrent aucun rôle, simplement parce qu’il a retrouvé un texte qu’ils ont publié et qui était destiné à leur donner une importance qu’ils n’avaient pas. Et nous le voyons aujourd’hui racler les fonds de tiroir de l’anarchie pour constituer un dossier destiné à accréditer ses thèses, qui consistent à associer l’anarchie au romantisme et à la rejeter dans le passé. La vérité historique n’existe pas, ou plutôt chacun d’entre nous a sa vérité. Mais après ces réflexions que j’ai cru nécessaire d’émettre, revenons à l’affaire Fontenis que je traiterai sous ma propre et seule responsabilité en essayant, comme nous le recommandait Michelet, de voir ce qui s’est caché derrière les silences et les parchemins.

Maurice Joyeux

L’AFFAIRE FONTENIS

Depuis une trentaine d’années, il existe dans notre milieu un mythe. Ce mythe c’est celui de « l’affaire Fontenis » ! Mythe qui repose sur un seul homme dont la présence parmi nous fut relativement courte, six ou huit ans au plus, et qui n’exerça son autorité que pendant la moitié de ce temps. Pour les militants qui se succédèrent, Fontenis fut le « méchant », le « loup-garou » de la fable, « l’affreux » de la tragédie, « l’Antéchrist » qui épouvanta non seulement une génération mais celles qui suivirent, qui ne l’ont pas connu mais qui l’évoquent chaque fois qu’une querelle idéologique secoue notre mouvement. Le personnage ne méritait ni un tel « honneur » ni une telle constance dans ce rôle « classique » que tous les groupes humains inventent pour se débarrasser du poids de leurs « péchés » et rejeter sur « Satan » celui de leurs erreurs. Je trouve ridicule ce recours à « l’affaire Fontenis » de la part d’un certain nombre de nos camarades pour expliquer ou justifier des désaccords. Le recours au « méchant » n’est rien d’autre que le recours à l’irrationnel, et la philosophie nous a appris que seule la littérature lui donne le visage du Faust de Goethe alors qu’il se trouve en nous et que c’est là qu’il faut le débusquer, plutôt que lui attribuer à la fois un visage séduisant et angoissant. Et si pour exorciser le diable il suffit, disent les bons pères, d’en parler, alors parlons de « l’affaire Fontenis » !

Mais d’où venait Fontenis, qui était Fontenis ? En réalité je n’en sais rien, et ceux qui savent comment on entre dans notre mouvement et comment on en sort ne s’en étonneront pas. Il est possible qu’un savant historien fouille dans ses archives et trouve une réponse à cette question, mais je doute que cela nous apporte un éclaircissement important sur ce personnage. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’ainsi est fait ce mouvement libertaire qu’un homme dont on ne connaît pas mieux les origines vous présente un inconnu qui s’intègre au groupe, comme si cela allait de soi, et qui à son tour deviendra le garant d’autres, sans plus. Le plus étonnant, c’est qu’en fin de compte cette facilité n’ait pas plus favorisé l’intrusion d’éléments douteux dans nos milieux que dans d’autres organisations plus fermées ! Cela tient probablement à deux raisons fort simples. La première, c’est que les flics comme les partis tiennent notre organisation pour négligeable, et la seconde c’est que, justement, la trop grande facilité pour y pénétrer lui retire tout son attrait. Encore que pour certains la crainte du coup de pied au cul et notre réputation peut être le commencement de la sagesse.

C’est dans le courant de l’année 1945, à la boutique du quai de Valmy, qui servait à la fois de librairie et de siège à notre organisation qui venait de se reconstituer, que je vis pour la première fois Fontenis. Il y avait là quelques camarades. Je ne me rappelle plus qui me le présenta ou même si on me le présenta. Peut-être personne, chacun se figurant qu’il était parrainé par l’autre ? Il finissait son service militaire et était encore vêtu de kaki, ce qui, dans nos milieux, attirait l’œil. Je crois avoir fait quelques réflexions désagréables sur ce sous-off qui se présentait comme pacifiste, attitude compréhensible pour quelqu’un qui sortait de tôle pour, entre autres, insoumission ! Rien ne laissait supposer que ce « pacifiste » ferait chez nous la carrière qui sera la sienne. Fontenis était un homme grand, aux épaules larges, au front et aux tempes dégarnis, portant beau. Malgré son teint blanc et sa blondeur fade, son aspect était engageant et séduisait au premier contact. Ce qui retint tout de suite mon attention ce fut ses yeux clairs, ronds, qui ne rencontraient jamais les vôtres, et qui, lorsqu’il vous parlait, semblaient toujours regarder par-dessus votre épaule. Sa tête constamment en mouvement, qui ponctuait toutes les évidences qu’il vous débitait avec l’autorité du maître d’école, vous donnait le tournis ! Je n’ai jamais aimé Fontenis ! Question de tempérament. Agacé peut-être par sa façon ostensible d’être ou de paraître raisonnable dans notre milieu particulièrement tapageur.

Fontenis était instituteur. Il fut démobilisé quelques semaines plus tard, grâce, je présume, aux circonstances de l’après-guerre, et il va prendre parmi nous une place qui ira grandissant. Mais pour bien comprendre les répercussions qu’aura dans nos milieux l’action de ce nouveau venu, je crois qu’il est bon que j’essaye de vous tracer ce qu’était cette arche de Noé que fut, au lendemain de la Libération, cette étroite boutique du quai de Valmy qui servit de siège à notre Fédération anarchiste.

La déclaration de guerre de 1939 éparpilla dans la nature les militants de l’Union anarchiste et de la Fédération anarchiste, les deux organisations qui se partageaient les maigres effectifs du mouvement libertaire. Certains d’entre eux rejoignirent leur régiment, d’autres se réfugièrent à l’étranger. Quelques-uns, pratiquant le débrouillage individuel, avaient réussi à se soustraire à leurs obligations militaires, quelques autres désertèrent ! Ce furent les moins nombreux, avec ceux, dont je fus, qui disparurent dans la nature, optant pour l’insoumission. La défaite, l’exode, l’Occupation, la grande merde qui régnait alors sur le pays, sur les nerfs et sur les cerveaux des hommes précipita la désagrégation du mouvement anarchiste, encore qu’à l’échelle régionale certains militants conservèrent un contact que les temps difficiles rendaient aléatoire. Mais ce fut surtout sur le plan des idées que des divergences éclatèrent, projetant en pleine lumière des désaccords fondamentaux que le mythe de l’unité des anarchistes ne parvenait que difficilement à dissimuler. Le pacifisme bêlant, élément désagrégateur du mouvement libertaire, fit des ravages, entraînant certains camarades dans la collaboration ou sur sa lisière, le syndicalisme et l’anticommunisme en rallièrent quelques autres à la charte du Travail, derrière Froideval et P’tit Louis Girault. D’autres, assez rares, rejoignirent la Résistance. Il fallut attendre 1943 pour qu’un certain nombre de camarades se regroupent autour d’Aristide et de Paul Lapeyre, de Charles et Maurice Laisant, d’André Arru, de Voline et de quelques autres. Ils se rencontrèrent à Agen pour envisager l’après-guerre. A la même époque, à Paris, des contacts s’établissaient à la Bourse du travail, dans un local qui avait déjà servi à la résistance syndicale et qui était le siège du syndicat des fleuristes, dont le responsable, Henri Bouyé, était un militant anarchiste. Peut-on parler de résistance ? Disons que des rapprochements furent élaborés entre ceux qui avaient, physiquement et moralement, survécu au dévoiement provoqué par quatre ans d’occupation. Leur première tâche fut d’établir la liaison avec les prisonniers, et c’est ainsi qu’Arru prit contact avec moi qui, à Montluc, purgeais une peine de prison pour mutinerie, insoumission et quelques autres babioles. Puis la Libération vida les prisons, libéra les craintes, et le mouvement anarchiste se reconstitua. En province, autour des camarades de Bordeaux et de la région, à Paris dans la boutique du quai de Valmy, autour de Bouyé, Vincey, Giovanna Berneri, Durant, Louvet, Joulin et quelques autres ! Et c’est là qu’au mois de janvier 1945, libéré de prison et après un séjour auprès des camarades anarchistes de Lyon puis dans ma famille, je rejoignis ce petit groupe qui comptait une centaine de militants et qui allait devenir la Fédération anarchiste.

Dans ces deux groupes, celui de province et celui de Paris, nombreux étaient les absents, la plupart de ceux qui, avant la guerre, avaient animé le mouvement anarchiste ! Certains, tel Frémont, ancien secrétaire de l’Union anarchiste, étaient morts, d’autres étaient recyclés à l’étranger. Quelques-uns avaient été, je ne dirai pas écartés, mais oubliés à être conviés à la reconstruction du mouvement libertaire, et parmi eux Le Meillour, Lecoin, Loréal, etc. Quelques années plus tard, à ma librairie du Château des Brouillards, beaucoup d’entre eux, qu’ils aient appartenu au mouvement syndical ou à l’Union anarchiste, viendront me voir. En ai-je entendu de ces histoires douloureuses d’hommes qui avaient fait le mauvais choix, qui avaient été imprudents ou s’étaient contentés de rester passifs dans une période où tout le monde avait peur ! A Paris comme en province ce sont les militants de l’Union anarchiste qui avaient le moins tenu le coup et, au quai de Valmy, les éléments issus de la Fédération anarchiste d’avant-guerre dominaient.

Le milieu anarchiste était alors très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. La plupart des militants étaient des ouvriers ou d’anciens ouvriers reconvertis dans le petit commerce, voire la petite industrie. Leur culture de base était le certificat d’études. Mais tous étaient des autodidactes avec ce que cela comporte de connaissances approfondies pour certaines matières privilégiées et de lacunes pour d’autres. Il n’y a rien là de péjoratif, et tous les militants du mouvement ouvrier se trouvaient dans le même cas. Ils lisaient beaucoup les classiques du mouvement ouvrier en long, en large, en travers, mais ils ne lisaient que ça. Le caractère autodidacte de leurs connaissances donnait à ces militants à la fois un sentiment de supériorité envers les travailleurs et d’infériorité envers ceux qui avaient eu la chance, rare à cette époque, d’avoir reçu une culture classique qui se traduisait par du parchemin. A notre époque où la jeunesse reçoit une instruction supérieure à celle de leurs parents et en tout cas égale à celle d’un instituteur de l’entre-deux-guerres, on a du mal à comprendre les réactions de l’autodidacte mal dans sa peau, et qui se traduisait soit par du mépris, soit par l’admiration devant l’universitaire. C’est ce phénomène qui va nous permettre de comprendre l’emprise de Fontenis sur certains éléments de la Fédération anarchiste.

Quelques-uns de nos lecteurs trouveront sans doute cette pochade de nos milieux à la Libération à la fois trop longue et trop succincte, mais il s’agissait de planter le décor. Je demanderais encore un peu de patience, le temps de griffonner quelques portraits avant d’entrer dans le vif d’un sujet que certains considèrent comme une tragédie et que, pour ma part, j’ai toujours considéré comme une comédie-bouffe !

L’homme qui, à Paris, fut la cheville ouvrière de la reconstruction de la Fédération anarchiste fut Henri Bouyé. Bouyé le mal-aimé ! Bouyé un garçon intelligent, capable et extrêmement dévoué à la cause anarchiste ; mais il gâtait tout par un sectarisme étroit et une espèce de sécheresse qui dressait un mur entre lui et ses interlocuteurs. Il fut le maître d’œuvre d’une brochure, Les Anarchistes et le programme social, destinée à relancer notre mouvement. Je viens de la relire ; elle ne manquait pas de qualités, cependant elle sera mal reçue par bon nombre de nos camarades de province, plus pour les sentiments qu’inspirait son auteur que pour ses défauts. Cependant, le véritable ordonnateur de notre nouvelle organisation fut Georges Vincey. Vincey, ancien ouvrier du bâtiment, s’était reconverti dans la frivolité et confectionnait des colifichets dans un petit atelier où il employait deux ouvrières. Ça lui vaudra un certain nombre d’ennuis de la part des « purs » fouille-merde et propres à rien qui passaient le plus clair de leur temps assis sur un siège dans la boutique du quai de Valmy à dire du mal de leur prochain ! Et c’est autour de ces deux hommes qu’après des années de silence tout repartit !

Dans un mouvement qui s’était promis de se reconstruire en tenant compte des enseignements du passé, les mêmes clivages se reproduisirent, certains à l’extérieur, d’autres au sein même de la Fédération anarchiste. Les courants classiques se reconstituèrent autour des grandes tendances de l’anarchie mais également autour des hommes.

En dehors du mouvement, un groupe individualiste qui ne devait pas grand-chose à Stirner ou à Thoreau se regroupa autour d’Armand. Il constituait un milieu qui vivait sur lui-même. Les problèmes sexuels étaient sa préoccupation dominante. Ce qui restait du syndicalisme révolutionnaire rescapé de l’aventure de la C.G.T.S.R. et de l’Occupation se reconstituait en tendance organisée au sein de la C.G.T. avec Pierre Besnard, auquel les événements n’avaient rien appris, et qui était toujours à la recherche d’une centrale syndicale dont il serait le dirigeant principal, réminiscence de son court passage à la direction de la C.G.T.U. après la scission syndicale de 1921. Enfin, autour du journal Ce qu’il faut dire, créé par Sébastien Faure, dont ils avaient repris le titre, Louis Louvet et Simone Larcher. Leurs rapports avec la Fédération anarchiste furent toujours ambigus. Ils y appartenaient sans y appartenir. Louvet avait des qualités mais un défaut malheureux les gâchait toutes. Il n’arrivait jamais à mettre en œuvre les projets multiples qui foisonnaient dans son cerveau inventif. Quant à Simone, pour laquelle j’avais beaucoup de sympathie, elle eût pu, si les choses s’étaient déroulées autrement, être la grande dame de l’anarchie de sa génération. Mais eux aussi avaient tendance à former un milieu susceptible de procurer quelques agréments à la vie difficile qui renaissait. L’incompatibilité de caractère entre Bouyé et Louvet, et peut-être également une certaine rivalité entre Le Libertaire et Ce qu’il faut dire, qui se partageaient une trentaine de milliers de lecteurs, détruisirent les bonnes résolutions qu’avait prises ce qui restait de militants dans Paris et sa banlieue.

Ce clivage à l’extérieur et en opposition feutrée avec la Fédération anarchiste, on le retrouvait à l’intérieur du noyau qui se constitua et qui forma le cœur de l’organisation à Paris. On trouvait autour de Bouyé des communistes libertaires décidés à structurer l’organisation de façon à ne plus connaître les mésaventures du passé. On y rencontrait des individualistes, tel Vincey. Lui était partisan de la responsabilité individuelle entre les congrès et il dota notre mouvement de structures dont certaines subsistent encore. Des militants comme Oriol venaient du marxisme et n’avaient pas encore assimilé les théoriciens de l’anarchie. D’autres, comme Suzy Chevet, venaient du Parti socialiste. Des syndicalistes, des pacifistes, mais surtout des camarades qui avaient plus ou moins bien assimilé les grands courants de notre pensée et qui appuyaient l’un ou l’autre à partir de circonstances, grossissant l’un en affaiblissant l’autre au hasard, ce qui jurait avec la logique et introduisait cette sainte pagaille qui fut souvent la seconde nature des anarchistes. Et puis il y avait les « intellectuels »…

Les dynasties révolutionnaires, ça existe ! Je n’ai rien contre. Mais je ne suis pas persuadé des vertus de l’hérédité sur ce plan-là ! Giliane Berneri était la fille de son père et la sœur de sa sœur, mais il n’était pas évident qu’elle possédait les mêmes qualités que ceux-ci. Elle terminait des études de médecine que les gens dans le secret qualifiaient de brillantes. Cela lui donna, parmi nous, une autorité qui me parut exagérée et que l’avenir ne justifia pas. Avec quelques autres universitaires « grand format », elle formait un collège de gens de savoir qui sortirent une revue, Plus loin, titre repris du docteur Pierrot, de fâcheuse mémoire. Ça n’ira pas loin et ça ne volera pas haut. Plus tard, un autre authentique intellectuel celui-là, André Prudhommeaux, les rejoindra. Enfin, il y avait votre serviteur qui sortait de prison ! J’étais heureusement le seul de l’équipe dans cette situation ! Je ne m’attarderai naturellement pas sur mon cas, sinon pour signaler que dès mon arrivée je pris la région parisienne en main, en répartissant la centaine de militants qui la composait en trois groupes qui furent les groupes de l’Est, le groupe du Sud et le groupe de l’Ouest ! Le premier se morcela assez rapidement, le second prit le nom de groupe Kronstadt et s’installera dans le quarter des Ecoles. Il aura comme animatrice Giliane Berneri. Le groupe de l’Ouest deviendra le groupe Louise-Michel, s’installera à Montmartre et aura à sa tête une organisatrice incomparable : Suzy Chevet. Au groupe Kronstadt il y aura du « beau monde », au groupe Louise-Michel il y aura « beaucoup de monde ».

Le tableau serait incomplet si je n’ajoutais pas que les groupes se multiplièrent, que les jeunes affluaient et refluaient, qu’on refaisait le monde avec entrain, qu’on s’engueulait avec conviction et que les éclats de voix rendaient le siège de notre mouvement à peu près inaudible au malheureux qui s’y risquait. D’ailleurs, il était immédiatement pris en charge, répertorié, et avant d’être dirigé vers un groupe qui lui conviendrait il était fermement poussé vers la porte, un paquet de Libertaire sous le bras, avec la recommandation impérieuse de rapporter la monnaie ! Je n’ai pas encore parlé des camarades de province que nous retrouverons par la suite. Nous avions alors peu de contacts avec eux, sinon par des camarades avertis, directement en relation avec le groupe de Bordeaux qui jouissait d’une grosse influence. Les frères Laisant organisaient un groupe à Asnières. Fortement influencés par Louvet et ses amis, ils étaient dans la région parisienne le reflet naturel des sentiments de nos amis de province, qui se méfiaient des lubies de Louvet. Ils ne joueront un rôle que plus tard, lorsque la Fédération anarchiste se constitua officiellement, au cours d’un congrès à la salle des Sociétés savantes.

Je conserve de cette période un souvenir merveilleux. Ce fut un monde un peu fou où la joie d’en avoir fini avec un cauchemar qui avait duré quatre ans se confondait avec la certitude que la révolution n’attendait plus que nous pour construire l’avenir. C’est dans ce milieu qui baignait dans l’exaltation des recommencements que Fontenis pénétra !

Georges Fontenis n’acquit que progressivement l’autorité qui lui permit de s’emparer de la Fédération anarchiste ! C’était un homme qui avait de la surface mais peu d’épaisseur ! Ce ne fut jamais un journaliste de grande stature et ses « œuvres complètes », en dehors de ses articles du Libertaire, d’abord peu nombreux, consistèrent en un Manifeste communiste qui ne passera pas à la postérité. Son discours, souvent monocorde, avait le souffle court. Il avait peu lu nos classiques, mais il n’était pas le seul dans notre mouvement ! Plus tard il entreprit de combler cette lacune en entrecoupant ses lectures de textes de Marx qui le marquèrent profondément. C’est dans le débat intérieur, à travers le cours magistral, que ses qualités se manifestaient le plus sérieusement ; c’étaient celles d’un instituteur habitué à faire la classe. A la vérité il avait à la fois les qualités et les défauts pour construire une carrière de fonctionnaire de l’Education nationale, ce qu’il fit par la suite.

On aurait tort d’imaginer que Fontenis s’imposa d’emblée parmi nous. Il possédait au plus haut point une roublardise doucereuse qui trompa son monde et servit à son ascension. Dès son arrivée parmi nous, il se montra attentif, serviable, tolérant. Un rassembleur, en somme, qui s’appuya successivement sur tous les militants dotés d’une parcelle d’influence. A cette époque où la Libération avait favorisé un afflux d’adhérents dans tous les partis de gauche, nous bénéficiâmes nous-mêmes de cet engouement qui ne dura pas. Nous avions besoin de militants pour inculquer à ces gens les rudiments de la pensée libertaire, et Fontenis fut employé à ce travail ingrat, lui qui, à cette époque, aurait eu plutôt besoin de s’asseoir sur un banc de la classe anarchiste. Mais dans l’administration du mouvement il ne joua aucun rôle, et il lui fallut attendre le congrès de 1945 pour qu’enfin il pénètre dans le noyau.

Ce fut au cours des débats très vifs qui suivirent l’attitude de Bouyé que je fis connaissance avec Maurice Laisant qui, par la suite, joua un rôle important dans notre organisation… surtout après la scission, au moment de la reconstruction de notre Fédération anarchiste détruite par Fontenis et son équipe.

Maurice Laisant appartenait lui aussi à une dynastie se réclamant d’un humanisme libertaire. A Asnières avec son frère, sa mère et quelques amis, il formait un groupe qui avait joué un rôle appréciable dans le rassemblement des anarchistes à la fin de l’Occupation. Sa réflexion s’inscrivait dans la suite de celle de Sébastien Faure et d’Aristide Lapeyre. Son aspect physique correspondait assez à celui qu’on pouvait se faire d’un poète romantique échappé d’un salon où Elizabeth Duncan dansait et où on récitait des vers de Maurice Rostand autour de Rosemonde Gérard ! Je le classais tout de suite avec une pointe de malice que je regrette à chaque instant, bien sûr, dans la catégorie des anarchistes sentimentaux, qu’il ne faut pas confondre avec les anarchistes de luxe dont Charles-Auguste Bontemps fut la plus vivante illustration. Au premier abord, Maurice Laisant pouvait paraître frêle, mais cela trompait, car c’était un homme extrêmement résolu, tenace, un excellent orateur et une bonne plume. Son incompatibilité d’humeur avec Bouyé le rangera auprès de Louvet, qui ne le valait pas ! Il sera mon ami et il l’est resté, même si notre conception d’une organisation anarchiste est bien différente.

La conférence qui suivit ce congrès mit une dernière main à l’organisation de cette Fédération anarchiste et les militants dont je viens d’ébaucher quelques traits, Fontenis y compris, en furent les maîtres d’œuvre… parmi d’autres, bien sûr.

On pourrait penser qu’un tel attelage ne durerait qu’un matin. Il dura six ans sans autres secousses que celles, inévitables, qui bousculent tout mouvement politique, allant cahin-caha, soutenu par le succès qui accompagna son lancement, succès dû à l’afflux de nouveaux membres issus de la Résistance, à la qualité de son journal, au travail des militants dont le mérite était certain mais qui bénéficièrent d’une situation qui ne dura pas. J’ai raconté ça dans mon livre L’Anarchie et la vie quotidienne, je n’y reviendrai pas.

De 1945 à 1950, les années coulèrent, les congrès se succédèrent, amenant peu de changement dans ce que nous appelions pudiquement l’administration du mouvement, même si certains écorchés vifs n’en finissaient pas de brailler que nous étions devenus un « parti politique », que notre journal était un « torchon » et que eux, s’ils avaient été choisis pour organiser la Fédération anarchiste, « on aurait vu ce qu’on aurait vu ». Il s’agit d’une situation qui caractérise les organisations anarchistes depuis les origines et peut-être même les organisations « tout court » ; pour ma part, je n’ai aucun espoir que ces conneries cessent un jour. Il faudra s’en accommoder comme un clou à sa fesse.

