La Suisse, une usine d’armes

Les entreprises, les fournisseurs, les marchands d’armes : dans sa nouvelle publication “RĂŒstungsexport”, la WOZ [1] donne un aperçu du commerce discret des armes en Suisse. Jusqu’à prĂ©sent, seul le SecrĂ©tariat d’État Ă  l’économie (Seco) publiait des statistiques annuelles sur le type d’armements exportĂ©s et sur les pays cibles. Mais quels sont les noms des entreprises impliquĂ©es dans le commerce des armes, combien tirent-elles profit du commerce de guerre, dans quels produits sont-elles spĂ©cialisĂ©es ? Tout cela est restĂ© l’un des secrets les mieux gardĂ©s en Suisse.

AprĂšs un conflit juridique de cinq ans avec le Seco, la WOZ publie maintenant les noms des fabricants d’armes basĂ©s en Suisse. Les donnĂ©es que le SecrĂ©tariat d’État a Ă©tĂ© obligĂ© de publier suite Ă  un arrĂȘt du Tribunal fĂ©dĂ©ral permettent d’avoir un aperçu trĂšs dĂ©taillĂ© de l’industrie suisse de l’armement. Pour chacune des quelques 150 entreprises actives dans le secteur, elles contiennent le montant des exportations autorisĂ©es chaque annĂ©e. En outre, la catĂ©gorie dans laquelle elles ont Ă©tĂ© autorisĂ©es Ă  exporter des armes ou des composants est maintenant indiquĂ©e : munitions, armes lĂ©gĂšres, chars, avions, etc. Quant Ă  savoir si les exportations autorisĂ©es ont effectivement eu lieu et quelles marchandises ont effectivement Ă©tĂ© livrĂ©es Ă  quels clients (qu’il s’agisse d’armĂ©es, d’unitĂ©s de police ou d’autres entreprises d’armement), aucune donnĂ©e n’est publiĂ©e par le Seco… Le secret commercial !

