Novembre 26, 2020
Par Le Poing
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Il fait beau, la France est confinée, et ce parking d’un supermarché nîmois est bien morose. Seul le gilet jaune de Roland Veuillet peut raviver jusqu’aux zones périurbaines les plus moribondes. Récemment sorti de prison, ce militant de 65 ans est l’homme de la situation pour nous parler des deux ans d’une lutte dont on aurait presque oublié le caractère révolutionnaire.

Issu d’un milieu ouvrier à l’ancienne, Roland bat le fer pendant dix ans aux chantiers navals de la Ciotat. C’est l’époque des bastions rouges, combatifs face à des directions syndicales déjà rongées par le réformisme. Nous sommes à la lisière des années 1980. « Les gardes mobiles se faisaient charger à coups de bâtons, encaissaient les jets de boulons, et personne n’était arrêté ! Les tribunaux ne se mêlaient pas tant des affaires sociales… » Mais les « restructurations » s’opèrent : les usines sont divisées, sous-traitées, l’intérim explose, et Bernard Tapie devient ministre de Mitterrand. « Je me suis reconvertis. J’ai passé mon bac, une maîtrise de psychologie et de fil en aiguille, je me suis retrouvé CPE au lycée Dhuoda, à Nîmes. »

Son patron, Claude Allègre, ministre jospino-chiraquien de l’Éducation nationale, s’apprête à « dégraisser le mammouth » (comprendre : licencier en masse). En 2003, les collègues de Roland se mobilisent mais l’État les rassurent : ne seront virés que les surveillants. « Corporatisme oblige, les profs ont lâché le combat. Pas moi. Au final, il y a eu quatre semaines de grève reconductible ! » En réaction, Roland est sanctionné pour « mise en danger de la sécurité des élèves » et muté à Lyon sur un poste fantôme. La grève nîmoise s’arrête. Scandalisé, Roland court 46 000 kilomètres et entame quatre grèves de la faim, dont une de 56 jours, devant le tribunal administratif de Lyon. « Je ne pouvais pas laisser passer une répression anti-syndicale aussi grossière ». Au bout de douze ans, le ministère annule la sanction et Roland est réintégré dans le Gard. « Une victoire à la Pyrrhus, car le rectorat ne m’a pas réaffecté dans mon lycée d’origine ».

Photo empruntée au site “Justice pour Roland Veuillet”

Dans une région où le FN prospère, Roland s’attelle alors à combattre l’extrême-droite. Ce qui implique déjà de lutter contre le PS. « En 2015, on s’est battu contre le département PS du Gard, qui a nommé un élu FN au conseil d’administration du collège où je travaillais… » En 2016, la cible est toujours le PS et sa loi travail ultralibéral, mais aussi les directions syndicales. « Les centrales syndicales ont fini par rejoindre le mouvement, mais pour mieux l’épuiser. Elles ont posé des jours de grève bien espacés, alors qu’il aurait suffi de les faire à la suite pour faire plier Hollande. Et Ruffin expliquait qu’il suffisait de voter pour tout changer, alors que les victoires s’arrachent dans la rue, et non dans les urnes. »

Un cycle déprimant de défaites se met en place : loi travail XXL, Parcoursup, loi asile-immigration, réforme de la SNCF… Macron se la joue à la Thatcher. Dans ce marasme, les mouvements autonomes prennent de l’ampleur. Et leur monde : antifascisme, féminisme, anticapitalisme, écologie radicale, horizontalité. Au 1er mai 2018 à Paris, le cortège de tête rassemble plus de monde que les rangs syndicaux. Pour Roland, « c’est l’exaspération d’une nouvelle classe ouvrière sans statut ni comité d’entreprise, qui n’a donc pas d’intérêt à rejoindre des syndicats organisés sur des bases corporatistes et dont les chefs accompagnent les lois ultralibérales. » Vous avez dit gilet jaune ?