Pendant cette période relativement calme sur le front des déchirements intérieurs nous eûmes un, deux, trois, quatre jusqu’à cinq permanents qui se marchaient sur les pieds dans l’étroite boutique du quai de Valmy. Notre journal tirait entre vingt et trente mille exemplaires (pour la première fois de son histoire) avec des pointes pour l’affaire Gary Davis ou pour la grève Renault (cent mille). Le Tout-Paris anarchiste des lettres et des arts se ruait dans les fêtes organisées de main de maître par Suzy Chevet et où débutèrent Ferré, Brassens et quelques autres, et qui remplissaient nos caisses. Je parcourais la France en tournées de propagande dont certaines durèrent un mois. Paul et Aristide Lapeyre, que je croisais parfois dans mes périples, faisaient de même. Enfin des groupes se multipliaient et disparaissaient à une cadence qui brassait profondément notre mouvement. A Paris nos meetings remplissaient la Mutualité, les Société savantes, Wagram. Nos traditionnelles engueulades sur le sexe des anges restaient bien au-dessous de celles qu’on avait connues dans le passé et qu’on connaîtrait plus tard. Non, décidément, rien ne se passait qui vaille la peine d’être conté, rien sinon quelques petites choses qui vont créer un climat d’où le drame va éclater ! Le second congrès de notre Fédération anarchiste se tint à Dijon en 1946. Il procéda à quelques retouches de l’administration. Bouyé, décidément en incompatibilité d’humeur avec la province, se retira de la commission administrative ; Louvet aussi, mais lui n’avait jamais assisté à une séance. Disons que dans sa sagesse le congrès coupa l’omelette par les deux bouts ! Fontenis fut nommé secrétaire général, titre bien mérité par sa discrétion et sa tolérance. Vincey resta administrateur, et je fus désigné comme secrétaire à la propagande avec en charge Le Libertaire. Je crois d’ailleurs que c’est cette année-là que Maurice Laisant entra au comité de lecture, un organisme que j’avais créé et que j’ai défendu âprement jusqu’à ce jour contre ceux, individualistes ou humanistes, qui voulaient le confier à un seul militant et faire du Libertaire une tribune libre où l’on alignerait les articles les uns après les autres dans l’ordre de leur arrivée (j’exagère à peine).

Le troisième congrès, qui se tint à Angers en 1947, ne modifia que peu de choses. Il m’est cependant resté à l’esprit ! C’est ce congrès, ou plutôt sa majorité composée d’artisans, de commerçants ou d’intellectuels, qui nous obligea, nous les ouvriers qui y étions opposés, à constituer la C.N.T., une fantaisie qui aurait pu nous coûter notre influence syndicale, réelle dans le pays. Notons pour mémoire que la rédaction de notre journal s’était considérablement enrichie de quelques noms somptueux : André Prudhommeaux (Prunier), Gaston Leval (Lefranc), Mercier (Parsal), Lepoil, Armand Robin le poète et… Georges Brassens ! Disons pour la petite histoire qu’outre les articles syndicaux j’ai rédigé à peu près tous les éditoriaux pendant ces cinq années ! Le congrès suivant se tiendra à Lyon en 1948, et ses débats pittoresques, comme de coutume, ne créèrent pas plus de remous que les précédents. Une innovation cependant : la création d’une revue, La Revue anarchiste, dont Fontenis fut le responsable. Elle réunit tous les anarchistes de luxe et eut aussi peu de succès que Plus loin, pour la raison évidente que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les congrès suivants, ceux de 1949 et de 1950, n’apportèrent aucune modification majeure à la routine traditionnelle, sinon peut-être qu’à la suite d’une série d’articles publiés par notre journal j’introduisis dans notre mouvement la notion de grève gestionnaire comme un des éléments de la transformation sociale. Des jeunesses anarchistes furent formées sous la direction de Fontenis et, peu après, un groupe d’autodéfense fut également fondé sous la direction de Fontenis. Oui, naturellement, les responsabilités de Fontenis s’étendaient : secrétaire de la Fédération anarchiste, responsable de la revue, des jeunes, du groupe d’autodéfense, ça faisait beaucoup, et seul le journal lui échappait alors. Que faisions-nous, direz-vous ? A vrai dire, pas grand-chose et, pour ma part, je savais bien que tous ces organismes remuaient beaucoup de vent. Et puis Fontenis était si serviable, si affable ; comme on le verra par la suite, il témoignait de la considération aux hommes qu’il lui était difficile d’écarter d’emblée.

C’est à cette époque que je découvris, grâce à un vieux militant anarchiste respecté dans nos milieux, Véran, qu’il y avait un flic parmi les quatre permanents de la boutique (je parlerai de cette affaire en son temps). Toutes les précautions furent prises, dont certaines relevaient du théâtre comique. C’est au congrès de Lille, en 1951, que les choses commencèrent à se gâter et que notre méfiance eût dû être éveillée ! Dans un geste à l’antique, Fontenis déclara ne pas vouloir être reconduit dans sa fonction de secrétaire général pour laisser la place aux jeunes ; je ne pus moins faire que de suivre un si noble exemple : j’abandonnais le secrétariat à la propagande et la responsabilité au journal par conséquent. Lui, Fontenis, et on le verra par la suite, n’abandonna rien du tout.

Nous avons vu qu’en 1945 les trois tendances de l’anarchie étaient reconstituées dans des organisations autonomes simplement chapeautées par le Mouvement libertaire. Mais la Fédération anarchiste, censée représenter l’expression communiste libertaire, recueillit naturellement les militants des deux autres courants pour lesquels l’unité de tous les anarchistes, la synthèse de Sébastien Faure, était le credo, et alors, comme par le passé, les distorsions propres à notre famille spirituelle, chaque fois qu’elle est rassemblée, éclatèrent ! A ses débuts et de façon à rassurer la « clientèle » qu’elle voulait séduire, l’O.P.B. ne réclamait rien d’autre que de faire triompher l’anarchisme révolutionnaire sur cet humanisme dont se réclamaient Lapeyre, Laisant, Arru et quelques autres. Sur cette base, et en dehors de l’action propre à son parti clandestin, Fontenis bénéficia de cette fatigue des militants et de cet énervement que provoquait dans nos milieux cet anarchisme de bons sentiments que les humanistes poussaient insidieusement sur le devant de la scène et dont la tarte à la crème était l’unanimité dans les congrès, le vote étant considéré par eux comme anti-anarchiste, alors qu’à cette époque, comme de nos jours d’ailleurs, toutes les organisations anarchistes qui, par le monde, ont une certaine assise avaient recours pour se départager à une consultation « appropriée ». Ils menaient cette politique avec un autoritarisme intellectuel qui était et qui est encore désagréable à nombre d’entre nous ! Pour que les choses soient claires, et je ne m’en suis jamais caché, je dois dire que si pour durcir l’organisation et la transformer en un parti anarchiste à sa dévotion dont il avait trouvé le canevas dans Bakounine, qui fut le promoteur de toutes les fractions de noyautage du mouvement ouvrier, Fontenis avait créé une organisation clandestine, les anarchistes humanistes avaient, eux aussi, leur groupe de pression ! Il ne s’agissait pas d’un groupe structuré destiné à expulser de la Fédération anarchiste ceux qui pensaient différemment qu’eux, mais d’un réseau de correspondance dans le pays qui aboutissait à des résultats identiques, c’est-à-dire à conditionner le congrès sur des propositions élaborées en dehors de lui (nous voyons encore ça de nos jours). Naturellement, on ne peut faire aucun rapprochement entre le but final que s’était fixé Fontenis et ces anarchistes humanistes, mais tous ces groupes de pression furent néfastes et à l’origine de toutes les scissions du mouvement libertaire.

Ni le groupe Louise-Michel ni moi-même ne nous sommes associés à de telles pratiques que je réprouve, et j’ai pu rappeler à mes amis anarchistes humanistes, dont la propension à jouer les belles âmes m’agaçait, que personne ne pourra publier de moi une lettre où je fais du racolage, où je me livre à un travail fractionnel et où je raconte des conneries sur des militants pensant autrement que moi ! Et si je ne mets pas sur le même plan l’O.P.B., organisation clandestine destinée à transformer la Fédération anarchiste en parti politique, et ce lobby épistolaire, je pense que l’un engendre naturellement l’autre et que tous deux, à des degrés différents, sont néfastes à l’organisation ! Je voudrais d’ailleurs faire remarquer à ce propos que si nos camarades de province se méfient du « centralisme parisien », et souvent avec raison, sous prétexte d’être bien informés ils ont une tendance fâcheuse à adorer les ragots de toutes sortes dont les abreuvent généreusement leurs correspondants parisiens. Et ils ont tort ! C’est cet état d’esprit qui fut celui du groupe Louise-Michel qui explique qu’au cours de cette année 1952 nous restâmes dans l’ignorance de ce qui se tramait et qui éclata au congrès de Bordeaux. Pour ceux qui préparaient ce congrès à travers une correspondance édifiante, dont le but était de ramener l’organisation vers la synthèse, nous étions des partisans, avec Fayolle et son groupe de Versailles, d’une organisation solide et structurée, et il était préférable de nous laisser en marge. Quant à Fontenis et l’O.P.B., ils savaient bien que nous ne nous laisserions jamais embarquer dans une formation quelconque destinée à jouer le rôle d’un parti.

Cependant, Fontenis avait une vue réaliste des forces en présence et il n’ignorait pas que le groupe Louise-Michel pèserait lourd dans le combat qu’il allait engager ; c’est un peu avant le congrès de Bordeaux qu’il essaya, à travers moi, de sonder nos intentions ; nous prîmes alors conscience du danger qui menaçait de faire éclater la Fédération anarchiste.

C’est peu de temps avant ce congrès de Bordeaux de 1952 que Fontenis me fixa rendez-vous dans le jardin des Buttes-Chaumont, sur un banc, dans une contre-allée, à l’abri des « regards torves » de l’adversaire potentiel. Fontenis allait trop au cinéma ! Je dois dire que si ce lieu de rencontre du plus pur style quarante-huitard me laissa perplexe, cependant je m’y rendis sans faire usage de mon manteau couleur de muraille et sans abaisser sur mes yeux le béret basque que je portais alors perché sur le haut de mon crâne. Quand je pense aujourd’hui à toutes ces conneries auxquelles se livrèrent des personnages qui avaient passé l’âge de jouer aux billes, je suis encore étonné de constater les ravages que peut faire la « clandestinité » vue d’un fauteuil de l’Ambigu, sur un cerveau qui n’avait rien de génial mais auquel l’exercice de sa profession aurait dû conférer plus de mesure. Et c’est au cours de cette rencontre que j’entendis la première des deux propositions qui m’ont le plus étonné dans cette période tumultueuse de notre histoire. La première proposition ouvrit le conflit qui constitue proprement l’affaire Fontenis et dont ce que j’ai conté n’est que les prémices ; la seconde proposition que me fera un certain Breton, au nom du groupe Kronstadt, la clôturera…

Les discours de Fontenis n’étaient pas éclatants, ils étaient monocordes et étirés. Celui qu’il me débita sur le banc du jardin des Buttes-Chaumont ne jurait en rien avec son style habituel ; pourtant, je compris rapidement où il voulait en venir. Je vous le résumerai en quelques mots sans prendre à mon compte, naturellement, les allégations flatteuses ou injurieuses qu’il portait sur l’organisation et ses militants.

Pour Fontenis, la Fédération anarchiste dans ses structures actuelles avait fait son plein. Il fallait la transformer pour lui donner une organisation plus solide. Deux hommes étaient capables de le faire : lui et moi. Les autres ? Des phraseurs, des incapables, des nullistes ! Il fallait s’en débarrasser. Le mouvement devait avoir deux directions, une direction de formation intellectuelle que lui, Fontenis, se réservait, et une formation syndicale que je devais diriger moi-même. Il me couvrit alors d’éloges et couvrit nos autres camarades d’injures que je laisse au lecteur le soin l’imaginer.

Au moment où il tenait ce discours, l’O.P.B. était en place depuis plus d’un an, mais, comme le reste des militants de la Fédération anarchiste, je l’ignorais. Même si j’avais ma petite idée sur les éléments qui, dans la région parisienne, pouvaient l’appuyer, j’étais loin de supposer que Fontenis avait constitué une organisation clandestine destinée à s’emparer de notre mouvement. Je ne l’appris que plus tard, lorsque le groupe Kronstadt vendit la mèche. Mais, aujourd’hui, il est évident que cette démarche de Fontenis fut décidée par l’O.P.B. Celle-ci, qui avait un peu plus de jugeote que les militants de province, savait bien quelle était la force de notre groupe Louise-Michel et elle n’ignorait pas mes rapports avec le mouvement ouvrier dans tout le pays. Il s’agissait, c’est certain, de nous neutraliser en s’appuyant sur notre souci d’avoir une organisation solide et révolutionnaire. Et c’est lorsque je l’interrogeais sur le sort réservé à Lapeyre, Laisant, Vincey, Arru et quelques autres, et sur la manière dont ils prendraient ce plan, qu’il me fit d’eux un portrait où ils auraient eu du chagrin à se reconnaître…

Je vous ai dit que je compris très vite. Cependant je fis un instant l’âne pour avoir du son, réservant ma réponse, alléguant que je devais consulter mon groupe. J’ai eu alors l’impression de chuter brutalement dans l’estime de Fontenis. Consulter mon groupe, alors qu’il m’avait bien expliqué que dans je mouvement, à part lui et moi !… Les Buttes-Chaumont sont à deux pas du quai de Valmy ; c’est au bistro du coin, qui était l’annexe de notre siège, vers lequel nous nous étions dirigés en débitant des banalités d’usage pour y boire sans conviction le verre qui clôture ces sortes de discussions, que les « autres », qui attendaient dans le local, vinrent nous rejoindre. Je compris tout de suite que notre entretien confidentiel entre Fontenis et moi n’était pas si confidentiel qu’il avait bien voulu le dire et que cela faisait parti d’un plan mûrement réfléchi. Il y avait parmi eux… mais pourquoi donner un nom à ces personnages falots qui, depuis, ont disparu des milieux ouvriers ? Notre silence était éloquent. Ils nous pressèrent de questions, certains d’entre eux élevaient la voix, je m’énervais. Je n’ai pas besoin d’insister. En quelques mots et en employant un vocabulaire que j’ai hérité de mon enfance, dont je n’ai jamais pu me débarrasser entièrement et qui, à certains instants, me remonte à la tête comme une bouffée de vin nouveau, je les informais que nous ne laisserions pas exclure de la Fédération anarchiste des hommes avec lesquels nous n’étions pas d’accord, mais qui étaient de nos amis ! Nous en restâmes là. Je prévins les militants des projets de Fontenis et ils n’en tinrent pas plus compte que de la révélation que je leur avais faite au congrès de Paris de 1950 sur la présence d’un flic parmi les permanents du quai de Valmy. Fontenis, lui, avait compris. Pour que la voie soit libre il fallait d’abord se débarrasser du groupe Louise-Michel et de Joyeux. C’est à quoi il s’employa après le congrès de Bordeaux et sans que ça soulève beaucoup d’émotion parmi nos bons amis anarchistes humanistes. Mais n’anticipons pas et venons-en à ce congrès de Bordeaux où tout se décanta et qui fut une véritable journée des dupes.

En 1952, malgré une propagande suivie, dont j’ai tracé les grandes lignes dans mon livre L’Anarchie et la vie quotidienne, _la Fédération anarchiste avait maigri, et le reflux qui suit toutes les poussées de pointe des après-guerres se faisait sentir. En général, et à cette époque-là, on désignait les responsables de la Fédération anarchiste à la suite de débats qui définissaient des courants, non pas sur l’anarchie inaliénable dans ses principes, mais sur les moyens de la répandre. Les anarchistes humanistes n’ont jamais rien voulu comprendre de cette différence fondamentale, et ils portent une part de responsabilité sur l’inefficacité de notre propagande parmi la population. Confortés par les liens et une certaine homogénéité qu’ils avaient établis entre eux grâce à une correspondance fournie, ils venaient au congrès de Bordeaux avec l’intention d’imposer la règle de l’unanimité et bien décidés à ne prendre part à aucun vote. Oui, mais voilà, les statuts de la Fédération anarchiste prévoyaient la consultation, et pour transformer ces statuts il leur aurait fallu l’accord de tous. Aristide Lapeyre nous fit un beau discours, mais cet accord, il leur fut impossible de l’obtenir. Fontenis, renseigné sur ce mini-complot qui se tramait par des gens qui, notamment à Toulouse, avaient un pied dans chaque camp, avait préparé une liste de militants dont les principaux appartenaient à l’O.P.B. Ce conflit nous surprit. Avec les camarades du groupe, qui étaient nombreux au congrès, nous confectionnâmes rapidement une autre liste à opposer à celle de l’O.P.B. Lapeyre, Laisant et leurs amis refusèrent de voter, nous fûmes battus. Et c’est ainsi qu’en un tour de main et grâce au « génie » politique des anarchistes de province, renforcés par le groupe d’Asnières, Fontenis s’empara sans coup férir, en passant, du siège de l’organisation, de son journal, des œuvres et des responsabilités. Il est vrai qu’à la suite de tractations et en échange de leur veulerie, ils réussirent à placer, parmi les cinq permanents, un des leurs, Etienne, un homme estimable, qui ne faisait pas le poids et qui, après avoir servi d’alibi à Fontenis et à sa clique, sera éjecté et disparaîtra de nos milieux. Je voudrais dire pour la petite histoire que le groupe Louise-Michel, qui fut le seul à Bordeaux à s’opposer aux méthodes de Fontenis, obtint quarante voix, les seules voix du groupe, contre quatre-vingts à l’O.P.B. qui se réclamait de multiples groupes bidons. On peut dire que la naïveté et la jobardise des militants qui se réclamaient de la synthèse furent à l’origine des malheurs qui frappèrent la Fédération anarchiste par la suite. Mais alors se pose la question : pourquoi ?

Il y a toujours eu beaucoup de légèreté, une volonté évidente de refuser de regarder les choses en face chez les partisans de la synthèse ; mais enfin il y avait parmi eux des têtes solides, et Aristide et Paul Lapeyre étaient de celles-là. Et eux qui connaissaient Etienne mieux que quiconque ne pouvaient penser un instant qu’il arriverait à maintenir le mouvement dans son axe. Pensaient-ils être renseignés suffisamment à temps pour pouvoir intervenir ? Alors ils se trompèrent, comme nous le verrons par la suite. En vérité, il faut chercher la raison de leur attitude autre part.

Je rappelle qu’à cette époque l’existence de l’O.P.B. était ignorée de tous, et la province mettait tous les groupes de Paris, à part le groupe d’Asnières, dans le même sac ! Moi-même et le groupe Louise-Michel étions assimilés théoriquement au groupe de Fontenis. Bien sûr, en quelques occasions nous avions maintenu l’unité du mouvement, mais leur informateur parisien, acharné comme Louvet et quelques autres à créer la synthèse, les gavaient de renseignements tendancieux, mettant dans le même sac tous ceux qui voulaient maintenir un esprit révolutionnaire à l’organisation. Pour eux, la querelle Fontenis-Joyeux était une querelle de gens qui pensaient à peu près la même chose sur l’anarchisme révolutionnaire et n’étaient séparés que par des querelles de personnes.

Croyez bien que si la province avait eu le moindre soupçon de l’existence de l’O.P.B. elle nous en aurait attribué la fondation autant qu’à Fontenis et consorts. Qui donc a dit que le seigneur rend aveugles ceux qu’il veut perdre ?

Mais un autre élément jouait. En province comme à Paris les anarchistes humanistes préféraient Fontenis et le groupe Kronstadt au groupe Louise-Michel. Parmi les groupes de la Fédération anarchiste, il existait depuis toujours un peu de jalousie envers le groupe Louise-Michel. C’était un groupe nombreux, composé d’ouvriers cultivés ayant beaucoup lu et possédant pour la plupart des responsabilités syndicales. Ils étaient bien différents de ces personnages à diplômes qui meurent intellectuellement sitôt sortis de l’école. Un groupe qui avait fourni et fournira par la suite de nombreux militants à l’organisation de la Fédération et de son journal. Cependant les parchemins que possédaient les militants du groupe Kronstadt faisaient sensation, et Fontenis était instituteur. Voilà ce qui donnait l’aura à Fontenis et à ses amis auprès des anarchistes humanistes de province et de la région parisienne ! Phénomène dû non seulement au manque de culture générale mais aussi de connaissance de nos théoriciens. Seule une « charité » qui n’a rien de chrétienne me retient de dire certaines vérités à quelques anarchistes qui critiquent les uns ou les autres à partir de la foi du charbonnier, et qu’il y a autre chose à apprendre dans nos milieux que _Les douze preuves de l’inexistence de Dieu.

A partir de l’instant où les groupes partisans de la synthèse attribuaient au groupe Louise-Michel une vue de l’organisation révolutionnaire comparable à celle qu’affichaient Fontenis et ses amis de Kronstadt, il était évident qu’ils marqueraient une confiance à ceux-là, « car eux ils ont de la culture », me dira gentiment un couple de crétins de la région toulonnaise.

On a vu, et on verra, que les hommes de l’O.P.B. avaient une vision plus sérieuse du rapport des forces dans notre mouvement, et ce réalisme va orienter les attaques contre ceux dont ils ont décidé de se débarrasser.

Le congrès de Bordeaux s’était déroulé à la fin de l’année 1952. C’est au cours de l’année 1953 que Fontenis va se débarrasser, les uns après les autres, de tous ses opposants en se servant naturellement de l’O.P.B. mais surtout de son charme, qui fascinait certains de nos pseudo-intellectuels.

En réalité, les manœuvres de Fontenis comme la faiblesse des anarchistes de bons sentiments au congrès de Bordeaux m’avaient ouvert les yeux. Je sentais qu’on en était venu à un point de rupture. Dès mon retour à Paris je cessais toute collaboration au Libertaire dont je faisais encore, avant le congrès, tous les éditoriaux. Je n’ignorais pas que la disparition de ma signature provoquerait des commentaires et poserait des problèmes à la nouvelle direction de la Fédération anarchiste. Et, de fait, pris au dépourvu, Fontenis chargea Etienne de faire des démarches auprès de moi pour me faire revenir sur ma décision.

Il faut convenir, en toute honnêteté, qu’Etienne joua parfaitement la partition que chacun attendait de lui. Il essaya de me ramener au journal, jouant son rôle modérateur et par conséquent servant d’alibi à Fontenis qui protestera de sa bonne foi. Sans le vouloir, il prépara mon exclusion et celles qui suivirent, avant d’être éjecté à son tour, à moins qu’il ne soit parti de lui-même après le congrès de Paris de 1953, ce qui est sans importance. Etienne, magnifique exemple de cet enfer qu’on dit pavé de bonnes intentions.

L’opération qui aboutit à mon exclusion puis à celle du groupe Louise-Michel fut un chef-d’œuvre de doigté, conduit avec une roublardise qui force l’admiration et me fait encore sourire lorsque je l’évoque.

Au début de l’année 1953, Jean-Philippe Martin, un vieux camarade que chacun connaît, se rendit au siège pour payer les cotisations de l’année précédente et retirer les cartes et les timbres. Oui, à cette époque, nous avions des cartes et des timbres. Nous n’étions pas les seuls ! Je sais qu’aujourd’hui parler de cartes provoque l’horreur chez les âmes pures de l’anarchie. On se demande pourquoi. Je n’ai pour ma part rien lu de nos principes qui s’y oppose. On peut penser que cette méthode d’organisation est pratique, on peut la juger dangereuse, mais mêler l’anarchie à cette question d’intendance est ridicule, comme sont ridicules les propos péremptoires de ces militants qui cachent leur ignorance derrière des considérations définitives sur le sexe des anges.