  • La plus grande usine de production de munitions se trouve dans l’Oberland bernois et ce n’est pas une coĂŻncidence. Le lien entre Thoune et la poudre Ă  canon remonte Ă  plusieurs siĂšcles. En 1586, un moulin Ă  poudre y avait Ă©tĂ© construit. Au milieu du 19e siĂšcle, la fabrique fĂ©dĂ©rale de munitions suisse lui a succĂ©dĂ© avant la Ruag Ammotec aprĂšs la fin de la guerre froide. Aujourd’hui, celle-ci produit des munitions de petit calibre.
    La propriĂ©taire actuelle de la Ruag Ammotec – entreprise d’une valeur de 300 Ă  400 millions de francs suisses – est la ConfĂ©dĂ©ration suisse. Mais cela va bientĂŽt changer. La ConfĂ©dĂ©ration veut vendre la Ruag Ă  la seule condition, imposĂ©e par le Conseil fĂ©dĂ©ral, que l’acheteur provienne d’un “pays occidental” et continue de produire Ă  Thoune.
  • RWM Schweiz Ă  Zurich et Altdorf UR est le deuxiĂšme plus grand exportateur de munitions. La troisiĂšme place est dĂ©tenue par le RWM Zaugg au Lohn Ammannsegg, Ă  Soleure (dĂ©tonateurs). Tous deux sont la propriĂ©tĂ© de la sociĂ©tĂ© allemande Rheinmetall.
  • L’affirmation constante des partis bourgeois de droite dans leurs campagnes Ă©lectorales selon laquelle les PME sont l’épine dorsale de l’industrie suisse de l’armement perd encore plus de crĂ©dibilitĂ© avec le rapport sur l’armement : manifestement, l’épine dorsale de l’industrie suisse de l’armement est formĂ©e par ces multinationales.
  • Deux grandes entreprises sont actives dans la production de fusils et de pistolets en Suisse : B&T Ă  Thoune et SIG Sauer Ă  Schaffhouse. B&T a rĂ©agi durement aux demandes de renseignements de la WOZ : leurs avocats ont envoyĂ© une lettre recommandĂ©e informant le journal que si de fausses allĂ©gations Ă©taient formulĂ©es un procĂšs s’ensuivrait.
  • De nombreux marchands d’armes se trouvent exclusivement en ligne : par exemple la boutique en ligne de Zurich, Custom Defense Solutions AG. Le site web dĂ©clare entre autres que “les dĂ©veloppements politiques sur notre continent vont dans une direction que la plupart des citoyens suisses ne veulent pas suivre” et que “la possession privĂ©e d’armes Ă  feu est une question clĂ© pour maintenir l’indĂ©pendance par rapport au dĂ©tenteurs de pouvoir”.
  • Selon une Ă©tude de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), la Suisse Ă©tait le 13e exportateur d’armes au monde entre 2015 et 2019, avec une part de 0,9 % du marchĂ© mondial des armes. Le classement des exportateurs d’armes est menĂ© par les États-Unis, la Russie, la France, l’Allemagne et la Chine. Selon le Seco, le montant total des exportations rĂ©alisĂ©es en Suisse en 2019 a fortement augmentĂ© pour atteindre 728 millions de francs suisses, une valeur record pour les dix derniĂšres annĂ©es. Au premier semestre 2020, il a littĂ©ralement explosĂ© : comme cela a Ă©tĂ© annoncĂ© cette semaine, les entreprises suisses ont dĂ©jĂ  exportĂ© du matĂ©riel de guerre pour une valeur de 501 millions de francs – presque deux fois plus que pendant la mĂȘme pĂ©riode l’annĂ©e derniĂšre.
  • Il est prouvĂ© que des armes en provenance de Suisse ont Ă©tĂ© utilisĂ©es Ă  plusieurs reprises dans des conflits armĂ©s. Par exemple, le lance-roquettes M72 du groupe Nimmo. Il a Ă©tĂ© utilisĂ© dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan, entre autres. “Cette arme supĂ©rieure sera un Ă©lĂ©ment important dans les combats du futur”, dit dans la vidĂ©o un ranger amĂ©ricain qui a pris d’assaut des maisons dans la province afghane de Kandahar – armĂ© d’un lance-roquettes dont une piĂšce a Ă©tĂ© fabriquĂ©e en Suisse. On pense aussi au fusils-sniper B&T qui ont Ă©tĂ© utilisĂ©s contre des manifestant·e·s en Ukraine.

https://www.rĂŒstungsreport.ch

AccĂšs inĂ©gal Ă  l’assistance pour les victimes de traite des ĂȘtres humains

Il y a rĂ©guliĂšrement des personnes dans le systĂšme d’asile qui sont victimes de traite d’ĂȘtres humains. Souvent, il est trĂšs difficile pour ces personnes d’obtenir l’asile parce que le SecrĂ©tariat d’État aux migrations ne les croit pas et qu’elles ne peuvent pas “suffisamment” prouver leur expĂ©rience. ConsĂ©quence : leurs demandes d’asile sont rĂ©guliĂšrement rejetĂ©es et les personnes sont expulsĂ©es, souvent vers des pays oĂč elles sont Ă  nouveau exposĂ©es au risque de traite.

Celles qui sont cru peuvent obtenir l’asile en Suisse, mais pour beaucoup d’entre elles, le soutien n’est pas suffisant. Cela est dĂ» Ă  la loi suisse sur l’aide aux victimes. En vertu de cette loi, le principe de territorialitĂ©, les personnes qui ont Ă©tĂ© victimes de traite d’ĂȘtres humains Ă  l’étranger ne reçoivent pas de prestations si elles ne rĂ©sidaient pas en Suisse au moment du dĂ©lit.