Avant le premier acte, sur les marchés de Beaucaire et de Saint-Gilles, où il tracte pour le NPA, on l’interpelle vivement sur le thème : et maintenant vous faites quoi ? « Dans le lot, beaucoup me disent voter Le Pen. Mais ce n’est pas leur combat. Ce qui les enrage, c’est leur retraite de misère, le chômage, la précarité, l’injustice. » Happé par l’engouement, Roland ne comprend pas les réticences d’une partie de l’extrême-gauche : « a-t-on demandé aux Communards s’ils avaient lu Marx ? » La suite on la connaît : une lutte populaire, flamboyante, tenace, créative. Sans réelle organisation, les gilets jaunes, gagnés par l’anticapitalisme et l’acabisme, imposent le retrait de la taxe sur les carburants, la revalorisation de la prime d’activité et la suppression progressive de la taxe d’habitation. Et de bonnes questions émergent : comment substituer aux violences semi-clandestines la violence de masse révolutionnaire ? Comment s’organiser sans esprit de chapelle ni bureaucratie ? Comment tenir dans la durée sans ritualiser les mobilisations ?

Chassé des ronds-points et des péages, le peuple en colère enflamme les villes. Le 8 décembre 2018, un hélicoptère se tient prêt à exfiltrer Macron. Mais les défilés jaunes se normalisent et la force de l’Ordre se rode : interdictions, arrestations, mutilations. « À Nîmes, le tournant, ça a été l’incendie de l’entrée de l’hôtel des impôts », au premier de l’an 2019. « Les gens ont été arrêtés, trainés au tribunal. On a perdu notre temps avec cette énergie négative. Et je n’ai pas supporté la violence des juges. Un jour, l’un d’eux a déclaré : “plus le gilet est jaune, moins la matière est grise”. On n’oublie pas ». Fini les artifices d’une justice réparatrice et protectrice, place à la jouissance d’instances répressives en roue libre. Roland n’y échappe pas. On peut même, sans trop de risque, parler d’acharnement.

Gardes à vue, perquisition, interpellation sauvage, nous ne reviendrons pas ici sur la chronologie précise des faits (en savoir plus ici ou ). Si ce n’est que Roland a été arrêté deux fois à la barre, pendant ses procès, pour avoir osé ne pas s’excuser face aux magistrats. Il se défend seul, sans avocat, « pour ne pas gaspiller d’argent alors que la condamnation était courue d’avance ». Malgré un casier vierge, il est incarcéré six mois à la maison d’arrêt de Nîmes, pour outrage, participation à des manifestations non-déclarées, entrave à la circulation et… intimidation contre la police (pour sa plainte contre un policier pour menace). « Les détenus ne me croyaient pas quand je leur disais pourquoi j’étais là… » À trois dans une cellule de neuf mètres carrés, il découvre les joies de la prison : « chaud, froid, promiscuité, insalubrité, horizon bouché… »

Pas de quoi le refroidir. La Cour de cassation autorisant les détenus à demander leur libération pour conditions indignes, Roland s’en donne à cœur joie. « J’ai aidé à faire les brouillons, et au final ce sont une centaine de lettres qui sont parties de la prison de Nîmes ! Ça nous a motivé, et le 17 juillet 2020, en promenade, on a été une quarantaine à refuser de regagner nos cellules ». Roland passe trois mois à l’isolement, un régime qualifié de « torture blanche » par la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Un pourvoi en cassation est en cours, suspendant l’interdiction de ses droits civiques et familiaux.

Tout ça pour quoi ? L’État s’épanouit dans l’autoritarisme, l’ultralibéralisme, et interdit les deux ans des gilets jaunes au nom de l’antiterrorisme et de l’urgence sanitaire. « C’est la vie tempère Roland. Il y a des hauts et des bas dans les luttes sociales. Rappelons-nous des ouvriers européens qui, en 1914, se sont promis de se mettre en grève en cas de guerre, et qui ont terminé dans les tranchées à se tirer dessus… Se dirige-t-on vers une aventure dictatoriale d’un Macron qui n’a aucune assise sociale et donc personne d’autres que la police pour se maintenir ? Les braises des derniers mouvement sociaux vont-elles s’enflammer ? Le pouvoir est aux abois, mon histoire en est un signe. Révolution ou barbarie, tout reste possible. » Puisse sa détermination nous convaincre que si l’État se place sur un terrain contre-révolutionnaire, c’est bien qu’un cycle révolutionnaire est en cours… La Révolution française s’est étalée sur dix ans, ne l’oublions jamais !




Source: Lepoing.net