Lorsque Martin se présenta au siège de la Fédération anarchiste pour retirer nos cartes (nous étions alors quarante au groupe, le seul de la région à ne pas être squelettique), Joulin, le trésorier, lui déclara qu’il ne lui en donnerait qutrente-neuf, car ayant refusé de collaborer au Libertaire je me trouvais exclu de la Fédération anarchiste. Martin, naturellement, puis le groupe refusèrent de payer les cotisations et de prendre les cartes si on me refusait la mienne. Ça va de soi ? Pas pour tout le monde ! C’est ce qui permit à Lagant, qui était l’homme à tout faire de Fontenis, de proclamer que nous n’avions pas été exclus mais que nous avions refusé de payer nos cotisations. Magnifique, vous ne trouvez pas ? Etienne confirma et chacun de ces braves gens de notre organisation qui, par la suite, seront vidés sans douceur, furent persuadés, ou voulurent se persuader, que nous étions dans notre tort. Et je vis les uns après les autres mes « amis » venir dans ma libraire « Au château des brouillards » pour me faire de la morale.

Ce fut d’abord Maurice Laisant. Il me reprocha vertueusement de ne plus écrire dans le journal, et ponctua sa réprobation en m’informant que j’étais « envahissant ». Puis Vincey lui succéda avant que je ne reçoive la visite plus inattendue de Fayolle. Eh oui ! le charme de Fontenis jouait encore auprès de Laisant et de ses amis, et ses positions « révolutionnaires » jouaient aussi auprès de Fayolle. Je les accueillis sans tendresse, je ne pensais plus les revoir de sitôt. Je me trompais, j’allais les revoir bientôt, l’oreille basse.

Le groupe prit cette exclusion avec philosophie. Il possédait alors des amis dans tous les milieux, ceux du cinéma, de la presse, de la littérature, du spectacle, du mouvement syndical, etc. Son gala du Moulin de la Galette lui assurait une trésorerie sans histoire. Il eût pu, s’il l’avait voulu, avoir son propre journal. Ses meetings remplissaient les salles, et partout en France, dans les groupes ou en dehors, il possédait de nombreuses sympathies parmi les militants qui se réclamaient de la révolution sociale. On lui reprochait, à tort, d’être un Etat dans l’Etat.

Les semaines passèrent. C’est, je crois, au début du printemps que je vis de nouveau arriver à ma librairie, mais ensemble cette fois, Laisant, Vincey et Fayolle. Leur mine n’était pas superbe. Fontenis, encouragé par les résultats brillants de sa stratégie, venait de récidiver. Parbleu ! En excluant Aristide Lapeyre comme il m’avait exclu, sur je ne sais quels propos que celui-ci avait tenus au cours d’une réunion, il espérait, le bougre, que le groupe de Bordeaux, suivant l’exemple du groupe Louise-Michel, se retirerait, ce qui lui éviterait de le mettre à la porte. L’histoire ne dit pas si Etienne, qui était l’ami de Lapeyre, approuva. Mais Laisant et ses amis cette fois s’indignèrent. Moi pas. Et je reçus cette nouvelle qu’on m’annonçait comme une catastrophe avec un sourire en coin… que je crois inutile de vous décrire. Le groupe de l’Est, lui aussi, avait congédié Vincey, et Joulin, encore lui, avait refusé leurs timbres à Fayolle et à ses amis du groupe de Versailles. Décidément, c’était le grand nettoyage. Laisant, lui, sera oublié et s’en ira de lui-même. Après avoir fait part de mes sentiments profonds à mes camarades et analysé leur comportement sans inutiles gentillesses, je leur fis emprunter cet escalier en colimaçon qui permettait d’accéder à mon appartement. C’est là que pendant deux ans nous prendrons les mesures nécessaires pour mettre fin à la dictature que Fontenis exerçait sur la Fédération anarchiste.

Oui, ce que je viens de vous conter relève de l’anecdote… mais enfin, pas tellement.

Ces exclusions vont faire du bruit. A Bordeaux, Paul et Aristide Lapeyre, qui ne sont pas des rêveurs, vont réagir avec rapidité. Dès le mois de mai, ils organisèrent à Bordeaux un congrès de tous les anarchistes de leur région où l’équipe déléguée par Fontenis pour apporter la bonne parole se retira en désordre. A Paris, tout le mouvement anarchiste qui était resté en marge de la Fédération comprit le danger qui la menaçait. Et, spontanément, les anarcho-syndicalistes et les individualistes vinrent nous apporter un concours qui sera précieux. Des hommes comme Vincey, Leron, Guillot et sa compagne, de purs individualistes, adhéreront au groupe Louise-Michel… j’ai bien dit au groupe Louise-Michel, réputé pour la solidité de son organisation et non pas à un quelconque groupe anarchiste humaniste réputé, plus près d’eux ! Les individualistes sont parfois insupportables, mais ils ont du bon sens et cette fois encore ils en feront la preuve. Certains d’entre eux, comme Vincey, resteront au groupe jusqu’à leur mort, d’autres, comme Leron, en seront écartés par la maladie, enfin quelques-uns, comme Guillot, supportèrent mal nos méthodes de travail. Ils se retireront non pas pour aller dans un groupe anarchiste humaniste, mais pour rejoindre Armand.

Je m’excuse si je cède encore une fois à ma manie des portraits, mais je voudrais laisser un crayon de Leron qui fut mon ami.

Leron était un homme d’une extrême intelligence et d’une culture rare dans nos milieux, car elle touchait à tous les sujets. C’était un homme massif dont l’aspect était analogue à celui de Hem Day, qui était son ami et avec lequel il avait beaucoup de points communs. C’était un conférencier intéressant, mais surtout un causeur prodigieux. Il passa, avec quelques autres, Lorulot par exemple, des heures dans ma libraire à me raconter l’histoire du mouvement anarchiste du début du siècle, qu’ils avaient vécue. J’aimais beaucoup Leron et j’avais pour lui une estime que notre vision différente des choses n’a jamais altérée. Naturellement, dans l’histoire, seuls les orateurs et les écrivains connus restent dans les mémoires, et des hommes comme Vincey ou Leron passeront sans laisser de traces. C’est parfaitement injuste, et pour ceux qui furent de mes amis je ferai ce qu’il faut pour qu’il en soit autrement.

Mais dans les moments difficiles, si on retrouve les amis on retrouve aussi les autres. Naturellement, Louvet, bien oublié, essaiera de refaire surface. Entouré de quelques ahuris, il provoqua une réunion au Mans, où il créa une Entente anarchiste à laquelle personne n’adhéra et qui n’eut aucune influence sur le cours des événements. Pourtant, un « historien qui nous veut du bien » s’empressa de monter en épingle cette initiative qui, comme toutes celles où sera mêlé Louvet, foirera. Lecoin, lui aussi tenu à l’écart lors de la constitution de la Fédération anarchiste en 1945 et qui, suivant son habitude, était venu rôder autour de Fontenis afin de l’utiliser, sentit le vent et essaya de mettre la main sur notre journal Le Monde libertaire, dès que celui-ci parut. Mais là, je me fâchais.

Le groupe Louise-Michel et le groupe de Bordeaux exclus, d’autres groupes qui se solidarisaient avec eux démissionnèrent. Fontenis va alors essayer d’affirmer son emprise. Cependant, au congrès de Paris en 1953, qui se déroula devant une maigre assistance et en l’absence de tous ceux qui avaient fondé l’organisation, il va connaître ses premiers ennuis. De nombreuses questions lui furent posées à propos du groupe Louise-Michel qu’il était difficile d’accuser de « verbeux », « vaseux » ou « nulliste ». Une fois la « victoire » obtenue, il va lui falloir la partager avec le groupe Kronstadt et, tels des larrons après leurs larcins, ils vont commencer à s’écharper. C’est alors qu’il va faire la première des idioties monumentales qui le conduiront à sa perte. A une faible majorité, il va obliger le congrès à changer le titre de l’organisation qui, de Fédération anarchiste, deviendra Fédération communiste libertaire. Pour ma part je n’arrive pas à comprendre comment cet homme réputé intelligent a pu faire une pareille sottise. Il est vrai qu’au royaume des aveugles les borgnes, etc. Je veux livrer un secret aux petits malins, à la condition naturellement qu’ils ne le répètent à personne : pour être crédible, le titre de notre organisation doit comporter obligatoirement le mot « anarchiste », et celui de notre journal le mot « libertaire ». Pourquoi ? Je n’en sais rien, mais c’est ! Consultez les titres des organisations anarchistes ou des journaux qui ont réussi et ceux qui se sont cassés la margoulette, et concluez. Changez les mots et regardez la fortune dans l’histoire d’un journal s’appelant L’Anarchie et d’une Fédération s’appelant la Fédération libertaire et, de nouveau, concluez.

Les bêtises sont faites pour être exploitées. Nous sauterons sur l’aubaine et, à la fin de l’année 1953, nous constituerons une nouvelle Fédération anarchiste, celle qui existe encore aujourd’hui. Son siège sera installé dans ma librairie, « Au château des brouillards », sur la butte Montmartre, au cœur du fief du groupe libertaire Louise-Michel. C’est dans cette librairie que furent élaborés les accords qui aboutirent à la fondation de l’Association pour l’étude et la diffusion des philosophies rationalistes qui, par la suite, fit couler beaucoup d’encre. C’est là encore que s’installa Le Monde libertaire avant qu’Alexandre, un ami de Sébastien Faure qui était devenu le mien, me prêtât un million de francs de l’époque, ce qui nous permit de nous installer rue Ternaux où nous sommes encore.

L’équipe initiale, celle des exclus, s’était grossie de nouveaux éléments dont certains la vivifièrent et d’autres l’alourdirent. Cette année-là, le gala du groupe au Moulin de la Galette fut un succès triomphal qui permit de grossir les caisses d’une Fédération encore un peu pâlotte. A la porte de la salle s’entassaient des sacs de militants des Auberges de la jeunesse qui s’envolèrent après le spectacle vers le plein air ; et parmi eux : Keravis, Lanen et quelques autres qui appuyaient nos efforts et dont certains viendront parmi nous. Dans la salle où Ferré chantait, on remarquait André Breton, Benjamin Péret, les frères Prévert, Louis Chavance et une pléiade de jeunes écrivains qui se feront un nom et qui illustreront la dernière page, la page littéraire des premiers numéros du Monde libertaire.

L’année 1953, l’année où la Fédération anarchiste se reconstitua, fut une année de réflexion. L’année 1954, qui fut l’année de la parution du Monde libertaire, fut une année décisive, et le fameux groupe d’autodéfense de l’O.P.B. ne pesa pas lourd devant les militants du groupe Louise-Michel appuyés par quelques autres qui ne furent jamais nombreux.

Une série d’événements vont se dérouler au cours de l’année 1954. Ils vont provoquer l’affaiblissement progressif de la Fédération communiste libertaire de Fontenis. Celui-ci va commettre faute sur faute tant à l’intérieur de son organisation que dans la lutte de prestige qui l’opposait à nous. Le changement du titre de la Fédération et la rivalité qui le dressa contre le groupe Kronstadt, le seul groupe qui pût soutenir la comparaison avec le groupe Louise-Michel, va disloquer l’O.P.B. Il entama alors contre ce groupe une procédure d’exclusion qui se traîna toute l’année. Conscient de la situation difficile où il se trouvait, il organisa, avec l’aide de quelques personnages qui impulsaient la C.N.T. espagnole en exil, une réunion pour justifier sa conduite. Ce sera son premier échec.

A Paris, la politique de la C.N.T. espagnole en exil envers la Fédération anarchiste fut constante. Tous ses efforts consistèrent à imposer à notre organisation des structures comparables aux siennes et qui ne s’adaptaient pas aux coutumes et à l’histoire de notre mouvement ouvrier. Elle joua ce rôle, néfaste pour nous comme pour elle, et qui entretint une tension perpétuelle entre nous, en se servant de militants téléguidés favorables à sa politique. Bouyé avait été de ceux-là, Fontenis lui succéda avant que Malouvier et quelques autres prennent la suite. Je m’étais toujours élevé contre des méthodes qui n’étaient pas sans analogies avec celles du parti communiste russe envers les autres partis communistes. Et j’avais provoqué le départ de notre commission administrative d’un responsable espagnol, Bemardo Pou, qui y siégeait sans contrepartie, et qui entendait nous dicter sa loi. Le vent de l’histoire tournait, Fontenis était de plus en plus remis en question dans nos milieux. Avant de le lâcher, ce qu’ils firent par la suite, les personnages qui s’étaient servis de lui voulaient savoir où il en était. C’est pourquoi ils s’étaient prêtés à l’organisation dans leur local parisien de cette réunion où tous les anarchistes se pressaient.

Pour la première fois Fontenis montra son vrai visage à un public anarchiste averti : celui d’un homme qui, cédant aux modes de l’époque, avait remplacé le fédéralisme libertaire par le matérialisme dialectique cher à monsieur Marx et à ses épigones. La salle était houleuse, des militants du groupe Kronstadt présents dans la salle apportèrent la contradiction à ce personnage qu’ils avaient tenu sur les fonts baptismaux. Pour moi, je ne lui fis pas de cadeaux, comme vous le pensez bien. Cette réunion fut extrêmement positive, car les militants espagnols, parmi lesquels je comptais et je compte encore de multiples amis, obligèrent leurs dirigeants à lâcher Fontenis. Ceux-ci le firent, nous le verrons plus tard, avec répugnance.

C’est en septembre de la même année que nous créâmes le Monde libertaire et, avec sa diligence habituelle, Suzy Chevet organisa à la date traditionnelle du 11 novembre, à la Mutualité, un grand gala. C’est alors que Fontenis tenta le tout pour le tout. Il va commettre sa seconde erreur, capitale cette fois. Afin de concurrencer notre fête, il organisa le lendemain, dans la même salle, le gala de sa Fédération. Il voulait l’épreuve de force, il l’eut et il la perdit. Nous couvrîmes les murs de la capitale et de sa banlieue de nos affiches. Des équipes sillonnèrent les rues pour les protéger. Les militants des Auberges de la jeunesse parcouraient les quartiers à moto. Ce n’est pas sans attendrissement que nous vîmes arriver au « Château des brouillards », qui servait de point de ralliement, Maurice Laisant dont chacun connaît les sentiments pacifistes, et qui me rejoignait avec dans sa deux-chevaux une collection de manches de pioche prêts à être utilisés. Le groupe d’autodéfense, lui, resta invisible. Il est vrai que le groupe Louise-Michel avait la réputation de ne pas rigoler lorsque la situation le commandait. Et cette réputation était justifiée. Les Parisiens étaient invités à choisir. Ils choisirent. Le jeudi 11 novembre, la salle de la Mutualité était pleine à craquer et des gens faisaient la queue dehors pour entendre chanter Brassens et écouter le discours d’Aristide Lapeyre que nous avions fait venir de Bordeaux. Le lendemain, la salle de la Mutualité était vide pour soutenir Fontenis et son équipe. Pour son chef glorieux, ce fut le commencement de la fin.

La Fédération anarchiste que nous avions reconstituée s’élargissait, son journal se vendait convenablement. A la fin de l’année, nous organisâmes une réunion d’éclaircissement à la salle des Sociétés savantes. Fontenis vint pour faire du tapage. Mais le groupe d’autodéfense de l’O.P.B. n’était toujours pas au point et Joulin sortit de l’aventure avec un superbe cocard dont le gratifièrent nos camarades d’Alfortville qui, André Devriendt en tête, venaient de nous rejoindre. Dans Le Monde libertaire je rédigeais une sévère mise en garde dans un style qui m’est propre et que tous les responsables signèrent. Fontenis et ses amis la prirent au sérieux et nous pûmes tranquillement reconstruire la Fédération anarchiste. Enfin, c’est également en fin de cette année 1954 que parut le manifeste du groupe Kronstadt dont je vous ai entretenu tout au long de ce texte.

Fontenis va traîner encore une année, accumulant idioties sur idioties. Pour remonter le courant, ressaisir au moins les sympathisants qu’il sent lui échapper, il va faire appel à deux vieux débris de la politique politicienne vomis par leur parti et qui essayaient de se maintenir à la surface, de durer un peu plus : Messali Hadj, que la révolution algérienne a rejeté, et André Marty que le parti communiste vient d’exclure. Ces deux recrues de choix qui se traînaient lamentablement et dont l’un, Marty, était surnommé par les révolutionnaires espagnols le « Boucher d’Albacete », soulevèrent l’indignation dans tous les milieux libertaires et, pour arranger les choses, je m’empressais de leur consacrer un article dans Le Monde libertaire.

En 1955, alors que nous tenions le premier congrès de notre Fédération depuis sa reconstruction, à la Maison-Verte, au cœur de Montmartre, à deux pas du siège de notre groupe, Fontenis vint rôder autour de la salle. Pour écouter les propos tenus à ce congrès, il délégua un de ses acolytes qui, passant par les coulisses, vint coller son oreille au rideau. C’est là que je le débusquai et le reconduisis à la sortie à coups de pieds au cul. Fontenis, c’est fini ? Pas encore ! Les premiers jours de janvier, des élections générales ont lieu dans le pays. Le bougre va tenter un dernier effort. Avec les quelques fidèles qui lui restent, il participe aux élections. Il annonce la « bonne nouvelle » dans son journal par un article qu’il intitule « La Fédération communiste libertaire entre dans la lutte ». Je répondis par un article dans Le Monde libertaire : « La Fédération communiste libertaire entre dans la merde ». Ce fut le glas ! Fontenis, son organisation et son journal vont disparaître, emportant dans la débâcle le patrimoine péniblement amassé par les cotisations et les souscriptions. Tout ce qui avait été notre librairie du quai de Valmy, ses livres, ses machines, son mobilier, sera dispersé à l’encan. L’aventure Fontenis nous aura coûté cher. Un million de francs de l’époque, l’argent que me donna Alexandre pour que nous montions le siège de la rue Ternaux.

Le groupe Kronstadt publia son manifeste à la fin de l’année 54 pour dénoncer l’O.P.B. à laquelle trois d’entre eux avaient collaboré et dont la Berneri connaissait l’existence. Ce manifeste fut certainement utile, encore que, lorsqu’il parvint à notre connaissance, l’équipe de Fontenis était pratiquement liquidée. Les rivalités intérieures dont il nous informa nous aidèrent à comprendre les événements auxquels nous avions mis un terme, sans plus. Il nous révéla les noms de ceux qui appartinrent à cette organisation secrète ; ce fut son seul mérite véritable, car cela nous permit de refouler impitoyablement de la Fédération anarchiste des personnages qui tentèrent de s’y recycler. Parmi ces noms ceux d’Emery et de Blanchard, des ouvriers, des braves types qui étaient mes amis et qui se laissèrent embarquer dans cette histoire idiote. Je les revis plus tard à ma libraire et ils me racontèrent leur aventure avec une tonalité différente de celle du manifeste du groupe Kronstadt, dont les rédacteurs s’attendaient sans doute à de la reconnaissance de notre part pour avoir vendu la mèche lorsque l’instant fut venu de se déchiqueter au moment de partager nos dépouilles.

Les membres de l’O.P.B. étaient des militants parisiens auxquels étaient adjoints des correspondants de province. Parmi eux, Bader, un ami marseillais. C’était un garçon intelligent, capable, ayant le sens de l’organisation. Il venait du Mouvement de l’abondance. Je le verrai au « Château des brouillards », et c’est le cœur serré que j’apprendrai comment il fut engagé dans cette aventure. Pour ceux de province qui n’étaient pas dans le secret des dieux, et qui réclamaient à chaque congrès le retour du groupe Louise-Michel, ils ne désiraient pas autre chose que d’imposer une ligne révolutionnaire à une Fédération anarchiste qui risquait de devenir une église où l’on se contenterait de réciter des litanies quotidiennes. Bader resta mon ami jusqu’à sa mort prématurée. Nous ne le réintégrâmes pas parmi nous, car nous aurions ouvert la voie dans laquelle se seraient engouffrés d’autres qui ne le valaient pas. Il continua à militer au sein du groupe de Marseille sans en être membre officiellement, et tout le monde ferma les yeux.

Mais je ne vous aurai rien dit qui puisse vous donner une idée exacte de ce qu’était le groupe Kronstadt si je ne vous contais pas la proposition que celui-ci me fit et qui clôtura cette affaire Fontenis qui s’était ouverte par l’entrevue des Buttes-Chaumont. C’est au début de l’année 1955, alors que le manifeste qu’ils avaient rédigé venait de paraître et qui était abondamment commenté dans nos milieux, que je reçus la visite de deux membres du groupe Kronstadt. Je les vis en présence de Martin, au « Château des brouillards » naturellement. Je vous résumerai en quelques mots le discours édifiant qu’ils me tinrent.

Pour eux, la Fédération de Fontenis était moribonde et les « nullistes » incapables de reconstruire un mouvement solide. Seul le groupe Louise-Michel et le groupe Kronstadt pouvaient le faire. Il fallait se débarrasser des autres ! Et ils se répandirent sur nos amis anarchistes humanistes en propos qui les auraient chagrinés s’ils les avaient connus et qui ressemblaient singulièrement à ceux que Fontenis m’avaient tenus quatre ans auparavant.

Naturellement je les mis à la porte. Et ainsi se referma une parenthèse ouverte par Fontenis aux Buttes-Chaumont. Je n’ai aucune sympathie pour les militants de ce groupe Kronstadt qui, tels des rats, quittèrent le rafiot au moment où celui-ci faisait eau de toutes parts. Ce dernier trait montre bien que sur le fond ces personnages avaient la même démarche intellectuelle que les membres de l’O.P.B. Je rappelle pour la petite histoire que l’un de mes deux visiteurs, un nommé Breton, finit sa carrière comme candidat P.S.U. à une élection à Grenoble. Le reste de cette équipe à laquelle s’ajoutèrent quelques ralliés de dernière heure, du type Lagant, se regroupa autour d’un journal, Noir et Rouge, qui fut loin d’avoir les mérites que lui attribuèrent certains politiciens gauchistes. Il fut le creuset d’où émergea le fameux pâté d’alouette, une alouette libertaire et un cheval marxiste, dont le plus beau fleuron sera Cohn-Bendit et dont nous mettrons dix ans à nous débarrasser. Reste Fontenis.

Pendant de longues années on va parler de Fontenis dans nos milieux. Il deviendra le grand méchant loup, celui d’où vient tout le mal. Attitude commode permettant de masquer nos propres erreurs et qui sert encore de nos jours à justifier des événements qui n’ont rien à voir avec cette aventure. Le problème que posait Fontenis ne fut abordé qu’une seule fois au cours d’un congrès à Angers, bien des années plus tard. A l’abri de quelques universitaires qui avaient formé un groupe dans la région de Tours, le bougre tentait de se réintroduire dans nos milieux.

Je ne me rappelle plus pour quelles raisons le congrès décida de mettre à l’ordre du jour l’affaire Fontenis. Ce que je sais, c’est que toutes les hypothèses furent envisagées. Pour les uns, Fontenis était un sous-marin délégué parmi nous par un parti politique marxiste communiste ou trotskiste ; pour d’autres, c’était un flic ; dans notre organisation, on est souvent radical dans les jugements. Pour ma part je soutins une thèse bien différente, me paraissant plus proche de la vérité et plus utile au comportement de nos militants. Cette thèse ne récolta que peu d’approbation dans mon groupe et pas plus auprès de camarades comme Aristide Lapeyre, par exemple. Pourtant je la crois juste. Je veux vous la soumettre sans autre garantie que ma conviction intime, avec un sourire tout de même en pensant aux historiens qui, dans trente ans, auront le droit de trifouiller dans nos archives et à certains d’entre vous qui, encore vivants, connaîtront le résultat de ces recherches.