En vertu de la loi sur l’assurance maladie et de l’aide d’urgence prĂ©vue Ă  l’article 12 de la Constitution fĂ©dĂ©rale, les personnes touchĂ©es par la traite ne peuvent actuellement prĂ©tendre qu’à trois des six prestations minimales : soins mĂ©dicaux d’urgence, aide psychologique et matĂ©rielle. Elles n’ont pas droit aux trois autres droits minimums – logement convenable, services de conseil et de traduction. En raison de cette inĂ©galitĂ© de traitement, l’UnitĂ© spĂ©cialisĂ©e dans la traite des femmes et la migration des femmes [2] a lancĂ© un appel l’annĂ©e derniĂšre. L’appel demande que toutes les personnes touchĂ©es par cette violence aient accĂšs Ă  une aide spĂ©cialisĂ©e, quels que soient le lieu oĂč elles ont subi le crime et leur statut de rĂ©sidence.

Yvan Perrin

L’ancien conseiller national de l’UDC neuchĂąteloise Yvan Perrin a Ă©tĂ© acquittĂ© par le tribunal de police pour discrimination raciale. Il avait Ă©tĂ© accusĂ© d’avoir propagĂ© des propos anti-musulmans. Il avait lancĂ© une polĂ©mique sur son compte Facebook au sujet du MusĂ©e des civilisations islamiques de La-Chaux-de-Fonds. Il a laissĂ© les commentaires publiĂ©s en-dessous de son post, dont ceux qui appellaient Ă  la haine et Ă  la violence contre des personnes sur la base de leur religion. Toutefois, le juge Bastien Sandoz a estimĂ© que le fait de laisser les commentaires en l’état ne signifie pas que le politicien les diffusait activement. Yvan Perrin a affirmĂ© que son propre commentaire “l’infection s’étend”, n’était pas dirigĂ© contre tous.tes les musulman·ne·s, mais contre les FrĂšres musulmans.

Yvan Perrin

Berne dĂ©crit les revendications du groupe “Stop Isolation” comme non solidaires et non dĂ©mocratiques

La semaine derniĂšre, le groupe “Stop Isolation” s’est rĂ©uni devant le SEM [3] Ă  Berne pour protester contre les conditions inhumaines des rĂ©fugié·e·s ayant fait l’objet d’une dĂ©cision nĂ©gative en Suisse . Dans une lettre adressĂ©e au canton de Berne et au gouvernement fĂ©dĂ©ral, le groupe a formulĂ© des demandes concrĂštes :

  1. Permis de séjour
  2. Pas d’isolement dans les camps de renvoi
  3. Pas de contrîles permanents, d’amendes et de peines de prison
  4. Respect et dignité.

Le canton de Berne a maintenant rĂ©pondu Ă  la lettre (qui se trouve ici) et prend position contre toutes les demandes du groupe “Stop Isolation”. Pour le canton, ces revendications – qui visent Ă  une Ă©galitĂ© de traitement et de droits fondamentaux pour tous·tes – manquent avant tout de solidaritĂ© envers les rĂ©fugié·e·s ayant fait l’objet d’une dĂ©cision positive, qui devraient ĂȘtre mieux lotis que ceux ayant fait l’objet d’une dĂ©cision nĂ©gative. DeuxiĂšmement, les revendications seraient antidĂ©mocratiques, le traitement discriminatoire des personnes ayant fait l’objet d’une dĂ©cision nĂ©gative Ă©tant justifiĂ© par la loi.

Tout simplement malhonnĂȘte. Les reprĂ©sentant·e·s de la politique d’asile inhumaine de Berne accusent les personnes mĂȘme qu’iels poussent aux limites de l’existence et de la sociĂ©tĂ© de ne pas ĂȘtre solidaires avec d’autres rĂ©fugié·e·s. La seule chose qui n’est pas solidaire c’est cette politique d’asile, qui isole les gens et les contraint Ă  une absence totale de perspectives. Non moins malhonnĂȘte : la rĂ©fĂ©rence aux lois dĂ©mocratiquement lĂ©gitimĂ©es qui doivent ĂȘtre respectĂ©es. Pas une seule des personnes concernĂ©es n’a pu dire un mot Ă  ce sujet. Ces lois, qui visent uniquement l’administration et l’isolement des rĂ©fugié·e·s, ont Ă©tĂ© “lĂ©gitimĂ©es” par des privilĂ©gié·e·s dĂ©tenteurs et dĂ©tentrices de passeports suisses. Rien de “dĂ©mocratique” lĂ  dedans.

