Des textes sur la condition des Noir.e.s dans l’Histoire pour penser la situation actuelle. 1/10

Je vais me donner comme objectif de proposer dix textes sur la condition des Noir.e.s qui puissent nous aider à saisir la situation actuelle. Nous avons besoin de réfléchir au racisme, de donner des outils pour mieux comprendre la situation, faire réfléchir, donner des idées. L’objectif n’est pas d’offrir un prêt-à-penser mais plutôt de fournir une réflexion sur l’Histoire du peuple noir, la condition des Hommes et des Femmes Noir.e.s dans l’Histoire et actuellement (les deux sont liés).

René Dépestre, Minerai Noir : corps noirs et moyens de production.

Le premier texte proposé est une poésie en vers libre de René Dépestre, auteur haïtien. René Depestre est un poète, romancier et essayiste.

Il publie en 1945 ses premiers vers dans le recueil « Étincelles ». Engagé dans la vie politique de son pays, il est incarcéré puis doit quitter son île natale pour partir en exil en France.

Il s’installe à Paris où il suit des études de lettres et de sciences politiques à la Sorbonne entre 1946 et 1950. Très proche des mouvements de la décolonisation, il est expulsé du territoire français.

Minerai noir

 

Quand la sueur de l’Indien se trouva brusquement tarie par le soleil 

Quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte de sang indien 

De sorte qu’il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d’or 

On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique 

Pour assurer la relève du désespoir 

Alors commença la ruée vers l’inépuisable 

Trésorerie de la chair noire 

Alors commença la bousculade échevelée 

Vers le rayonnant midi du corps noir 

Et toute la terre retentit du vacarme des pioches 

Dans l’épaisseur du minerai noir 

Et tout juste si des chimistes ne pensèrent 

Au moyen d’obtenir quelque alliage précieux 

Avec le métal noir tout juste si des dames ne 

Rêvèrent d’une batterie de cuisine 

En nègre du Sénégal d’un service à thé 

En massif négrillon des Antilles 

Tout juste si quelque curé 

Ne promit à sa paroisse 

Une cloche coulée dans la sonorité du sang noir 

Ou encore si un brave Père Noël ne songea

 Pour sa visite annuelle 

A des petits soldats de plomb noir 

Ou si quelque vaillant capitaine 

Ne tailla son épée dans l’ébène minéral 

Toute la terre retentit de la secousse des foreuses 

Dans les entrailles de ma race 

Dans le gisement musculaire de l’homme noir 

Voilà de nombreux siècles que dure l’extraction 

Des merveilles de cette race 

O couches métalliques de mon peuple

 Minerai inépuisable de rosée humaine 

Combien de pirates ont exploré de leurs armes 

Les profondeurs obscures de ta chair 

Combien de flibustiers se sont frayé leur chemin 

A travers la riche végétation des clartés de ton corps 

Jonchant tes années de tiges mortes                  

Et de flaques de larmes 

Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné 

Comme une terre en labours 

Peuple défriché pour l’enrichissement 

Des grandes foires du monde 

Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle 

Nul n’osera plus couler des canons et des pièces d’or 

Dans le noir métal de ta colère en crues. 

 

Minerai noir, 

Editions Présence africaine,1956

Ce poème propose un parallèle cruel mais fort entre l’or et les corps des esclaves noirs. Comme l’Homme blanc a extrait l’or, en le pillant aux Indiens d’Amérique, il se doit de trouver une nouvelle ressource, un nouveau minerai : les esclaves Noirs. Les corps dans ce poème suivent le même traitement que celui qu’ils ont subi dans l’Histoire : ils sont déshumanisés, transformés en matériel qu’on transporte, qui sert à construire les biens de consommation et de production pour les occidentaux : batterie de cuisine, jouets pour enfants et même cloches d’Église, pour souligner le soutien tacite (et même explicite) du Vatican à la traite négrière.

Le parallèle n’est pas fait avec n’importe quel matériau, René Dépestre compare les esclaves noirs avec de l’or : les deux sont précieux, beaux mais perdent de leur beauté originelle pour devenir un instrument de parure et d’échange des sociétés esclavagistes. L’évocation du mot « grisou » fait référence au charbon, autre minerai noir, puisé dans le sol pour alimenter la Révolution Industrielle. Aujourd’hui on pourrait prolonger ce poème en comparant les corps noirs au pétrole, extraits, puisés pour alimenter la marche folle de la société capitaliste.