Ce n’est pas par hasard que j’ai inscrit l’affaire Fontenis dans un environnement et parmi les remous qui se produisirent dans nos milieux au lendemain de la guerre, car elle en est le fruit naturel. Fontenis, jeune pacifiste qui n’a fait ni la guerre ni la Résistance, va se trouver projeté dans un milieu haut en couleur qui traîne les rancœurs de l’avant-guerre et de l’après-guerre. Homme neuf, voyageur sans bagages, il est poussé sur le devant de la scène un peu sans le vouloir, parmi des hommes qui ont déjà une histoire, certains un nom, et qui, à travers leurs opinions, s’affrontent. Les hommes sont les hommes, et les anarchistes ne sont pas autrement que les autres. Les sentiments nobles que justement on leur attribue, ils les ont « gagnés » à force de réflexions sur le comportement moyen de l’homme. Mais ces sentiments sont fragiles. Fontenis, élément neuf, va être porté par les circonstances au secrétariat général de la Fédération anarchiste. C’est là que son caractère va se révéler.

Le secrétariat général de l’organisation n’a pas chez nous l’importance qu’il a ailleurs, dans les partis politiques de gauche. Pour lui donner une importance similaire, il faut transformer l’organisation et la faire grandir. En faisant grandir l’organisation, on fait grandir celui ou ceux qui se trouvent à sa tête. Le fossé qui sépare le fédéralisme libertaire de la population est encore trop important pour que l’organisation se développe et acquière un caractère de masse. Une seule solution, y introduire, à côté d’un esprit libertaire aimable, le matérialisme dialectique issu de Marx et qui, à cette époque, se répand un peu partout à une vitesse de croisière. Seul l’apport du marxisme peut permettre le développement accéléré de la Fédération anarchiste, seule la transformation de la Fédération anarchiste peut donner de l’importance à son secrétariat général d’abord et, par voie de conséquence, à son inspirateur, supposé, tel Lénine, patauger dans le génie. Pour moi, c’est ça l’affaire Fontenis et, les méthodes mises à part, bien d’autres par la suite essaieront de barbouiller de marxisme l’idéologie libertaire. Armé de ce corps de « doctrine », Fontenis ne travaille pour personne d’autre que pour lui-même. Où se trouve la sincérité dans ce mélange d’ambitions qui lie l’homme, qui impulse l’organisation, et l’organisation qui grandit l’homme ? Entre le conscient et l’inconscient tout est possible, nous ont appris les surréalistes, et dans ce cas c’est le subconscient qui impose la « sincérité » au conscient qui aurait tendance à la nier. Et puis il y aura l’habitude qui transformera ce personnage un peu pâle, aimable et conciliant de 1945 en ce « dictateur pour la bonne cause » de 1952.

Fontenis, cependant, est un mythomane ! Trop jeune pour la connaître, il vit l’histoire du mouvement anarchiste à travers la légende et l’histoire de la Résistance par ce qu’on en dit. A ses côtés, un mouvement anarchiste espagnol qui fut glorieux mais qui, en exil, est devenu une association d’anciens combattants qui radotent leurs souvenirs et en remettent. A cette époque, d’ailleurs, nous sommes tous peu ou prou des mythomanes. Nous sommes marqués par un « légendaire » qui ne survivra pas au temps. Fontenis est simplement plus mythomane que les autres ! Société secrète à la Bakounine ! Menace d’élimination physique des membres de l’O.P.B. qui auraient trahi le secret ! Réunions clandestines. J’en passe… Tous les organismes montés par Fontenis furent des organismes bidons. La revue pour intellectuels, un échec ! L’O.P.B., un rassemblement de pauvres mecs dont deux ou trois intellectuels qui lisaient trop la Série Noire et qui allaient trop au cinéma d’essai du quartier Latin ! Le groupe d’autodéfense, du vent sur lequel le groupe Louise-Michel souffla sans respect ! Les jeunesses libertaires, une passoire comme l’ont été et comme le seront tous ces organismes de jeunes, dont les membres se recyclèrent au galop lorsque l’heure fut venue ! Fontenis n’a pas été à la hauteur du personnage que sa mythomanie avait créé. Il en fit trop ! Il fut un instant de notre histoire et l’histoire ne se répète pas ! L’affaire Fontenis, une affaire banale, comme chaque mouvement en a connue et qui n’a pris du relief que par le milieu particulier dans lequel elle s’est développée.

Après ? Le personnage est vidé, sans imagination. Il n’a jamais eu d’imagination, il a constamment copié les rêves des autres. Si je voulais dramatiser, ce qui n’en vaut pas la peine, je vous dirais que comme le criminel de l’Ambigu il ne cessa de revenir sur le lieu de son « crime ». Ne pouvant s’intégrer à un syndicat ou à un parti, à une place à la hauteur de ses ambitions envolées, nous le verrons avec la constance d’un maniaque constituer des mini-groupes pour essayer de réintégrer les milieux anarchistes. Ceux-ci le rejetèrent un peu partout où il tenta de s’introduire avec une insistance sénile, ayant oublié tout souci de dignité.

J’arrête là mon propos, car pour tracer une épigraphe sur ce cadavre il faudrait une autre plume que la mienne : celle d’Anatole France décrivant César Biroteau, ou de Balzac s’attaquant à l’illustre Gaudissart…

LA RECONSTRUCTION DIFFICILE DE LA FÉDÉRATION ANARCHISTE (1954-1960)

La crise qui, au lendemain de la Libération, secoua la Fédération anarchiste et dont l’affaire Fontenis fut le révélateur ne fut pas seulement due aux courants multiples qui traversaient notre mouvement, même si ceux-ci lui imprimèrent une marque bien de chez nous. Elle se greffa sur ce brassage des idée reçues qui est le fruit des grands cataclysmes. La fin de la Première Guerre mondiale avait déclenché dans nos milieux des convulsions de même nature et aboutit à l’éclatement du syndicalisme révolutionnaire fécondé au début du siècle par l’anarchie, ce qui donna cette branche originale du mouvement ouvrier français connue sous le nom d’anarcho-syndicalisme. Phénomène d’une société qui se reconvertit pour panser ses plaies et dont furent également victimes les partis politiques de gauche et les organisations humanitaires.

Ces crises, que la fin des conflits déclenchent, naissent de la confusion entre les valeurs classiques du mouvement ouvrier qui le compartimentent en structures idéologiques bien typées et d’autres issues de la guerre où se confondent les mutations économiques et politiques, et l’impatience à reconstruire un tissu qui tienne compte de l’évolution des esprits. A partir de 1920 comme en 1947 toutes les formations se réclamant du socialisme éclatèrent, rejetant du noyau initial de multiples groupes éphémères qui, avant de s’éteindre, perturbèrent le milieu et firent la fortune des échotiers et des historiens avides de sensationnel. Ceux-ci leur accordèrent une place sans aucun rapport avec leur importance réelle, ce que le temps rectifiera. Le mouvement anarchiste à ces deux époques de notre histoire ne fut pas le seul à ressentir les effets de cette situation qui fit voler en éclats les certitudes théoriques, même si le commentateur mit facilement l’accent sur les divisions qui secouèrent les anarchistes et en passa pieusement sous silence d’autres, de même nature, qui déchirèrent les partis se réclamant du socialisme ou des mouvements syndicaux.

En dehors de son caractère propre, dont je parlerai plus loin, les soubresauts qui agitèrent la Fédération anarchiste à peine reconstituée furent le fruit de mythes nés de la Résistance et de la résurgence du marxisme-léninisme auquel les victoires de l’armée soviétique donnaient une nouvelle jeunesse. Les « nouveaux militants », confrontés à une opinion publique exaltée par les « victoires » des pays démocratiques et la Russie soviétique, ne voulurent pas demeurer en reste de ces idées toutes faites qui poussaient les populations vers un nouveau mode d’organisation sociale où le socialisme accentuerait son recours à un jacobinisme centralisateur qui avait fait preuve de son efficacité dans les combats clandestins et sur les champs de bataille. Le fruit de cet état d’esprit fut, dans un temps qui sera court, un gonflement excessif des effectifs des organisations politiques, des organisations syndicales, des organisations humanitaires, auquel naturellement le mouvement anarchiste n’échappa pas. Pléthore qui n’aura qu’un temps avant que la paresse, les désillusions, ne vident ces organisations de leur trop-plein. Cette fluctuation déplorable pour les grandes organisations ouvrières s’avéra tragique pour les petites, vidées d’éléments turbulents mais actifs, ce qui conduisit à une désaffection en chaîne parmi les autres, surtout parmi les hommes d’âge moyen qui sont la richesse de toutes les organisations, laissant face à face des jeunes gens, insuffisamment avertis de ce qu’était réellement l’anarchie dont ils se gargarisaient à longueur de journée, et des vieux militants désabusés et sceptiques. Constamment, depuis cette époque, il manquera à la Fédération anarchiste pour assurer son équilibre une génération, celle où l’homme est sorti de la turbulence qui désagrège tous les projets et n’est pas encore entré dans la sénilité qui les rend inconsistants.

C’est dans cette situation peu enviable, mais qui ne lui était pas propre, que se retrouva la Fédération anarchiste lorsque, Fontenis liquidé, il lui fallut reconstituer le mouvement libertaire et refaire un journal.

Le congrès de la Maison Verte, dont j’ai déjà parlé, devait donner à l’organisation de nouveaux statuts. Il n’avait réuni qu’une mince assistance, beaucoup de camarades de province restant dans l’expectative, attendant de voir d’où venait le vent. Oui, je sais bien, certains de nos amis se demanderont s’il est bien utile d’étaler nos faiblesses. Je pense que si on veut progresser il est nécessaire d’en finir avec cette fatuité où trop d’anarchistes se complaisent et qui les poussent à un élitisme fatal au développement de notre mouvement.

En réalité, ce congrès ne fut rien d’autre qu’une chambre d’enregistrement de décisions soigneusement préparées par une poignée de militants décidés à échapper au concept de majorité et de minorité cher aux démocraties, dans une organisation où de tradition on entrait et on sortait comme dans un moulin à vent et dont le premier va-de-la-gueule, s’appuyant sur des slogans à la mode, pouvait s’emparer. L’expérience amère que nous venions de vivre avait porté ses fruits et nous savions bien que les déviations que nous venions de supporter comme celles qui risquaient à nouveau de nous perturber dans les années à venir tenaient justement à la confusion que la jeunesse qui venait nous rejoindre entretenait entre les propositions des organisations de gauche ou d’extrême gauche et nous, confusion facilitée par un vocabulaire commun et par des finalités similaires, au moins sur le papier et dans le discours.

Les purs pourront toujours prétendre que cette méthode de travail n’est pas démocratique et ils ne s’en priveront pas, mais on ne peut pas nier qu’elle soit réaliste et elle se révéla utile lorsque, plus tard, notre mouvement et son journal étant repartis, d’autres personnages turbulents, marxistes, provos, situationnistes, et j’en oublie, voudront à nouveau faire servir l’anarchie à des fins personnelles. Il est curieux ce goût prononcé d’une certaine jeunesse, celle des écoles en particulier, de faire, tel le coucou, ses œufs dans le nid du voisin.

C’est cette équipe, rescapée de l’aventure Fontenis, qui construisit les Principes de base, lesquels sont encore de nos jours la règle que tout nouvel adhérent à la Fédération anarchiste s’engage à respecter, et qui fonda la Société pour l’étude et la diffusion des philosophies rationalistes, organisation légale, aujourd’hui disparue, qui devait posséder tous les biens de la Fédération et mettre celle-ci à l’abri des majorités de circonstance.

Ce fut une belle équipe ! Elle possédait cet enthousiasme pour les idées et cette ardeur au travail qui est le lot de tous les renouveaux mais qui ne dure que jusqu’à l’instant où les hommes, repris par leurs démons, s’opposent dans des affrontements sans grandeur. Cependant elle possédait autre chose : une connaissance profonde de notre mouvement, une idée juste de ces emballements théoriques qui ne durent qu’un instant, un sens de l’organisation, de la propagande, de l’écriture nécessaire à la présentation de nos idées de façon à être compris par une faible minorité, certes, de la population active, mais une minorité nécessaire pour constituer un nouveau maillon de la chaîne. Ce n’était peut-être plus un éventail aussi chatoyant que celui qui était issu du congrès de 1945, mais les hommes et les femmes qui le composaient avaient plus de solidité. On y retrouvait quelques-uns de ceux dont j’ai déjà parlé et qui avaient été à l’origine de la reconstruction qui avait suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale : Georges Vincey, Maurice Laisant, Maurice Fayolle, Suzy Chevet puis des nouveaux venus des milieux individualistes, tels Charles-Auguste Bontemps, Pierre-Valentin Berthier, du communisme libertaire tel André Devriendt, des jeunes issus des Auberges de la jeunesse comme Lanen, Kéravis. Toutes les tendances classiques de l’anarchie étaient représentées à partir d’un dosage savant, horizontal si je puis dire, mais qui représentait plus une idée de la surface de l’anarchie que de sa profondeur, les éléments individualistes ou humanistes ayant beaucoup moins d’enracinement dans le peuple que l’anarcho-syndicalisme ou le socialisme libertaire.

Quelques principes fort simples guidèrent l’action de ce groupe chargé par le congrès de la Maison Verte de mettre sur pied et de faire vivre cette nouvelle Fédération anarchiste. Le premier, celui qui conditionna tous les autres et imprima son visage à la nouvelle organisation, fut la règle de l’unanimité pour toutes les décisions à prendre. Ce principe, dont la noblesse semblait indiscutable, possédait un inconvénient majeur : il obligeait l’organisation à s’aligner sur la tendance la plus minoritaire, celle-ci fût elle composé d’un seul militant, dont le droit de veto a tant et si justement agacé les militants. Et par un paradoxe étonnant on verra alors la Fédération anarchiste ne manifester son unanimité que sur des problèmes mineurs, particuliers aux individualistes et aux humanistes manifestement les moins nombreux dans notre mouvement ; j’ai alors pu parler d’une véritable dictature d’une minorité faisant barrage à toutes les solutions collectives proposées.

Dès sa reconstruction, la Fédération se trouva confrontée à trois problèmes dont la solution conditionnait tout notre avenir. Il fallait faire paraître un journal, rassembler les militants épars dans le pays, rétablir les liens avec le mouvement syndical au sein duquel l’anarcho-syndicalisme conservait un solide prestige.

Nous avions, dans la débâcle, été dépouillés du vieux titre du mouvement anarchiste, Le Libertaire. Le journal de Sébastien Faure et de Louise Michel était resté dans les mains des politiciens et il crevait entièrement des conneries qu’on pouvait lire dans cette feuille jadis glorieuse. Nos moyens étaient modestes. En raclant les fonds de tiroir et grâce, il faut le dire, au groupe Louise-Michel, nous pûmes faire reparaître un mensuel, Le Monde libertaire, qui existe encore de nos jours et est devenu hebdomadaire. Ce fut une réussite, même si, comme tous ceux qui l’avaient précédé, il fut vilipendé par quelques-uns de ces personnages qui rôdent autour du mouvement révolutionnaire et dont le plus clair du travail consiste à s’approprier les réalisations d’autrui, et, en cas d’échec, à les dénigrer systématiquement.

J’ai sur ma table de travail les premiers numéros. En les feuilletant on s’aperçoit qu’en dehors des Temps nouveaux de Jean Grave aucun de nos journaux ne fut si riche en collaborations prestigieuses. On y relève les noms d’Albert Camus, d’André Breton, de Benjamin Péret, de Léo Ferré, de Louis Chavance, de Roger Hagnauer, de Michel Ragon, d’André Prudhommeaux, de Jeanne Humbert, d’Hélène Gosset, d’Alexis Danan, et j’en passe. Tout ce qui avait choisi entre le marxisme centralisateur et la pensée libertaire se retrouvait dans les pages du Monde libertaire. La mise en pages du journal était classique, les rubriques étaient bien caractérisées, les photos et les dessins humoristiques nombreux. Dernièrement, des camarades de l’actuel comité de presse du Monde libertaire, feuilletant quelques-uns de ces numéros, m’interrogeaient pour savoir si cette série ne fut pas l’œuvre de professionnels. Naturellement non ! Mais cet hommage de nos jeunes camarades à une équipe aujourd’hui presque entièrement disparue m’a consolé de bien des conneries que j’ai pu à cette époque entendre de la part d’un gauchisme alors à ses débuts.

Donner au journal une structure technique solide ne fut pas facile. Nous avons les défauts de nos qualités et notre amour de la liberté perturbe souvent l’ordre dont, prétendait Reclus, l’anarchie est la plus haute expression. Je parvins pourtant à faire accepter à notre mouvement un comité de presse dont le fonctionnement fut assez semblable à celui d’un journal classique. Trier les articles à partir de l’actualité, de leur intérêt, de leur qualité d’écriture et les répartir entre les différentes rubriques, confectionner les papiers de dernière heure, tel fut le travail souvent ingrat du comité de lecture. A Berthier fut attribué un billet, à Bontemps un feuilleton en bas de page. Je fus chargé de la dernière page, une page magazine à vocation culturelle. Le corps du journal fut constitué par des articles venus de province et forcément en retard sur l’actualité. Cette actualité était traitée en première page par Maurice Laisant, Maurice Fayolle et Maurice Joyeux, ce qui fit dire aux mauvaises langues que le journal était devenu celui des trois Maurice ! Ce n’était pas complètement faux. Au marbre, pour mettre en formes et corriger les articles, après plusieurs essais qui ne furent pas tous heureux, le poste échut à Suzy Chevet, ce qui fut un bonheur pour notre journal.

Depuis ses origines le journal se faisait à l’imprimerie du Croissant, une imprimerie spécialisée dans une presse de moyen tirage. Nous y jouissions de facilités dues aux souvenirs communs que nous avions avec la direction et avec les ouvriers du Livre qui étaient alors de tendance libertaire. Suzy avait tout pour réussir dans cette tâche délicate, confectionner un journal de caractère libertaire : le goût, la gentillesse, la culture mais aussi la ténacité qui se transformait en obstination, qualité indispensable pour imposer nos décisions à des ouvriers pas faciles à manier et qui considéraient un peu Le Monde libertaire comme leur journal, ce qui était à la fois sympathique et gênant.

Qui n’a pas vu Suzy au marbre, la taille entourée d’un tablier de cuisinière, les doigts tachés d’encre, se déplacer autour des tables qui supportaient les marbres, bousculer un typo grognon, plaisanter avec un autre, débattre âprement avec la direction, tout ça avec le sourire, ne peut pas s’imaginer ce qu’était alors la confection du journal, cette espèce de fête collective survoltée par la passion, les coups de gueule, les grosses plaisanteries. Autour de cette ruche qui bourdonnait, les journalistes Laisant, Fayolle, moi-même et quelques autres, le crayon à la main, bousculés par les uns, rudoyés amicalement par les autres, houspillés par tous, nous relisions nos papiers, ajoutions à un texte, retranchions à un autre, confectionnions l’article de dernière heure que personne peut-être ne remarquerait mais qui paraissait indispensable. Le travail fini, les formes bouclées, nous allions tous ensemble manger le sandwich et boire le verre de l’amitié au bistro du Croissant, celui où avait été assassiné Jean Jaurès.

Mais un journal n’est pas seulement un certain nombre de pages d’écriture, c’est également une administration sourcilleuse, toujours à la recherche de ses sous pour boucler les fins de mois. L’intendance, sous l’œil vigilant de Vincey et d’un camarade qui, par la suite, fera une brillante carrière au Syndicat des correcteurs, André Devriendt, suivait allègrement. Oui ce fut un des meilleurs journaux de notre histoire, animé par une équipe solide, compétente, brillante même, un roc contre lequel les révolutionnaires de préaux d’école se cassèrent les dents lorsque, quelques années plus tard, ils voulurent nous refaire le coup du marxisme libertaire.

La parution d’un journal libertaire est sans mystère. Il ne peut pas vivre simplement de ses ventes, surtout lorsqu’on a l’ambition d’en faire autre chose qu’une feuille d’usine ou de quartier. Seule la souscription peut lui permettre de vivre et, après Vincey, j’ai souvent dit que cette souscription était le thermomètre pour prendre la température du mouvement anarchiste.

Une fois de plus, sans que nous ayons voulu y croire, le miracle s’accomplit ! L’argent rentra et le journal, support et ossature de notre mouvement, repartit d’un bon pied. En réalité, il y a là moins de mystère qu’on pourrait le croire.

Au même titre que d’autres organisations de gauche ou d’extrême gauche, le mouvement libertaire accueillait chaque année de nombreux jeunes qui, par la suite, s’égaillaient dans la nature, pompés par les nécessités de l’existence, et c’est pourquoi des gens mal intentionnés ont pu dire que la Fédération anarchiste était une passoire. Pas plus que d’autres organisations, le Parti communiste par exemple, dont le robinet de vidange, si on en croit ses statistiques sur les adhésions, doit ressembler à une entrée de métro. Pourtant, entre les partis de gauche et d’extrême gauche, il existe une différence fondamentale. Venir chez nous n’est pas faire l’apprentissage d’une carrière politique. Les camarades qui nous quittent restent en général des anarchistes authentiques, suivant de près notre mouvement, lisant notre presse, conservant des contacts épistolaires avec nous, fréquentant notre librairie. Ce sont eux la vraie richesse de notre Fédération. On les compte par milliers, éparpillés dans le pays. Souvent recyclés en province dans des organisations humanitaires jouant un rôle local, ils ont constamment un œil sur la Fédération. Ils sont souvent exigeants avec une organisation à laquelle ils n’appartiennent plus, du moins officiellement. En général, ils ont réussi dans l’existence. Ils suivent avec indifférence la politique traditionnelle mais se tiennent au courant de la vie sociale. Ils nous seront toujours fidèles. Il suffira que quelques vieux militants connus dans le mouvement fassent appel à eux par l’intermédiaire du journal pour qu’ils répondent présents. On l’a vu encore dernièrement lorsqu’il s’est agi de trouver de l’argent pour nous loger moins à l’étroit que rue Ternaux. Là encore les petits malins partis de chez nous en claquant la porte et qui ont voulu profiter du filon se sont cassé le nez. Tous ces sympathisants savent ce qu’est l’anarchie et vouloir leur vendre du marxisme sous une étiquette libertaire a toujours abouti à un échec, quelle que soit la surface des personnages qui se livraient à ce jeu. Et c’est ce qui explique ces multiples feuilles éphémères, sitôt mortes que parues, que les rénovateurs ont jetées sur le marché depuis vingt ans.

Mais si le journal est la locomotive qui tire la Fédération, l’administration engrange les résultats de la propagande. Vincey, qui en était conscient, placera à la permanence de notre siège et de notre librairie André Devriendt, et l’atmosphère du local va changer, c’est-à-dire perdre ce caractère d’aimable bordel qui était sa marque propre. Bien sûr, nous sommes loin des cinq permanents des années cinquante et nous pouvons mesurer tout ce que nous avons perdu, pas seulement l’argent. Mais si dans le pays les groupes se sont reformés, on le doit non seulement à l’intendance qui suit mais aussi au comité de relations qui fonctionne dans la tranquillité.

Cela a été possible grâce à la souplesse de notre nouvelle Fédération, à la peur qui avait secoué les anarchistes devant la tentative d’un groupe pour s’emparer du mouvement, mais surtout grâce à Maurice Laisant, nouveau secrétaire général, après quelques tentatives qui ne furent pas heureuses même si elles furent originales. Laisant déploiera des trésors de patience pour faire coller entre eux les éléments disparates qui constituaient la Fédération anarchiste. Il avait toutes les qualités qu’exige ce poste délicat qui, chez nous, ne confère aucune autorité particulière, mais assure simplement la coordination des travaux de l’organisation. Il en possédait une autre, que nous ignorions, et qui se révéla quelques années plus tard lorsque à nouveau quelques marxiens issus des amphithéâtres essaieront à leur tour de s’emparer de ce beau fruit bien juteux qu’était devenu ce Monde libertaire que, journellement, ils couvraient de crachats. Cette qualité c’était une volonté inébranlable de préserver la pensée libertaire de toutes les déviations venues d’intellectuels en rut.