En réponse, le groupe a repris la protestation lundi et a manifesté sur la Bundesplatz et devant le bureau de la Direction de la sécurité à Berne.

Nous ne sommes ni antidĂ©mocratiques ni dĂ©pourvus de solidaritĂ©. Nous exprimons notre opinion et demandons des amĂ©liorations. Personne ne devrait se sentir si peu respectĂ©. Toute personne a droit au respect et Ă  une vie digne et libre. Isoler les gens n’a rien de solidaire. C’est pourquoi nous devons continuer de nous battre.

Attaque de peinture contre la statue du marchand d’esclaves de Pury à Neuchñtel

Dans la nuit de dimanche à lundi, la statue de David de Pury a été attaqué avec de la peinture rouge sang.

Alors que partout dans le monde les statues des colonisateurs et des esclavagistes tombent, David De Pury trĂŽne toujours au coeur de NeuchĂątel. Le 8 juin dernier, une pĂ©tition a Ă©tĂ© lancĂ©e pour dĂ©boulonner la statue Ă  l’effigie de celui qui a fait fortune grĂące Ă  la traite des esclaves et leur exploitation. De Pury Ă©tait actionnaire de la compagnie Pernambuco e ParaĂŹba qui a dĂ©portĂ© 42 000 esclaves de l‘Angola au BrĂ©sil. En plus de tirer du profit de la traite des esclaves, De Pury s‘est enrichi avec le commerce du bois du BrĂ©sil. Il a Ă©galement participĂ© Ă  la crĂ©ation de colonies en AmĂ©rique du Nord auxquelles il vendait des esclaves. Entre 1450 et 1850, 1 million de soldats suisses ont Ă©tĂ© envoyĂ©s pour Ă©craser des rĂ©voltes d’esclaves. Si la Suisse n‘a pas eu de colonies, elle a jouĂ© un rĂŽle central au fonctionnement du systĂšme esclavagiste et en a profitĂ© Ă©normĂ©ment.

Aux personnes qui pensent qu’une telle statue devrait ĂȘtre conservĂ©e dans un musĂ©e, nous rĂ©pondons oui mais pas sans le rouge qui symbolise le sang des esclaves. En quelques semaines de soulĂšvements aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter a obtenu la condamnation pour meurtre de Derek Chauvin, le policier qui a assassinĂ© George Floyd, la mise en examen de ses trois collĂšgues, la rĂ©ouverture du dossier du policier qui a assassinĂ© Breonna Taylor et le dĂ©mantĂšlement de la police de Minneapolis. C’est la preuve que quand on lutte on peut gagner ! Cette lutte a permis aux personnes noires de reprendre le pouvoir dans leurs mains.

DĂ©boulonner les statues des esclavagistes est important mais on me doit pas oublier que la richesse des Ă©tats europĂ©ens aujourd’hui provient du vol des terres et de l‘extraction de leurs richesses. C’est ce processus mĂȘme qui est responsable de la catastrophe Ă©cologique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Affirmer que les vies noires comptent implique de lutter pour démanteler un systÚme fondamentalement raciste. Un par un nous démantÚlerons les symboles des esclavagistes et de tous les autres oppresseurs et érigerons des monuments en la mémoire de toutes celles et ceux qui ont lutté contre le colonialisme.

Incendie chez Securitas AG

À Fribourg, deux voitures de sociĂ©tĂ© ont Ă©tĂ© incendiĂ©es en rĂ©action Ă  la violence raciste commise par Securitas AG. Le communiquĂ© rĂ©sume les actes de violence connus contre les fugitifs Ă  partir de l’annĂ©e 2020. La dĂ©claration dĂ©clare :

Bien que cette violence se cache derriĂšre des murs et des barbelĂ©s, elle se trouve en plein milieu de notre sociĂ©tĂ©. Elle est la suite logique d’un systĂšme qui catĂ©gorise, isole et dĂ©porte. […] A notre tour on a voulu contribuer Ă  cette vague de protestation qui fait Ă©cho Ă  la bien plus grande vague de rĂ©volte contre les violences policiĂšres et l’autoritĂ© de la police.