Pendant longtemps l’Homme noir a été vu comme monnaie d’échange ou comme outil de production, c’est ce que rappelle ce poème. La posture de l’auteur est sarcastique et ne condamne pas l’Homme noir à être une victime à vie, parce qu’un minerai a une valeur. Le charbon ne peut pas prendre conscience de sa propre valeur mais les Noirs si. Ils se sont révoltés, ont réussi à faire basculer la situation. Mais le combat n’est certainement pas terminé, comme les mineurs de charbon ont pris conscience de leur force, se sont organisés en émeutes, en révoltes, en grève, dans la perspective d’un changement radical de leur situation, les Noirs doivent continuer de suivre le même processus. Se penser en classe, car prolétaires et noirs ont pendant longtemps été indissociables. C’est pourquoi le racisme ne s’en va pas aussi facilement. La couleur noire est liée au prolétariat aux États-Unis ou dans les anciennes sociétés esclavagistes. C’est dans ce sens qu’on parle de race sociale. Le discours moraliste qui vise à dire que la couleur de peau n’a pas d’importance, que nous devrions tout simplement l’oublier est fallacieux. Notre couleur de peau, noire, nous impose un destin. On porte la mémoire (même si tout le peuple noir n’a pas la même Histoire), sur notre peau, dans nos artères, du destin de nos ancêtres, de leur traitement et de leur utilisation comme moyens de production et comme machines à faire tourner le capitalisme et la société industrielle de l’esclavagisme jusqu’à la colonisation. Encore aujourd’hui, le corps noir est utilisé dans les mines du Congo, par exemple, qui servent à alimenter les téléphones des occidentaux. Des corps noirs se battent et meurent pour la France, protègent les supermarchés, sont envoyés en usine, subissent la violence de la police. La couleur Noire n’est pas simplement une couleur de peau, elle est un témoignage, un rappel des conditions de vie passées et actuelles de celleux qui nous ressemblent. Cette couleur devrait nous rassembler et être vectrice d’insurrection et de Révolution.

Comment parler d’un texte haïtien sans préciser qu’une révolution Noire a eu lieu à Haïti ? Je donnerais ici quelques informations sommaires, à compléter. Encore actuellement de nombreuses personnes ne savent pas pourquoi à Haïti on parle français, c’est que les défaites du système colonial français ne sont pas spécialement appréciées. On entend souvent actuellement que le contexte français est totalement différent du contexte américain, avec souvent comme idée que la France n’aurait jamais fait fait subir l’esclavage ou qu’il aurait été moins dur qu’aux États-Unis. Il a certes duré moins longtemps parce qu’il a été défait à Saint-Domingue grâce à une insurrection des esclaves. Aux Antilles, il a perduré au moins jusqu’en 1848. L’esclavage français était très dur, le Code Noir édicté par Colbert en 1685 donne aux esclaves le statut de biens meubles. Les conditions sont extrêmement difficiles et la population d’esclaves, minerai noir, de Saint-Domingue est très productive, usée, exploitée, jusqu’au sang.

Dans les montagnes, le marronnage s’installe dès le début de la traite. Les Noirs vivent en groupe dans la forêt et préservent leur religion traditionnelle : le vaudou. Le phénomène ne s’arrête pas malgré la traque des Blancs.

Le 14 août 1791, à Bois-Caïman, dans la plaine du Nord, de nombreux esclaves décident la révolte accompagnés de leur chef Boukman. On aurait procédé à un sacrifice rituel, un pacte de sang pendant une cérémonie vaudoue, point de départ de l’insurrection. En quelques jours, toutes les plantations du Nord sont en flammes, et un millier de Blancs massacrés. La répression s’abat sur les insurgés mais des groupes armés et révoltés continuent à exister. Plus tard, l’Assemblée Nationale de la nouvelle République française est divisée sur le soutien à accorder à cette résistance. L’esclavage est finalement aboli en 1795. Dès 1793, un esclave affranchi Toussaint Bréda, devenu L’Ouverture à la suite de ses nombreuses victoires, devient le nouveau leader. Il combattra les Anglais, les Espagnols, les troupes napoléoniennes, Napoléon ayant rétabli l’esclavagisme. Il sera capturé, déporté mais aura donné, par son action, naissance à la première République Noire du monde, Ayiti. L’Histoire est encore plus passionnante que le tout petit résumé que je viens de faire. CQFD : Le fait de considérer les Noir.e.s comme une force révolutionnaire a une historicité et a eu une effectivité. Fania Noël, sociologue française d’origine haïtienne, militante afro-féministe et autrice de Afro-communautaire : Appartenir à nous-mêmes, sorti en 2019 insiste sur ce point, comme l’avaient déjà fait les Black Panthers, dont nous aurons l’occasion de parler dans un autre article.

Vive la Révolution Noire !