Toute qualité a son revers et cette fermeté s’associait chez lui à une impossibilité de comprendre les évolutions nécessaires, non pas des principes, qui sont inaliénables, mais de la tactique et de la stratégie indispensables pour assurer la survie d’une organisation révolutionnaire si l’on ne veut pas qu’elle meure avec ses fondateurs.

Le premier numéro du Monde libertaire symbolisa toute l’action que nous allions entreprendre dans les années qui suivirent pour replacer l’organisation dans le courant des luttes ouvrières. Il porte un gros titre : « Les anarchistes et le monde syndical ». Et dans l’article, Alexandre Hébert rappelle la lettre restée fameuse de Fernand Pelloutier aux anarchistes où il les invite à entrer dans les syndicats afin de leur conserver le caractère révolutionnaire hérité de la section française de la Première Internationale. En deuxième page, un autre article, sur le même registre, annonce les assises pour l’unité syndicale.

L’attitude des militants syndicalistes révolutionnaires peut parfois sembler déroutante à ceux qui examinent les démarches de l’extérieur sans connaître les ressorts qui conduisent leurs motivations. La scission qui avait abouti à la création de Force ouvrière datait de 1948. Elle avait été précédée d’une autre, plus modeste, qui avait permis de constituer la C.N.T. Dans les deux cas les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires issus des milieux trotskistes ou socialistes révolutionnaires avaient constitué le fer de lance de l’éclatement de la vieille C.G.T. Ils l’avaient en quelque sorte imposée à Jouhaux et à ses amis qui désiraient conserver les miettes de l’appareil que les communistes consentaient à leur abandonner pour maintenir le mirage de l’unité des travailleurs. A peine la division du monde syndical était-elle consommée qu’on vit les mêmes syndicalistes révolutionnaires, à travers un journal, l’Unité, et une conférence nationale dont le but était cette unité qu’ils avaient détruite, lancer à nouveau l’idée de l’unité d’action puis de la réunification à terme du mouvement syndical. Attitude illogique en apparence et dont vous ne trouverez pas l’explication chez les savants historiens du mouvement ouvrier penchés sur leurs paperasses, considérées comme documents irréfutables, et qui sont souvent des éléments de circonstance déformés pour les nécessités de la propagande auprès des travailleurs qui ne doivent pas être mis dans le secret du sérail.

En dehors et à côté des reproches officiels faits à l’organisation d’être devenue une annexe du Parti communiste, une autre raison profonde nous avait poussés à la scission. Raison à peine perçue par ceux qui avaient été les animateurs de ce mouvement et qui consistaient à débloquer l’organisation ouvrière. Les congrès à tous les échelons étaient devenus des grand-messes, les élections de simples formalités pour réélire les sortants. Les amitiés qui se nouaient de la base au sommet et qui orientaient les élections aux responsabilités, les habitudes, l’action des cellules, rendaient pratiquement impossible une propagande suivie à la base. La scission, puis l’organisation de nouvelles centrales syndicales nécessitèrent la formation de nouveaux cadres aptes aux responsabilités syndicales. La propagande pour l’unité d’action puis pour une unité syndicale éventuelle leur permirent dans de bonnes conditions d’affronter les cadres de la C.G.T., complètement caporalisés par les staliniens, sur un pied d’égalité. Personne, bien entendu, n’avança dans les discussions ces justifications de la scission, mais elles étaient dans la tête de tous.

Ce mouvement pour l’unité prit de la consistance à partir de la crise grave qui opposa Staline à la Yougoslavie de Tito en pleine rébellion contre les prétentions du dictateur communiste. Quelques trotskistes qui n’étaient pas sans affinité avec les partisans de Tito prirent langue avec ceux-ci. Les communistes français tiraient à boulets rouges sur les « renégats » titistes ; ceux-ci trouvèrent là l’occasion de leur renvoyer la balle. Un accord fut conclu. Les Yougoslaves financeraient un journal, L’Unité, où se retrouveraient tous les syndicalistes révolutionnaires.

Ils s’engageaient à ne pas intervenir dans son orientation. Cependant, méfiants devant cet aréopage de militants syndicalistes turbulents, ils exigèrent qu’à la tête du comité qui devait animer le journal fût placé un ancien secrétaire de la C.G.T. de tendance réformiste qui n’avait pas, comme d’autres, participé à la scission et qui, depuis, avait été éjecté pour des raisons qui n’ont jamais été bien claires. C’est autour de ce journal que vont s’organiser les assises nationales pour l’unité avec le concours actif de ceux qui avaient été les propagandistes de la scission.

J’ai devant les yeux le numéro, un des premiers, qui prépara ces assises. Il est de 1953, et voir mon nom parmi la dizaine de camarades qui composaient le comité d’organisation, si ça ne me rajeunit pas, me fait toutefois plaisir.

Cette action syndicale au côté de militants d’autres organisations se réclamant du socialisme ne fut admise que du bout des lèvres par un certain nombre de militants de la Fédération anarchiste qui avaient une aversion insurmontable pour le syndicalisme. Cependant, nous jouâmes un rôle non négligeable dans ce rassemblement, et cette action nous permit de conforter l’enracinement de l’anarcho-syndicalisme dans le mouvement ouvrier. En réalité personne ne croyait beaucoup à la réunification syndicale et chacun pensait tirer de l’action en commun pour l’unité un bénéfice substantiel. Et, de fait, c’est cette présence qui nous a non seulement permis de conserver une influence certaine dans les syndicats ouvriers mais également parmi les petits cadres syndicaux des entreprises en dehors desquels l’action syndicale n’est que bavardage et turbulence stérile. Enfin, quelques années plus tard, c’est ce Comité syndical pour l’unité qui se transformera en Comité d’action révolutionnaire pour faire face à la rébellion des généraux et au retour de De Gaulle. Ce n’est pas vanité de ma part que de rappeler que je fus à la Fédération anarchiste celui qui anima cette action syndicale, c’est tout simplement vrai ! Pendant des années je représenterai notre mouvement à ces comités successifs et au journal L’Unité. Il est désagréable de rappeler ces vérités, mais certains personnages qui ne firent que passer dans nos milieux et qui, aujourd’hui, on ne sait trop pourquoi, se pare du titre d’historiens de l’anarchie ont tendance, comme la grenouille, à vouloir être plus gros que le bœuf.

Pour étoffer notre présence dans ces milieux syndicaux, nous avions constitué au congrès de Paris, en 1955, une commission de relations syndicales dont le projet consistait à réunir tous les syndicalistes se réclamant de la tradition libertaire, quelle que soit la centrale syndicale à laquelle ils appartenaient, sur une plate-forme commune. Ce projet indispensable ne put jamais se réaliser. La raison est simple : la cacher ne sert à rien et serait rendre un mauvais service au mouvement anarchiste. Après quelques années de présence et dans la mesure où ils y ont acquis des responsabilités, les militants donnent la priorité au patriotisme d’organisation syndicale plutôt qu’à l’intérêt bien compris du mouvement anarchiste.

A côté de ce combat traditionnel au sein du mouvement ouvrier, notre propagande va s’orienter dans deux autres axes. La défense des objecteurs de conscience et la lutte antimilitariste, que Maurice Laisant animera, et la lutte contre la guerre d’Algérie où, dans une série d’articles brillants, Maurice Fayolle se révélera un journaliste et un analyste de premier ordre. Pour poursuivre et mener à bien ces tâches multiples, il faut de l’argent. Au début de 1955 nous demanderons un million à nos lecteurs (l’argent de cette époque). Et nous l’aurons !…

Il ne rentre pas dans mon intention de parler ici des manifestations extérieures nombreuses auxquelles prit part la Fédération anarchiste dans les années qui suivirent ; je l’ai déjà fait dans mon ouvrage L’Anarchie dans la société contemporaine, mais de décrire les ressorts de la Fédération anarchiste et son évolution interne. Je rappellerai simplement au passage que nos jeunes seront constamment présents au cours des manifestations contre le rappel des libérés et contre la guerre d’Algérie. Ainsi la campagne contre la guerre d’Indochine des Forces libres de la paix amènera notre ami Maurice Laisant devant la justice où Albert Camus, que j’avais connu au cours d’un meeting en faveur de l’Espagne, viendra témoigner. C’est ainsi que se nouera entre le grand écrivain et les militants de la Fédération anarchiste une amitié solide, dont l’élément le plus capital fut la publication par notre journal de son texte « L’Espagne et le donquichottisme ».

Dans le pays la tension monte, les gouvernements de la IVe République tombent, la rue s’agite ! Entre les généraux et les politiciens le conflit se noue. C’est dans les facultés que la colère se manifeste avec le plus de force alors que dans les usines les communistes maintiennent une pression modérée de façon à ne pas se couper des socialistes dont ils soutiennent la politique en Algérie. Un tout jeune étudiant anarchiste, Marc Prévôtel, écrit dans notre journal : « Le peuple nord-africain est, nous dit-on, aveuglé par le fanatisme religieux. Messieurs les dirigeants éclairés, qu’avez-vous fait depuis un siècle pour le tirer de là ? »

C’est cette guerre d’Algérie qui, dans les années qui vont suivre, va détériorer le climat qui régnait au sein de la Fédération anarchiste. Dès 1956, Laisant, dans notre journal, va clairement marquer la différence qui existe entre notre position, qui était la position traditionnelle du défaitisme révolutionnaire, et celle des partis marxistes de gauche et d’extrême gauche relevant d’un nationalisme hérité de Lénine, et qui est encore de nos jours celui de Marchais et de ses acolytes. Ecoutons Laisant : « Une guerre perdue d’avance. Nous l’avons déjà dit et nous le répétons, l’avenir n’est pas à la multiplication des cloisonnements nationaux, derrière lesquels s’asphyxient les peuples, mais au contraire à leur disparition. Les idéologies meurtrières du nationalisme sont condamnées par l’évolution des techniques modernes qui réclament impérieusement la libre circulation dans un monde où les distances s’abaissent chaque jour un peu plus. »

Et dans le même numéro Fayolle ajoutait : « Il reste une seule vraie solution, celle d’une révolution sociale en France, se prolongeant dans les ex-colonies et soudant dans une marche en commun vers la conquête de la liberté et du bien-être les peuples métropolitains et indigènes. »

Mais dans les écoles comme dans les usines ces propos du mouvement ouvrier révolutionnaire, qui avaient été le langage des internationalistes de la Commune de Paris, étaient mal compris. Chauffés à blanc par les politiciens de gauche pour lesquels la guerre d’Algérie était de la matière électorale, préoccupés par le danger de faire le service militaire en Algérie, les jeunes réagissaient à partir du nationalisme traditionnel de la petite-bourgeoisie française. Les Algériens, ils ont bien le droit d’avoir une patrie. Bien sûr. Ils avaient même le droit de crever pour elle. Plan, plan, rataplan. Et même si cela peut aujourd’hui paraître incroyable, ce national-communisme classique, transformé en national-anarchisme, se répandit chez nous par l’intermédiaire de jeunes étudiants sans cervelle. Ce courant ne fut jamais vraiment dangereux, mais ce fut la première secousse qui grippa la Fédération reconstituée. Et on voit aujourd’hui ce qu’est devenue cette Algérie conduite par le F.L.N. qui avait alors toute leur sympathie. Un pays capitaliste sous une phraséologie marxiste appropriée qui recouvre une exploitation féroce. Un pays où les libertés les plus élémentaires sont bannies et qui est dominé par la nomenclature.

Dans l’Europe asservie depuis Yalta aux deux grands impérialismes, la révolte gronde et les luttes anticoloniales qui secouent les démocraties ont leur contrepartie au sein des démocraties populaires où des travailleurs remettent en cause l’hégémonie soviétique, et je pourrai écrire à la fin de l’année 1956 : « A Varsovie, à Poznan, à Budapest, à Gyor les ouvriers sont sortis des usines et sous les coups de boutoir des peuples polonais et hongrois dix années d’imposture se sont effondrées. »

Nous participerons naturellement à toutes les manifestations organisées par l’extrême gauche révolutionnaire et en particulier à celle où Thorez et ses acolytes, les fesses serrées, camouflés derrière les volets de leur siège, rue de Châteaudun, purent entendre toute une soirée les clameurs indignées des travailleurs. Au cours des deux années qui vont suivre, le climat se dégrade. Les politiciens de gauche qui, pour un temps, ont remplacé les politiciens de droite, se jettent dans la guerre d’Algérie comme le firent les politiciens de droite dans celle d’Indochine. La jeunesse échappe aux partis. Chez elle naît cet esprit d’indépendance envers les idéologies et leurs représentants qui, dix ans plus tard, la jettera dans la rue, armée de ce que sa fantaisie lui permettra de glaner dans les programmes des organisations et dans leur histoire. Contestataire et irrespectueuse, pour les réfutations confirmées, elle fait ses premiers pas, drapée d’un manteau d’arlequin aux couleurs plus chatoyantes que bien fixées, et que la vie va se charger de délaver.

Les militaires piétinent en Algérie. Le F.L.N.. gagne du terrain. Les politiciens de gauche se regroupent autour de Guy Mollet qui n’a pas digéré les tomates qui l’accueillirent à Alger. Les partis s’affolent. La population sent que l’atmosphère s’empuantit et que le pays est à la veille de changements importants. La Fédération anarchiste, elle, est en état de faire face. Elle a reconstitué son tissu dans le pays. Son journal se vend bien, ses organismes administratifs et de propagande se sont rodés convenablement. Enfin, grâce à Alexandre qui me prêtera un million de francs, l’organisation va sortir du « Château des Brouillards » pour avoir son propre siège rue Ternaux. Nous sommes en 1957, l’horizon se couvre, la Fédération anarchiste s’est donné le moyen de faire face. Et elle va faire face avec une vigueur et une efficacité incontestables. Mais quelle était la santé intérieure de cette Fédération qui avait mis deux ans à se relever des ruines où l’avait laissée la scission ?

C’est un lieu commun de dire que le mouvement anarchiste est composé de trois courants de pensée : l’individualisme né de Stirner, l’anarcho-syndicalisme de la Commune et de Fernand Pelloutier, le communisme libertaire dont le père est incontestablement Kropotkine. Cependant ses héritiers abusifs feront subir à son contenu des variations qui le déformeront.

Proudhon détestait le terme communiste. Ses diatribes contre le communisme de Cabet, de Considérant puis de Marx sont restées célèbres. Et lorsqu’on connaît les avatars de la communauté communiste d’Icare, on le comprend. Même si, parfois, les théories de Proudhon sont discutables, plus d’ailleurs pour un homme de notre époque que pour ceux de sa génération, Proudhon était un homme sérieux. Bakounine rejetait le communisme centralisé de Marx, Kropotkine ignorait Marx et disait : « Il ne m’a jamais rien appris. » Il ne prenait à Proudhon et à Bakounine que ce qui lui était nécessaire pour étayer sa théorie bâtie à partir de La Conquête du pain et de L’Entraide. Dans son esprit, son communisme n’avait rien de commun avec celui de Marx comme il était différent de celui de Sébastien Faure qui, dans Mon communisme, est plus près de l’individualisme et de Proudhon.

Au début de ce siècle la majorité des anarchistes français furent dans leur immense majorité des partisans du communisme de Kropotkine, même après la prise de position discutable du révolutionnaire russe en faveur des démocraties pendant la Première Guerre mondiale. Il m’a semblé nécessaire de rappeler les origines du communisme libertaire car, aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est justement à partir de l’équivoque qui se dégagera du terme communisme, lequel, effectivement, définissait chez Kropotkine une idée et des moyens précis, que sont nées les pires déformations de la pensée anarchiste à toutes les étapes de notre histoire récente. Je ne suis pas sûr que nos analystes aient bien pris conscience de ce phénomène, mais je suis persuadé que c’est justement à partir d’une clarification sans indulgence des noyaux qui se sont réclamés du communisme libertaire qu’il sera possible de rétablir entre les anarchistes représentant plusieurs courants de pensée une sérénité souhaitable.

Le phénomène est classique. Des jeunes gens viennent parmi nous, qui n’ont lu ni Kropotkine ni Sébastien Faure. Lorsqu’ils se réclament du communisme libertaire, ils s’en réclament au pif et souvent par analogie avec le communisme traditionnel marxiste dont ils ont entendu parler, qui emploie un vocabulaire similaire au nôtre. Ils le considèrent certes comme haïssable en raison de son caractère autoritaire et centralisateur, mais ils jurent qu’il suffirait de le débarbouiller avec un peu de la potion magique libertaire pour le rendre fort présentable. Et ils sont d’autant plus encouragés dans cette voie qu’elle a au moins l’avantage de pouvoir se donner une attitude sans être obligé de lire et de choisir entre des ouvrages copieux que seul le respect les obligent à ne pas avouer qu’ils sont emmerdants. Et dès cet instant ils deviennent une proie facile pour des personnages qui, après avoir fait carrière dans les partis socialistes ou communistes, en sont sortis parce qu’ils n’y trouvaient pas les satisfactions intellectuelles qu’ils recherchaient, soit plus prosaïquement parce qu’ils considéraient que l’on ne les y traitait pas selon leurs mérites. Ils rôdaient autour de nous ou même pénétraient chez nous armés d’un communisme particulier qui n’avait rien à voir avec celui de Kropotkine. Et c’est ce communisme marxiste et libertaire-là, agencé au goût du jour, qui fut un élément constant de divisions, de déformations et, finalement, de désagrégation des organisations anarchistes.

Ne croyez pas, lorsque je tiens ces propos, que je condamne le communisme libertaire, ne croyez pas que je sois opposé aux aménagements que l’évolution de la société impose à toutes les théories. Je suis au contraire fort près du communisme libertaire classique, mais l’expression communisme, qui permet toutes les équivoques, me paraît mal choisie pour situer le collectivisme libertaire qui forme l’élément essentiel de notre pensée. Que peut-il y avoir de commun entre le communisme libertaire dont se réclame la C.N.T. espagnole qui se veut fidèle à Bakounine qui, lui, condamnait le communisme, et Guérin, par exemple, qui frotte son marxisme originel au lubrifiant anarchiste, entre Sébastien Faure, Kropotkine ou les anarchistes russes qui suivirent Archinov ? Dans nos milieux, l’expression communisme a servi, à force d’être manipulée, à toutes les sauces, de cheval de Troie à tous les noyauteurs qui ont rêvé de s’emparer de la Fédération et de son journal pour, sous prétexte d’efficacité, transformer l’organisation anarchiste en un parti politique. Et c’est la raison pour laquelle, afin de ne pas fournir d’aliments à ce travail de sape, que j’ai depuis longtemps cessé de me réclamer du communisme libertaire, encore que ceux qui me lisent ne se soient pas trompés sur mon orientation idéologique. D’ailleurs, mon ami Fayolle qui, du point de vue économique, fut celui d’entre nous qui était le plus influencé par les propositions économiques de Kropotkine, s’est toujours gardé de faire la fortune de cette expression galvaudée par les politiciens.

Tout naturellement, dans notre Fédération anarchiste dotée de structures souples afin que chacun s’y sente à l’aise, le communisme libertaire se réinstalla, non plus celui de Kropotkine ou de Sébastien Faure, mais un communisme libertaire qui avait tendance à doter notre mouvement d’une économie de type marxiste enrubanné de formules libertaires agréables et sans conséquence. Ces gens-là publieront un inévitable manifeste communiste dont la fortune ne sera pas plus éclatante que celui de Fontenis. Il est vrai que pour bien se caractériser, ce groupe, l’U.G.A.C., transforma communisme libertaire en anarchisme communiste ; mais si le flacon changea, le parfum resta le même.

Au début de 1958, Lacoste règne en Algérie, Mollet règne sur le Parti socialiste, Max Lejeune règne sur l’armée, et l’armée s’énerve. Le bombardement de Sakiet en Tunisie soulève l’indignation à l’échelle internationale. La machinerie parlementaire se détraque. Dans les entreprises, les travailleurs s’agitent et Jo Salamero peut écrire dans Le Monde libertaire : « Dans les prochaines luttes les travailleurs éliront leurs comités de grève à la base, chercheront à les fédérer sur le plan local puis national, et ces comités de grève coordonneront effectivement l’action nationale. Si les organisations syndicales traditionnelles appuient ces initiatives, tant mieux, si elles s’y opposent, et c’est probable, il faudra se passer de leur permission. »

On ne pouvait mieux dire et nous le disons encore aujourd’hui. Pour le souvenir, je veux rappeler qu’au gala du groupe Louise-Michel au Moulin de la Galette il y avait Jean Yanne, René-Louis Lafforgue et Léo Ferré. Le feu couve sous la cendre, quelques généraux d’opérette, qui confondent le vieux pays avec les Etats d’Amérique du Sud, vont souffler dessus et en Algérie tout va s’embraser.

Cette guerre d’Algérie va provoquer quelques frictions parmi nous. Des personnages issus du groupe Fontenis qui s’étaient recyclés à Noir et Rouge, qui en étaient partis en claquant les portes et que nous avions bien eu tort de réintégrer, vont de nouveau avoir des états d’âme. Ils seront nationalistes algériens en diable, et nous aurons quelque peine à maintenir l’internationalisme prolétarien dans les colonnes de notre journal. II en est ainsi dans nos milieux chaque fois qu’à l’échelon national ou international le national-marxisme, s’appuyant sur la maladie infantile du communisme de Lénine, voudra jouer au plus fin avec la bourgeoisie pour exploiter l’esprit grégaire des masses. Ils partiront pour former une nouvelle organisation qui, à son tour, se disloquera. Pour se donner des sigles à la mode ils puiseront dans toutes les lettres de l’alphabet, à la plus grande joie des historiens de l’anarchie. Ces derniers, il faut les comprendre et être indulgents. Ils ne connaissent du mouvement libertaire que son aspect public. Il leur est difficile de composer leurs œuvres parce qu’ils ne savent que ce que dit la presse. Manifestations, grèves, protestations qui souvent se mêlent à d’autres mouvements ouvriers ou syndicaux, cela risque d’être lassant. Et puis le lecteur aime bien être dans le secret des dieux. Ils se précipitèrent sur ces sigles pour les faire parler. Trois barbus mal dans leur peau et qui claquent la porte les plongent dans l’euphorie. Un personnage en vue dans nos milieux peut cristalliser l’opprobre. Quelle aubaine ! Cette cuisine intérieure est alléchante. Et hop la boum ! voici des pages intéressantes et notre historien passe pour un homme averti. Voyons ce que fut en cette occasion l’action de notre Fédération anarchiste dont personne n’a parlé jusqu’à ce jour.

Les militants d’extrême gauche, qui avaient constitué le Comité pour l’unité syndicale, auquel les anarcho-syndicalistes de la Fédération anarchiste dans leur grande majorité appartenaient, suivaient avec attention les événements. Lorsqu’ils sentirent la situation s’aggraver, ils formèrent le Comité d’action révolutionnaire dont je donne la composition : Fédération anarchiste, Parti communiste internationaliste (trotskiste), Syndicat des charpentiers en fer (C.G.T.), Comité d’action et de liaison pour la démocratie ouvrière. Ce comité aura son siège 3, rue Ternaux, dans les locaux de notre Fédération. Je représentais notre organisation à son secrétariat au côté de Lambert, Hébert, Chéramy, Ruffe, Renard et quelques autres. Cette énumération peut paraître fastidieuse mais elle est nécessaire pour remettre chacun à sa place.