Cette action s’ajoute aux protestations de ces derniĂšres semaines Ă  GenĂšve, Lausanne et en Suisse alĂ©manique.

Criminalisation de la solidarité antiraciste

Hagen Kopp, qui est depuis des dĂ©cennies un militant antiraciste en Allemagne, devra ĂȘtre jugĂ©. Le ministĂšre public compĂ©tent d’Aschaffenburg l’accuse d’avoir publiquement appelĂ© Ă  des actes criminels, car son nom figurait dans les mentions lĂ©gales du site web www.aktionbuergerinnenasyl.de. En 2017 et en lien avec ce site web, une des premiĂšres campagnes d’asile de citoyen·e·s a dĂ©butĂ© Ă  Hanau, principalement en raison des expulsions vers l’Afghanistan.

Une cinquantaine de personnes ont signĂ© un appel, dans lequel il est Ă©crit :

Nous accorderons l’asile de citoyen aux fugitifs d’Afghanistan qui sont menacĂ©s d’expulsion, c’est-Ă -dire que nous ferons de la place dans nos appartements et, si nĂ©cessaire, nous cacherons les personnes qui doivent ĂȘtre renvoyĂ©es Ă  la guerre et Ă  la persĂ©cution.

Dans un texte figurant sur le site web qui l’accompagne, il est dit : “J’appelle donc Ă  soutenir les initiatives locales qui accordent l’asile de citoyens aux gens menacĂ©s d’expulsion et, si nĂ©cessaire, les cachent dans leur maison.” Kopp est accusĂ© de cette phrase. L’ordonnance pĂ©nale stipule que la demande d’octroi de l’asile de citoyen·e·s de Kopp pourrait constituer une violation de la Loi sur le sĂ©jour.

Kopp lui-mĂȘme dit que l’accusation ne peut ĂȘtre justifiĂ©e par rien. La seule chose qui a sa place sur le banc des accusĂ©s ici, c’est la politique de dĂ©portation et d’exclusion et non les actions de solidaritĂ© et les actions contre cette injustice. Le ministĂšre public a fixĂ© une amende de 1 200 euros et veut imposer les frais de procĂ©dure Ă  Kopp. Il rĂ©siste Ă  cela. Le procĂšs aura lieu jeudi au tribunal de district d’Alzenau.

Nous nous souvenons de nombreux autres exemples dans lesquels la solidaritĂ© avec les exilé·e·s Ă©tait et est encore criminalisĂ©e. Il s’agit notamment de la criminalisation et de la suppression actuelles des structures de solidaritĂ© dans les Ăźles grecques, du procĂšs d’Anni Lanz en Suisse ou de la criminalisation du sauvetage en mer (pour un aperçu des cas individuels de ces derniĂšres annĂ©es, cliquez ici.

La poursuite de la criminalisation montre Ă©galement que la solidaritĂ© mutuelle est une arme puissante que craignent les personnes qui veulent maintenir les conditions qui prĂ©valent. Utilisons-la !

A Calais et Vintimille, les toujours mĂȘmes mĂ©thodes sont encore utilisĂ©es

Au petit matin du 10 juillet, des expulsions ont eu lieu Ă  Calais. Deux camps ont Ă©tĂ© dĂ©truits et environ 500 rĂ©sident·e·s ont Ă©tĂ© emmené·e·s dans 16 bus vers des centres d’asile situĂ©s en dehors de la rĂ©gion frontaliĂšre. Il y a Ă©galement eu des contestations et la police, qui est arrivĂ©e avec un important dĂ©ploiement, a arrĂȘtĂ© plusieurs personnes. La dissolution du camp Ă©tait fermĂ©e Ă  la presse et les Ă©vĂ©nements ne pouvaient ĂȘtre documentĂ©s que de maniĂšre trĂšs limitĂ©e. L’association Care4Calais parle de la plus grande expulsion depuis 2016, date Ă  laquelle la cĂ©lĂšbre Jungle de Calais avec ses 10 000 habitant·e·s a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©e :

“On prĂ©tendait que la dĂ©molition de la grande jungle de Calais en octobre 2016 empĂȘcherait les gens de venir Ă  Calais pour traverser la Manche, mais ce n’est pas le cas. […] Le seul effet des expulsions est d’accroĂźtre le dĂ©sespoir des personnes vivant dans les camps, de sorte qu’elles veulent quitter la France et traverser la Manche de façon encore plus urgente. …] La seule vĂ©ritable solution serait un moyen sĂ»r et lĂ©gal de rĂ©clamer le droit d’asile sans risquer une vie en traversant la Manche et en vivant dans la misĂšre Ă  Calais. Une situation qui fait honte Ă  la France et au Royaume-Uni”.

Toujours les mĂȘmes mĂ©thodes contre la libertĂ© de circulation sont aussi utilisĂ©es Ă  la frontiĂšre française avec l’Italie : l’association Caritas Intemelia in Ventimiglia Ă©crit que les autoritĂ©s françaises refoulent une centaine de personnes par jour Ă  la frontiĂšre. En consĂ©quence, cette annĂ©e, plus de 700 personnes se sont dĂ©jĂ  retrouvĂ©es bloquĂ©es Ă  Vintimille.

Le confinement du Camp de Mória est prolongé pour la sixiÚme fois

Depuis cinq mois, des gens sont enfermĂ©s au Camp de MĂłria. Depuis le mois de mars et prĂ©tendument Ă  cause du Coronavirus, les gens n’ont pas Ă©tĂ© autorisĂ©s Ă  quitter le camp d’asile, oĂč les conditions de vie sont depuis des annĂ©es catastrophiques. Cette semaine, le verrouillage du Camp de MĂłria a Ă©tĂ© prolongĂ© indĂ©finiment pour la sixiĂšme fois. Ceci malgrĂ© le fait qu’il n’y ait aucun cas connu de Covid-19 dans le camp et que les restrictions pour les personnes en GrĂšce en dehors des camps et pour les touristes ont Ă©tĂ© levĂ©es il y a quelques semaines. Il semble donc relativement clair que le Coronavirus est utilisĂ© comme prĂ©texte pour enfermer les exilé·e·s. Les consĂ©quences sanitaires de cet enfermement continu sont dĂ©sastreuses. 15 000 personnes vivent dans des tentes et des cabanes construites par leurs soins dans des espaces trĂšs rĂ©duits. Ils et elles ne peuvent pas se dĂ©placer librement et n’ont pratiquement pas accĂšs aux structures de soutien. Il y a des tensions sociales dans le camp et il n’y a ni nourriture ni eau en quantitĂ© suffisante. En outre, les personnes du camp sont constamment menacĂ©es par la violence massive de l’État et de la droite.

À ces atrocitĂ©s s’ajoute la brutalitĂ© du rĂ©gime d’asile. Les personnes sont exposĂ©es Ă  la menace d’une dĂ©cision d’asile nĂ©gative Ă  tout moment. Si cette mesure est prise, les gens ne reçoivent plus rien. MĂȘme pas de nourriture. Cela signifie qu’ils sont enfermĂ©s dans une prison en plein air sans nourriture et qu’ils doivent s’attendre Ă  ĂȘtre expulsĂ©s tous les jours.

La semaine derniĂšre, plusieurs familles de Mytilini ont manifestĂ© contre cette violence flagrante qu’elles subissent quotidiennement. La rĂ©ponse de l’État grec a Ă©tĂ© un dĂ©ploiement brutal de la police anti-Ă©meute qui a arrĂȘtĂ© la manifestation et ramenĂ© de force les gens au Camp de MĂłria.