La suite appartient à l’histoire. Il s’agit du complot du 13 mai, de l’intervention des troupes rebelles en Corse, de la rébellion, la première, des généraux, de l’appel de De Gaulle que le socialiste Mollet ira chercher à Colombey-les-Deux-Eglises.

La Fédération anarchiste était en contact étroit avec les militants de l’extrême gauche révolutionnaire. L’affiche décidée en commun : « Alerte aux travailleurs », en une nuit couvrit les murs de la capitale. Un congrès extraordinaire de la Fédération anarchiste réuni à la hâte rue de Clichy lança un appel à tous les antifascistes pour rejoindre les comités de résistance qui se créaient un peu partout. Il demanda de créer les conditions de la riposte ouvrière immédiate . Dans le numéro de juin de notre journal je pouvais écrire : « Ce peuple et son avant-garde étaient présents au cours du défilé de la Bastille à la Nation. Entourant les militants du Comité d’action révolutionnaire, les travailleurs socialistes révolutionnaires, les communistes internationalistes, les syndicalistes anarchistes, les jeunes des Auberges de la jeunesse, unis dans un groupe imposant, clamaient leur volonté de combattre le bonapartisme, l’aventure, la régression sociale. La digue doit tenir. Il faut que tous les hommes de cœur s’arc-boutent ! »

Et c’est vrai que les travailleurs mobilisés par le Comité d’action révolutionnaire étaient nombreux. A sa tête il y avait du beau monde que dominait la crinière d’André Breton. Mais la manifestation de protestation à laquelle nous nous étions associés et qui comprenait toutes les organisations démocratiques, y compris les syndicats, était, compte tenu de l’événement, médiocre. Deux cent mille participants à peine. Le cœur n’y était pas, et chacun sentait bien que c’était foutu. Et lorsque avec quelques camarades j’essayais d’entraîner le cortège dans le faubourg Saint-Martin, seuls quelques anarchistes suivirent. La grande chance de la liberté ce fut que de Gaulle n’était pas un fasciste, mais le représentant de cette vieille droite réactionnaire bien de chez nous qui préfère masquer sa poigne de fer dans un gant de velours, ce qui, depuis Poincaré, lui a toujours réussi lorsqu’elle est directement au pouvoir ou par socialistes interposés.

Cependant nos efforts ne seront pas inutiles à notre mouvement, même si nous n’écrirons pas comme certains, que le ridicule n’effraie pas, qu’ils firent reculer le fascisme ! Et dans ce numéro de juin de notre journal, rempli de proclamations qui relatent l’événement, on peut lire un communiqué de l’union départementale de Force ouvrière à la commission administrative à laquelle nous étions quatre à appartenir : « L’union demande la cessation immédiate des hostilités et le respect, par les autorités civiles et militaires de la métropole et de l’Algérie comme par les responsables musulmans de tous partis, des libertés fondamentales qui garantissent la vie et la dignité humaine. »

C’est à cette époque que je signais au nom de la Fédération anarchiste, avec toutes les autres organisations de gauche, l’affiche fameuse sur la défense de la République, ce qui me sera reproché par tous les excités qui préparaient la révolution dans les arrière-salles des bistros du quartier Latin. Fayolle, une fois de plus dans un article brillant, conclut : « Nous devons entrer dans le combat avec notre drapeau déployé, avec nos propres mots d’ordre. Sans lancer d’exclusives contre personne, mais non plus sans rien renier de notre raison d’être et de lutter. »

Cette attitude de notre Fédération, si elle déclencha l’ire de tous nos marginaux, renforça notre influence dans les milieux ouvriers, et nous pûmes faire face lorsque, après un nouveau coup de force en Algérie contre de Gaulle cette fois-ci, le pouvoir, désarçonné, fera par la voix de Michel Debré appel à la rue.

J’ai souligné le caractère de De Gaulle, vieille culotte de peau, imbu des traditions de classe de la société française mais foncièrement partisan d’une démocratie appropriée. Après son retour au pouvoir, la démocratie parlementaire se remit à ronronner. Pour consolider sa présence à la tête de l’Etat, il va avoir recours au référendum. Pour la première fois notre journal ouvrira ses colonnes aux militants pour savoir si, mesurant les circonstances, il convenait d’y participer. La plupart des camarades interrogés nous feront une réponse de Normands, c’est-à-dire refuseront de donner une consigne à nos lecteurs, laissant chacun se déterminer suivant sa conscience. Choix hautement libertaire et peut-être un peu facile, compte tenu des circonstances. Cette consultation, cependant, ne manqua pas d’intérêt, surtout par les réponses de ceux qui n’hésitèrent pas à s’engager dans un sens ou dans un autre.

Devriendt, Laisant, Suzy, Lanen, Fayolle et moi-même nous déclarâment pour la participation au référendum et préconisâment le non. Devriendt a bien situé les raisons de notre attitude : « La dictature c’est la nuit. L’étouffement total de toute expression, le règne du mouchardage et de l’arbitraire. C’est la prison, les camps de concentration pour beaucoup de camarades. Si, dans leur combat pour une société plus juste, les militants acceptent le risque, il n’est pas moins vrai que lorsqu’ils ont un moyen d’éviter la souffrance — même si ce n’est pas très orthodoxe — on doit l’employer. Cela aussi c’est une attitude anarchiste. »

D’autres camarades seront farouchement opposés au vote : Louvet, Faugerat, Vincey, Berthier, Faucier, dont l’esprit sera bien reflété par le texte de Bontemps : « Comme organisation représentative d’un courant d’opinion, les pouvoirs publics nous ignorent. Nul ne peut nous reprocher de rendre dédain pour dédain sur le plan des institutions. Nous sommes plus indépendants à leur égard sur le plan de l’action. »

Nous préconisâmes l’abstention traditionnelle afin de ne pas faire de vagues, mais ce problème n’est toujours pas tranché et ne le sera pas tant que l’émotion prendra le pas sûr la raison.

Naturellement cette initiative fut blâmée par tous les purs qui encombrent le mouvement libertaire. Cependant, en relisant trente ans après les pages jaunies de notre journal, je mesure toute la qualité de ces hommes qui surent traiter de ce sujet délicat dans nos milieux, sans se déchirer, et je ne me suis jamais senti si près d’eux qu’en relisant, pour construire ce texte, ce qu’alors ils écrivaient.

Mais si nos militants purent suivre l’événement à leur échelle et s’y mêler, c’est parce que l’intendance suivait. Nous sommes maintenant installés rue Ternaux et nous y constituons une coopérative, Publico, qui doit administrer tous nos biens, lesquels, rappelons-le, appartiennent à l’Association pour l’étude et la diffusion des philosophies rationalistes dont seuls une quinzaine de vieux militants ont la charge, ce qui, à chaque congrès, déclenchera l’ire de jeunes militants qui disparaîtront aussi vite qu’ils ont paru et qui, dans le court séjour qu’ils feront chez nous, se considéreront comme les héritiers légitimes des grands ancêtres.

Mais c’est surtout à travers les syndicats que nous prolongerons notre influence. Ainsi nos camarades du Sud-Ouest réussirent comme nous à Paris à regrouper dans l’action des militants appartenant à la C.G.T., à F.O., à la C.F.D.T. Jo Salamero peut écrire en leur nom dans notre journal : « Ce n’est que par une action générale que les travailleurs, s’ils le désirent, renverseront la situation en leur faveur en même temps qu’ils créeront les conditions permettant d’imposer les transformations des structures économiques de la société. »

C’est parfaitement vrai, et moi qui n’ai pas d’imagination j’en suis encore resté là.

Cette année-là, quatre de nos camarades interviennent au congrès de la C.G.T.-Force ouvrière, Hébert, Martin, Hautemulle et Suzy Chevet qui déclara : « La cellule vivante de notre confédération c’est le syndicat de base. Changer ce principe fédératif c’est remettre en cause notre syndicalisme, c’est le garde-fou contre toutes les aventures. »

Dirai-je en passant que trois de ces camarades appartenaient au groupe libertaire Louise-Michel ? Notre congrès, cette année-là, connut quelques remous. Martin, dans un éditorial de notre journal, avait écrit : « Stirner, Proudhon, Bakounine ou Sébastien Faure sont inconnus de l’immense majorité des hommes. En compiler les textes sacrés n’ébranlera pas cette société dont la transformation ne saurait être envisagée en brandissant des tablettes périmées. »

Ce n’était pas tout à fait faux et ce fut un beau scandale ! Toucher aux saints des premiers jours de l’anarchie, les colonnes du temple en frémirent. Ajouter à cela que Martin, qui était mon ami, appartenait au groupe Louise-Michel et que je disais à peu près la même chose que lui avec plus de diplomatie. Alors, concluez ! Maurice Laisant, gardien sourcilleux d’une certaine orthodoxie, s’employa à ramener les brebis égarées au bercail, et le congrès de Bordeaux de 1959 dans une motion réaffirma son attachement à l’idéologie classique : « La Fédération anarchiste, à l’occasion de son congrès, réaffirme son attachement à son idéologie, à savoir que ses membres restent toujours disponibles et refusent d’accepter une vérité quelle qu’elle soit comme définitive. » Texte qui eut le mérite de contenter tout le monde ! Nous sommes en 1960. La mise en place de la Fédération anarchiste et de son journal est terminée. L’un et l’autre ont déjà subi le feu de l’actualité et, à leur échelle qui est mince, ils ont réussi à s’y insérer. L’outil est au point, il va pouvoir donner sa mesure au cours des années difficiles qui se préparent.

Pourtant l’homme qui fut la cheville ouvrière de cette reconstruction vient de disparaître. Georges Vincey est mort d’un cancer généralisé, emporté en quelques jours à l’affection de tous. Aujourd’hui, je le revois encore dans son petit atelier de la rue du Temple, penché sur le grand livre de comptes de la Fédération anarchiste, parcourant de son crayon les colonnes alignées avec cette conscience du bon ouvrier, me noyant d’explications qui me faisaient sourire, avant que nous allions boire le verre de l’amitié dans ce petit bistro d’en face où il invitait ses amis. Je ne sais pas si on retrouvera dans une page d’un quelconque dictionnaire des militants ouvriers le nom de cet homme qui ne fut ni un orateur ni un écrivain mais simplement un ouvrier du bâtiment qui était devenu un organisateur hors pair.

Les circonstances ont voulu que je sois souvent chargé, dans notre journal ou au cimetière, d’enterrer nos morts. Je voudrais pour clore ce chapitre sur la reconstruction de la Fédération anarchiste publier un passage de l’article que j’écrivis dans notre journal.

« Georges Vincey ne fut pas seulement un militant solide, il fut également un copain. Notre copain ! Depuis quinze ans dans ce mouvement qui était en partie son œuvre, dans ce journal qui était le sien, nous avions mis en commun nos espoirs, nos joies, nos colères, nos déceptions. L’équipe qui, au lendemain de la Libération, rêvait de projeter sur les hommes ces vérités magnifiques qui embrasaient nos cœurs s’est effritée au hasard du chemin difficile, mais ceux qui restent comme ceux qui se sont ajoutés à eux ont senti à chaque épreuve resserrer les liens qui les unissaient par-dessus les oppositions de pensée ou de tempérament. Et dans cette équipe la place qu’occupait Vincey était immense comme la peine que nous ressentons de ne plus le sentir à nos côtés.

Ce ne sont pas seulement les membres de la Fédération anarchiste ou l’équipe du journal, mais tous les libertaires, tous les esprits libres, tous ceux qui l’ont connu et aimé, comme nous l’avons connu et aimé, qui voient partir avec lui un peu de leur jeunesse, un peu de leur chaleur. »

LA FÉDÉRATION ANARCHISTE REPREND SA PLACE PARMI LES ORGANISATIONS DE GAUCHE ET D’EXTREME GAUCHE (1960-1965)

1960 ! La nouvelle Fédération anarchiste est maintenant solidement installée rue Ternaux et son journal est reparti d’un bon pied. Un instant désorientés, les groupes se reconstituent, les militants nous rejoignent. La Fédération reprend contact avec les organisations syndicales et humanitaires, qui sont son complément naturel. Enfin, par sa « politique », elle est placée au centre de ces rassemblements informels qui, à l’extrême gauche, se nouent et se dénouent au hasard des circonstances.

On pouvait alors espérer que la Fédération anarchiste reprendrait sa marche en avant et son développement compatible avec la situation ambiante, et il en fut bien ainsi dans les années qui suivirent, au cours d’une période riche en événements politiques marqués par la fin de la guerre d’Algérie, l’agitation dans les écoles et l’incontestable prospérité des économies des Etats occidentaux. La grande politique elle-même évoluait sous l’impulsion du gaullisme qui avait ramené dans ses fourgons un quarteron de politiciens écartés du pouvoir par la IVe République et qui rêvaient de revanche. Le vieux parti socialiste conduit par Guy Mollet se désagrégeait. La jeunesse turbulente, qui avait perdu la foi dans les partis de gauche et d’extrême gauche, proposait déjà des lendemains qui hurlent à partir d’un salmigondis d’idées recuites, indigestes aux estomacs les plus solides. Un politicien roublard, Mitterrand, mouillé dans toutes les combines politiques de la IVe République, se refaisait une santé dans l’opposition pendant que le Parti communiste, toujours en retard d’un événement, marinait paisiblement dans son jus, camouflé derrière des centaines de milliers d’adhérents attendant le grand soir.

Cependant, une partie de cette jeunesse qui cherchait sa voie clignait de l’œil vers notre organisation, et de nouveaux nuages s’amoncelaient sur notre tête.

On ne peut pas comprendre, donc expliquer, ce retour périodique, je ne dirais pas de la contestation mais de l’agitation dans nos milieux sans analyser sans complaisance les méthodes de recrutement de notre organisation. Ce qui singularise ce recrutement, c’est à la fois sa diversité et une extrême liberté. Notre mouvement, s’il constate le phénomène de classe de la société capitaliste et lutte pour son abolition, ne s’adresse pas seulement à la classe exploitée mais aussi à toute la population et, par conséquent, engrange dans ses groupes des femmes et des hommes de toutes conditions sans tenir compte de leur situation sociale. Ceux-ci ont souvent du mal à se défaire des pratiques dues à leur origine et ont tendance à reporter dans nos groupes l’environnement intellectuel dans lequel leur enfance a baigné. Il suffisait qu’un personnage se réclame de l’anarchie pour qu’il soit admis dans un groupe, ce qui dérivait naturellement du laxisme qui règne dans nos milieux mais également de la faiblesse de certains de ces groupes qui, pour se renforcer, acceptaient quiconque se présentait s’il était parrainé par deux militants, lesquels souvent ne le connaissaient que superficiellement, avec l’espoir parfois justifié, mais pas toujours, que ce nouvel adhérent s’adapterait rapidement aux méthodes de travail des anarchistes. Ce système a ses avantages et ses inconvénients. L’avantage de faire confiance aux hommes, dans le plus pur esprit libertaire, l’inconvénient de permettre à des éléments douteux de s’introduire parmi nous. Mais, au cours de cette période tout au moins, une pratique plus grave se généralisa. Elle consistait à introduire dans nos milieux des groupes venus de l’extérieur, constitués parfois à partir d’idéologies différentes de la nôtre, n’ayant dans leur sein aucun militant averti susceptible de redresser des erreurs et qui agiront comme groupes de pression, prenant leurs consignes en dehors de nous et dont le projet consistait à marier le marxisme à l’esprit libertaire. Le groupe de Nanterre, qui fit tant parler de lui et qui nous rejoindra quelques années plus tard, fut l’exemple le plus évident de la volonté de certains personnages à rejoindre non pas la Fédération anarchiste mais à s’en emparer à des fins personnelles.

Ce fut le danger le plus grave que nous eûmes à affronter au cours de ces années, même si les adhésions individuelles nous posèrent quelques problèmes. Pour celles-ci, on peut constater qu’aucun des barrages les plus sévères n’a pu empêcher le « mitage » de la flicaille des organisations les plus fermées, le Parti communiste en est l’exemple le plus convaincant. C’est bien conscient de ce problème pratiquement insoluble que pour un certain nombre de travaux sérieux la Fédération eut recours à un tri sévère des militants, ce qui réduisit considérablement les risques. A ma connaissance, pendant toute cette période nous n’eûmes aucune bavure de type policier, aucune de ces histoires de flicaille qui réjouissent tant nos historiens.

Enfin, à partir de 1960, nous vîmes revenir un certain nombre d’individus qui avaient été dans la mouvance de Fontenis. Naturellement nous avions établi un barrage solide contre ceux que nous connaissions bien, mais nous étions désarmés devant d’autres qui n’avaient jamais vraiment appartenu à la Fédération, qui avaient été recrutés en dehors d’elle par des groupes dissidents et qui apportaient chez nous l’état d’esprit de ces groupes. Ceux-là nous créèrent des problèmes plus tard, lorsqu’ils furent solidement installés dans nos milieux. Disons également que pour les admettre nous fûmes souvent l’objet de pressions de nos bons camarades de province, pour qui Paris exerce une dictature sur le mouvement libertaire qu’il faut surveiller et qui étaient doués d’une naïveté sympathique qui frisait l’inconscience.

Mais peut-être plus qu’à tous ces dissidents professionnels qui sont le lot de toutes les organisations, ce fut l’esprit d’une jeunesse cherchant sa voie, qui se livrait à de multiples expériences à travers les partis de gauche et d’extrême gauche, quittant l’un pour rejoindre l’autre avant d’aller ailleurs, une jeunesse ayant plus de légèreté que de fond et qui mélangeait allègrement tous les slogans glanés au hasard de ses pérégrinations, une jeunesse ne méritant pas les éloges disproportionnés qu’en firent les politiciens de gauche à la recherche de sang frais pour ravigoter leurs cadres fourbus, oui ce fut cette jeunesse-là qui nous causa le plus de soucis. C’est elle qui essaya de nous imposer la prise en compte du nationalisme algérien représenté par le F.L.N. comme instrument de la libération sociale du peuple d’Afrique du Nord. Je revois certains de ces personnages qui se réclamaient et qui se réclament encore d’un anarchisme à leur manière. Inaptes à tout travail cohérent, bavards impénitents, ils sont passés du nationalisme au marxisme, du gauchisme à l’individualisme le plus intransigeant. En vérité, leur vocation est d’être contre. Après avoir été chassés des partis de gauche, après avoir fait des expériences gauchistes, trotskistes, situationnistes, après avoir fait un peu de tapage dans nos milieux, ils sont aujourd’hui sur la touche ! Provisoirement, mais on peut leur faire confiance, le changement politique actuel va leur permettre pour un temps de remonter à la surface pour découvrir une nouvelle Terre promise.

Les grands dossiers que la Fédération anarchiste aura à traiter au cours des années soixante seront ceux de la guerre d’Algérie naturellement, ceux de Cuba et celui de l’arrestation de nombreux militants anarchistes espagnols réfugiés en France et poursuivis à la suite des remous produits par l’enlèvement à Rome d’un monsignore par un groupe de combat clandestin de la C.N.T., le groupe du 1er-Mai, composé de militants des Jeunesses libertaires espagnoles dans la clandestinité. Mais c’est incontestablement le dossier de la guerre d’Algérie qui provoqua le plus de remous.

Les militants formés par des idéologies exigeantes ont le défaut de leurs qualités. Nous n’échappions pas à cette règle, que n’ignoraient pas les politiciens qui se glissaient parmi nous. En ai-je vu de ces personnages, le doigt pointé vers nous en appelant à la tolérance, à l’équité, aux bons sentiments, toutes notions qu’ils méprisaient profondément depuis leur passage dans des officines où la maladie infantile du communisme était une bible et qui, avec sur le visage le sourire de l’innocence, nous sommaient au nom de la liberté dont nous étions les garants d’accepter n’importe quelle élucubration qu’ils avaient glanée autre part. Nous serons longtemps victimes de cette tactique avant que nous nous décidions d’y mettre un terme sous les clameurs indignées des politicards et des naïfs. Les hommes comme Fayolle, comme Laisant ou comme moi-même, qui nous inscrivions dans des courants anarchistes de doctrine différente, devront faire le barrage, et c’est peut-être celui d’entre nous qui, par son caractère, était le plus poussé à la tolérance, Maurice Laisant, qui se montra le plus énergique lorsque la coupe fut pleine.

Ce groupe Kronstadt, dont j’ai déjà parlé autre part, dont le lâchage avait précipité la chute de Fontenis, s’était regroupé autour d’une revue, Noir et Rouge, revue à prétention intellectuelle et doctrinale qui devint le lieu de rencontre de tous les théoriciens en herbe d’un potage où anarchisme et marxisme barbotaient allègrement au gré de leurs fantasmes, grossis naturellement de tous ces personnages qui, pour une raison ou une autre, étaient en coquetterie avec la Fédération anarchiste et ses militants. Comme une plate-forme négative ne suffit pas à retenir longtemps des militants et que l’espace de la pensée anarchiste était occupé par une Fédération regroupant tous les courants du mouvement libertaire, les dirigeants de Noir et Rouge essayèrent de s’ouvrir un créneau, qui reste encore celui de leur descendance, et s’insérèrent entre la Fédération et les multiples groupuscules issus des scissions auxquelles le trotskisme se livre avec délice. Ce groupe et sa revue, médiocre à mon avis autant dans l’écriture que dans la créativité qui ne consista qu’en des mélanges contre nature du marxisme et de l’anarchisme, jouit pendant un temps d’un certain succès auprès de la jeunesse des écoles en rupture de parti ou d’organisation et prête à se rassembler en autant de groupes qu’il existait de chefaillons décidés à jouer un rôle. Beaucoup de ceux-là sont aujourd’hui reconvertis dans des partis politiques sur lesquels ils crachaient allègrement, cependant ils ont conservé à travers leur évolution surprenante une haine solide contre les militants anarchistes qui les empêchèrent de faire main basse sur la Fédération et sur ses œuvres. Pour ma part je suis de ceux qu’ils conservent dans leur collimateur et je m’en honore.

Naturellement, ne s’appropriant que les mœurs des organismes dont il était issu, ce groupe, Noir et Rouge, vécut à travers les débats fracassants, des scissions, des querelles, des réconciliations tapageuses contre l’ennemi commun : la Fédération anarchiste ! Parmi ceux qui lâcheront Lagant et ses amis, se trouvait une mince équipe composée de militants ayant appartenu au groupe Kronstadt ancienne manière alors sur son déclin et que nous ne connaissions pas. Ils demandèrent leur adhésion à la Fédération anarchiste et nous eûmes la faiblesse d’accepter. Ils constituèrent alors un groupe Kronstadt nouvelle manière, comme de juste se réclamant du communisme libertaire. Battant le rappel, ils trouvèrent rapidement des appuis parmi un certain nombre de groupes de la région parisienne, pour lesquels cette étiquette conservait un pouvoir attractif certain et, à Montluçon, en 1962, à l’occasion de notre congrès, ils reconstituèrent au sein de notre organisation, ce qui était parfaitement leur droit, une union des groupes communistes libertaires, et nos emmerdements recommencèrent ! Certains de nos amis s’y laissèrent prendre, mais ni le groupe de Versailles, où militait Fayolle, ni le groupe Louise-Michel, qui se réclamait de Kropotkine, le créateur du communisme libertaire, ne participèrent aux travaux de cette tendance, ce qui ne manqua pas de susciter quelques réflexions dans notre mouvement.