Les fonctionnaires des frontiÚres sur la route des Balkans incisent des mains, humilient et déportent

Le RĂ©seau de surveillance de la violence aux frontiĂšres [4] a rĂ©vĂ©lĂ© 20 cas de refoulements illĂ©gaux en juin et a documentĂ© les expĂ©riences de 351 personnes dont les droits ont Ă©tĂ© violĂ©s Ă  la frontiĂšre extĂ©rieure de l’UE. Les personnes sur place ont enregistrĂ© divers actes cruels et abusifs commis par des agent·e·s d’au moins dix autoritĂ©s nationales diffĂ©rentes. Quelques-uns des dĂ©veloppements dĂ©crits dans la politique frontaliĂšre europĂ©enne sur la route des Balkans :

  • Croatie : Dans la rĂ©gion frontaliĂšre, des policier·e·s ont blessĂ© des exilé·e·s lors de refoulement en leur infligeant des coupures de couteau dans les mains. Cela a Ă©tĂ© fait dans le but spĂ©cifique de dissuader d’autres rĂ©fugié·e·s sous les yeux desquels ces actes ont Ă©tĂ© commis. Les cicatrices restantes seront aussi visibles par tous les rĂ©sident·e·s dans les camps. En outre, il y a eu plusieurs cas de coups de crosse de fusil sur la tĂȘte de exilé·e·s. Ensuite, les plaies saignantes ont Ă©tĂ© badigeonnĂ©es de nourriture comme du ketchup – une cruelle moquerie envers les exilé·e·s. À l’intĂ©rieur du pays, des gens sont Ă  nouveau morts. Probablement six personnes sont dĂ©cĂ©dé·e·s en essayant de traverser les riviĂšres MreĆŸnice et Korona. Leur nombre exact est difficile Ă  dĂ©terminer, car les cadavres disparaissent souvent dans la riviĂšre. Les deux riviĂšres traversent le centre du pays et sont un bon exemple du fait que les rĂ©gions frontaliĂšres ne sont pas les seules Ă  ĂȘtre dangereuses le long des voies de migration. À l’intĂ©rieur du pays Ă©galement, il y a du profilage racial, des arrestations et des refoulements sans aucun avis officiel. Une enquĂȘte sur l’utilisation des fonds de l’UE soulĂšve des questions sur le rĂŽle de l’UE dans ce scĂ©nario violent. En 2018, l’UE a accordĂ© Ă  la Croatie 6,8 millions d’euros pour la sĂ©curitĂ© de ses frontiĂšres. Un systĂšme de contrĂŽle est censĂ© ĂȘtre mis en place pour garantir que toutes les activitĂ©s des autoritĂ©s frontaliĂšres sont “proportionnĂ©es” et conformes aux droits fondamentaux et Ă  la lĂ©gislation europĂ©enne en matiĂšre d’asile. Cependant, cela n’a jamais vu le jour. Des 300 000 € (sur les 6,8 millions) prĂ©vus pour les structures de contrĂŽle, un total de 84 672 € a Ă©tĂ© allouĂ© Ă  la police croate. Le reste a Ă©tĂ© rĂ©orientĂ© vers d’autres usages ou n’a pas Ă©tĂ© dĂ©pensĂ© du tout. L’UE finance donc directement une autoritĂ© policiĂšre impliquĂ©e dans des pratiques illĂ©gales de refoulement.
  • Roumanie : Des violences physiques et psychologiques sont Ă©galement commises par les fonctionnaires des frontiĂšres, en particulier des personnes ont Ă©tĂ© blessĂ©es par des cĂąbles et des matraques. Les frontiĂšres sont “sĂ©curisĂ©es” afin d’éviter que des demandes d’asile ne soient faites dans le pays.
  • GrĂšce : Selon la nouvelle exigence d’accrĂ©ditation, en plus des ONG dans les camps, de nombreux groupes sont touchĂ©s par la criminalisation. C’est le cas par exemple, pour les organisations ou collectifs qui apportent une aide de solidaritĂ© dans la rue, en fournissant de la nourriture ou des services mĂ©dicaux. Dans ce contexte, les exilé·e·s ont Ă©tĂ© emmené·e·s par les autoritĂ©s avec la promesse d’une lĂ©galisation et se sont retrouvé·e·s en Turquie quelques heures plus tard aprĂšs une dĂ©portation collective.
  • Italie : La tromperie se produit Ă©galement en Italie, oĂč les autoritĂ©s prennent les empreintes digitales des exilé·e·s et leur suggĂšrent qu’ils et elles pourraient dĂ©sormais demander l’asile, pour ensuite les expulser vers la SlovĂ©nie et les refouler en chaĂźne Ă  travers au moins deux autres frontiĂšres. Dans un discours public devant le ComitĂ© Schengen, le ministre de l’intĂ©rieur Lamorgese a expliquĂ© qu’entre le 1er janvier et le 25 juin 2020, 343 personnes dont les empreintes digitales ont Ă©tĂ© lues dans le systĂšme EURODAC ont Ă©tĂ© forcĂ©es de retouner en SlovĂ©nie.
  • Serbie : AprĂšs qu’il soit devenu presque impossible de demander l’asile en Hongrie, de plus en plus de personnes se rendent en Serbie, qui n’était jusqu’à prĂ©sent pour beaucoup qu’un pays de transit. Actuellement, 6 000 personnes vivent dans des camps officiels. Il devient maintenant Ă©vident qu’il est extrĂȘmement difficile d’y demander l’asile Ă©galement : La procĂ©dure n’est pas claire, les dĂ©lais sont courts, tous les documents doivent ĂȘtre remplis en serbe et il y a un manque de conseillers juridiques. Seuls 3 % des rĂ©fugié·e·s sont enregistré·e·s comme demandeurs ou demandeuse d’asile. En outre, la “loi sur les Ă©trangers” a Ă©tĂ© modifiĂ©e pour faciliter les expulsions et des accords de rĂ©admission ont Ă©tĂ© conclus avec l’Irak, l’Afghanistan et le Pakistan.