Dès le début de la guerre d’Algérie, la position de la Fédération anarchiste fut claire. Nous disions non au colonialisme, non à la guerre, mais également non à un nationalisme algérien constitué en parti, organisation de classe décidée à se servir d’un peuple en lutte pour sa libération pour imposer son pouvoir à travers des structures politiques et religieuses qui avaient fait leurs preuves autre part. Cette lutte contre le colonialisme, la jeunesse des écoles n’en perçut pas tout le contenu révolutionnaire et elle la ressentit plus prosaïquement comme une lutte contre la conscription, non pas la conscription en tant que phénomène impérialiste, mais la conscription sous son aspect je dirais utilitaire, dérangeant, dangereux également, et ils justifièrent leur refus de prendre part à cette sale guerre par le droit des Algériens à une patrie et par le refus du colonialisme, sans vouloir voir qu’un impérialisme allait laisser la place à un autre, et en camouflant sous des phrases nobles le désir d’échapper à ce merdier. Cette politique à courte vue, qui n’était rien d’autre que de la politique politicienne par l’entremise des bavardages des universités, influença des jeunes étudiants appartenant à la Fédération anarchiste et dans la mouvance de ce groupe Kronstadt, surtout occupé à ne pas manquer le spectacle, quels que soient ses ordonnateurs. Pourtant, la Fédération anarchiste dans sa lutte contre la guerre d’Algérie resta ferme sur les principes de l’internationalisme prolétarien et, comme nous le verrons, elle entraîna dans cette lutte les syndicalistes et les humanistes qui refuseront de se laisser prendre au nationalisme, qu’il soit français ou algérien.

C’est au milieu du mois de mai 1961 qu’éclata le putsch des généraux envoyés en Algérie par de Gaulle pour faciliter le désengagement de la France. Trois ans après les événements du 13 mai qui avaient ramené le Général au pouvoir. Nous étions loin de la fameuse phrase équivoque « Je vous ai compris ». Cette fois c’était contre leur grand homme, qui avait entamé des pourparlers pour mettre fin à la guerre, qu’un quarteron de généraux minables, dont certains ressemblaient plus à des capitaines d’habillement qu’à des chefs de guerre, se rebellaient. Je ne m’étendrai pas sur des événements qui appartiennent à l’histoire et que le pays profond regarda comme on regarde un film à la télévision, que le contingent envoyé en Algérie subit avec plus ou moins de mauvaise humeur jusqu’à l’appel de De Gaulle qui sonna le glas de l’aventure militaire mais laissa en place la révolte des pieds-noirs. Je veux simplement rappeler quel fut le rôle de notre Fédération anarchiste dans la mobilisation des militants d’extrême gauche pour faire face à ce coup de force qui devait dans la métropole parachever celui qui était réalisé à Alger. Dans l’éditorial consacré à ces événements, et où naturellement je donnais une version édulcorée, j’écrivais : « Dans cette bataille, notre Fédération anarchiste fut constamment présente. Dès les premiers instants de l’insurrection elle envoyait à la presse le communiqué que nous publions ci-contre. Elle prenait les liaisons nécessaires avec les organisations syndicales, elle reconstituait autour d’elle le comité de coordination des organisations syndicalistes et libertaires, elle préparait une proclamation situant les responsabilités et appelant à la lutte pour la défense des libertés essentielles. Des permanences étaient ouvertes, une liaison avec nos camarades ayant des responsabilités syndicales et restés à leur poste était établie. Nous pouvons dire très tranquillement que dans le désarroi et la panique qui s’étaient emparés des esprits les militants de notre Fédération, qu’entourait un certain nombre de syndicalistes révolutionnaires et de militants de l’émigration antifasciste ayant trouvé refuge sur notre sol, ont constitué une force, certes réduite, mais sûre et des plus solidement organisées du monde du travail. »

Et c’était vrai, même si ces journées furent plus agitées que les historiens, qui pêchent leurs informations autre part qu’à la Fédération anarchiste, ne l’ont cru ou ne l’ont dit.

Tout a commencé dans la nuit où la population, étonnée puis inquiète, apprit par la voix angoissée de Debré la rébellion des généraux. L’homme du bazooka n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Il conviait tous les Parisiens à se rendre au Bourget pour envahir les pistes et empêcher d’atterrir les avions qui transportaient des parachutistes destinés à renverser le gouvernement. Un drôle de corps que ce Debré ; pète-sec dans le discours courant, grandiloquent à ses heures, muni d’une réputation de jacobin savamment élaborée. Il avait d’abord été un chaud partisan de l’Algérie française avant de répondre à la voix de son maître qui en avait fait un Premier ministre. J’étais au lit à écouter la radio lorsque j’entendis les élucubrations du personnage. Naturellement cette situation ne nous prenait pas au dépourvu et chacun dans le mouvement ouvrier s’attendait à un dénouement dramatique, même si l’excitation de Debré pouvait sembler relever de la comédie politique. Un coup de téléphone me détrompa. Il était de Ruffe, le secrétaire du Syndicat de l’enseignement de la région parisienne, qui appartenait au Comité de coordination des syndicalistes révolutionnaires et libertaires. Réuni avec ses collègues de l’éducation nationale autour de Forestier, leur responsable, à leur siège de l’université, il voulait savoir ce que nous comptions faire. J’avais de l’amitié pour ce militant qui me paraissait le digne continuateur de la phalange de l’Ecole émancipée de la période historique, et au Comité de coordination, avec Chéramis, un autre professeur, il faisait souvent entendre la voix de sa sagesse au milieu des turbulences chères aux trotskistes et aux anarchistes. Après m’avoir confirmé les nouvelles, il m’informa que son syndicat était partisan d’une action commune avec les membres du Comité, à l’exclusion des partis politiques et de la C.G.T. L’accord était possible. Je téléphonai à Laisant qui ignorait tout et que je sortis de son lit. Notre décision fut rapidement arrêtée. Laisant, secrétaire de la Fédération anarchiste, s’installerait immédiatement à notre siège rue Ternaux et il alerterait tous les militants qu’il pourrait toucher afin de prendre les décisions qui s’imposaient pendant que moi je prendrais contact dans la nuit avec les enseignants et avec nos militants syndicalistes à Force ouvrière et autre part. Suzy Chevet devait rester à notre téléphone où de nombreux appels commençaient à arriver, ce qu’elle fit sans enthousiasme.

A la radio, les ministres se succédaient, appelant à la résistance. Comme de juste, le plus éblouissant d’entre eux fut André Malraux, grande coquette de la politique fiction, qui, de son timbre très Comédie-Française, nous conviait pour le lendemain au Grand-Palais où il se proposait de distribuer des armes au peuple. Ce diable d’homme revivait sa guerre d’Espagne, avec dans la voix des trémolos que l’âge avait un peu ébréchés. La petite histoire nous dit que de Gaulle, tiré de son lit et agacé par tout ce cirque, eut des mots définitifs pour ses féaux qui avaient organisé ce merdier où le drame et la farce se mêlaient de façon réjouissante.

Pour ma part, je sautais dans ma deux-chevaux puis passai prendre mon gendre, Pepito Rosell, qui était un des responsables de la C.N.T. espagnole en exil. Et la virée commença. Pour une belle nuit, ce fut une belle nuit ! Dans Paris réveillé, les fenêtres s’allumaient et on voyait des ombres s’agiter derrière les rideaux. On était au printemps, la ville déserte était seulement sillonnée par des cars de flics que les gros durs de la rue des Saussaies avaient mis en mouvement et qui semblaient glisser dans les rues comme des gros bourdons sans savoir où se poser. Quelques voitures de touristes trouaient la nuit tous phares allumés. Il y avait dans l’air moite comme une odeur de « grand soir ».

Notre première étape fut le siège de la Fédération de l’Education nationale où la grande salle ressemblait à une ruche bourdonnante avec ce rien de distinction qui caractérise une assemblée d’instituteurs, tenue au quant à soi ; et je me souviens m’être étonné de voir Forestier en bras de chemise s’affairer autour des machines à écrire. Notre colloque fut bref, nous étions d’accord sur tout. Nous resterions en contact permanent pour construire un mouvement de résistance aux militaires, en marge de celui que ne manqueraient pas d’organiser les partis politiques de gauche ou les partisans de De Gaulle. Pas plus que nous, les militants de l’Education nationale n’étaient décidés à aller faire le guignol au Bourget afin de grossir les troupes du ridicule Debré.

Lorsque nous sortîmes de l’hôtel de la rue de l’Université, nous fûmes arrêtés par une escouade de police. Le quartier, celui de la Chambre des députés, était noir de flics venus pour protéger, je suppose, nos parlementaires, eux aussi réunis en hâte pour délibérer. Le brigadier nous demanda où nous allions. Je lui répondis que nous venions de chez les instituteurs, ce dont il s’était rendu compte, et que nous allions à Force ouvrière pour « organiser la défense de la République ». Dans ces cas-là, je suis sérieux, mais par la suite nous nous sommes bien amusés. Le brigadier, compréhensif, nous laissa repartir pour mener à bien notre œuvre pie, avec sur le visage un sourire d’approbation. Pour rejoindre l’avenue du Maine où se trouve le siège de la confédération syndicale Force ouvrière, il faut traverser toute la rive gauche de la ville. Les Parisiens, bien calfeutrés, s’étaient recouchés, attendant les informations du lendemain pour se faire une idée de la situation. Pepito me fit remarquer qu’il ne semblait pas que les foules se ruaient en masse au rendez-vous du Bourget.

Force ouvrière est installée à l’extrémité de l’avenue du Maine, vers la porte d’Orléans, dans une ancienne gentilhommière à un étage, entourée d’un jardinet rabougri. Une grille noble ferme l’entrée. J’arrêtai la deux-chevaux le nez collé contre le mur. La nuit enveloppait tout le quartier mais, au loin, on entendait le roulement de camions lourdement chargés. Une ombre, celle d’un camarade du Livre que je connaissais bien, se profila, entrouvrant le portail. Tout était noir, un calme monacal entourait la demeure, contrastant avec l’atmosphère bruyante des locaux de l’Education nationale. Lorsque j’interrogerai le camarade du livre, il me désigna une faible lumière qui brûlait au premier étage : « Ils sont là ! »

A cette époque, ouvrant sur le palier du premier étage, il y avait une grande salle qui avait dû servir de lieu de réception aux seigneurs qui nous avaient précédés dans cette bâtisse vénérable. Autour d’une vaste table, le bureau confédéral au grand complet était réuni. Beaucoup, aujourd’hui, sont soit disparus, soit à la retraite, un seul d’entre eux appartient encore à l’équipe actuelle, un ouvrier du Livre récemment promu et qui se tenait modestement au bout de la table. C’était André Bergeron, avec lequel j’ai parfois évoqué cette nuit, qui aurait pu devenir la nuit des assassins ! Bothereau s’informa des dernières nouvelles et nous le mîmes au courant de notre visite chez les instituteurs. En réalité, les confédéraux semblaient indécis, désemparés par une affaire qui dépassait le cadre de la vie conventionnelle et bien ordonnée d’une organisation syndicale dont la réputation de modération était bien assise et dont nous étions les seules, nous les minorités révolutionnaires, à déranger parfois le cours. Ils n’avaient encore rien envisagé et attendaient les nouvelles, l’oreille collée à l’appareil de radio qui présidait au centre de la table. Ils nous demandèrent combien nous espérions réunir de militants libertaires, et lorsque j’avançais le chiffre de quatre cents, je vis bien à leur mine que ce chiffre leur semblait dérisoire. Ils n’avaient pas tort, et d’ailleurs, à cet instant, je ne savais pas vraiment ce que nous pourrions rassembler, mais connaissant mieux l’histoire de notre mouvement qu’eux, je savais bien que dans des situations de ce genre ce sont les premières heures qui sont difficiles et qu’autour du noyau initial les hommes finissent par se grouper. Pour alourdir l’atmosphère qui n’avait pas besoin de ça, un bruit assourdissant fit trembler tout le bâtiment : « Les chars », dit le militant de faction à la porte et qui nous avait rejoints. « Que veux-tu qu’on fasse contre ça. » Et, de fait, une colonne de chars remontait l’avenue du Maine dans un bruit de ferraille qui remplissait la rue. Pour aller défendre le gouvernement contre les factieux, ou pour aller au-devant des parachutistes ayant atterri au Bourget ? Nous n’en savions rien. De toute manière, nous n’avions pas grand-chose à espérer de ces braves gens dont certains avaient été héroïques pendant la Résistance mais que l’âge et les facilités de vivre avaient amollis. Avant de repartir, je leur conseillai d’alerter des militants par téléphone pour assurer la protection de notre immeuble sans avoir l’impression qu’ils étaient décidés à soutenir un siège s’il le fallait. Pourtant, avant que nous partions, le téléphone sonna. C’était Jean-Philippe Martin, secrétaire du Syndicat du bâtiment et membre du groupe Louise-Michel, qui informait la confédération qu’il venait d’ouvrir une permanence au siège de l’Union départementale de la Seine et qu’il essayait de rassembler le plus de militants possible. Lorsque Louvet, qui tenait le téléphone, l’informa de notre présence à la confédération, il nous demanda de passer chez lui.

Pour rejoindre la rue Mademoiselle, nous prîmes par-derrière, afin d’éviter les avenues mal fréquentées cette nuit-là. A l’union départementale, nous trouvâmes Martin en bras de chemise aidé par sa copine qui se débattait avec le téléphone. Les copains du mouvement syndical commençaient à arriver. L’atmosphère était à la lutte. A l’Union départementale de la Seine, les trotskistes et les anarchistes composaient une minorité susceptible de jouer un rôle ; Martin attendait Patout, secrétaire général de l’Union, qui était de tendance libertaire. Maguy, sa copine, cognait sur sa machine à écrire. Les militants arrivaient les uns après les autres et le ton montait, remplissant cette vieille bâtisse délabrée qui nous servait de siège. De ce côté tout allait bien. Je mis rapidement au courant nos amis de nos démarches et nous décidâmes de nous revoir dans l’après-midi. L’heure avait tourné et l’aurore pointait. Il nous restait encore une visite à faire avant d’aller rue Ternaux rejoindre Maurice Laisant et nos camarades de la Fédération anarchiste.

La C.N.T. espagnole dans l’émigration était alors installée à Belleville au-dessus d’un garage. Lorsque, après quelques palabres, nous franchîmes la porte au-dessus d’un escalier étroit où, à chaque marche, on risquait de se casser la gueule, la fumée nous saisit à la gorge. La salle était bondée. Là, on savait de quoi il s’agissait. Ces militants espagnols, qui tous avaient fait la guerre, avaient suffisamment connu de situations dramatiques pour ne pas s’affoler. Idéologiquement, ils étaient concernés par les événements par pur réflexe contre l’impérialisme, mais également, d’une façon plus directe, un changement politique pouvait remettre en cause leur situation de réfugiés privilégiés que leur participation à la Résistance leur avait fait obtenir, du moins de fait sinon de jure. Notre arrivée fit sensation, et nous les mîmes au courant de nos différentes démarches. Chez les Espagnols les choses ne sont jamais simples et les discussions commencèrent. Enfin, à quelques-uns, enfermés dans une petite salle, nous nous mettions d’accord sur des bases déjà définies. Accord pour marcher avec l’Education nationale, ce qui les flattait, avec les minorités des syndicats, ce qui les laissait plus hésitants car ils espéraient bien que les événements leur permettraient de développer la C.N.T. française qu’ils avaient tenue sur ses fonts baptismaux et qui végétait. Les Espagnols sont parfois sentencieux, mais lorsqu’ils ont pris une résolution ils s’y tiennent ! Comme nous, il ne rentrait pas dans leur intention de prendre parti dans la querelle entre les clans politiques ou militaires, mais de sauter sur l’occasion pour défendre et étendre les libertés, surtout économiques et sociales, et lorsque je leur proposais, si les événements se précipitaient, de nous emparer d’un quotidien pour le transformer, ils ne parurent pas spécialement emballés. Parmi eux, il est vrai, il y avait Leval, homme de culture qui n’avait rien d’un aventurier et qui d’ailleurs était correcteur au quotidien en question, ce qui naturellement lui aurait posé des problèmes. Nous en restâmes là, avec la promesse de se revoir dans la soirée.

La boucle était bouclée. Il ne nous restait plus qu’à passer rue Ternaux. Au-dessus des Buttes-Chaumont, le jour pointait. Au siège de la Fédération anarchiste, la nuit avait été bruyante. Les copains venus aux nouvelles débordaient dans la rue. Le comité de relations réuni autour de Maurice Laisant avait rédigé un tract, une affiche qui couvrira les murs de Paris et fera la dernière page de notre journal Le Monde libertaire. Des contacts avaient été établis avec tous les mouvements pacifistes et humanitaires. Dans les banlieues et même dans la France entière, nos groupes se réunissaient, des liaisons étaient prises, le contact permanent établi avec notre siège.

Le jour envahissait le quartier, la boutique se vidait, nous convînmes de nous revoir le soir pour faire le point. Après avoir laissé Rosell à sa porte, je regagnais mes pénates pour prendre un repos bien gagné.

Ah ! oui, les parachutistes, pour lesquels nous avions fait tout ce tapage ? A la maison, Suzy, qui campait auprès du téléphone avec son chat sur ses genoux, m’apprit qu’ils étaient restés à Alger…

La suite des événements est dans le domaine public. Dans la journée, de Gaulle prit sa grosse voix, et le complot des généraux d’opérette s’effondra ! Malraux dut renoncer à sa grandiose distribution d’armes aux volontaires, sur le parvis du Grand-Palais. Ce fut dommage pour les images d’Epinal qui perdirent là une page à faire pleurer dans les chaumières. La fièvre tomba, mais nous restâmes attentifs aux événements, car les traîneurs de sabre éliminés, la guerre continua sur deux fronts contre le F.L.N. et contre l’O.A.S., drivée par de jeunes officiers réactionnaires qui avaient un tout autre profil que les généraux avachis qui de chaque côté de la barre, au cours d’un procès retentissant, se firent des politesses. Le danger d’une aventure militaire continuait à planer sur nos têtes. Devant cette situation, il nous fallut resserrer les liens que nous avions noués au cours de cette période.

C’est dans ces moments difficiles que l’on vit resurgir dans notre environnement des concours étonnants. Dans les jours qui suivirent ces événements, je vis débarquer chez moi un monsieur tranquille, bien sous tous les rapports, que je connaissais, car il habitait mon quartier. A chacun de ses bras pendait une lourde valise. Nous les ouvrîmes, elles étaient remplies de bâtons de dynamite avec les détonateurs à distance, nécessaires à un emploi rationnel de ce matériel. Ce chargement a une histoire, il voyagera beaucoup ! La situation délicate m’obligea à lui trouver une planque… à Force ouvrière, naturellement sous la garde de mon vieil ami Patout, où personne n’aura l’idée d’aller le chercher. La situation se normalisait, il ne sera pas utilisé, et quelques années plus tard il pétera du côté de Barcelone où nos amis de la C.N.T. clandestine lui auront trouvé un judicieux emploi.

Les négociations d’Evian traînaient en longueur. Les attentats organisés par l’O.A.S. se multipliaient. Notre siège de la rue Ternaux sauta. Il est vrai que nos réactionnaires firent un faux calcul, car ces attentats relancèrent considérablement la souscription, nerf de la guerre de la Fédération, et celle-ci couvrit largement les dégâts. Une certaine terreur régnait parmi les partis politiques engagés. Les protestations écrites contre l’O.A.S. sont nombreuses, les démonstrations publiques rares tant on craint la bombe. « C’est le temps du plastic… tic… tic », chante Léo Ferré dans nos galas. C’est au début de 1962, dans ce climat surchauffé, que le groupe libertaire Louise-Michel décide d’organiser dans le 18e arrondissement un meeting contre l’O.A.S. Il fallait le faire, mais grâce à la politique du groupe Louise-Michel nous étions en état de le faire, avec naturellement le concours de tous les militants de la région parisienne.

Suzy Chevet, qui animait le groupe, était alors présidente de la section de la Ligue des droits de l’homme du 18e arrondissement. C’est sous le couvert de cette organisation humanitaire que le meeting fut mis sur pied. Dans une réunion préparatoire, Suzy avait convoqué les représentants de toutes les organisations de gauche de l’arrondissement.

L’accord fut unanime à l’exception du représentant du Parti communiste qui refusait la présence des anarchistes à l’organisation et à la tribune du meeting et qui fut étonné de s’entendre dire que c’était regrettable mais qu’on se passerait de son concours. Bien sûr, il n’était pas habitué à se voir traiter de la sorte.

Naturellement, toute l’organisation pratique de ce rassemblement nous incomba ! Nous avions loué un cinéma rue Myrha où devait se tenir la réunion, et les anarchistes avaient recouvert les murs de Paris d’une affiche alléchante où, autour du mien, de grands noms de la gauche donnaient du relief à notre projet. C’est alors que les ennuis commencèrent. Le directeur du cinéma de la rue Myrha reçut une lettre signée de l’O.A.S. dans laquelle on le menaçait de faire sauter son bâtiment s’il ne nous retirait pas immédiatement la salle qu’il nous avait louée. Epouvanté, le bonhomme rapporta l’argent à Suzy qui le prévint gentiment que parmi les organisateurs il y avait des anarchistes qui pourraient prendre mal son attitude et faire sauter son établissement. Le pauvre diable prévint les flics qui s’affairèrent à vérifier toutes les installations de la salle. Pourtant, notre volonté triompha de tous les obstacles et surtout de la frousse générale, et le soir le cinéma de la rue Myrha était plein à craquer. Suzy présidait, et les anarchistes de la région parisienne garnissaient tous les premiers rangs. Cependant, dans l’après-midi, nous avions eu une nouvelle alerte, et les flics, au cours d’une dernière vérification, avaient trouvé une bombe sous les premiers rangs, ce que nous nous étions bien gardés d’annoncer à l’auditoire qui commençait à arriver. Et comme le comique côtoie souvent le tragique, nous vîmes arriver, juste avant l’ouverture de la séance, le « camarade » (sic) Bayot, représentant du Parti communiste, qui à la dernière minute était revenu à une plus juste estimation des choses et qui désirait prendre part au meeting bien que son nom ne fût pas sur les affiches. Bon prince, nous lui donnerons la parole, hélas ! Somme toute, tout se serait passé convenablement si, à la fin de la réunion, un agent en civil ne nous avait annoncé qu’en représailles l’O.A.S. venait de faire sauter le cabaret de l’Abreuvoir, rue de l’Abreuvoir à Montmartre, qui était justement la propriété du communiste Bayot. Il n’y a pas de justice en ce monde, même distribuée par le terrorisme, car Bayot, victime innocente, n’était manifestement pour rien dans la réussite de ce meeting, et il devait amèrement regretter d’avoir changé d’avis au dernier moment. Ce sont les réflexions que nous faisions devant la porte éventrée du bâtiment devant lequel nous nous étions rendus pour constater les dégâts. Je ne jurerais d’ailleurs pas que quelques mauvais esprits n’aient accompagné ces réflexions d’un sourire du plus mauvais goût. Etait-ce l’O.A.S. ou quelques-uns de ces garnements qui, dans de telles circonstances, aiment à se parer des plumes du paon ? Au cours de cette période, c’est-à-dire de la révolte des généraux jusqu’à la fin de la guerre, ce fut le seul meeting public organisé contre l’O.A.S., tant celle-ci faisait peur aux partis politiques de gauche. Certains prétendirent le contraire, mais j’attends toujours qu’ils nous en apportent une preuve. L’histoire ne nous dit pas si par la suite le malheureux directeur du cinéma Myrha reloua sa salle à des organisations politiques. Mais j’en doute.

La guerre d’Algérie ne fut pas la seule affaire délicate que nous eûmes à traiter pendant les années 60. Les événements qui se déroulaient à Cuba nous posèrent également des problèmes.

J’ai déjà expliqué l’état d’esprit d’une jeunesse turbulente, romantique plus que vraiment militante, que les efforts rebutaient et qui voyait la révolution sociale à travers un livre où les images d’Epinal abondaient. N’ayant que peu d’espoir dans la transformation sociale de notre pays, elle investissait toute sa chaleur et son émotion révolutionnaires dans les événements politiques qui se déroulaient au loin, dont elle ne connaissait les particularités que par la presse ou ce qu’en proclamaient les politiciens retors à l’affût de tout événement susceptible de nourrir leur propagande électorale, et qu’elle habillait de toutes ses rêveries humanitaires. L’aventure de Castro à Cuba, avec au moins dans ses premiers temps son parfum quarante-huitard, fut justement une de ces révolutions dans lesquelles elle investit ses désirs, et elle l’embellira jusqu’à la transformer en utopie triomphante.

Dès le début de l’insurrection, les anarchistes de Cuba s’étaient engagés dans la lutte, et nous recevions de La Havane informations et articles qui, tout en faisant des réserves sur la marche de la révolution, nous la décrivaient comme une formidable poussée du socialisme contre l’impérialisme américain. Puis les nouvelles devinrent rares avant de cesser complètement ; les anarchistes cubains étaient soit en prison, soit en exil, et traités par la presse cubaine de contre-révolutionnaires. Puis nous reçûmes à nouveau des nouvelles d’anarchistes qui s’étaient échappés de Cuba et avaient rejoint la Floride où ils étaient internés. La propagande stalinienne les présentait comme des renégats à la solde de l’impérialisme américain. Mais dans les lycées et à l’Université, Castro était devenu le représentant vivant de la révolution triomphante et le Che Guevara n’allait pas tarder à prendre la relève. Le mythe de Castro était si fort dans nos milieux que nos jeunes communistes libertaires refusèrent de croire à l’évidence, et une fois de plus ils donnèrent raison à la propagande marxiste contre le témoignage libertaire. Ils se refusèrent à lâcher ce mythe bien commode de Castro, mais je crois également pour ma part que, peu nombreux, ils craignaient d’affronter dans leur faculté l’immense majorité des imbéciles et des coquins pour qui Castro était devenu une nouvelle Jeanne d’Arc.

Cette attitude eut des répercussions désagréables au sein de la Fédération anarchiste et l’on vit dans notre journal certains articles délirants qui puaient le marxisme à chaque ligne. Les vertus de Fidel Castro étaient chantées sur tous les tons, et une militante pourra écrire à propos de la déclaration de La Havane : « Dans l’immédiat, il n’y aura pas de contrepartie en échange de l’aide communiste et le danger qu’une démocratie du type des démocraties populaires s’installe à Cuba est nul. » Naïveté, jobardise, ignorance ? On reste confondu ! Ces jugements sur Cuba, qui faisaient suite à d’autres nous vantant les vertus du F.L.N. où l’on nous parlait d’anarchistes algériens dans les maquis, vont nous obliger à réagir vigoureusement. Il ne s’agissait pas d’exercer une censure contre des articles généralement bien faits, mais de contre-attaquer vigoureusement des positions nationalistes n’ayant rien à voir avec l’anarchie. Sous ma responsabilité, une page entière sera consacrée aux événements de Cuba, sous ce titre « Réflexions sur la révolution cubaine ». C’est une page qu’aujourd’hui on peut relire sans rougir.

Dans l’article de présentation que je signais « la rédaction », après un rappel historique, j’écrivais : « Aujourd’hui le mouvement révolutionnaire cubain amorce un tournant singulièrement plus grave et qui nous inquiète plus que l’origine des armes dont il se dote et des alliances circonstancielles auxquelles il est contraint. Dans une conversation avec un envoyé spécial de _L’Express, _Fidel Castro n’a pas caché son intention d’en finir avec les méthodes improvisées, libérales, voire libertaires ! Non plus d’ailleurs que son admiration pour Lénine. Tout cela suppose la création rapide d’un parti unique doté d’un appareil, d’une presse unique sous le contrôle de l’Etat. A partir de là, les espoirs mis dans la révolution cubaine auront vécu et il ne restera au mouvement ouvrier international qu’à tirer un enseignement sérieux de l’évolution qui a conduit cette révolution de type classique à sacrifier l’originalité de son socialisme à sa volonté de survie, ses libertés à la protection efficace du bloc soviétique, son indépendance nationale aux avantages économiques que la solidarité ouvrière pouvait lui garantir. »

Gaston Leval, répondant à un des articles que je signalais plus haut, sera plus sévère : « Ariel prétend que l’on instaure à Cuba un socialisme populaire. Pour lui, qui ne semble pas connaître plus les doctrines sociales dont il s’occupe que les faits qu’il commente, nationaliser tout par l’organisme étatique gigantesque qui s’appelle l’I.N.R.A. c’est instaurer le socialisme. Les coopératives cubaines sont aussi socialistes que les kolkhozes russes. Nos auteurs ont toujours proclamé avec raison que le capitalisme d’Etat était pire que le capitalisme privé car en plus d’exploiter il tue la liberté et toute possibilité de défense. Mais cela Ariel l’ignore encore. Du moins a-t-on le droit de le supposer. Sinon, ce serait pire ! »

Marc Prévôtel, qui à cette époque est par son âge dans la mouvance de la jeunesse et par conséquent plus indulgent, termine un article à propos d’un livre de C. Julien sur la révolution cubaine par cette réflexion : « Sans nous faire d’illusions sur l’évolution de la situation à Cuba ou sur les chances actuelles qu’aurait un mouvement populaire à ne pas être accaparé, par manœuvres ou par nécessité, par les tenants de l’étatisme, nous n’acceptons pas ce pessimisme. Il reste au moins une voie qu’il faut déblayer, faire connaître et élargir : celle du socialisme libertaire qui doit promouvoir des conditions optima où s’équilibrent les intérêts collectifs et l’intérêt des individus. Ce n’est cependant pas pour demain que nous chanterons victoire car cette voie est copieusement minée par les autoritaires occidentaux et orientaux. »

Enfin, Roger Hagnauer, vieux syndicaliste révolutionnaire, pose la vraie question : « Les anticastristes veulent-ils revenir avant janvier 1959 (date de l’entrée de Fidel Castro à La Havane) ? Sont-ils contre Castro vainqueur de Batista, contre Castro profiteur de la victoire, contre Castro dictateur ennemi des libertés ouvrières ? Ce sont les seules questions que nous posons. »

C’est à partir de cette page sur Cuba, faite en marge d’eux et contre leur volonté, à laquelle ne participèrent pas nos communistes libertaires qui veulent ravigoter l’anarchie en lui injectant une portion de sérum miracle marxiste-léniniste, que la situation va à nouveau se détériorer au sein de la Fédération anarchiste, et ces rénovateurs vont une nouvelle fois recevoir un appui désintéressé venu de l’extérieur, de gauchistes en tout genre et de personnalités marxistes qui se désolent, les bons apôtres, de nous voir persévérer dans nos erreurs. Aujourd’hui, les uns comme les autres ont bonne mine !

Nous prendrons conscience rapidement des dangers que fait courir à notre mouvement cette nouvelle vague dans le vent, car nous avons encore en mémoire les dégâts causés par l’affaire Fontenis. (Que le lecteur ne croie pas que je fasse des amalgames faciles, car quelques années plus tard on retrouvera tout ce joli monde uni sur une seule œuvre pie : avoir la peau de la Fédération anarchiste.) Le groupe libertaire Louise-Michel décida alors d’organiser avec le groupe Kronstadt, noyau des communistes libertaires, toute une série de confrontations, ouvertes seulement aux militants anarchistes et destinées à éclaircir les problèmes. Je n’hésite pas, même si ça peut paraître fallacieux, de citer quelques-uns des thèmes qui furent débattus avec le groupe Kronstadt comme avec le groupe marxiste révolutionnaire issu du trotskisme, Socialisme ou Barbarie, chez qui les communistes libertaires puisaient leur inspiration au point de venir à nos réunions avec sa revue à la main. Mais jugez vous-même des sujets de ces confrontations : « Notre conception du socialisme » ; « La philosophie de l’anarchie et la société moderne » ; « La révolution et son contenu » ; « Le nationalisme et l’anarchie ». Ces conférences furent suivies par tout ce qui, à la Fédération anarchiste, avait le goût du débat. Elles furent savantes et passionnées, et l’auditoire qui se pressait dans notre étroit local de la rue Ramey débordait dans les couloirs, remplissant cette sorte de cave de hurlements et de gesticulations. Mais tous ces flots d’éloquence n’apportèrent aucune solution à nos problèmes, les militants issus de Noir et Rouge, à part l’œuvre de Malatesta qu’ils exploitaient en long, en large et en travers, n’ayant qu’une connaissance fragmentaire de nos théoriciens.

Je fermai cette série de confrontations, qui eurent au moins le mérite d’enrichir les militants et de mettre chacun à sa place, par un article du Monde libertaire d’octobre 1962 : « Perspectives révolutionnaires », où j’écrivais : « Le nationalisme n’est pas un facteur révolutionnaire, mais une méthode plus moderne de continuer l’exploitation de l’homme par l’homme. Il est l’outil qui permet de reconstruire une classe dominante qui se substitue à une classe dominante usée (…), les militants anarchistes comme les militants syndicalistes révolutionnaires ne doivent pas se déterminer à partir de postulats proposés par les hommes ou les idéologies au pouvoir ou qui désirent s’y installer à travers des situations de fait créées par les contradictions du monde capitaliste, mais simplement par le fait de classe, en ayant comme outil la lutte de classe et comme objectif la suppression des classes. »

Par une curieuse coïncidence, le militant qui anima ce groupe marxiste communiste dans nos milieux venait de disparaître dans un accident. C’était un homme intelligent qui avait du mal à se dégraisser de ses premières lectures marxistes et qui en était encore au stade du confusionnisme. Pour les autres, dans l’incapacité de s’adapter à nos milieux, ils disparurent les uns après les autres. Mais je ne veux pas les abandonner à leur sort sans vous conter tout de même une anecdote qui nous fit sourire et nous agaça. Un jour, un d’entre eux qui collaborait à notre journal nous apporta un article qui n’était pas passé auparavant devant la commission de contrôle des communistes libertaires (sic). Le chef de cette minorité s’en aperçut. Cris, injures, grincements de dents et, sous nos yeux ahuris, le personnage fut prié d’aller remettre son ouvrage sur le chantier. En vérité, je fis une grosse colère, et ce bougre, qui se donne aujourd’hui les allures d’historien, fut prié de garder son papier, notre journal n’ayant pas la vocation de devenir le journal d’une « cellule ».

Dans ce même Monde libertaire dont je parlais plus haut, un titre en gras barre la première page : « On assassine à Barcelone ». Et ce n’est pas seulement en Espagne que la situation se dégrade, mais également en France parmi l’émigration où elle a des répercussions inévitables.

A la Libération, la C.N.T. espagnole repliée en France avait éclaté, et deux organisations se réclamant de la glorieuse organisation anarcho-syndicaliste étaient nées de cette scission dont les causes remontaient à la participation des anarchistes espagnols au gouvernement de Front populaire et aux journées tragiques de Barcelone de 1937. La majorité des cadres de l’organisation formait une de ces deux C.N.T., la majorité des militants de base, avec Federica Montseny qui avait reconnu ses erreurs, formait l’autre, division qui aura fatalement ses répercussions dans les autres organisations anarchistes et en particulier dans la nôtre et qui, compte tenu du caractère envahissant des militants espagnols, nous causera bien des problèmes dont le moins préoccupant ne fut pas le soutien accordé à Fontenis.

A vrai dire, avant même mon retour à Paris en 1945, pour les militants anarchistes français le choix était fait ! Sur quelle base ? Le copinage n’a pas dû y être étranger ; de toute manière, la seconde de ces organisations devint la vraie ; la première, celle qui comprenait tous les personnages importants en dehors de la Montseny, fut affublée du terme peu flatteur de C.N.T. politicienne. Pour ma part, sortant de prison, je pris le train en marche. J’évitais d’intervenir dans une querelle où les rivalités personnelles jouaient un rôle considérable et dont les arguments que chacun se jetait au visage étaient plus passionnels que doctrinaux. L’affaire Fontenis dans laquelle les responsables toulousains furent mêlés jusqu’aux oreilles, avec leur compère bulgare qui était là pour faire nombre, me conduisit à observer encore plus de réserves, ainsi d’ailleurs que la création de la C.N.T. française qu’ils nous imposèrent et qu’ils soutinrent comme la corde soutient le pendu, comme d’ailleurs S.I.A., organisation de défense de tous les antifascistes, lisez au profit exclusif des militants espagnols en exil ! J’ai, à cette époque, souvent prédit à des camarades français passionnés à soutenir un clan au profit de l’autre que la réunification inévitable des syndicalistes espagnols se ferait sur le dos de ceux qui se seraient mouillés avec l’une ou l’autre des deux équipes en présence. Et ce sentiment était encore fortifié par l’importance des réfugiés espagnols dans notre pays. Une vingtaine de mille pour le moins. Partout où nous formions des groupes anarchistes, des militants espagnols se joignaient à eux, apportant dans nos milieux une expérience et une foi enrichissantes, mais aussi leurs querelles, un tour d’esprit, des projets d’organisation qui ne convenaient pas à notre histoire et peut-être plus à notre époque, comme on peut le constater aujourd’hui en Espagne.

La part que les réfugiés anarchistes espagnols avait prise à la Résistance, autant que les souvenirs de 1936, leur avait valu une situation privilégiée, mais la passion qu’ils avaient mise à reconstituer une C.N.T. française à l’image de leur organisation les avaient coupés de ce syndicalisme français pour lesquels la charte d’Amiens, c’est-à-dire la non-ingérence des partis politiques de gauche mais également du parti anarchiste, était une bible. La C.N.T. espagnole, coupée des forces populaires, stagnait, se transformant lentement en organisation d’assistance à ses membres les plus démunis. Elle était conduite au combat par un état-major timoré à l’affût du miracle démocratique qui finit bien par arriver un jour sans qu’il y fût pour grand-chose. Après une tentative malheureuse au lendemain de la Libération de franchir les Pyrénées pour tenter un soulèvement, quelques opérations avaient bien été entreprises pour déstabiliser le régime de Franco, mais elles furent dues le plus souvent à des initiatives individuelles que la direction, installée à Toulouse, regardait sans trop de sympathie, prête cependant à les désavouer ou à les annexer, à partir des résultats. La réunification donna un coup de fouet à la lutte antifasciste en Espagne. Dans sa sagesse, le congrès de réunification avait nommé au secrétariat intercontinental, lisez dans le jargon de nos amis espagnols à la direction des luttes contre Franco, un homme de grande valeur qui sera mon ami et que j’aiderai dans la mesure de mes faibles moyens : José Pascual ! Autour de José Pascual, une équipe de jeunes va se former parmi lesquels quelques militants de la Fédération anarchiste française. En Espagne, la lutte va se réveiller et la France va devenir la base logistique de ces opérations.

Le bilan ne sera pas négligeable. Les bombes vont éclater en Espagne avec leur cortège d’arrestations et d’exécutions par le garrot. L’équipe clandestine des Jeunesses ibériques, organisée par Pascual, va louper Franco d’un cheveu, ce qui provoquera de nouvelles vagues d’arrestations et d’exécutions. Ces événements auront leurs répercussions en France. Sur un des jeunes Français arrêtés, la police espagnole trouvera mon nom avec, comme indication, militant de Force ouvrière. La police de De Gaulle, qui collabore avec la police de Franco, se rendra à Force ouvrière pour arrêter un autre Joyeux, ce qui donnera le temps à André Bergeron et à ses amis de me mettre à l’abri en attendant que les choses s’arrangent. Cette affaire mérite que l’on conte une anecdote : Suzy, prévenue à temps, aura juste le temps de rejoindre la maison pour faire le ménage et lorsque les poulets arriveront pour perquisitionner, ils trouveront avec Suzy un Lecoin en grande forme qui finira par mettre l’adversaire en déroute. Jamais Lecoin n’était aussi percutant que lorsqu’il s’agissait de défendre la veuve et l’orphelin et de mettre entre la police et l’accusé sa mince personne animée par une surprenante énergie.

Incontestablement l’exploit de nos jeunes camarades de la Fédération ibérique des jeunesses libertaires, aidés par leurs amis français et italiens, fut l’enlèvement et la séquestration, à Rome, d’un monsignore italien, première opération de ce genre qui souleva une immense émotion dans le monde entier, mais qui, cependant, n’eut rien de commun avec ce qu’on verra par la suite, car, libéré au bout de huit jours et interrogé sur les tortures qui lui furent infligées par ses bourreaux, ce haut dignitaire de l’Eglise déclara simplement que ceux-ci lui avaient lu pendant une semaine de captivité les œuvres complètes de Malatesta, Bakounine et Kropotkine ! La direction de la C.N.T., effrayée par les exécutions en Espagne, désavoua l’expédition, mais, pour ma part, rompant avec ma réserve sur la politique de la C.N.T. espagnole, je fis avec mon gendre Pepito Rosell le tour des radios pour expliquer et justifier l’action des jeunes anarchistes espagnols. En Espagne, la répression contre la résistance anarchiste s’intensifiait. L’exécution de Delgado et de Granados souleva l’horreur du monde entier. De Gaulle, confirmant son appui au régime de Franco, qu’il va d’ailleurs rencontrer, fit arrêter, sous le délit d’association de malfaiteurs, une douzaine de réfugiés anarchistes en France, dont José Pascual, et il nous fallut des mois pour les arracher à la prison. Disons une fois de plus que les relations de Suzy, haut fonctionnaire au ministère du Travail, et les efforts de la direction de Force ouvrière et des avocats de la Ligue des droits de l’homme nous furent précieux. Pascual, ce magnifique militant, atteint par la silicose attrapée à travailler dans les mines, disparaîtra quelques années plus tard et j’écrirai alors dans notre journal l’article qu’un tel militant méritait.

En dehors des sacrifices que ce genre de luttes imposait, mais qui sont le lot des organisations révolutionnaires, je n’ai jamais bien compris l’attitude de la direction toulousaine de la C.N.T. espagnole en exil, si ce n’est que cette espèce d’affaissement que produit l’âge, les honneurs et un certain confort poussent les militants vieillis et fatigués à remplacer les luttes par des radotages d’anciens combattants.

Mais c’est peut-être Fernando Gomez Pelaez, qui m’avait ouvert les colonnes de Solidaridad Obrera, lorsque Fontenis se fut emparé du Libertaire et qui était alors en opposition avec la direction de Toulouse, qui cerna mieux ce problème en écrivant dans Le Monde Libertaire (juste retour des choses) : « Ce renouveau sera difficile si les anciens mouvements, le nôtre inclus, ne comprennent pas l’évolution des esprits, ne se rendent pas compte de la situation réelle de l’Espagne actuelle — bien différente de celle des années trente — et au lieu des formules et des routines dépassées, ne savent pas offrir au peuple des solutions véritables, tant pour modifier les conditions d’existence que pour assurer la transformation économique et sociale du pays. »

On ne saurait mieux dire, et pour ma part je n’écrirai et ne dirai pas autre chose. Notre Fédération anarchiste apporta à nos camarades anarchistes emprisonnés en Espagne et en France tout son appui sans se soucier des fantasmes de la Rue de Belfort. On me le reprocha parfois, pourtant l’histoire nous a donné raison ! La fin de la guerre d’Algérie n’avait pas mis un terme à l’agitation parmi les étudiants. En dehors de l’U.N.E.F. secouée par des problèmes corporatifs et déchirée par les tendances qui se disputaient sa direction, les jeunes étudiants appartenant aux partis politiques de gauche contestaient la politique réformiste de leurs partis politiques respectifs et portaient cette contestation au sein des universités. Un sentiment qui, quatre ans plus tard, fera exploser la Sorbonne était en train de naître. Organisés dans une Entente des étudiants libertaires dans laquelle les militants de la Fédération anarchiste étaient nombreux, même s’ils n’étaient pas les seuls, associés à des trotskistes de diverses obédiences, nos jeunes camarades animaient les multiples manifestations qui sillonnaient le quartier Latin. Cette contestation avait gagné les rangs des communistes et eut ses répercussions au tumultueux congrès des étudiants communistes de 1964, dont une jeune anarchiste nous rend compte dans Le Monde libertaire : « Le Parti n’a pas évolué. Il est resté farouchement monolithique. Devant certains problèmes, une politique de souplesse peut créer l’illusion, mais au bout de l’effort de compréhension que consent le bureau politique il y a la volonté de ramener les relaps à une saine compréhension du centralisme démocratique, c’est-à-dire la centralisation au sommet de toute l’activité de la base. »

Je rappelle que c’était en 1964 ! Les partis de gauche et spécialement le Parti communiste seront obligés de prendre des mesures pour ramener ces jeunes étudiants dans les clous, et les flâneurs du quartier Latin assisteront à ce spectacle peu banal de jeunes membres de la Fédération, occupés à vendre leur journal sur le boulevard Saint-Michel, mobilisés pour aller protéger le siège des étudiants communistes menacé par les gros durs du Parti ! C’était un spectacle que je n’aurais pas voulu manquer et j’étais là, dans la librairie qui servait de siège aux étudiants communistes, un des premiers à m’attendrir sur leurs ennuis ! C’est à cette époque, à la suite de notre congrès de Montmartre, que le groupe communiste libertaire se désagrégea et disparut en laissant pourtant une trace de son passage, une réalisation que certains de ses membres élevèrent par la suite à un niveau historique (sic). C’est incontestablement à eux qu’on doit le changement du format de notre journal Le Monde libertaire. La part que chacun apporte à un travail en commun est naturellement fonction de ses… capacités, mais, après tout, ne faisons pas la fine bouche, il fallait y penser… pas ?

Cependant, chacun à la Fédération anarchiste sentait qu’une nouvelle fois les buts et les moyens de l’organisation devaient être éclaircis. Dans un texte de haute tenue, sous le titre « La Fédération anarchiste », que nous publierons encadré dans notre journal de janvier 1963, ce que nous ne faisions jamais, André Devriendt écrit : « …les militants peuvent ressentir la nécessité de préciser clairement les objectifs à atteindre et par quels moyens ils le feront. C’est la raison qui incite ces militants à se regrouper en tendances. Il y a actuellement à la Fédération anarchiste des tendances constituées. D’autres groupes n’adhèrent à aucune tendance, soit qu’ils n’en éprouvent pas le besoin, soit que les militants qui les composent se réclament eux-mêmes de différentes tendances. L’organisation en tendances permet aux camarades qui y militent de participer à la lutte sociale selon leur conception propre, de prendre des résolutions sous leur propre responsabilité sans engager l’ensemble de la Fédération anarchiste. La confrontation des diverses opinions se fait au sein de la Fédération, dans ses congrès, dans le Bulletin intérieur et dans l’organe de la Fédération anarchiste, Le Monde libertaire, en toute liberté. »

Mais cet appel à nos principes ne sera pas entendu. C’est trop tard et de toute manière la Fédération doit cesser d’être un fourre-tout, réceptacle de tous les contestataires, si elle veut rester anarchiste. Des hommes, qui s’étaient trompés de parcours, s’en vont, d’autres entrent.

Une page est en train de se tourner. Dans les usines, les ouvriers grognent sans grande efficacité, dans les écoles les galopins hurlent, les partis se désagrègent lentement, le monde change.

En 1965, des valeurs morales qui semblaient établies de toute éternité vont bientôt s’effondrer. Bien dans sa peau, la Fédération anarchiste va essayer d’être présente et, dans une certaine mesure, à l’échelle de ses forces encore minces, elle le sera !


Article publié le 23 Août 2019 sur Fr.theanarchistlibrary.org