Le rapport prĂ©sente les donnĂ©es et les histoires des personnes en fuite. Ils rendent visible l’ampleur de la violence aux frontiĂšres – la violence physique et psychologique toujours menaçante, les humiliations, les fausses promesses, les refoulements. Chaque cas est l’histoire individuelle d’une personne Ă  qui l’on refuse toute valeur dans cette blanche Europe.

Les autorités ignorent un cadavre en Méditerranée pendant deux semaines

Le corps sans vie d’un ĂȘtre humain a flottĂ© dans la mer MĂ©diterranĂ©e pendant plus de deux semaines. L’organisation de sauvetage Sea-Watch a pris une photo du corps flottant depuis son avion “Seabird”, qui fait le tour de la MĂ©diterranĂ©e pour repĂ©rer les bateaux avec des rĂ©fugiĂ©s en dĂ©tresse. Elle avait alors informĂ© les autoritĂ©s de Libye et les autoritĂ©s de Malte et d’Italie. Cependant, rien ne s’est passĂ©. Aucun des pays responsables n’a donnĂ© suite au rapport, car au cours des deux semaines suivantes, l’avion “Seabird” a vu le corps trois autres fois.

Beckmann, cheffe de la reconnaissance aĂ©rienne Ă  Sea-Watch, exprime le scandale comme suit :

Si les corps ne sont pas rĂ©cupĂ©rĂ©s et identifiĂ©s et que les proches ne sont pas informĂ©s de la mort afin qu’ils puissent faire leur deuil, ce qu’ils ont le droit de faire, et si ces morts ne sont pas enterrĂ©s, cela montre que le dernier morceau de dignitĂ© qui restait Ă  l’UE s’est noyĂ© avec ces personnes en MĂ©diterranĂ©e.

Toutes les vies ne comptent pas pareillement pour l’Europe. Ni tou·te·s les mort·e·s.


Article publié le 23 Juil 2020 sur Renverse.co